Histoire de la Revolution francaise, VI by Adolphe Thiers
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Adolphe Thiers >> Histoire de la Revolution francaise, VI
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En attendant le moment, on s'observait, et les ressentimens s'accumulaient
dans les coeurs. Robespierre avait entierement cesse de paraitre au comite
de salut public. Il esperait discrediter le gouvernement de ses collegues,
en n'y prenant plus aucune part; il ne se montrait qu'aux Jacobins, ou
Billaud et Collot n'osaient plus paraitre, et ou il etait tous les jours
plus adore. Il commencait a y faire des ouvertures sur les divisions
intestines des comites. "Autrefois, disait-il (13 messidor), la faction
sourde qui s'est formee des restes de Danton et de Camille Desmoulins,
attaquait les comites en masse; aujourd'hui, elle aime mieux attaquer
quelques membres en particulier, pour parvenir a briser le faisceau.
Autrefois, elle n'osait pas attaquer la justice nationale; aujourd'hui elle
se croit assez forte pour calomnier le tribunal revolutionnaire, et le
decret concernant son organisation; elle attribue ce qui appartient a tout
le gouvernement a un seul individu; elle ose dire que le tribunal
revolutionnaire a ete institue pour egorger la convention nationale, et
malheureusement elle n'a obtenu que trop de confiance. On a cru a ses
calomnies, on les a repandues avec affectation; on a parle de dictateur, on
l'a nomme; c'est moi qu'on a designe, et vous fremiriez _si je vous disais
en quel lieu_. La verite est mon seul asile contre le crime. Ces calomnies
ne me decourageront pas sans doute, mais elles me laissent indecis sur la
conduite que j'ai a tenir. En attendant que j'en puisse dire davantage,
j'invoque pour le salut de la republique les vertus de la convention, les
vertus des comites, les vertus des bons citoyens, et les votres enfin, qui
ont ete si souvent utiles a la patrie."
On voit par quelles insinuations perfides Robespierre commencait a denoncer
les comites, et a rattacher exclusivement a lui les jacobins. On le payait
de ces marques de confiance par une adulation sans bornes. Le systeme
revolutionnaire lui etant impute a lui seul, il etait naturel que toutes
les autorites revolutionnaires lui fussent attachees et embrassassent sa
cause avec chaleur. Aux jacobins devaient se joindre la commune, toujours
unie de principes et de conduite avec les jacobins, et tous les juges et
jures du tribunal revolutionnaire. Cette reunion formait une force assez
considerable, et, avec plus de resolution et d'energie, Robespierre aurait
pu devenir tres redoutable. Par les jacobins, il possedait une masse
turbulente, qui jusqu'ici avait represente et domine l'opinion; par la
commune, il dominait l'autorite locale, qui avait pris l'initiative de
toutes les insurrections, et surtout la force armee de Paris. Le maire
Pache, le commandant Henriot, sauves par lui lorsqu'on allait les adjoindre
a Chaumette, lui etaient devoues entierement. Billaud et Collot avaient
profite, il est vrai, de son absence du comite pour enfermer Pache; mais le
nouveau maire Fleuriot, l'agent national Payan, lui etaient tout aussi
attaches; et on n'osa plus lui enlever Henriot. Ajoutez a ces personnages
le president du tribunal Dumas, le vice-president Coffinhal, et tous les
autres juges et jures, et on aura une idee des moyens que Robespierre avait
dans Paris. Si les comites et la convention ne lui obeissaient pas, il
n'avait qu'a se plaindre aux Jacobins, y exciter un mouvement, communiquer
ce mouvement a la commune, faire declarer par l'autorite municipale que le
peuple rentrait dans ses pouvoirs souverains, mettre les sections sur pied,
et envoyer Henriot demander a la convention cinquante ou soixante deputes.
Dumas et Coffinhal, et tout le tribunal, etaient ensuite a ses ordres, pour
egorger les deputes qu'Henriot aurait obtenus a main armee. Tous les moyens
enfin d'un 31 mai, plus prompt, plus sur que le premier, etaient dans ses
mains. Aussi ses partisans, ses sicaires l'entouraient et le pressaient
d'en donner le signal. Henriot offrait encore le deploiement de ses
colonnes, et promettait d'etre plus energique qu'au 2 juin. Robespierre,
qui aimait mieux tout faire par la parole, et qui croyait encore pouvoir
beaucoup par elle, voulait attendre. Il esperait depopulariser les comites
par sa retraite et par ses discours aux Jacobins, et il se proposait
ensuite de saisir un moment favorable pour les attaquer ouvertement a la
convention. Il continuait, malgre son espece d'abdication, de diriger le
tribunal et d'exercer une police active au moyen du bureau qu'il avait
institue. Il surveillait par la ses adversaires, et s'instruisait de toutes
leurs demarches. Il se donnait maintenant un peu plus de distractions
qu'autrefois. On le voyait se rendre dans une fort belle maison de
campagne, chez une famille qui lui etait devouee, a Maisons-Alfort, a trois
lieues de Paris. La, tous ses partisans l'accompagnaient; la, se rendaient
Dumas, Coffinhal, Payan, Fleuriot. Henriot y venait souvent avec tous ses
aides-de-camp; ils traversaient les routes sur cinq de front, et au galop,
renversant les personnes qui etaient devant eux, et repandant par leur
presence la terreur dans le pays. Les hotes, les amis de Robespierre
faisaient soupconner par leur indiscretion beaucoup plus de projets qu'il
n'en meditait, et qu'il n'avait le courage d'en preparer. A Paris, il etait
toujours entoure des memes personnages; il etait suivi de loin en loin par
quelques jacobins ou jures du tribunal, gens devoues, portant des batons et
des armes secretes, et prets a courir a son secours au premier danger. On
les nommait ses gardes-du-corps.
De leur cote, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrere, s'emparaient du
maniement de toutes les affaires, et, en l'absence de leur rival,
s'attachaient Carnot, Robert Lindet et Prieur (de la Cote-d'Or). Un interet
commun rapprochait d'eux le comite de surete generale; du reste, ils
gardaient tous le plus grand silence. Ils cherchaient a diminuer peu a peu
la puissance de leur adversaire, en reduisant la force armee de Paris. Il
existait quarante-huit compagnies de canonniers, appartenant aux
quarante-huit sections, parfaitement organisees, et ayant fait preuve dans
toutes les circonstances de l'esprit le plus revolutionnaire. Toujours
elles s'etaient rangees pour le parti de l'insurrection, depuis le 10 aout
jusqu'au 31 mai. Un decret ordonnait d'en laisser la moitie au moins dans
Paris, mais permettait de deplacer le reste. Billaud et Collot ordonnerent
au chef de la commission du mouvement des armees, de les acheminer
successivement vers la frontiere. Dans toutes leurs operations, ils se
cachaient beaucoup de Couthon, qui, ne s'etant pas retire comme
Robespierre, les observait soigneusement, et leur etait incommode. Pendant
que ces choses se passaient, Billaud, sombre, atrabilaire, quittait
rarement Paris; mais le spirituel et voluptueux Barrere allait a Passy avec
les principaux membres du comite de surete generale, avec le vieux Vadier,
avec Vouland et Amar. Ils se reunissaient chez Dupin, ancien
fermier-general, fameux dans l'ancien regime par sa cuisine, et dans la
revolution par le rapport qui envoya les fermiers-generaux a la mort. La,
ils se livraient a tous les plaisirs avec de belles femmes, et Barrere
exercait son esprit contre le pontife de l'Etre supreme, le premier
prophete, le fils cheri de la mere de Dieu. Apres s'etre egayes, ils
sortaient des bras de leurs courtisanes, pour revenir a Paris, au milieu du
sang et des rivalites.
De leur cote, les vieux membres de la Montagne qui se sentaient menaces se
voyaient secretement, et tachaient de s'entendre. La femme genereuse qui, a
Bordeaux, s'etait attachee a Tallien, et lui avait arrache une foule de
victimes, l'excitait du fond de sa prison a frapper le tyran. A Tallien,
Lecointre, Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Panis, Barras, Freron, Monestier,
s'etaient joints Guffroy, l'antagoniste de Lebon; Dubois-Crance, compromis
au siege de Lyon et deteste par Couthon; Fouche (de Nantes), qui etait
brouille avec Robespierre, et auquel on reprochait de ne s'etre pas conduit
a Lyon d'une maniere assez patriotique. Tallien et Lecointre etaient les
plus audacieux et les plus impatiens. Fouche etait surtout fort redoute par
son habilete a nouer et a conduire une intrigue, et c'est sur lui que se
dechainerent le plus violemment les triumvirs.
A propos d'une petition des jacobins de Lyon, dans laquelle ils se
plaignaient aux jacobins de Paris de leur situation actuelle, on revint sur
toute l'histoire de cette malheureuse cite. Couthon denonca Dubois-Crance,
comme il l'avait deja fait quelques mois auparavant, l'accusa d'avoir
laisse echapper Precy, et le fit rayer de la liste des jacobins.
Robespierre accusa Fouche, et lui imputa les intrigues qui avaient conduit
le patriote Gaillard a se donner la mort. Il fit decider que Fouche serait
appele devant la societe pour y justifier sa conduite. C'etaient moins les
menees de Fouche a Lyon, que ses menees a Paris, que Robespierre redoutait
et voulait punir. Fouche, qui sentait le peril, adressa une lettre evasive
aux jacobins, et les pria de suspendre leur jugement, jusqu'a ce que le
comite auquel il venait de soumettre sa conduite et de fournir toutes les
pieces a l'appui, eut prononce une sentence. "Il est etonnant, s'ecria
Robespierre, que Fouche implore aujourd'hui le secours de la convention
contre les jacobins. Craint-il les yeux et les oreilles du peuple?
craint-il que sa triste figure ne revele le crime? craint-il que six mille
regards fixes sur lui ne decouvrent son ame dans ses yeux, et qu'en depit
de la nature qui les a caches, on n'y lise ses pensees? La conduite de
Fouche est celle d'un coupable; vous ne pouvez le garder plus long-temps
dans votre sein; il faut l'en exclure." Fouche fut aussitot exclu, comme
venait de l'etre Dubois-Crance. Ainsi tous les jours l'orage grondait plus
fortement contre les montagnards menaces, et de tous cotes l'horizon se
chargeait de nuages.
Au milieu de cette tourmente, les membres des comites qui craignaient
Robespierre auraient mieux aime s'expliquer, et concilier leur ambition,
que se livrer un combat dangereux. Robespierre avait mande son jeune
collegue Saint-Just, et celui-ci etait revenu aussitot de l'armee. On
proposa de se reunir, pour essayer de s'entendre. Robespierre se fit
beaucoup prier avant de consentir a une entrevue; il y consentit enfin, et
les deux comites s'assemblerent; on se plaignit reciproquement avec
beaucoup d'amertume. Robespierre s'exprima sur lui-meme avec son orgueil
accoutume, denonca des conciliabules secrets, parla de deputes
conspirateurs a punir, blama toutes les operations du gouvernement, et
trouva tout mauvais, administration, guerre et finances. Saint-Just appuya
Robespierre, en fit un eloge magnifique, et dit ensuite que le dernier
espoir de l'etranger etait de diviser le gouvernement. Il raconta ce
qu'avait dit un officier fait prisonnier devant Maubeuge. On attendait,
suivant cet officier, qu'un parti plus modere abattit le gouvernement
revolutionnaire, et fit prevaloir d'autres principes. Saint-Just s'appuya
sur ce fait, pour faire sentir davantage la necessite de se concilier et de
marcher d'accord. Les antagonistes de Robespierre etaient bien de cet avis,
et ils consentirent a s'entendre pour rester maitres de l'etat; mais pour
s'entendre il fallait consentir a tout ce que voulait Robespierre, et de
pareilles conditions ne pouvaient leur convenir. Les membres du comite de
surete generale se plaignirent beaucoup de ce qu'on leur avait enleve leurs
fonctions; Elie Lacoste poussa la hardiesse jusqu'a dire que Couthon,
Saint-Just et Robespierre formaient un comite dans les comites, et osa meme
prononcer le mot de triumvirat. Cependant on convint de quelques
concessions reciproques. Robespierre consentit a borner son bureau de
police generale a la surveillance des agens du comite de salut public; et
en retour, ses adversaires consentirent a charger Saint-Just de faire un
rapport a la convention, sur l'entrevue qui venait d'avoir lieu. Dans ce
rapport, comme on le pense bien, on ne devait pas convenir des divisions
qui avaient regne entre les comites, mais on devait parler des commotions
que l'opinion publique venait de ressentir dans les derniers temps, et
fixer la marche que le gouvernement se proposait de suivre. Billaud et
Collot insinuerent qu'il ne fallait pas trop y parler de l'Etre supreme,
car ils avaient toujours le pontificat de Robespierre devant les yeux.
Cependant Billaud, avec son air sombre et peu rassurant, dit a Robespierre
qu'il n'avait jamais ete son ennemi, et on se separa sans s'etre
veritablement reconcilies, mais en paraissant un peu moins divises
qu'auparavant. Une pareille reconciliation ne pouvait rien avoir de reel,
car les ambitions restaient les memes; elle ressemblait a ces essais de
transaction que font tous les partis avant d'en venir aux mains; elle etait
un vrai _baiser Lamourette_; elle ressemblait a toutes les reconciliations
proposees entre les constituans et les girondins, entre les girondins et
les jacobins, entre Danton et Robespierre.
Cependant si elle ne mit pas d'accord les divers membres des comites, elle
effraya beaucoup les montagnards; ils crurent que leur perte serait le gage
de la paix, et ils s'efforcerent de savoir quelles etaient les conditions
du traite. Les membres du comite de surete generale s'empresserent de
dissiper leurs craintes. Elie Lacoste, Dubarran, Moyse Bayle, les membres
les meilleurs du comite, les tranquilliserent, et leur dirent qu'aucun
sacrifice n'avait ete convenu. Le fait etait vrai, et c'etait une des
raisons qui empechaient la reconciliation de pouvoir etre entiere.
Neanmoins Barrere, qui tenait beaucoup a ce qu'on fut d'accord, ne manqua
pas de repeter dans ses rapports journaliers que les membres du
gouvernement etaient parfaitement unis, qu'ils avaient ete injustement
accuses de ne pas l'etre, et qu'ils tendaient, par des efforts communs, a
rendre la republique partout victorieuse. Il feignit d'assumer sur tous,
les reproches eleves contre les triumvirs, et il repoussa ces reproches
comme des calomnies coupables et dirigees egalement contre les deux
comites. "Au milieu des cris de la victoire, dit-il, des bruits sourds se
font entendre, des calomnies obscures circulent, des poisons subtils sont
infuses dans les journaux, des complots funestes s'ourdissent, des
mecontentemens factices se preparent, et le gouvernement est sans cesse
vexe, entrave dans ses operations, tourmente dans ses mouvemens, calomnie
dans ses pensees, et menace dans ceux qui le composent. Cependant qu'a-t-il
fait?" Ici Barrere ajoutait l'enumeration accoutumee des travaux et des
services du gouvernement.
CHAPITRE XXII.
OPERATIONS DE L'ARMEE DU NORD VERS LE MILIEU DE 1794. PRISE D'YPRES.
FORMATION DE L'ARMEE DE SAMBRE-ET-MEUSE. BATAILLE DE FLEURUS. OCCUPATION DE
BRUXELLES.--DERNIERS JOURS DE LA TERREUR; LUTTE DE ROBESPIERRE ET DES
TRIUMVIRS CONTRE LES AUTRES MEMBRES DES COMITES. JOURNEES DES 8 ET 9
THERMIDOR; ARRESTATION ET SUPPLICE DE ROBESPIERRE, SAINT-JUST.--MARCHE DE
LA REVOLUTION DEPUIS 89 JUSQU'AU 9 THERMIDOR.
Pendant que Barrere faisait tous ses efforts pour cacher la discorde des
comites, Saint-Just, malgre le rapport qu'il avait a faire, etait retourne
a l'armee, ou se passaient de grands evenemens. Les mouvemens commences sur
les deux ailes s'etaient continues. Pichegru avait poursuivi ses operations
sur la Lys et l'Escaut, Jourdan avait commence les siennes sur la Sambre.
Profitant de l'attitude defensive que Cobourg avait prise a Tournay, depuis
les batailles de Turcoing et de Pont-a-Chin, Pichegru projetait de battre
Clerfayt isolement. Cependant il n'osait s'avancer jusqu'a Thielt, et il
resolut de commencer le siege d'Ypres, dans le double but d'attirer
Clerfayt a lui, et de prendre cette place, qui consoliderait
l'etablissement des Francais dans la West-Flandre. Clerfayt attendait des
renforts, et il ne fit aucun mouvement. Pichegru alors poussa le siege
d'Ypres si vivement, que Cobourg et Clerfayt crurent devoir quitter leurs
positions respectives pour aller au secours de la place menacee. Pichegru,
pour empecher Cobourg de poursuivre ce mouvement, fit sortir des troupes de
Lille, et executer une demonstration si vive sur Orchies, que Cobourg fut
retenu a Tournay; en meme temps il se porta en avant, et courut a Clerfayt,
qui s'avancait vers Rousselaer et Hooglede. Ses mouvemens prompts et bien
concus lui fournissaient encore l'occasion de battre Clerfayt isolement.
Par malheur, une division s'etait trompee de route; Clerfayt eut le temps
de se reporter a son camp de Thielt, apres une perte legere. Mais trois
jours apres, le 25 prairial (13 juin), renforce par le detachement qu'il
attendait, il se deploya a l'improviste en face de nos colonnes avec trente
mille hommes. Nos soldats coururent rapidement aux armes, mais la division
de droite, attaquee avec une grande impetuosite, se debanda, et laissa la
division de gauche decouverte sur le plateau d'Hooglede. Macdonald
commandait cette division de gauche; il sut la maintenir contre les
attaques reiterees de front et de flanc auxquelles elle fut long-temps
exposee; par cette courageuse resistance, il donna a la brigade Devinthier
le temps de le rejoindre, et il obligea alors Clerfayt a se retirer avec
une perte considerable. C'etait la cinquieme fois que Clerfayt, mal
seconde, etait battu par notre armee du Nord. Cette action, si honorable
pour la division Macdonald, decida la reddition de la place assiegee.
Quatre jours apres, le 29 prairial (17 juin), Ypres ouvrit ses portes, et
une garnison de sept mille hommes mit bas les armes. Cobourg allait se
porter au secours d'Ypres et de Clerfayt, lorsqu'il apprit qu'il n'etait
plus temps. Les evenemens qui se passaient sur la Sambre l'obligerent alors
a se diriger vers le cote oppose du theatre de la guerre. Il laissa le duc
d'York sur l'Escaut, Clerfayt a Thielt, et marcha avec toutes les troupes
autrichiennes vers Charleroi. C'etait une veritable separation entre les
puissances principales, l'Angleterre et l'Autriche, qui vivaient assez mal
d'accord, et dont les interets tres differens eclataient ici d'une maniere
tres visible. Les Anglais restaient en Flandre vers les provinces
maritimes, et les Autrichiens couraient vers leurs communications menacees.
Cette separation n'augmenta pas peu leur mesintelligence. L'empereur
d'Autriche s'etait retire a Vienne, degoute de cette guerre sans succes; et
Mack, voyant ses plans renverses, avait de nouveau quitte l'etat-major
autrichien.
Nous avons vu Jourdan arrivant de la Moselle a Charleroi, au moment ou les
Francais, repousses pour la troisieme fois, repassaient la Sambre en
desordre. Apres avoir donne quelques jours de repit aux troupes, dont les
unes etaient abattues de leurs defaites, et les autres de leur marche
rapide, on fit quelque changement a leur organisation. On composa des
divisions Desjardins et Charbonnier, et des divisions arrivees de la
Moselle, une seule armee, qui s'appela armee de Sambre-et-Meuse; elle
s'elevait a soixante-six mille hommes environ, et fut mise sous les ordres
de Jourdan. Une division de quinze mille hommes, commandee par Scherer, fut
laissee pour garder la Sambre, de Thuin a Maubeuge.
Jourdan resolut aussitot de repasser la Sambre et d'investir Charleroi. La
division Hatry fut chargee d'attaquer la place, et le gros de l'armee fut
dispose tout autour, pour proteger le siege. Charleroi est sur la Sambre.
Au-dela de son enceinte, se trouvent une suite de positions formant un
demi-cercle dont les extremites s'appuient a la Sambre. Ces positions sont
peu avantageuses, parce que le demi-cercle qu'elles decrivent est de dix
lieues d'etendue, parce qu'elles sont peu liees entre elles, et qu'elles
ont une riviere a dos. Kleber avec la gauche s'etendait depuis la Sambre
jusqu'a Orchies et Trasegnies, et faisait garder le ruisseau du Pieton, qui
traversait le champ de bataille et venait tomber dans la Sambre. Au centre,
Morlot gardait Gosselies; Championnet s'avancait entre Hepignies et Wagne;
Lefevre tenait Wagne, Fleurus et Lambusart. A la droite, enfin, Marceau
s'etendait en avant du bois de Campinaire, et rattachait notre ligne a la
Sambre. Jourdan, sentant le desavantage de ces positions, ne voulait pas y
rester, et se proposait, pour en sortir, de prendre l'initiative de
l'attaque le 28 prairial (16 juin) au matin. Dans ce moment, Cobourg ne
s'etait point encore porte sur ce point; il etait a Tournay, assistant a la
defaite de Clerfayt et a la prise d'Ypres. Le prince d'Orange, envoye vers
Charleroi, commandait l'armee des coalises. Il resolut de son cote de
prevenir l'attaque dont il etait menace, et des le 28 au matin, ses troupes
deployees obligerent les Francais a recevoir le combat sur le terrain
qu'ils occupaient. Quatre colonnes, disposees contre notre droite et notre
centre, avaient deja penetre dans le bois de Campinaire, ou etait Marceau,
avaient enleve Fleurus a Lefevre, Hepignies a Championnet, et allaient
replier Morlot de Pont-a-Migneloup sur Gosselies, lorsque Jourdan,
accourant a propos avec une reserve de cavalerie, arreta la quatrieme
colonne par une charge heureuse, ramena les troupes de Morlot dans leurs
positions, et retablit le combat au centre. A la gauche, Wartensleben avait
fait les memes progres vers Trasegnies. Mais Kleber, par les dispositions
les plus heureuses et les plus promptes, fit reprendre Trasegnies; puis,
saisissant le moment favorable, fit tourner Wartensleben, le rejeta au-dela
du Pieton, et se mit a le poursuivre sur deux colonnes. Le combat s'etait
soutenu jusque-la avec avantage, la victoire allait meme se declarer pour
les Francais, lorsque le prince d'Orange, reunissant ses deux premieres
colonnes vers Lambusart, sur le point qui unissait l'extreme droite des
Francais a la Sambre, menaca leurs communications. Alors la droite et le
centre durent se retirer. Kleber, renoncant a sa marche victorieuse,
protegea la retraite avec ses troupes; elle se fit en bon ordre. Telle fut
la premiere affaire du 28 (16 juin). C'etait la quatrieme fois que les
Francais etaient obliges de repasser la Sambre; mais cette fois c'etait
d'une maniere bien plus honorable pour leurs armes. Jourdan ne se
decouragea pas. Il franchit encore la Sambre quelques jours apres, reprit
ses positions du 16, investit de nouveau Charleroi, et en fit pousser le
bombardement avec une extreme vigueur.
Cobourg, averti des nouvelles operations de Jourdan, s'approchait enfin de
la Sambre. Il importait aux Francais d'avoir pris Charleroi avant que les
renforts attendus par l'armee autrichienne fussent arrives. L'ingenieur
Marescot poussa si vivement les travaux, qu'en huit jours les feux de la
place furent eteints, et que tout fut prepare pour l'assaut. Le 7 messidor
(26 juin), le commandant envoya un officier avec une lettre pour
parlementer. Saint-Just, qui dominait toujours dans notre camp, refusa
d'ouvrir la lettre, et renvoya l'officier en lui disant: _Ce n'est pas un
chiffon de papier, c'est la place qu'il nous faut_. La garnison sortit de
la place le soir meme, au moment ou Cobourg arrivait en vue des lignes
francaises. La reddition de Charleroi resta ignoree des ennemis. La
possession de la place assura mieux notre position, et rendit moins
dangereuse la bataille qui allait se livrer, avec une riviere a dos. La
division Hatry, devenue libre, fut portee a Ransart pour renforcer le
centre, et tout se prepara pour une action decisive, le lendemain 8
messidor (27 juin).
Nos positions etaient les memes que le 28 prairial (16 juin). Kleber
commandait a la gauche, a partir de la Sambre jusqu'a Trasegnies. Morlot,
Championnet, Lefevre et Marceau, formaient le centre et la droite, et
s'etendaient depuis Gosselies jusqu'a la Sambre. Des retranchemens avaient
ete faits a Hepignies, pour assurer notre centre. Cobourg nous fit attaquer
sur tout ce demi-cercle, au lieu de diriger un effort concentrique sur
l'une de nos extremites, sur notre droite, par exemple, et de nous enlever
tous les passages de la Sambre.
L'attaque commenca le 8 messidor au matin. Le prince d'Orange et le general
Latour, qui etaient en face de Kleber, a la gauche, replierent nos
colonnes, les pousserent a travers le bois de Monceaux, jusque sur les
bords de la Sambre, a Marchienne-au-Pont. Kleber, qui heureusement etait
place a la gauche pour y diriger toutes les divisions, accourt aussitot sur
le point menace, porte des batteries sur les hauteurs, enveloppe les
Autrichiens dans le bois de Monceaux et les fait attaquer en tous sens.
Ceux-ci, ayant reconnu, en s'approchant de la Sambre, que Charleroi etait
aux Francais, commencaient a montrer de l'hesitation; Kleber en profite,
les fait charger avec vigueur, et les oblige a s'eloigner de
Marchienne-au-Pont. Tandis que Kleber sauvait l'une de nos extremites,
Jourdan ne faisait pas moins pour le salut du centre et de la droite.
Morlot, qui se trouvait en avant de Gosselies, s'etait long-temps mesure
avec le general Kwasdanowich, et avait essaye plusieurs manoeuvres pour le
tourner; il finit par l'etre lui-meme. Il se replia sur Gosselies, apres
les efforts les plus honorables. Championnet resistait avec la meme
vigueur, appuye sur la redoute d'Hepignies; mais le corps de Kaunitz
s'etait avance pour tourner la redoute, au moment meme ou un faux avis
annoncait la retraite de Lefevre, a droite; Championnet, trompe par cet
avis, se retirait, et avait deja abandonne la redoute, lorsque Jourdan,
comprenant le danger, porte sur ce point une partie de la division Hatry,
placee en reserve, fait reprendre Hepignies, et lance sa cavalerie dans la
plaine sur les troupes de Kaunitz. Tandis qu'on se charge de part et
d'autre avec un grand acharnement, un combat plus violent encore se livre
pres de la Sambre, a Wagne et Lambusart. Beaulieu, remontant a la fois les
deux rives de la Sambre pour faire effort sur notre extreme droite, a
repousse la division Marceau. Cette division s'enfuit en toute hate a
travers les bois qui longent la Sambre, et passe meme la riviere en
desordre. Marceau alors reunit a lui quelques bataillons, et ne songeant
plus au reste de sa division fugitive, se jette dans Lambusart, pour y
mourir, plutot que d'abandonner ce poste contigu a la Sambre, et appui
indispensable de notre extreme droite. Lefevre, qui etait place a Wagne,
Hepignies et Lambusart, replie ses avant-postes de Fleurus sur Wagne, et
jette des troupes a Lambusart, pour soutenir l'effort de Marceau. Ce point
devient alors le point decisif de la bataille. Beaulieu s'en apercoit, et y
dirige une troisieme colonne. Jourdan, attentif au danger, y porte le reste
de sa reserve. On se heurte autour de ce village de Lambusart avec un
acharnement singulier. Les feux sont si rapides qu'on ne distingue plus les
coups. Les bles et les baraques du camp s'enflamment, et bientot on se bat
au milieu d'un incendie. Enfin les republicains restent maitres de
Lambusart.
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