Histoire de la Revolution francaise, VI by Adolphe Thiers
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21 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE
PAR Adolphe THIERS
1824
TOME SIXIEME.
CONVENTION NATIONALE.
CHAPITRE XIX.
RESULTATS DES DERNIERES EXECUTIONS CONTRE LES PARTIS ENNEMIS DU
GOUVERNEMENT.--DECRET CONTRE LES EX-NOBLES.--LES MINISTERES SONT ABOLIS ET
REMPLACES PAR DES COMMISSIONS.--EFFORTS DU COMITE DE SALUT PUBLIC POUR
CONCENTRER TOUS LES POUVOIRS DANS SA MAIN.--ABOLITION DES SOCIETES
POPULAIRES, EXCEPTE CELLE DES JACOBINS.--DISTRIBUTION DU POUVOIR ET DE
L'ADMINISTRATION ENTRE LES MEMBRES DU COMITE.--LA CONVENTION, D'APRES LE
RAPPORT DE ROBESPIERRE, DECLARE, AU NOM DU PEUPLE FRANCAIS, LA
RECONNAISSANCE DE L'ETRE SUPREME ET DE L'IMMORTALITE DE L'AME.
Le gouvernement venait d'immoler deux partis a la fois. Le premier, celui
des ultra-revolutionnaires, etait veritablement redoutable, ou pouvait le
devenir; le second, celui des nouveaux moderes, ne l'etait pas. Sa
destruction n'etait donc pas necessaire, mais pouvait etre utile, pour
ecarter toute apparence de moderation. Le comite le frappa sans conviction,
par hypocrisie et par envie. Ce dernier coup etait difficile a porter; on
vit tout le comite hesiter, et Robespierre rentrer dans sa demeure, comme
aux jours de danger. Mais Saint-Just, soutenu par son courage et sa haine
jalouse, resta ferme au poste, ranima Hermann et Fouquier, effraya la
convention, lui arracha le decret de mort, et fit consommer le sacrifice.
Le dernier effort que doit faire une autorite pour devenir absolue est
toujours le plus difficile, il lui faut toute sa force pour vaincre la
derniere resistance; mais cette resistance vaincue, tout cede, tout se
prosterne, elle n'a plus qu'a regner sans obstacle. C'est alors qu'elle se
deploie, qu'elle deborde, et se perd. Tandis que toutes les bouches sont
fermees, que la soumission est sur tous les visages, la haine se renferme
dans les coeurs, et l'acte d'accusation des vainqueurs se prepare au milieu
de leur triomphe.
[Illustration: ROBESPIERRE]
Le comite de salut public, apres avoir heureusement immole les deux classes
d'hommes si differentes qui avaient voulu contrarier ou seulement critiquer
son pouvoir, etait devenu irresistible. L'hiver avait fini. La campagne de
1794 (germinal an II) allait s'ouvrir avec le printemps. Des armees
formidables devaient se deployer sur toutes les frontieres, et faire sentir
au dehors la terrible puissance si cruellement sentie au dedans. Quiconque
avait paru resister, ou porter quelque interet a ceux qui venaient de
mourir, devait se hater de faire sa soumission. Legendre, qui avait fait un
effort le jour ou Danton, Lacroix et Camille Desmoulins furent arretes, et
qui avait tache de remuer la convention en leur faveur, Legendre crut
devoir se hater de reparer son imprudence, et de se laver de son amitie
pour les dernieres victimes. On lui avait ecrit plusieurs lettres anonymes
dans lesquelles on l'engageait a frapper les tyrans, qui, disait-on,
venaient de lever le masque. Legendre se rendit aux Jacobins le 21 germinal
(10 avril), denonca les lettres anonymes qu'il recevait, et se plaignit
d'etre pris pour un Seide qu'on pouvait armer du poignard. "Eh bien!
dit-il, puisqu'on m'y force, je le declare au peuple, qui m'a toujours
entendu parler avec bonne foi, je regarde maintenant comme demontre que la
conspiration dont les chefs ont cesse d'etre existait reellement, et que
j'etais le jouet des traitres. J'en ai trouve la preuve dans differentes
pieces deposees au comite de salut public, surtout dans la conduite
criminelle des accuses devant la justice nationale, et dans les
machinations de leurs complices qui veulent armer un homme probe du
poignard homicide. J'etais, avant la decouverte du complot, l'intime ami de
Danton; j'aurais repondu de ses principes et de sa conduite sur ma tete;
mais aujourd'hui je suis convaincu de son crime; je suis persuade qu'il
voulait plonger le peuple dans une erreur profonde. Peut-etre y serais-je
tombe moi-meme, si je n'avais ete eclaire a temps. Je declare aux
ecrivailleurs anonymes qui voudraient me porter a poignarder Robespierre,
et me rendre l'instrument de leurs machinations, que je suis ne dans le
sein du peuple, que je me fais une gloire d'y rester, et que je mourrai
plutot que d'abandonner ses droits. Ils ne m'ecriront pas une lettre que je
ne la porte au comite de salut public."
La soumission de Legendre devint bientot generale. De toutes les parties de
la France, arriverent une foule d'adresses ou l'on felicitait la convention
et le comite de salut public de leur energie. Le nombre de ces adresses est
incalculable. Dans tous les styles, avec les formes les plus burlesques,
chacun s'empressait d'adherer aux actes du gouvernement, et d'en
reconnaitre la justice. Rhodez envoya l'adresse suivante: "Dignes
representans[1] d'un peuple libre, c'est donc en vain que les enfans[1] des
Titans ont leve leur tete altiere, la foudre les a tous renverses!... Quoi,
citoyens! pour de viles richesses vendre sa liberte!... La constitution que
vous nous avez donnee a ebranle tous les trones, epouvante tous les rois.
La liberte avancant a pas de geant, le despotisme ecrase, la superstition
aneantie, la republique reprenant son unite, les conspirateurs devoiles et
punis, des mandataires infideles, des fonctionnaires publics laches et
perfides tombant sous la hache de la loi, les fers des esclaves du
Nouveau-Monde brises: voila vos trophees!... S'il existe encore des
intrigans[1], qu'ils tremblent! que la mort des conjures atteste votre
triomphe! Pour vous, representans[1], vivez heureux des sages lois que vous
avez faites pour le bonheur de tous les peuples, et recevez le tribut de
notre amour[2]!"
[Note 1: "enfans" au lieu de "enfants", conformement a l'orthographe de
l'edition originale de 1824; des exemples similaires seront rencontres
cidessous.]
[Note 2: Seance du 26 germinal; numero 208 du _Moniteur_ de l'an II (avril
1794).]
Ce n'etait point par horreur pour les moyens sanguinaires que le comite
avait frappe les ultra-revolutionnaires, mais pour affermir l'autorite, et
pour ecraser les resistances qui arretaient son action. Aussi le vit-on
depuis tendre constamment a un double but, se rendre toujours plus
formidable, et concentrer de plus en plus le pouvoir dans ses mains.
Collot, qui etait devenu l'orateur du gouvernement aux Jacobins, exprima de
la maniere la plus energique la politique du comite. Dans un discours
violent, ou il tracait a toutes les autorites la route nouvelle qu'elles
devaient suivre, et le zele qu'elles devaient deployer dans leurs
fonctions, il dit: "Les tyrans ont perdu leurs forces; leurs armees
tremblent en presence des notres; deja quelques despotes cherchent a se
retirer de la coalition. Dans cet etat, il ne leur reste qu'un espoir, ce
sont les conspirations interieures. Il ne faut donc pas cesser d'avoir
l'oeil ouvert sur les traitres. Comme nos freres, vainqueurs sur les
frontieres, ayons tous nos armes en joue et faisons feu tous a la fois.
Pendant que les ennemis exterieurs tomberont sous les coups de nos soldats,
que les ennemis interieurs tombent sous les coups du peuple. Notre cause,
defendue par la justice et l'energie, sera triomphante. La nature fait tout
cette annee pour les republicains; elle leur promet une abondance double.
Les feuilles qui poussent annoncent la chute des tyrans. Je vous le repete,
citoyens, veillons au dedans, tandis que nos guerriers combattent au
dehors; que les fonctionnaires charges de la surveillance publique
redoublent de soins et de zele, qu'ils se penetrent bien de cette idee,
qu'il n'y a peut-etre pas une rue, pas un carrefour ou il ne se trouve un
traitre qui medite un dernier complot. Que ce traitre trouve la mort, et la
mort la plus prompte! Si les administrateurs, si les fonctionnaires publics
veulent trouver une place dans l'histoire, voici le moment favorable pour y
songer. Le tribunal revolutionnaire s'y est assure deja une place marquee.
Que toutes les administrations sachent imiter son zele et son inexorable
energie; que les comites revolutionnaires surtout redoublent de vigilance
et d'activite, et qu'ils sachent se soustraire aux sollicitations dont on
les assiege, et qui les portent a une indulgence funeste a la liberte."
Saint-Just fit a la convention un rapport formidable sur la police generale
de la republique[3]. Il y repeta l'histoire fabuleuse de toutes les
conspirations, il les montra comme le soulevement de tous les vices contre
le regime austere de la republique; il dit que le gouvernement, loin de se
ralentir, devait frapper sans cesse, jusqu'a ce qu'il eut immole tous les
etres dont la corruption etait un obstacle a l'etablissement de la vertu.
Il fit l'eloge accoutume de la severite, et chercha, comme on le faisait
alors, par des figures de toute espece, a prouver que l'origine des grandes
institutions devait etre terrible. "Que serait devenue, dit-il, une
republique indulgente?... Nous avons oppose le glaive au glaive, et la
republique est fondee. Elle est sortie du sein des orages: cette origine
lui est commune avec le monde sorti du chaos, et avec l'homme qui pleure en
naissant."
[Note 3: 26 germinal an II (15 avril).]
En consequence de ces maximes, Saint-Just proposa une mesure generale
contre les ex-nobles. C'etait la premiere de ce genre qu'on eut rendue.
Danton, l'annee precedente, avait, dans un moment de fougue, fait mettre
tous les aristocrates hors la loi. Ce decret etant inexecutable par son
etendue, on en rendit un autre, qui condamnait tous les suspects a la
detention provisoire. Mais aucune loi directe contre les ex-nobles n'avait
encore ete portee. Saint-Just les montra comme des ennemis irreconciliables
de la revolution. "Quoi que vous fassiez, dit-il, vous ne pourrez jamais
contenter les ennemis du peuple, a moins que vous ne retablissiez la
tyrannie. Il faut donc qu'ils aillent chercher ailleurs l'esclavage et les
rois. Ils ne peuvent faire de paix avec vous; vous ne parlez point la meme
langue: vous ne vous entendrez jamais. Chassez-les donc! L'univers n'est
point inhospitalier, et le salut public est parmi nous la supreme loi."
Saint-Just proposa un decret qui bannissait tous les ex-nobles, tous les
etrangers, de Paris, des places fortes, des ports maritimes, et qui mettait
hors la loi ceux qui n'auraient pas obei au decret dans l'intervalle de dix
jours. D'autres dispositions de ce projet faisaient un devoir a toutes les
autorites de redoubler d'activite et de zele. La convention applaudit a la
proposition comme elle faisait toujours, et la vota par acclamation.
Collot-d'Herbois, le rapporteur du decret aux jacobins, ajouta ses figures
a celles de Saint-Just. "Il faut, dit-il, faire eprouver au corps politique
la sueur immonde de l'aristocratie; plus il aura transpire, mieux il se
portera."
On vient de voir ce que fit le comite pour manifester l'energie de sa
politique; voici ce qu'il ajouta pour la concentration toujours plus grande
du pouvoir. D'abord il prononca le licenciement de l'armee revolutionnaire.
Cette armee, imaginee par Danton, avait d'abord ete utile pour faire
executer les volontes de la convention, lorsqu'il existait encore des
restes de federalisme; mais etant devenue le centre de ralliement de tous
les perturbateurs et de tous les aventuriers, ayant servi de point d'appui
aux derniers demagogues, il etait necessaire de la disperser. Le
gouvernement d'ailleurs, etant aveuglement obei, n'avait plus besoin de ces
satellites pour faire executer ses ordres. En consequence elle fut
licenciee par decret. Le comite proposa ensuite l'abolition des
Differens[1] ministeres. Des ministres etaient des puissances qui avaient
encore trop d'importance, a cote des membres du comite de salut public. Ou
ils laissaient tout faire au comite, et alors ils etaient inutiles; ou bien
ils voulaient agir, et alors ils etaient des concurrens[1] importuns.
L'exemple de Bouchotte, qui, dirige par Vincent, avait suscite tant
d'embarras au comite, etait un exemple assez instructif. En consequence les
ministeres furent abolis. A leur place, on institua les douze commissions
suivantes:
1. Commission des administrations civiles, police et tribunaux;
2. Commission de l'instruction publique;
3. Commission de l'agriculture et des arts;
4. Commission du commerce et des approvisionnemens[1];
5. Commission des travaux publics;
6. Commission des secours publics;
7. Commission des transports, postes et messageries;
8. Commission des finances;
9. Commission de l'organisation et du mouvement des armees de terre;
10. Commission de la marine et des colonies;
11. Commission des armes, poudres et exploitations des mines;
12. Commission des relations exterieures.
Ces commissions, dependantes du comite de salut public, n'etaient autre
chose que les douze bureaux entre lesquels on avait partage le materiel de
l'administration. Hermann, qui presidait le tribunal revolutionnaire
pendant le proces de Danton, fut recompense de son zele par la qualite de
chef de l'une de ces commissions. On lui donna la plus importante, celle
_des administrations civiles, police et tribunaux_.
D'autres mesures furent prises pour augmenter encore la centralisation du
pouvoir. D'apres l'institution des comites revolutionnaires, il devait y en
avoir un par chaque commune ou section de commune. Les communes rurales
etant tres-nombreuses et peu populeuses, le nombre des comites etait trop
grand, et leurs fonctions presque nulles. Leur composition d'ailleurs
presentait un grand inconvenient. Les paysans etant fort revolutionnaires
pour la plupart, mais illettres, les fonctions municipales etaient en
general echues aux proprietaires retires dans leurs terres, et fort peu
disposes a exercer leur pouvoir dans le sens du gouvernement; de cette
maniere, la surveillance des campagnes, et surtout des chateaux, se faisait
fort mal. Pour remedier a ce facheux etat des choses, on supprima les
comites revolutionnaires des communes, et on ne maintint que ceux de
district. Par ce moyen, la police en se concentrant devint plus active, et
passa dans les mains des bourgeois des districts, presque tous fort
jacobins, et fort jaloux de l'ancienne noblesse.
Les jacobins etaient la societe principale, et la seule avouee par le
gouvernement. Elle en avait constamment suivi les principes et les
interets, et s'etait comme lui prononcee egalement contre les hebertistes
et les dantonistes. Le comite de salut public aurait voulu qu'elle absorbat
presque toutes les autres dans son sein, et qu'elle concentrat en elle-meme
toute la puissance de l'opinion, comme il avait concentre en lui toute la
puissance du gouvernement. Ce voeu flattait singulierement l'ambition des
jacobins; et ils firent les plus grands efforts pour l'accomplir. Depuis
que les assemblees de sections avaient ete reduites a deux par semaine,
afin que le peuple put y assister et y faire triompher les motions
revolutionnaires, les sections s'etaient formees en societes populaires. Le
nombre de ces societes etait tres grand a Paris; il y en avait jusqu'a deux
ou trois par section. Nous avons rapporte deja les plaintes dont elles
etaient devenues l'objet. On disait que les aristocrates, c'est-a-dire les
commis, les clercs de procureurs, mecontens[1] de la requisition, les
anciens serviteurs de la noblesse, tous ceux enfin qui avaient quelque
motif de resister au systeme revolutionnaire, se reunissaient dans ces
societes, et y montraient l'opposition qu'ils n'osaient manifester aux
Jacobins ou dans les sections. Le grand nombre de ces societes secondaires
en empechait la surveillance, et on emettait la quelquefois des opinions
qui n'auraient pas ose se produire ailleurs. Deja on avait propose de les
abolir. Les jacobins n'avaient pas le droit de s'en occuper, et le
gouvernement ne l'aurait pas pu sans paraitre gener la liberte de
s'assembler et de deliberer en commun, liberte si preconisee a cette
epoque, et reputee devoir etre sans limites. Sur la proposition de Collot,
les jacobins deciderent qu'ils ne recevraient plus de deputation de la part
des societes formees a Paris depuis le 10 aout, et que la correspondance ne
leur serait plus continuee. Quant a celles qui avaient ete formees a Paris
avant le 10 aout, et qui jouissaient de la correspondance, il fut decide
qu'on ferait un rapport sur chacune d'elles, pour examiner si elles
devaient conserver cet avantage. Cette mesure concernait particulierement
les cordeliers, deja frappes dans leurs chefs, Ronsin, Vincent, Hebert, et
regardes depuis comme suspects. Ainsi, toutes les societes sectionnaires
etaient fletries par cette declaration, et les cordeliers allaient subir un
rapport.
L'effet qu'on esperait de cette mesure ne fut pas long-temps a se faire
attendre. Toutes les societes sectionnaires, intimidees ou averties,
vinrent l'une apres l'autre a la convention et aux jacobins declarer leur
dissolution volontaire. Toutes felicitaient egalement la convention et les
jacobins, et declaraient que, reunies dans l'interet public, elles se
separaient volontairement, puisqu'on avait juge que leurs reunions
nuisaient a la cause qu'elles voulaient servir. Des cet instant, il ne
resta plus a Paris que la societe-mere des jacobins, et, dans les
provinces, que les societes affiliees. A la verite, celle des cordeliers
subsistait encore a cote de sa rivale. Creee jadis par Danton, ingrate
envers son fondateur, et toute devouee depuis a Hebert, Ronsin et Vincent,
elle avait inquiete un moment le gouvernement, et rivalise avec les
jacobins. Il s'y reunissait encore les debris des bureaux de Vincent et de
l'armee revolutionnaire. On ne pouvait pas la dissoudre; on fit le rapport
qui la concernait. Il fut reconnu que depuis quelque temps elle ne
correspondait que tres rarement et tres negligemment avec les jacobins, et
que par consequent il etait pour ainsi dire inutile de lui conserver la
correspondance. On proposa, a cette occasion, d'examiner s'il fallait a
Paris plus d'une societe populaire. On osa meme dire qu'il faudrait etablir
un seul centre d'opinion, et le placer aux Jacobins. La societe passa a
l'ordre du jour sur toutes ces propositions, et ne decida pas meme si la
correspondance serait accordee aux cordeliers. Mais ce club jadis celebre
avait termine son existence: entierement abandonne, il ne comptait plus
pour rien, et les jacobins resterent, avec le cortege de leurs societes
affiliees, seuls maitres et regulateurs de l'opinion.
Apres avoir centralise, si on peut le dire, l'opinion, on songea a en
regulariser l'expression, a la rendre moins bruyante et moins incommode
pour le gouvernement. La censure continuelle et la denonciation des
fonctionnaires publics, magistrats, deputes, generaux, administrateurs,
avait fait jusqu'alors la principale occupation des jacobins. Cette fureur
de poursuivre et d'attaquer sans cesse les agens[1] de l'autorite avait eu
ses inconveniens[1], mais aussi ses avantages tant qu'on avait pu douter de
leur zele et de leurs opinions. Mais aujourd'hui que le comite s'etait
vigoureusement empare du pouvoir, qu'il surveillait ses agens avec un grand
soin, et les choisissait dans le sens le plus revolutionnaire, il ne
pouvait plus long-temps permettre aux jacobins de se livrer a leurs
soupcons accoutumes, et d'inquieter les fonctionnaires pour la plupart bien
surveilles et bien choisis. C'eut ete meme un danger pour l'etat. C'est a
l'occasion des generaux Charbonnier et Dagobert, calomnies tous les deux,
tandis que l'un remportait des avantages sur les Autrichiens, et que
l'autre expirait dans la Cerdagne, charge d'ans et de blessures, que
Collot-d'Herbois se plaignit aux jacobins de cette maniere indiscrete de
poursuivre les generaux et les fonctionnaires de toute espece. Suivant
l'usage de tout rejeter sur les morts, il imputa cette fureur de
denonciation aux restes de la faction Hebert, et engagea les jacobins a ne
plus tolerer ces denonciations publiques, qui faisaient perdre, disait-il,
un temps precieux a la societe, et qui deconsideraient les agens choisis
par le gouvernement. En consequence, il proposa et fit instituer dans le
sein de la societe un comite charge de recevoir les denonciations, et de
les transmettre secretement au comite de salut public. De cette maniere,
les denonciations devenaient moins incommodes et moins bruyantes, et au
desordre demagogique commencait a succeder la regularite des formes
administratives.
Ainsi donc, se prononcer d'une maniere toujours plus energique contre les
ennemis de la revolution, centraliser l'administration, la police et
l'opinion, furent les premiers soins du comite, et les premiers fruits de
la victoire remportee sur les partis. Sans doute, l'ambition commencait
maintenant a avoir part a ces determinations, beaucoup plus que dans le
premier moment de son existence, mais pas autant que le ferait supposer la
grande masse de pouvoir qu'il s'etait acquise. Institue au commencement de
la campagne de 1793, et au milieu de perils urgens[1], il avait recu son
existence de la necessite seule. Une fois etabli, il avait pris
successivement une plus grande part de pouvoir, suivant que l'exigeait le
service de l'etat, et il etait ainsi arrive a la dictature meme. Sa
position au milieu de cette dissolution universelle de toutes les autorites
etait telle, qu'il ne pouvait pas reorganiser sans gagner du pouvoir, et
faire bien sans y mettre de l'ambition. Ses dernieres mesures lui etaient
profitables sans doute, mais elles etaient en elles-memes prudentes et
utiles. La plupart meme lui avaient ete suggerees; car, dans une societe
qui se reorganise, tout vient s'offrir et se soumettre a l'autorite
creatrice. Mais il touchait au moment ou l'ambition allait regner seule, et
ou l'interet de sa propre puissance allait remplacer celui de l'Etat. Tel
est l'homme; il ne peut pas rester desinteresse longtemps, et il s'ajoute
bientot lui-meme au but qu'il poursuit.
Il restait au comite de salut public un dernier soin a prendre, celui qui
preoccupe toujours les instituteurs d'une societe nouvelle, c'est la
religion. Deja il s'etait occupe des idees morales en mettant _la probite,
la justice, et toutes les vertus, a l'ordre du jour_, il lui restait a
s'occuper des idees religieuses.
Remarquons ici chez ces sectaires le singulier progres de leurs systemes.
Quand il fallut detruire les girondins, ils virent en eux des moderes, des
republicains faibles, ils parlerent d'energie patriotique et de _salut
public_, et les immolerent a ces idees. Quand il se forma deux nouveaux
partis, l'un brutal, extravagant, voulant tout renverser, tout profaner;
l'autre indulgent, facile, ami des moeurs douces et des plaisirs, ils
passerent des idees d'energie patriotique a celles d'ordre et de vertu; ils
ne virent plus qu'une fatale moderation enervant les forces de la
revolution; ils virent tous les vices souleves a la fois contre la severite
du regime republicain; d'une part l'anarchie rejetant toute idee d'ordre,
et de l'autre, la mollesse et la corruption rejetant toute idee de moeurs,
le delire de l'esprit rejetant toute idee de Dieu; alors ils crurent voir
la republique attaquee, comme la vertu, par toutes les mauvaises passions a
la fois. Le mot de vertu fut partout; ils mirent la justice, la probite, a
l'ordre du jour. Il leur restait a proclamer Dieu, l'immortalite de l'ame,
toutes les croyances morales; il leur restait a faire une profession de foi
solennelle, a declarer en un mot la religion de l'etat. Ils resolurent donc
de rendre un decret a ce sujet. De cette maniere, ils opposaient aux
anarchistes l'ordre, aux athees Dieu, aux corrompus les moeurs. Leur
systeme de la vertu etait complet. Il mettaient surtout un grand prix a
laver la republique des reproches d'impiete dont elle etait poursuivie dans
toute l'Europe; ils voulaient dire ce qu'on dit toujours aux pretres qui
vous accusent d'etre impies, parce qu'on ne croit pas a leurs dogmes: NOUS
CROYONS EN DIEU.
Ils avaient encore d'autres motifs de prendre une grande mesure a l'egard
du culte. On avait aboli les ceremonies de la Raison; il fallait des fetes
pour les jours de decade; et il importait, en songeant aux besoins moraux
et religieux du peuple, de songer aussi a ses besoins d'imagination, et de
lui donner des sujets de reunions publiques. D'ailleurs, le moment etait
des plus favorables: la republique, victorieuse a la fin de la campagne
precedente, commencait a l'etre encore au debut de celle-ci. Au lieu du
denuement de moyens dans lequel elle se trouvait l'annee derniere, elle
etait, par les soins de son gouvernement, pourvue des plus puissantes
ressources militaires. De la crainte d'etre conquise, elle passait a
l'espoir de conquerir; au lieu d'insurrections effrayantes, la soumission
regnait partout. Enfin si, a cause des assignats et du _maximum_, il y
avait encore de la gene dans la distribution interieure des produits, la
nature semblait s'etre plu a combler la France de tous les biens, en lui
accordant les plus belles recoltes. De toutes les provinces on annoncait
que la moisson serait double, et mure un mois avant l'epoque accoutumee.
C'etait donc le moment de prosterner cette republique sauvee, victorieuse
et comblee de tous les dons, aux pieds de l'Eternel. L'occasion etait
grande et touchante pour ceux de ces hommes qui croyaient; elle etait
opportune pour ceux qui n'obeissaient qu'a des idees politiques.
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