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Memoires du sergent Bourgogne by Adrien Jean Baptiste Francois Bourgogne



A >> Adrien Jean Baptiste Francois Bourgogne >> Memoires du sergent Bourgogne

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Memoires

du

Sergent Bourgogne

(1812-1813)


PAR

PAUL COTTIN

Directeur de la _Nouvelle Revue retrospective_

ET

MAURICE HENAULT

Archiviste municipal de Valenciennes




MEMOIRES

DU

SERGENT BOURGOGNE




[Illustration: BOURGOGNE

Lieutenant-adjudant de place

(1830)]




MEMOIRES

DU

SERGENT BOURGOGNE

(1812-1813)

PUBLIES D'APRES LE MANUSCRIT ORIGINAL

PAR

PAUL COTTIN

Directeur de la _Nouvelle Revue retrospective_

ET

MAURICE HENAULT

Archiviste municipal de Valenciennes

1910




AVANT-PROPOS


Fils d'un marchand de toile de Conde-sur-Escaut (Nord),
Adrien-Jean-Baptiste-Francois Bourgogne entrait dans sa vingtieme
annee le 12 novembre 1805, a une epoque ou le reve unique de la
jeunesse etait la gloire militaire. Pour le realiser, son pere lui
facilita son entree au corps des velites de la Garde, pour laquelle il
fallait justifier d'un certain revenu.

Ce que furent d'abord les velites, on le sait: des soldats romains
legerement armes, destines a escarmoucher avec l'ennemi (_velitare_).
A la fin de la Revolution, en l'an XII, deux corps de velites, de 800
hommes chacun, furent attaches aux grenadiers a pied et aux grenadiers
a cheval de la garde des Consuls.

Un decret du 15 avril 1806 decida que 2 000 nouveaux velites seraient
leves, et deux de leurs bataillons ou un de leurs escadrons attaches a
chacune des armes dont la Garde se composait. La vieille Garde seule
en recut, nous ecrit M. Gabriel Cottreau; ils furent repartis dans les
corps des grenadiers et des chasseurs a pied, ainsi que dans le corps
des chasseurs, des grenadiers, des dragons de l'Imperatrice, pour la
cavalerie.

En temps de paix, chaque regiment de cavalerie avait, a sa suite, un
escadron de velites comprenant deux compagnies de 125 hommes chacune,
et chaque regiment d'infanterie un bataillon comprenant deux
compagnies de 150 velites. En temps de guerre, ces compagnies se
fondaient avec celles des vieux soldats, qui recevaient 45 velites et
se trouvaient ainsi portees au nombre de 125 hommes. Chacune d'elles
laissait en depot, a Paris, 20 vieux soldats et 15 velites. Le costume
de ces derniers etait, naturellement, celui du corps dans lequel ils
avaient ete verses.

En 1809, l'Empereur detacha, des fusiliers-grenadiers, un bataillon de
velites pour servir de garde a la Grande-Duchesse de Toscane, a
Florence. Ce bataillon continua a compter dans la Garde imperiale,
fit les campagnes de Russie et de Saxe, et fut incorpore au 14e de
ligne, en 1814. Des velites, tires des fusiliers-grenadiers furent
aussi attaches au service du prince Borghese, a Turin, et du prince
Eugene, a Milan.

On forma d'abord les velites a Saint-Germain-en-Laye, puis a Ecouen et
a Fontainebleau, ou Bourgogne suivit les cours d'ecriture,
d'arithmetique, de dessin, de gymnastique, destines a completer
l'instruction militaire de ces futurs officiers, car, apres quelques
annees, les plus capables etaient promus sous-lieutenants.

Au bout de quelques mois, Bourgogne montait, avec ses camarades, dans
les voitures requisitionnees pour le transport des troupes; la
campagne de 1806 allait commencer. Elle le conduit en Pologne ou il
passe caporal (1807). Deux ans apres, il prend part a la sanglante
affaire d'Essling, ou il est deux fois blesse[1]. De 1809 a 1811, il
combat en Autriche, en Espagne, en Portugal; 1812 le retrouve a Wilna,
ou l'Empereur reunit sa Garde, avant de marcher contre les Russes.
Bourgogne etait devenu sergent.

[Note 1: Il fut blesse a la jambe et au cou. La balle, entree dans
le haut de la cuisse droite, ne put etre extraite. Dans ses derniers
jours, elle etait descendue a 15 centimetres du pied.]

Il avait donc ete un peu partout, et partout il avait note ce qu'il
voyait. Quel tresor pour l'histoire intime de l'Armee, sous le premier
Empire, s'il a vraiment laisse quelque part, comme un passage de son
livre parait en exprimer le dessein[2]; des _Souvenirs_ complets! Mais
nos renseignements a cet egard ne permettent point de l'esperer.

[Note 2: Voir p. 282.]

On doit a M. de Segur une relation de la campagne de Russie; son eloge
n'est plus a faire. Seulement, pour nous servir d'une expression
courante, elle n'est point _vecue_, et elle ne pouvait l'etre. Attache
a un etat-major, M. de Segur n'avait point a endurer les souffrances
des soldats ni des officiers de troupe, celles qu'on tient,
maintenant, a connaitre dans leurs plus petits details. Elles font le
grand interet des _Memoires_ de Bourgogne, car c'est un homme sachant
voir, et rendre d'une maniere saisissante ce qu'il voit. Il ne le cede
point, sous ce rapport, au capitaine Coignet que Loredan Larchey a
fait revivre: ses _Cahiers_, devenus classiques en leur genre, ont
inaugure une serie nouvelle de Memoires militaires, ceux des humbles
et des naifs qui representent l'element populaire. On a senti qu'il
etait utile et bon de se rendre, de leurs impressions, un compte
exact.

Nous n'avons pas besoin d'insister sur la valeur dramatique des
tableaux de Bourgogne, pour ne parler que de l'orgie de l'eglise de
Smolensk, de son cimetiere recouvert de plus de cadavres qu'il n'en
contient, de ce malheureux franchissant leurs monceaux neigeux pour
arriver au sanctuaire, guide par les accents d'une musique qu'il croit
celeste, tandis qu'elle est produite par des ivrognes montes a l'orgue
pret a s'ecrouler parce que ses marches de bois ont ete arrachees pour
faire du feu. Tout cela est inoubliable.

Ces _Memoires_ ne sont pas moins precieux pour la psychologie du
soldat deprime par une suite de revers: les combattants de 1870 y
retrouveront une part de leurs miseres. C'est aussi le vrai drame de
la faim. Il n'existe point de tableau comparable a celui de la
garnison de Wilna fuyant a l'aspect de cette armee de spectres prets a
tout devorer. Et, pourtant, on ne peut refuser a Bourgogne les
qualites d'un homme de coeur: ses acces d'egoisme sont tellement
contre sa nature, que le remords suit aussitot. On le voit, ailleurs,
aider de son mieux les camarades, s'exposer pour l'evasion d'un
prisonnier dont le pere l'a emu. Les horreurs dont il a ete temoin le
penetrent: il a vu des soldats depouiller, avant leur dernier soupir,
ceux qui tombaient; d'autres (des Croates) retirer des flammes les
cadavres et les devorer. Il a vu, faute de transports, abandonner les
blesses tendant leurs mains suppliantes, se trainant sur la neige
rougie de leur sang, tandis que ceux qui sont encore debout passent,
muets, devant eux, en songeant que pareil sort les attend. Sur les
bords du Niemen, Bourgogne, tombe dans un fosse couvert de glace,
implore vainement, lui aussi, les soldats qui passent. Seul, un vieux
grenadier s'approche.

"Je n'en ai plus!" dit-il en levant ses moignons pour montrer qu'il
n'a pas une main a offrir.

Pres des villes ou les troupes croient trouver la fin de leurs maux,
le retour de l'esperance fait renaitre les sentiments de pitie. Les
langues se delient, on s'informe des camarades, on porte les plus
malades sur des fusils. Bourgogne a vu des soldats garder, pendant des
lieues, leurs officiers blesses sur leurs epaules. N'oublions pas ces
Hessois qui garantissent leur jeune prince contre vingt-huit degres de
froid, passant une nuit serres autour de son corps, comme le faisceau
protecteur d'une jeune plante.

Cependant la fatigue, la fievre, la congelation et ses plaies mal
garanties par des oripeaux de toute provenance, les ravages produits
sur son organisme par une tentative d'empoisonnement, en voila plus
qu'il n'en faut pour faire perdre a notre sergent la piste de son
regiment, comme a tant d'autres!

Seul, il avance peniblement a travers la neige ou il disparait,
parfois, jusqu'aux epaules. Heureux encore d'echapper aux Cosaques, de
trouver des cachettes dans les bois, de reconnaitre, par les cadavres
rencontres, la route suivie par sa colonne! Dans l'obscurite d'une
nuit, il arrive sur le terrain d'un combat. Il butte contre les corps
amonceles d'ou s'eleve un appel plaintif: "Au secours!" En cherchant,
non sans trebucher et tomber a son tour, il reconnait un ami, bien
vivant celui-la, le grenadier Picart, type de troupier degourdi et bon
enfant, dont la joyeuse humeur fait presque tout oublier. Mais un
officier russe annonce que l'Empereur et toute sa Garde ont ete faits
prisonniers, et voila notre loustic saisi d'un acces de folie,
presentant les armes et criant: "Vive l'Empereur!" comme un jour de
revue.

C'est, en effet, chose digne de remarque: malgre ses miseres, le
soldat n'accuse point celui qui est cause de ses infortunes; il reste
devoue, corps et ame, avec la persuasion que Napoleon saura le tirer
du mauvais pas, qu'il ne tardera point a prendre sa revanche. C'etait
une religion: "Picart pensait, comme tous les vieux soldats idolatres
de l'Empereur, qu'une fois qu'ils etaient avec lui, rien ne devait
plus manquer, que tout devait reussir, enfin qu'avec lui, il n'y avait
rien d'impossible". Sans etre aussi optimiste, Bourgogne partageait,
jusqu'a un certain point, cette maniere de voir. Et cependant, a sa
rentree en France, son regiment etait reduit a 26 hommes!

Leur dieu les emeut toujours: en le voyant, au passage de la Berezina,
"enveloppe d'une grande capote doublee de fourrure, ayant sur la tete
un bonnet de velours amarante, avec un tour de peau de renard noir et
un baton a la main", Picart pleure en s'ecriant: "Notre Empereur
marcher a pied, un baton a la main, lui si grand, lui qui nous fait si
fiers!"

Enfin, au mois de mars 1813, Bourgogne se retrouve dans sa patrie, et
recoit l'epaulette de sous-lieutenant au 145e de ligne, avec lequel il
repart pour la Prusse. Blesse au combat de Dessau (12 octobre 1813),
il est fait prisonnier.

Ses loisirs de captivite sont consacres au releve de ses souvenirs,
encore recents; il prend des notes. Avec les lettres ecrites a sa
mere, elles serviront, plus tard, a rediger ses _Memoires_. Et alors
il se demande si c'est bien lui qui a ecrit tout cela, tant le rappel
de ce qu'il a vu le frappe de nouveau. Il se demande s'il n'a pas ete
le jouet de son imagination. Mais il se raffermit et se complete en
causant du passe avec d'anciens compagnons dont il donne la liste. La
concordance de leurs temoignages prouve qu'il n'a point reve.

Le premier retour des Bourbons l'avait fait demissionner aussitot[3],
sous le pretexte de "partager, avec de vieux parents, le fardeau de
leur travail, pour le soutien d'une nombreuse famille". Il pensait a
un mariage, qui suivit de pres sa lettre au Ministre.

[Note 3: "L'Empereur n'etant plus en France, dit-il lui-meme dans
une note de ses _Memoires_, je donnai ma demission."]

La vie de famille aussi a ses epreuves: Bourgogne le sentit apres la
perte de sa femme, laissant deux filles a elever. Il contracta un
second mariage et eut encore deux enfants[4].

[Note 4: Bourgogne epousa, a Conde, le 31 aout 1814,
Therese-Fortunee Demarez. Apres sa mort, arrivee en 1822, il se
remaria avec Philippine Godart, originaire de Tournai.]

Etabli marchand mercier, comme son pere, il quitta bientot le magasin
pour s'occuper d'affaires industrielles ou il perdit une partie de son
bien. Ses habitudes simples, son heureux naturel l'aiderent a
supporter ces revers, qui ne l'empecherent point de donner une
instruction convenable a ses filles. Il les adorait et sut leur
inspirer l'amour des arts dont il etait epris: l'une s'adonnait a la
peinture, l'autre a la musique. Doue lui-meme d'une jolie voix, il
chantait a la fin des repas de famille, selon la coutume aujourd'hui
presque partout delaissee. Il avait reuni, dans sa demeure, une
collection, relativement importante, de tableaux, de curiosites, de
souvenirs qu'on venait voir.

A Paris, ou il se rendait quelquefois, il ne manquait point de
visiter, aux Invalides, ses anciens compagnons d'armes. Il en
retrouvait aussi quotidiennement plusieurs, dans sa ville natale, au
cafe ou ils causaient de leurs campagnes. Au diner qui les reunissait
le jour anniversaire de l'entree des Francais a Moscou, ils buvaient,
a tour de role, dans un gobelet rapporte du Kremlin: les vieux soldats
de la Garde avaient le culte du passe.

Avec les journees de 1830 et le retour des trois couleurs[5], il pense
a reprendre du service; or sa famille jouit de quelque influence a
Conde, ou son frere est medecin[6]. Alors depute de Valenciennes, M.
de Vatimesnil, ancien ministre de Louis XVIII et de Charles X, dont il
vient de voter la decheance, ne manque pas d'appuyer un brave ayant
neuf campagnes, trois blessures et meconnu par le gouvernement tombe.
Comme compensation legitime, il propose sa nomination a l'emploi de
major de place, vacant a Conde. La lettre au marechal Soult, alors
ministre de la guerre, est contresignee par les deux autres deputes du
Nord, Brigode et Morel. La reponse n'arrivant point, M. de Vatimesnil
revient a la charge, quinze jours apres: "Cette nomination, ecrit-il,
qui serait excellente sous le rapport militaire, ne serait pas moins
utile sous le rapport politique. A une lieue de Conde se trouve le
chateau de l'Hermitage, appartenant a M. le duc de Croy, et ou sont
reunis beaucoup de mecontents. Loin de moi la pensee de supposer
qu'ils aient de mauvaises intentions! Mais, enfin, la prudence exige
qu'une place forte situee aussi pres de ce chateau, et sur l'extreme
frontiere, soit confiee a des officiers parfaitement surs. Je vous
reponds de l'energie de M. Bourgogne...." A defaut d'emploi, il
demande pour son protege la croix de la Legion d'honneur.

[Note 5: "En 1830, dit-il dans la note deja citee, a la
reapparition du drapeau tricolore, je rentrai au service."]

[Note 6: Notre sergent avait trois freres et une soeur dont il
etait l'aine, savoir: Francois, un moment professeur de mathematiques
au college de Conde; Firmin, mort jeune; Florence, mariee a un
brasseur; Louis-Florent, docteur en medecine de la Faculte de Paris,
mort en 1870.--Marie-Francoise Monnier, leur mere, etait nee a Conde
en 1764.]

Mais Bourgogne n'en est pas moins oublie au ministere, ou l'on ne
retrouve aucune trace de ses services. M. de Vatimesnil est oblige de
former un dossier qu'il envoie le 24 septembre. Deux mois apres, le 10
novembre, l'ancien velite est enfin nomme lieutenant-adjudant de
place, mais a Brest, et non a Conde! C'etait bien loin, mais enfin il
avait un pied a l'etrier, et puis la croix vint, le 21 mars 1831,
l'aider a prendre patience, sinon a oublier le sol natal. De nouvelles
demarches sont faites pour le poste d'adjudant de place a
Valenciennes. Il n'y omet point son titre d'electeur, important alors.
Son voeu fut enfin exauce le 25 juillet 1832, et l'on se souvient
encore, a Valenciennes, des services qu'il rendit, notamment pendant
les troubles de 1848. Ses droits a la retraite lui valurent, en 1853,
une pension de douze cents francs[7].

[Note 7: Nous avons trouve les lettres de M. de Vatimesnil dans le
dossier militaire de Bourgogne, aux Archives de la Guerre.]

Il mourut, octogenaire, le 15 avril 1867, deux annees apres le
legendaire Coignet, qui alla jusqu'a quatre-vingt-dix ans. On voit que
leur rude existence n'avait pas suffi pour hater leur fin. Il est vrai
qu'il fallait etre exceptionnellement solide pour avoir survecu.

Malheureusement, des souffrances physiques empoisonnerent ses derniers
jours. Elles ne lui enleverent, toutefois, ni la belle humeur, ni la
philosophie qui formait le fond de son caractere. Une de ses nieces,
Mme Bussiere, veuve d'un chef d'escadrons d'artillerie, etait
d'ailleurs venue, apres la mort de sa seconde femme, victime du
cholera qui sevit a Valenciennes en 1866, adoucir, par des soins
devoues, l'amertume de ses maux.

Le portrait de notre heros, qui a pris place en tete du volume, est la
reproduction d'une lithographie representant Bourgogne a l'age de
quarante-cinq ans, avec l'air officiellement severe et le regard un
peu dur de l'adjudant de place, personnification vivante de la
consigne. Mais ce que nous savons de sa bonte naturelle montre que
c'est ici le cas d'appliquer le precepte du poete:

Garde-toi, tant que tu vivras.
De juger les gens sur la mine!

Ajoutons qu'au temps de sa jeunesse il passait, non sans raison, pour
un beau soldat: sa haute stature, son air martial imposaient[8].

[Note 8: Voici, d'apres une note de ses _Memoires_, la liste des
grandes batailles auxquelles Bourgogne prit part: Iena, Pultusk,
Eylau, Eilsberg, Friedland, Essling, Wagram, Somo-Sierra, Benevent,
Smolensk, la Moskowa, Krasnoe, la Berezina, Lutzen et Bautzen: "Ajoute
a cela, dit-il, plus de vingt combats et autres divertissements
semblables."]

Selon notre coutume, nous n'avons fait d'autres modifications au texte
que la rectification de l'orthographe et la suppression des phrases
inutiles. Moins scrupuleux s'est montre un journal disparu (_l'Echo de
la Frontiere_) qui a donne, en 1857, une partie des _Memoires_ de
Bourgogne, en les corrigeant si bien qu'il les a depouilles de leur
couleur originale.

La collection de _l'Echo de la Frontiere_ est des plus rares: le seul
exemplaire que nous en connaissions se trouve a la bibliotheque de
Valenciennes. Son feuilleton de Bourgogne fut tire a part; nous
n'avons pu en retrouver que de rares exemplaires. Ce tirage a part ne
contient meme qu'une partie du texte publie par le journal, et ne
depasse point la page 176 du present volume. _L'Echo de la Frontiere_
conduit le lecteur jusqu'a la page 286. Nous avons donc regarde ces
_Memoires_ comme ayant la valeur d'une oeuvre inedite, jusqu'a leur
publication, en 1896, dans la _Nouvelle Revue retrospective_[9].

[Note 9: Le _Memoires_ de Bourgogne ont paru, pour la premiere
fois _in extenso_ d'apres le manuscrit original, dans la _Nouvelle
Revue retrospective_, consacree, depuis quatorze ans, a la publication
de documents concernant notre histoire nationale, depuis deux
siecles.]

Le manuscrit original, qui avait ete depose, en 1891, a la
bibliotheque de Valenciennes, vient d'etre remis entre les mains de la
fille de Bourgogne, Mme Defacqz. Il se compose de six cent seize pages
in-folio, presque toutes de la main de l'auteur. Nous restons les
obliges de M. Auguste Molinier, qui, le premier, a songe a en offrir
la publication a la _Nouvelle Revue retrospective_, et de M. Edmond
Martel, qui a bien voulu faire, pour nous, des recherches sur la
famille Bourgogne, a Valenciennes et a Conde.

Nommons encore les neveux de notre heros, M. le docteur Bourgogne et
M. Amedee Bourgogne; M. Loriaux, son ancien proprietaire; M. Paul
Marmottan, et nous aurons fait apprecier l'importance, comme la
multiplicite des concours apportes a notre oeuvre. Leur constatation
reste, en meme temps, notre premiere garantie.




MEMOIRES DU SERGENT BOURGOGNE (1812-1813)





I

D'Almeida a Moscou.


Ce fut au mois de mars 1812, lorsque nous etions a Almeida, en
Portugal, a nous battre contre l'armee anglaise, commandee par
Wellington, que nous recumes l'ordre de partir pour la Russie.

Nous traversames l'Espagne, ou chaque jour de marche fut marque par un
combat, et quelquefois deux. Ce fut de cette maniere que nous
arrivames a Bayonne, premiere ville de France.

Partant de cette ville, nous primes la poste et nous arrivames a Paris
ou nous pensions nous reposer. Mais, apres un sejour de quarante-huit
heures, l'Empereur nous passa en revue, et jugeant que le repos etait
indigne de nous, nous fit faire demi-tour et marcher en colonnes, par
pelotons, le long des boulevards, ensuite tourner a gauche dans la rue
Saint-Martin, traverser la Villette, ou nous trouvames plusieurs
centaines de fiacres et autres voitures qui nous attendaient. L'on
nous fit faire halte, ensuite monter quatre dans la meme voiture et,
fouette cocher! jusqu'a Meaux, puis sur des chariots jusqu'au Rhin, en
marchant jour et nuit.

Nous fimes sejour a Mayence, puis nous passames le Rhin; ensuite nous
traversames a pied le grand-duche de Francfort[10], la Franconie, la
Saxe, la Prusse, la Pologne. Nous passames la Vistule a Marienwerder,
nous entrames en Pomeranie, et, le 25 juin au matin, par un beau
temps, non pas par un temps affreux, comme le dit M. de Segur, nous
traversames le Niemen sur plusieurs ponts de bateaux que l'on venait
de jeter, et nous entrames en Lithuanie, premiere province de Russie.

[Note 10: Francfort avait ete erige en grand-duche, en 1806, par
Napoleon, en faveur de l'electeur de Mayence.]

Le lendemain, nous quittames notre premiere position et nous marchames
jusqu'au 29, sans qu'il nous arrivat rien de remarquable; mais, dans
la nuit du 29 au 30, un bruit sourd se fit entendre: c'etait le
tonnerre qu'un vent furieux nous apportait. Des masses de nuees
s'amoncelaient sur nos tetes et finirent par crever. Le tonnerre et le
vent durerent plus de deux heures. En quelques minutes, nos feux
furent eteints; les abris qui nous couvraient, enleves; nos faisceaux
d'armes renverses. Nous etions tous perdus et ne sachant ou nous
diriger. Je courus me refugier dans la direction d'un village ou etait
loge le quartier general. Je n'avais, pour me guider, que la lueur des
eclairs. Tout a coup, a la lueur d'un eclair, je crois apercevoir un
chemin, mais c'etait un canal qui conduisait a un moulin que les
pluies avaient enfle, et dont les eaux etaient au niveau du sol.
Pensant marcher sur quelque chose de solide, je m'enfonce et
disparais. Mais, revenu au-dessus de l'eau, je gagne l'autre bord a la
nage. Enfin, j'arrive au village, j'entre dans la premiere maison que
je rencontre et ou je trouve la premiere chambre occupee par une
vingtaine d'hommes, officiers et domestiques, endormis. Je gagne le
mieux possible un banc qui etait place autour d'un grand poele bien
chaud, je me deshabille, je m'empresse de tordre ma chemise et mes
habits, pour en faire sortir l'eau, et je m'accroupis sur le banc, en
attendant que tout soit sec; au jour, je m'arrange le mieux possible,
et je sors de la maison pour aller chercher mes armes et mon sac, que
je retrouve dans la boue.

Le lendemain 30, il fit un beau soleil qui secha tout, et, le meme
jour, nous arrivames a Wilna, capitale de la Lithuanie, ou l'Empereur
etait arrive, depuis la veille, avec une partie de la Garde.

Pendant le temps que nous y restames, je recus une lettre de ma mere,
qui en contenait une autre a l'adresse de M. Constant, premier valet
de chambre de l'Empereur, qui etait de Peruwelz[11], Belgique. Cette
lettre etait de sa mere, avec qui la mienne etait en connaissance. Je
fus ou etait loge l'Empereur pour la lui remettre, mais je ne
rencontrai que Roustan, le mameluck de l'Empereur, qui me dit que M.
Constant venait de sortir avec Sa Majeste. Il m'engagea a attendre son
retour, mais je ne le pouvais pas, j'etais de service. Je lui donnai
la lettre pour la remettre a son adresse, et je me promis de revenir
voir M. Constant. Mais le lendemain, 16 juillet, nous partimes de
cette ville.

[Note 11: Gros bourg belge a sept kilometres de Conde, lieu de
promenade frequente, a cause du pelerinage de Bonsecours.]

Nous en sortimes a dix heures du soir, en marchant dans la direction
de Borisow, et nous arrivames, le 27, a Witebsk, ou nous rencontrames
les Russes. Nous nous mimes en bataille sur une hauteur qui dominait
la ville et les environs. L'ennemi etait en position sur une hauteur a
droite et a gauche de la ville. Deja la cavalerie, commandee par le
roi Murat, avait fait plusieurs charges. En arrivant, nous vimes 200
voltigeurs du 9e de ligne, et tous Parisiens, qui, s'etant trop
engages, furent rencontres par une partie de la cavalerie russe que
l'en venait de repousser.

Nous les regardions comme perdus, si l'on n'arrivait assez tot pour
les secourir, a cause des ravins et de la riviere qui empechait
d'aller directement a eux. Mais ils sont commandes par des braves
officiers qui jurent, ainsi que les soldats, de se faire tuer plutot
que de ne pas en sortir avec honneur. Ils gagnent, en se battant, un
terrain qui leur etait avantageux. Alors ils se forment en carre, et
comme ils n'en etaient pas a leur coup d'essai, le nombre d'ennemis
qui leur etait oppose ne les intimide pas; et cependant ils etaient
entoures d'un regiment de lanciers et par d'autres cavaliers qui
cherchaient a les enfoncer, sans pouvoir y parvenir, de maniere qu'au
bout d'un moment, ils finirent par avoir, autour d'eux, un rempart
d'hommes et de chevaux tues et blesses. Ce fut un obstacle de plus
pour les Russes, qui, epouvantes, se sauverent en desordre, aux cris
de joie de toute l'armee, spectatrice de ce combat.

Les notres revinrent tranquillement, vainqueurs, s'arretant par
moments et faisant face a l'ennemi. L'Empereur envoya de suite l'ordre
de la Legion d'honneur aux plus braves. Les Russes, en bataille sur
une hauteur opposee a celle ou nous etions, ont vu, comme nous, le
combat et la fuite de leur cavalerie.

Apres cette echauffouree, nous formames nos bivouacs. Un instant
apres, je recus la visite de douze jeunes soldats de mon pays, de
Conde; dix etaient tambours, un, tambour-maitre, et le douzieme etait
caporal des voltigeurs, et tous dans le meme regiment. Ils avaient
tous, a leur cote, des demi-espadons. Cela signifiait qu'ils etaient
tous maitres ou prevots d'armes, enfin des vrais spadassins. Je leur
temoignai tout le plaisir que j'avais de les voir, en leur disant que
je regrettais de n'avoir rien a leur offrir. Le tambour-maitre prit la
parole et me dit:

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