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Memoires du sergent Bourgogne by Adrien Jean Baptiste Francois Bourgogne



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Enfin, nous nous trouvames dans un quartier tout a fait en cendres, ou
notre juif tacha de reconnaitre une rue qui devait nous conduire sur
la place du Gouvernement; il eut beaucoup de peine d'en retrouver les
traces.

Dans la nouvelle direction que nous venions de prendre, nous laissions
le Kremlin sur notre gauche. Pendant que nous marchions, le vent nous
envoyait des cendres chaudes dans les yeux, et nous empechait d'y
voir; nous nous enfoncames dans les rues, sans autre accident que
d'avoir les pieds un peu brules, car il fallait marcher sur les
plaques des toits, ainsi que sur les cendres qui etaient encore
brulantes, et qui couvraient toutes les rues.

Nous avions deja parcouru un grand espace, quand, tout a coup, nous
trouvons notre droite a decouvert; c'etait le quartier des juifs, ou
les maisons, baties toutes en bois, et petites, avaient ete consumees
jusqu'au pied: a cette vue, notre guide jette un cri et tombe sans
connaissance. Nous nous empressames de le debarrasser de la charge
qu'il portait: nous en tirames une bouteille de liqueur et nous lui en
fimes avaler quelques gouttes; ensuite, nous lui en versames sur la
figure. Un instant apres, il ouvrit les yeux. Nous lui demandames
pourquoi il s'etait trouve malade. Il nous fit comprendre que sa
maison etait la proie des flammes, et que probablement sa famille
avait peri, et, en disant cela, il retomba sans connaissance, de
maniere que nous fumes obliges de l'abandonner, malgre nous, car nous
ne savions que devenir sans guide, au milieu d'un pareil labyrinthe.
Il fallut, cependant, se decider a quelque chose: nous fimes prendre
notre charge par un de nos hommes, et nous continuames a marcher;
mais, au bout d'un instant, nous fumes forces d'arreter, ayant des
obstacles a franchir.

La distance a parcourir pour atteindre une autre rue etait au moins de
trois cents pas; nous n'osions franchir cet espace, a cause des
cendres chaudes qui allaient nous aveugler. Pendant que nous etions a
deliberer, un de mes amis me propose de ne faire qu'une course; je
conseillai d'attendre encore; les autres etaient de mon avis, mais
celui qui m'avait fait cette proposition, voyant que nous etions
irresolus, et sans nous donner le temps de la reflexion, se mit a
crier: "Qui m'aime me suit!" Et il s'elance au pas de course; l'autre
le suit avec deux de nos hommes, et moi je reste avec celui qui avait
la charge, qui consistait encore en trois bouteilles de vin, cinq de
liqueurs, et des fruits confits.

Mais a peine ont-ils fait trente pas, que nous les vimes disparaitre a
nos yeux: le premier etait tombe de tout son long; celui qui l'avait
suivi le releva de suite. Les deux derniers s'etaient cache la figure
dans leurs mains, et avaient evite d'etre aveugles par les cendres,
comme le premier, qui n'y voyait plus, car c'etait par un tourbillon
de cette poussiere qu'ils avaient ete enveloppes. Le premier, ne
pouvant plus voir, criait et jurait comme un diable: les autres
etaient obliges de le conduire, mais ils ne purent le ramener, ni
revenir a l'endroit ou j'etais avec l'homme et la charge. Et moi, je
n'osais risquer de les joindre, car le passage devenait de plus en
plus dangereux. Il fallut attendre plus d'une heure, avant que je
pusse aller a eux. Pendant ce temps, celui qui etait devenu presque
aveugle, pour se laver les yeux, fut oblige d'uriner sur un mouchoir,
en attendant qu'il puisse se les laver avec le vin que nous avions:
provisoirement, avec l'homme qui etait reste avec moi, nous en vidames
une bouteille.

Lorsque nous fumes reunis, nous vimes qu'il y avait impossibilite
d'aller plus avant sans danger. Nous decidames de retourner sur nos
pas, mais, au moment de retourner, nous eumes l'idee de prendre chacun
une grande plaque en tole pour nous couvrir la tete en la tenant du
cote ou le vent, les flammes et les cendres venaient; nous en primes
donc chacun une. Apres les avoir ployees pour nous en servir comme
d'un bouclier, nous les appliquames sur nos epaules gauches, en les
tenant des deux mains, de maniere que nous avions la tete et la partie
gauche garanties. Apres nous etre serres les uns contre les autres, et
en prenant toutes les precautions possibles pour ne pas etre ecrases,
nous nous mimes en marche, un soldat en tete, ensuite moi tenant celui
qui ne voyait presque pas, par la main, et les autres suivaient. Enfin
nous traversames avec beaucoup de peine, et non sans avoir failli etre
renverses plusieurs fois. Lorsque nous eumes traverse, nous nous
trouvames dans une nouvelle rue, ou nous apercumes plusieurs familles
juives et quelques Chinois accroupis dans des coins, gardant le peu
d'effets qu'ils avaient sauves ou pris chez les autres. Ils
paraissaient surpris de nous voir: probablement qu'ils n'avaient pas
encore vu de Francais dans ce quartier. Nous approchames d'un juif,
nous lui fimes comprendre qu'il fallait nous conduire sur la place du
Gouvernement. Un pere y vint avec son fils, et comme, dans ce
labyrinthe de feu, les rues etaient coupees quelquefois par des
maisons croulees ou par d'autres enflammees, ce ne fut qu'apres des
detours et de grandes difficultes de trouver des issues, et apres nous
etre reposes plusieurs fois, que nous arrivames, a onze heures de la
nuit, a l'endroit d'ou nous etions partis la veille.

Depuis que nous etions arrives a Moscou, je n'avais pas, pour ainsi
dire, pris de repos; aussi je me couchai sur de belles fourrures que
nos soldats avaient rapportees en quantite, et je dormis jusqu'a sept
heures du matin.

La compagnie n'avait pas encore ete relevee de service, vu que tous
les regiments, ainsi que les fusiliers, et meme la Jeune Garde, a la
disposition du marechal Mortier, qui venait d'etre nomme gouverneur de
la ville, etaient occupes, depuis trente-six heures, a comprimer
l'incendie qui, lorsque l'on avait fini d'un cote, recommencait d'un
autre. Cependant l'on conserva assez d'habitations, et meme au dela de
ce qu'il fallait, pour se loger, mais ce ne fut pas sans mal, car
Rostopchin avait fait emmener toutes les pompes. Il s'en trouva encore
quelques-unes, mais hors de service.

Pendant la journee du 16, l'ordre avait ete donne de fusiller tous
ceux qui seraient pris mettant le feu. Cet ordre avait, aussitot, ete
mis a execution. Pas loin de la place du Gouvernement, se trouvait une
autre petite place ou quelques incendiaires avaient ete fusilles et
pendus ensuite a des arbres: cet endroit s'appela toujours la _place
des Pendus_.

Le jour meme de notre entree, l'Empereur avait donne l'ordre au
marechal Mortier d'empecher le pillage. Cet ordre avait ete donne dans
chaque regiment, mais lorsque l'on sut que les Russes eux-memes
mettaient le feu a la ville, il ne fut plus possible de retenir le
soldat: chacun prit ce qui lui etait necessaire, et meme des choses
dont il n'avait pas besoin.

Dans la nuit du 17, le capitaine me permit de prendre dix hommes de
corvee, avec leurs sabres, pour aller chercher des vivres. Il en
envoya vingt d'un autre cote, parce que la maraude ou le pillage[17],
comme on voudra, etait permis, mais en recommandant d'y mettre le plus
d'ordre possible. Me voila donc encore parti pour la troisieme course
de nuit.

[Note 17: Nos soldats appelaient le pillage de la ville, la "foire
de Moscou", (_Note de l'auteur_.)]

Nous traversames une grande rue tenant a la place ou nous etions.
Quoique le feu y avait ete mis deux fois, l'on etait parvenu a s'en
rendre maitre, et, depuis ce moment, l'on avait ete assez heureux de
la preserver. Aussi plusieurs officiers superieurs, ainsi qu'un grand
nombre d'employes de l'armee, y avaient pris leur domicile. Nous en
traversames encore d'autres ou l'on ne voyait plus que la place,
marquee, par les plaques en tole des toits; le vent de la journee
precedente en avait balaye les cendres.

Nous arrivames dans un quartier ou tout etait encore debout: l'on n'y
voyait que quelques voitures d'equipage, sans chevaux. Le plus grand
silence y regnait. Nous visitames les voitures: il ne s'y trouvait
rien, mais, a peine les avions-nous depassees, qu'un cri feroce se fit
entendre derriere nous et fut repete deux fois et a deux distances
differentes. Nous ecoutames quelque temps, et nous n'entendimes plus
rien. Alors nous nous decidames a entrer dans deux maisons, moi avec
cinq hommes dans la premiere, et un caporal avec les cinq autres, dans
l'autre. Nous allumames des lanternes dont nous etions munis, et, le
sabre en main, nous nous disposames a entrer dans celles qui nous
paraissaient devoir renfermer des choses qui pouvaient nous etre
utiles.

Celle ou je voulais entrer etait fermee, et la porte garnie de grandes
plaques de fer; cela nous contraria un peu, vu que nous ne voulions
pas faire de bruit en l'enfoncant. Mais, ayant remarque que la cave,
dont la porte donnait sur la rue, etait ouverte, deux hommes y
descendirent. Ils y trouverent une trappe qui communiquait dans la
maison, de maniere qu'il leur fut facile de nous ouvrir la porte. Nous
y entrames, et nous vimes que nous etions dans un magasin d'epiceries:
rien n'avait ete derange dans la maison, seulement, dans une chambre a
manger, il y avait un peu de desordre. De la viande cuite etait
encore sur la table; plusieurs sacs remplis de grosse monnaie etaient
sur un coffre; peut-etre que l'on n'avait pas voulu, ou que l'on
n'avait pu les emporter.

Apres avoir visite toute la maison, nous nous disposames a faire nos
provisions, car nous y trouvames de la farine, du beurre, du sucre en
quantite et du cafe, ainsi qu'un grand tonneau rempli d'oeufs ranges
par couches, dans de la paille d'avoine. Pendant que nous etions a
faire notre choix, sans disputer sur le prix, car il nous semblait que
nous pouvions disposer de tout, puisqu'on l'avait abandonne et que,
d'un moment a l'autre, cela pouvait devenir la proie des flammes, le
caporal, qui etait entre d'un autre cote, m'envoya dire que la maison
ou il etait, etait celle d'un carrossier ou se trouvaient plus de
trente petites voitures elegantes, que les Russes appellent
_drouschki_. Il me fit dire aussi que, dans une chambre, il y avait
plusieurs soldats russes de couches sur des nattes de jonc, mais
qu'ayant ete surpris de voir des Francais, ils s'etaient mis a genoux,
les mains croisees sur la poitrine, et le front contre terre, pour
demander grace, mais que, voyant qu'ils etaient blesses, ils leur
avaient porte des secours en leur donnant de l'eau, vu l'impossibilite
ou ils etaient de s'en procurer eux-memes, tant leurs blessures
etaient graves, et que, par la meme raison, ils ne pouvaient nous
nuire.

Je fus de suite chez le carrossier, faire choix de deux jolies petites
voitures fort commodes, afin d'y mettre les vivres que nous trouvions,
et de pouvoir les transporter plus a notre aise. Je vis les blesses:
parmi eux se trouvaient cinq canonniers de la Garde, avec les jambes
brisees; ils etaient au nombre de dix-sept; beaucoup etaient
Asiatiques, faciles a reconnaitre a leur maniere de saluer.

Comme je sortais de la maison avec mes voitures, j'apercus trois
hommes, dont un arme d'une lance, le second d'un sabre et le troisieme
d'une torche allumee, mettant le feu a la maison de l'epicier, sans
que les hommes que j'avais laisses dedans s'en fussent apercus, tant
ils etaient occupes a emballer et a faire choix des bonnes choses qui
s'y trouvaient. En les voyant, nous jetames un grand cri pour
epouvanter ces trois coquins, mais, a notre surprise, pas un ne
bougea; ils nous regarderent venir tranquillement, et celui qui etait
arme d'une lance se mit fierement en posture de vouloir se defendre,
si nous approchions. Cela nous etait assez difficile, vu que nous
n'avions que nos sabres. Mais le caporal arriva avec deux pistolets
charges qu'il venait de trouver dans la chambre ou etaient les
blesses; il m'en donna un et, avec celui qui lui restait, il voulait
abattre celui qui etait arme d'une lance. Mais je l'en empechai pour
le moment, ne voulant pas faire de bruit, dans la crainte qu'il ne
nous en tombat un plus grand nombre sur les bras.

Voyant cela, un Breton, qui se trouvait parmi nos hommes, se saisit
d'un petit timon d'une des petites voitures, et faisant le moulinet,
il avanca contre l'individu qui, ne connaissant rien a cette maniere
de combattre, eut, au meme instant, les deux jambes brisees. Il jeta,
en tombant, un cri terrible, mais le Breton, en colere, ne lui laissa
pas le temps d'en jeter un second, car il lui assena un second coup
tellement violent sur la tete, qu'un boulet de canon n'aurait pu mieux
faire. Il allait en faire autant des deux autres, si nous ne l'avions
arrete. Celui qui avait une torche a la main ne voulait pas s'en
dessaisir: il se sauva, avec son brandon enflamme, dans l'interieur de
la maison de l'epicier, ou deux hommes le poursuivirent. Il ne fallut
pas moins de deux coups de sabre pour le mettre a la raison. Tant
qu'au troisieme, il se soumit de bonne grace, et fut aussitot attele a
la voiture la plus chargee, avec un autre individu que l'on venait de
saisir dans la rue.

Nous disposames tout pour notre depart. Nos deux voitures etaient
chargees de tout ce que renfermait le magasin: sur la premiere, ou
nous avions attele nos deux Russes, et qui etait la plus chargee, nous
avions mis le tonneau rempli d'oeufs, et, pour ne pas que nos
conducteurs puissent se sauver, nous avions eu la sage precaution de
les attacher par le milieu du corps arec une forte corde et a double
noeud; la seconde devait etre conduite par quatre hommes de chez nous,
en attendant que nous puissions trouver un attelage, comme a la
premiere.

Mais voila qu'au moment ou nous allions partir, nous apercevons le feu
a la maison du carrossier! L'idee que les malheureux allaient perir
dans des douleurs atroces nous forca de nous arreter et de leur porter
des secours. Nous y fumes de suite, ne laissant que trois hommes pour
garder nos voitures. Nous transportames les pauvres blesses sous une
remise separee du corps des batiments. C'est tout ce que nous pumes
faire. Apres avoir rempli cet acte d'humanite, nous partimes au plus
vite afin d'eviter que notre marche ne soit interceptee par
l'incendie, car on voyait le feu a plusieurs endroits, et dans la
direction que nous devions parcourir.

Mais a peine avions-nous fait vingt-cinq pas, que les malheureux
blesses que nous venions de transporter, jeterent des cris effrayants.
Nous nous arretames encore, afin, de voir de quoi il etait question.
Le caporal y fut avec quatre hommes. C'etait le feu qui avait pris a
la paille qui etait en quantite dans la cour, et qui gagnait l'endroit
ou etaient ces malheureux. Il fit, avec ses hommes, tout ce qu'il
etait possible de faire, afin de les preserver d'etre brules. Ensuite
ils vinrent nous rejoindre, mais il est probable qu'ils auront peri.

Nous continuames notre route, et, dans la crainte d'etre surpris par
le feu, nous faisions trotter notre premier attelage a coups de plats
de sabre. Cependant nous ne pumes l'eviter, car lorsque nous fumes
dans le quartier de la place du Gouvernement, nous nous apercumes que
la grand'rue, ou beaucoup d'officiers superieurs et des employes de
l'armee s'etaient loges, etait tout en flammes. C'etait pour la
troisieme fois que l'on y mettait le feu. Mais aussi ce fut la
derniere.

Lorsque nous fumes a l'entree, nous remarquames que le feu n'etait mis
que par intervalles et que l'on pouvait, en courant, franchir les
espaces ou il faisait ses ravages. Les premieres maisons de la rue ne
brulaient pas. Arrives a celles qui etaient en feu, nous nous
arretames, afin de voir si l'on pouvait, sans s'exposer, les franchir.
Deja plusieurs etaient croulees; celles sous lesquelles ou devant
lesquelles nous devions passer, menacaient aussi de s'abimer sur nous
et de nous engloutir dans les flammes. Cependant, nous ne pumes rester
longtemps dans cette position, car nous venions de nous apercevoir que
la partie des maisons que nous avions passee, en entrant dans la rue,
etait aussi en feu.

Ainsi nous etions pris, non seulement devant et derriere, mais aussi a
droite et a gauche, et, au bout d'un instant, partout, ce n'etait plus
qu'une voute de feu sous laquelle il fallait passer. Il fut decide que
les voitures passeraient en avant; nous voulumes que celle a laquelle
etaient atteles les Russes passat la premiere, et malgre quelques
coups de plats de sabre, ils firent des difficultes. L'autre, qui
etait conduite par nos soldats, se porta en avant et, s'excitant l'un
et l'autre, ils franchirent le plus heureusement possible l'endroit le
plus dangereux. Voyant cela, nous redoublames de coups sur les epaules
de nos Russes qui, craignant quelque chose de pire, s'elancerent en
criant: "_Houra!_"[18] et passerent au plus vite, non sans avoir senti
la chaleur, et couru de grands dangers, a cause qu'il se trouvait
differents meubles qui venaient de rouler dans la rue.

[Note 18: _Houra!_ qui veut dire: _En avant!_ (_Note de
l'auteur_)]

A peine la derniere voiture fut-elle passes, que nous traversames la
meme distance au pas de course: alors nous nous trouvames dans un
endroit qui formait quatre coins, et quatre rues larges et longues,
que nous apercevions tout en feu. Et quoique, pour le moment, il
tombat de l'eau en abondance, l'incendie n'en allait pas moins son
train, car a chaque instant l'on voyait des habitations et meme des
rues entieres disparaitre dans la fumee et dans les decombres.

Il fallait cependant avancer et gagner au plus vite l'endroit ou etait
le regiment, mais nous vimes avec peine que la chose etait
impraticable, et qu'il fallait attendre que toute la rue fut reduite
en cendres pour avoir un passage libre. Il fut decide de retourner sur
nos pas; c'est ce que nous fimes de suite. Arrives a l'endroit ou nous
avions passe, les Russes, cette fois, dans la crainte de recevoir une
correction, n'hesiterent pas a passer les premiers, mais, a peine
ont-ils parcouru la moitie de l'espace qu'il fallait pour arriver au
lieu de surete, et au moment ou nous allions les suivre dans ce
dangereux passage, qu'un bruit epouvantable se fait entendre: c'etait
le craquement des voutes et la chute des poutres brulantes et des
toits de fer qui croulaient sur la voiture. En un instant, tout fut
aneanti, jusqu'aux conducteurs que nous ne cherchames plus a revoir,
mais nous regrettames nos provisions, surtout nos oeufs.

Il me serait impossible de depeindre la situation critique ou nous
nous trouvions. Nous etions bloques par le feu et sans aucun moyen de
retraite. Heureusement pour nous qu'a l'endroit ou etaient les quatre
coins des rues, il se trouvait une distance assez grande pour etre a
l'abri des flammes, de maniere a pouvoir attendre qu'une rue fut
entierement brulee pour nous ouvrir un passage.

Pendant que nous attendions un moment propice pour nous echapper, nous
remarquames qu'une des maisons qui faisaient le coin d'une rue etait
la boutique d'un confiseur italien, et, quoique sur le point d'etre
rotis, nous pensames qu'il serait bon de sauver quelques pots des
bonnes choses qui pouvaient s'y trouver, si toutefois il y avait
possibilite: la porte etait fermee; au premier etage, une croisee
etait ouverte; le hasard nous procura une echelle, mais elle etait
trop courte; on la posa sur un tonneau qui se trouvait contre la
maison: alors elle fut longue assez pour que nos soldats pussent y
arriver et entrer dedans.

Quoiqu'une partie fut deja en flammes, rien ne les arreta. Ils
ouvrirent la porte, et nous remarquames, a notre grande surprise et
satisfaction, que rien n'avait ete enleve. Nous y trouvames toutes
sortes de fruits confits et beaucoup de liqueurs, du sucre en
quantite, mais ce qui nous fit le plus grand plaisir, et qui nous
etonna le plus, fut trois grands sacs de farine. Notre surprise
redoubla en trouvant des pots de moutarde de la rue
Saint-Andre-des-Arts, n deg. 13, a Paris.

Nous nous empressames de vider toute la boutique, et nous en fimes un
magasin au milieu de la place ou nous etions, en attendant qu'il nous
fut possible de faire transporter le tout ou etait notre compagnie.

Comme il continuait toujours a tomber de l'eau, nous fimes un abri
avec les portes de la maison, et nous etablimes notre bivac, ou nous
restames plus de quatre heures, en attendant qu'un passage fut libre.

Pendant ce temps, nous fimes des beignets a la confiture, et, lorsque
nous pumes partir, nous emportames, sur nos epaules, tout ce qu'il fut
possible de prendre. Nous laissames notre autre voiture et nos sacs
de farine sous la garde de cinq hommes, pour venir ensuite, avec
d'autres, les chercher.

Pour la voiture, il etait de toute impossibilite de s'en servir, vu
que le milieu de la rue ou il fallait passer etait embarrasse par
quantite de beaux meubles brises et a demi brules, des pianos, des
lustres en cristal et une infinite d'autres choses de la plus grande
richesse.

Enfin, apres avoir passe la place des Pendus, nous arrivames ou etait
la compagnie, a 10 heures du matin: nous en etions partis la veille a
10 heures. Aussitot notre arrivee, nous ne perdimes pas de temps pour
envoyer chercher tout ce que nous avions laisse en arriere: dix hommes
partirent de suite; ils revinrent, une heure apres, avec chacun une
charge, et malgre tous les obstacles, ils ramenerent la voiture que
nous y avions laissee. Ils nous conterent qu'ils avaient ete obliges
de debarrasser la place ou la premiere voiture avait ete ecrasee avec
les Russes, et que ces derniers etaient tous brules, calcines et
raccourcis.

Le meme jour 18, nous fumes releves du service de la place, et nous
fumes prendre possession de nos logements, pas loin de la premiere
enceinte du Kremlin, dans une belle rue dont une grande partie avait
ete preservee du feu. L'on designa, pour notre compagnie, un grand
cafe, car dans une des salles il y avait deux billards, et, pour nous
autres sous-officiers, la maison d'un boyard tenant a la premiere. Nos
soldats demonterent les billards pour avoir plus de place;
quelques-uns, avec le drap, se firent des capotes.

Nous trouvames, dans les caves de l'habitation de la compagnie, une
grande quantite de vin, de rhum de la Jamaique, ainsi qu'une grande
cave remplie de tonnes d'excellente biere recouvertes de glace pour la
tenir fraiche pendant l'ete. Chez notre boyard, quinze grandes caisses
de vin de Champagne mousseux, et beaucoup de vin d'Espagne.

Nos soldats, le meme jour, decouvrirent un grand magasin de sucre dont
nous eumes soin de faire une grande provision qui nous servit a faire
du punch, pendant tout le temps que nous restames a Moscou, ce que
nous n'avons jamais manque un seul jour de faire en grande recreation.
Tous les soirs, dans un grand vase en argent que le boyard russe
avait oublie d'emporter, et qui contenait au moins six bouteilles,
nous en faisions pour le moins trois ou quatre fois. Ajoutez a cela
une belle collection de pipes dans lesquelles nous fumions d'excellent
tabac.

Le 19, nous passames la revue de l'Empereur, au Kremlin, et en face du
palais. Le meme jour, au soir, je fus encore commande pour faire
partie d'un detachement compose de fusiliers-chasseurs et grenadiers,
et d'un escadron de lanciers polonais, en tout deux cents hommes;
notre mission etait de preserver de l'incendie le Palais d'ete de
l'Imperatrice, situe a l'une des extremites de Moscou. Ce detachement
etait commande par un general que je pense etre le general Kellermann.

Nous partimes a huit heures du soir; il en etait neuf et demie lorsque
nous y arrivames. Nous vimes une habitation spacieuse, qui me parut
aussi grande que le chateau des Tuileries, mais batie en bois et
recouverte d'un stuc qui faisait le meme effet que le marbre.
Aussitot, l'on disposa des gardes a l'exterieur, et l'on etablit un
grand poste en face du palais ou se trouvait un grand corps de garde.
L'on fit partir des patrouilles pour la plus grande surete. Je fus
charge, avec quelques hommes, de visiter l'interieur, afin de voir
s'il ne s'y trouvait personne de cache.

Cette occasion me procura l'avantage de parcourir cette immense
habitation, qui etait meublee avec tout ce que l'Asie et l'Europe
produisent de plus riche et de plus brillant. Il semblait que l'on
avait tout prodigue pour l'embellir, et, cependant, en moins d'une
heure, elle fut entierement consumee, car a peine y avait-il un quart
d'heure que tout etait dispose pour empecher que l'on y mette le feu,
qu'un instant apres il fut mis, malgre toutes les precautions que l'on
avait prises, devant, derriere, a droite et a gauche, et sans voir qui
le mettait; enfin, il se fit voir en plus de douze endroits a la fois.
On le voyait sortir par toutes les fenetres des greniers.

Aussitot, le general demande des sapeurs pour tacher d'isoler le feu,
mais c'etait impossible: nous n'avions pas de pompes, ni meme d'eau.
Un instant apres, nous vimes sortir de dessous les grands escaliers,
par un souterrain du chateau, et s'en aller tranquillement, plusieurs
hommes dont quelques-uns avaient encore des torches en partie
allumees; l'on courut sur eux et on les arreta. C'etaient ceux qui
venaient de mettre le feu au palais; ils etaient vingt et un. Onze
autres furent arretes, d'un autre cote, mais qui ne paraissaient pas
sortir du chateau. Ils n'avaient rien sur eux qui indiquat qu'ils
aient participe a ce nouvel incendie; cependant, plus de la moitie
furent reconnus pour des forcats.

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