Memoires du sergent Bourgogne by Adrien Jean Baptiste Francois Bourgogne
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[Note 24: Ce sergent se nommait Guinard; il etait natif de Conde
(_Note de l'auteur_.)]
Le sergent des chasseurs, dont je viens de parler, finit par tout
perdre avec sa cantiniere, a Wilna; ils furent tous deux prisonniers.
Le 1er novembre, nous avions, comme la nuit precedente, couche pres
d'un bois, sur le bord de la route: depuis plusieurs jours, nous
avions deja commence a vivre de viande de cheval. Le peu de vivres que
nous avions pu emporter de Moscou etait consomme, et nos miseres
commencaient avec le froid qui, deja, se faisait sentir avec force.
Pour mon compte, j'avais encore un peu de riz que je conservais pour
les derniers moments, car je prevoyais, pour la suite, des miseres
plus grandes encore.
Ce jour-la, je faisais encore partie de l'arriere-garde, qui etait
composee de sous-officiers, a cause que deja beaucoup de soldats
restaient en arriere pour se reposer et se chauffer a des feux que
ceux qui etaient devant nous avaient abandonnes en partant. En
marchant, j'apercus, sur ma droite, plusieurs hommes de differents
regiments, dont quelques-uns etaient de la Garde, autour d'un grand
feu. Je fus envoye par l'adjudant-major, afin de les engager a suivre;
etant pres d'eux, je reconnus Flament, dragon velite. Je le trouvai
faisant cuire un morceau de cheval au bout de son sabre, dont il
m'invita de prendre part; je l'engageai a suivre la colonne; il me
repondit qu'aussitot qu'il aurait fait son repas, il se remettrait en
route, mais qu'il etait malheureux, puisqu'il etait force de faire la
route a pied, avec ses bottes a l'ecuyere, a cause que, le jour avant,
dans un combat contre les Cosaques, ou il en avait tue trois, son
cheval avait attrape un ecart, de sorte qu'il etait oblige de le
conduire par la bride. Heureusement que l'homme qui me suivait, dans
ce moment, etait mon homme de confiance, et qui avait, dans son sac,
une paire de souliers a moi, que je donnai au pauvre Flament, de
maniere a ce qu'il puisse se chausser comme un fantassin, et marcher
de meme. Je lui fis mes adieux sans penser que je ne le reverrais
plus; j'appris, deux jours apres, qu'il avait ete tue pres d'un bois,
au moment ou, avec d'autres traineurs comme lui, il allait faire du
feu pour se reposer.
Le 2, avant d'arriver a Slawkowo, nous vimes, sur notre gauche, tenant
a la route, un blockhaus, ou station militaire, espece de grande
baraque fortifiee, occupee par des militaires de differents regiments
et des blesses. Ceux qui etaient les moins malades et qui purent
suivre, se joignirent a nous, et les autres furent mis, autant que
possible, sur des voitures; tant qu'aux plus malades, ils furent
abandonnes a la clemence de l'ennemi, ainsi que des medecins et
chirurgiens qu'on laissa pour en avoir soin.
IV
Dorogoboui.--La vermine.--Une cantiniere.--La faim.
Le 3, nous fimes sejour a Slawkowo; pendant toute la journee, nous
apercumes les Russes sur notre droite. Le meme jour, les autres
regiments de la Garde, qui avaient fait sejour en arriere, se
reunirent a nous.
Le 4, nous fimes une marche forcee pour arriver a Dorogoboui, ville
aux choux; c'est le nom que nous lui avions donne, a cause de la
grande quantite de choux que nous y trouvames en allant a Moscou.
C'est aussi de cette ville que, le 25 aout, l'Empereur fit faire, dans
toute l'armee, le denombrement des coups de canon et de fusil que
l'armee avait a tirer pour la grande bataille. A 7 heures du soir,
nous en etions encore eloignes de deux lieues; c'est avec beaucoup de
peine que nous pumes l'atteindre, car la quantite de neige qu'il y
avait deja nous empechait de marcher. Nous fumes meme egares pendant
quelque temps, et, pour que les hommes qui se trouvaient en arriere
pussent nous rejoindre, pendant plus de deux heures l'on battit la
marche de nuit, jusqu'au moment ou nous arrivames sur l'emplacement de
la ville, car, a quelques maisons pres, elle avait ete brulee comme
beaucoup d'autres.
Il etait bien 11 heures lorsque notre bivouac fut forme, et, avec les
debris des maisons, nous trouvames encore assez de bois pour faire du
feu et bien nous chauffer. Mais deja tout nous manquait, et nous
etions tellement fatigues, que l'on n'avait pas la force de chercher
un cheval pour le voler et le manger ensuite, de maniere que nous
primes le parti de nous reposer. Un soldat de la compagnie m'avait
apporte des nattes de jonc pour me coucher: les ayant mises devant le
feu, je m'etendis dessus et, la tete sur mon sac, les pieds au feu, je
m'endormis.
Il y avait peut-etre une heure que je reposais, lorsque je sentis, par
tout mon corps, un picotement auquel il me fut impossible de resister.
Je passai machinalement la main sur ma poitrine et sur plusieurs
parties de mon individu: quel fut mon effroi lorsque je m'apercus que
j'etais couvert de vermine! Je me levai, et en moins de deux minutes
j'etais nu comme la main, jetant au feu chemise et pantalon. C'etait
comme un feu de deux rangs, tant cela petillait dans les flammes, et,
quoiqu'il tombat de la neige par gros flocons sur mon corps, je ne me
rappelle pas avoir eu froid, tant j'etais occupe de ce qui venait de
m'arriver! Enfin, je secouai au-dessus du feu le reste de mes
vetements dont je ne pouvais me defaire, et je remis la seule chemise
et le seul pantalon qui me restaient. Alors, triste et ayant presque
envie de pleurer, je pris le parti de m'asseoir sur mon sac, et, la
tete dans mes mains, couvert de ma peau d'ours, eloigne des maudites
nattes sur lesquelles j'avais dormi, je passai le reste de la nuit.
Ceux qui prirent ma place n'attraperent rien: il parait que j'avais
tout pris.
Le jour suivant, 5 novembre, nous partimes de grand matin. Avant le
depart, l'on fit, dans chaque regiment de la Garde, une distribution
de moulins a bras pour moudre le ble, si toutefois on en trouvait;
mais comme l'on n'avait rien a moudre et que ces meubles etaient
pesants et inutiles, l'on s'en debarrassa dans les vingt-quatre
heures. Cette journee fut triste, car une partie des malades et des
blesses succomberent; ils avaient, jusqu'a ce jour, fait des efforts
surnaturels, esperant atteindre Smolensk, ou l'on croyait trouver des
vivres et prendre des cantonnements.
Le soir, nous arretames pres d'un bois ou l'on donna l'ordre de former
des abris, afin de passer la nuit. Un instant apres, notre cantiniere,
Mme Dubois, la femme du barbier de notre compagnie, se trouva malade,
et, au bout d'un instant, pendant que la neige tombait, et par un
froid de vingt degres, elle accoucha d'un gros garcon: position
malheureuse pour une femme. Je dirai que, dans cette circonstance, le
colonel Bodel, qui commandait notre regiment, fit tout ce qu'il etait
possible de faire pour le soulagement de cette femme, pretant son
manteau pour couvrir l'abri sous lequel etait la mere Dubois, qui
supporta son mal avec courage. Le chirurgien du regiment n'epargna
rien, de son cote; enfin le tout finit heureusement. La meme nuit, nos
soldats tuerent un ours blanc qui fut a l'instant mange.
Apres avoir passe la nuit la plus penible, a cause du grand froid,
nous nous mimes en route. Le colonel preta son cheval a la mere
Dubois, qui tenait son nouveau-ne dans les bras, enveloppe dans une
peau de mouton; tant qu'a elle, on la couvrit avec les capotes de deux
hommes de la compagnie, morts dans la nuit.
Ce jour-la, qui etait le 6 novembre, il faisait un brouillard a ne pas
y voir, et un froid de plus de vingt-deux degres; nos levres se
collaient, l'interieur du nez, ou plutot le cerveau se glacait; il
semblait que l'on marchait au milieu d'une atmosphere de glace. La
neige, pendant tout le jour, et par un vent extraordinaire, tomba par
flocons, gros comme personne ne les avait jamais vus; non seulement
l'on ne voyait plus le ciel, mais ceux qui marchaient devant nous.
Lorsque nous fumes pres d'un mauvais village[25], nous vimes une
estafette arriver a franc etrier, demandant apres l'Empereur. Nous
sumes, un instant apres, que c'etait un general apportant la nouvelle
de la conspiration de Malet, qui venait d'avoir lieu a Paris.
[Note 25: Ce village se nomme Mickalowka. (_Note de l'auteur_.)]
Comme l'endroit ou nous etions arretes etait pres d'un bois, et que,
pour se remettre en route, il fallait beaucoup attendre a cause que le
chemin etait etroit, l'on se trouvait beaucoup de monde en masse, et
comme nous etions plusieurs amis reunis sur le bord de la route,
frappant des pieds pour ne pas etre saisis du froid, causant de nos
malheurs et de la faim qui nous devorait, je sentis, tout a coup,
l'odeur du pain chaud. Aussitot je me retourne, et derriere et pres de
moi, je vois un individu enveloppe d'une grande pelisse garnie de
fourrures, sous laquelle sortait l'odeur du pain qui m'avait monte au
nez. Aussitot je lui adresse brusquement la parole, en lui disant:
"Monsieur, vous avez du pain; vous allez m'en vendre!" Comme il allait
se retirer, je le saisis par le bras. Alors, voyant qu'il n'y avait
plus moyen de se debarrasser de moi, il tira de dessous sa pelisse,
une galette encore toute chaude que je saisis avec avidite d'une main,
tandis que de l'autre, je lui presentai une piece de cinq francs pour
la lui payer. Mais, a peine l'avais-je dans la main, que mes amis, qui
etaient aupres de moi, tomberent dessus comme des enrages, et me
l'arracherent. Il ne me resta, pour ma part, que le morceau que je
tenais sous le pouce et les deux premiers doigts de la main droite.
Pendant ce temps, le chirurgien-major de l'armee, car c'en etait un,
disparut. Il fit bien, car on l'aurait peut-etre assomme pour avoir le
reste. Il est probable qu'etant arrive des premiers dans le petit
village dont j'ai parle, il aura eu le bonheur de trouver de la
farine, et, en attendant que nous fussions arrives, il aura fait de la
galette.
Depuis plus d'une demi-heure que nous etions dans cette position,
plusieurs hommes avaient succombe a l'endroit ou nous etions. Beaucoup
d'autres etaient tombes dans la colonne, lorsqu'elle etait en marche.
Enfin, nos rangs commencaient a s'eclaircir, et nous n'etions qu'au
commencement de nos miseres! Lorsque l'on s'arretait afin de prendre
quelque chose au plus vite, l'on saignait les chevaux abandonnes, ou
ceux que l'on pouvait enlever sans etre vu; l'on en recueillait le
sang dans une marmite, on le faisait cuire et on le mangeait. Mais il
arrivait souvent qu'au moment ou l'on venait de le mettre au feu, l'on
etait oblige de le manger, soit que l'ordre du depart arrivat, ou que
les Russes fussent trop pres de nous. Dans ce dernier cas, l'on ne se
genait pas autant, car j'ai vu quelquefois une partie manger
tranquillement, pendant que l'autre empechait, a coups de fusil, les
Russes de s'avancer. Mais lorsqu'il y avait force majeure et qu'il
fallait quitter le terrain, on emportait la marmite, et chacun, en
marchant, puisait a pleines mains et mangeait; aussi avait-on la
figure barbouillee de sang.
Souvent, lorsque l'on etait oblige d'abandonner des chevaux, parce que
l'on n'avait pas le temps de les decouper, il arrivait que des hommes
restaient en arriere expres, en se cachant, afin qu'on ne les forcat
point a suivre leur regiment. Alors, ils tombaient sur cette viande
comme des voraces; aussi etait-il rare que ces hommes reparussent,
soit qu'ils fussent pris par l'ennemi, ou morts de froid.
Cette journee de marche ne fut pas aussi longue que la precedente,
car, lorsque nous arretames, il faisait encore jour. C'etait sur
l'emplacement d'un village incendie ou il ne restait plus que quelques
pignons de maisons contre lesquels les officiers superieurs etablirent
leur bivac pour se mettre a l'abri du vent et passer la nuit.
Independamment des douleurs que nous avions, par suite des grandes
fatigues que nous eprouvions, la faim se faisait sentir d'une maniere
effroyable. Ceux a qui il restait encore un peu de vivres, comme du
riz ou du gruau, se cachaient pour le manger. Deja il n'y avait plus
d'amis, l'on se regardait d'un air de mefiance, l'on devenait meme
ingrat envers ses meilleurs camarades. Il m'est arrive, a moi, de
commettre, envers mes veritables amis, un trait d'ingratitude que je
ne veux pas passer sous silence.
J'etais, ce jour-la, comme tous mes amis, devore par la faim, mais
j'avais, plus qu'eux, le malheur de l'etre aussi par la vermine que
j'avais attrapee l'avant-veille. Nous n'avions pas un morceau de
cheval a manger, nous comptions sur l'arrivee de quelques hommes de la
compagnie, qui etaient restes en arriere, afin d'en couper aux chevaux
qui tombaient. Tourmente de n'avoir rien a manger, j'eprouvais des
sensations qu'il me serait difficile d'exprimer. J'etais pres d'un de
mes meilleurs amis, Poumo, sergent, qui etait debout pres d'un feu que
l'on venait de faire, en regardant de tous cotes s'il n'arrivait rien.
Tout a coup, je lui serre la main avec un mouvement convulsif, en lui
disant: "Mon ami, si je rencontrais, dans le bois, n'importe qui avec
un pain, il faudrait qu'il m'en donne la moitie!" Puis, me reprenant:
"Non, lui dis-je, je le tuerais pour avoir tout!"
A peine avais-je lache la parole, que je me mis a marcher a grands pas
dans la direction du bois, comme si je devais rencontrer l'homme et le
pain. Y etant arrive, je le cotoyai pendant un quart d'heure, et,
tournant brusquement a gauche dans une direction opposee a notre
bivac, j'apercus, presque a la lisiere du bois, un feu contre lequel
un homme etait assis. Je m'arretai afin de l'observer, et je
distinguai qu'il avait, devant lui et sur son feu, une marmite dans
laquelle il faisait cuire quelque chose, car, ayant pris un couteau,
il le plongea dedans, et, a ma grande surprise, je vis qu'il en
retirait une pomme de terre qu'il pressa un peu et qu'il remit
aussitot, probablement parce qu'elle n'etait pas cuite.
J'allais m'elancer et courir dessus, mais, dans la crainte qu'il ne
m'echappat, je rentrai dans le bois, et, faisant un petit circuit,
j'arrivai a quelques pas derriere l'individu, sans qu'il m'ait apercu.
Mais, en cet endroit, comme il y avait beaucoup de broussailles, je
fis du bruit en avancant. Il se retourna, mais j'etais deja a cote de
la marmite et, sans lui donner le temps de me parler, je lui adressai
la parole: "Camarade, vous avez des pommes de terre, vous allez m'en
vendre ou m'en donner, ou j'enleve la marmite!" Un peu surpris de
cette resolution, et comme je m'approchais avec mon sabre pour pecher
dedans, il me dit que cela ne lui appartenait pas, et que c'etait a un
general polonais qui bivaquait pas loin de la et dont il etait le
domestique; qu'il lui avait ordonne de se cacher ou il etait pour les
faire cuire, afin d'en avoir pour le lendemain.
Comme, sans lui repondre, je me mettais en devoir d'en prendre, non
sans lui presenter de l'argent, il me dit qu'elles n'etaient pas
encore cuites, et, comme je n'avais pas l'air d'y croire, il en tira
une qu'il me presenta pour me la faire palper; je la lui arrachai et,
telle qu'elle etait, je la devorai: "Vous voyez, me dit-il, qu'elles
ne sont pas mangeables; cachez-vous un instant, ayez de la patience,
tachez surtout que l'on ne vous voie pas jusqu'au moment ou elles
seront bonnes a manger; alors je vous en donnerai."
Je fis ce qu'il me dit; je me cachai derriere un petit buisson, mais
si pres de lui que je ne pouvais le perdre de vue. Au bout de cinq a
six minutes, je ne sais s'il me croyait bien loin, il se leva et,
regardant a droite et a gauche, il prend la marmite et se sauve avec,
mais pas loin, car je l'arretai de suite en le menacant de tout
prendre s'il ne voulait pas m'en donner la moitie. Il me repondit
encore que c'etait a son general: "Seraient-elles pour l'Empereur,
qu'il m'en faut, lui dis-je, car je meurs de faim!" Voyant qu'il ne
pouvait se debarrasser de moi qu'en me donnant ce que je lui
demandais, il m'en donna sept. Je lui donnai quinze francs et je le
quittai. Il me rappela et m'en donna deux autres; elles etaient loin
d'etre bien cuites, mais je n'y pris pas grande attention, j'en
mangeai une et je mis les autres dans ma carnassiere. Je comptais
qu'avec cela, je pouvais vivre trois jours en mangeant, avec un
morceau de viande de cheval, deux par jour.
Tout en marchant et en pensant a mes pommes de terre, je me trompai de
chemin; je ne m'en apercus qu'aux cris et aux jurements que faisaient
cinq hommes qui se battaient comme des chiens; a cote d'eux etait une
cuisse de cheval qui faisait l'objet de leurs discussions. L'un de ces
hommes, en me voyant, vint jusqu'a moi en me disant que lui et son
camarade, tous deux soldats du train, avaient, avec d'autres, ete tuer
un cheval derriere le bois, et que, revenant avec leur part qu'ils
portaient au bivac, ils avaient ete attaques par trois hommes d'un
autre regiment qui voulaient la leur prendre, mais que, si je voulais
les aider a la defendre, ils m'en donneraient ma part. A mon tour,
craignant le meme sort pour mes pommes de terre, je lui repondis que
je ne pouvais m'arreter, mais qu'ils n'avaient qu'a tenir bon un
instant, que je leur enverrais quelqu'un pour les aider. Je poursuivis
mon chemin.
Pas loin de la, je rencontrai deux hommes de notre regiment a qui je
contai l'affaire; ils marcherent de ce cote. J'ai su, le lendemain,
qu'ils n'avaient vu, en arrivant, qu'un homme mort qui venait d'etre
assomme avec un gros baton de sapin qu'ils avaient trouve a cote, et
rouge de sang. Probablement que les trois agresseurs avaient profite
du moment ou l'autre implorait mon assistance pour se defaire de celui
qui etait reste seul.
A mon arrivee a l'endroit ou etait le regiment, plusieurs de mes
camarades me demanderent si je n'avais rien decouvert; je leur
repondis que non. Ensuite, prenant ma place pres du feu, je fis comme
tous les jours; je creusai ma place, c'est-a-dire mon lit de neige,
et, comme nous n'avions pas de paille, j'etendis ma peau d'ours pour
me coucher, la tete sur mon collet double en peau d'hermine etendu
sur moi. Je me disposais a passer la nuit, mais, avant de dormir,
j'avais encore une pomme de terre a manger; c'est ce que je fis, cache
par mon collet, faisant le moins de mouvements possible, de crainte
que l'on ne s'apercoive que je mangeais quelque chose, et, prenant une
pincee de neige pour me desalterer, je finis mon repas et je
m'endormis, ayant bien soin de tenir dans mes bras ma carnassiere,
dans laquelle etaient mes vivres. Plusieurs fois dans la nuit, lorsque
je me reveillais, j'avais soin de passer la main dedans, et de compter
mes pommes de terre. C'est ainsi que je la passai, sans faire part a
mes amis, qui mouraient de faim, du peu que le hasard m'avait procure:
c'est, de ma part, un trait d'egoisme que je ne me suis jamais
pardonne.
La diane n'etait pas encore battue que, deja, j'etais eveille et assis
sur mon sac, prevoyant que la journee serait terrible, a cause du vent
qui commencait a souffler. Je fis un trou a ma peau d'ours et je
passai ma tete dedans, de maniere que la tete de l'ours me tombat sur
la poitrine; le reste de la peau couvrait mon sac et mon dos, mais
elle etait tellement longue que la queue trainait a terre. Enfin l'on
battit la diane, ensuite la grenadiere, et quoiqu'il ne fut pas encore
jour, nous nous mimes en marche. Le nombre de morts et de mourants que
nous laissames dans nos bivacs, en partant, fut prodigieux. Plus loin,
c'etait pire encore, car, sur la route, nous etions obliges d'enjamber
sur les cadavres que les corps d'armee qui nous precedaient laissaient
apres eux: mais c'etait bien plus triste encore pour ceux qui
marchaient apres nous. Ceux-la voyaient les miseres de tous ceux qui
marchaient en avant. Les derniers etaient les corps des marechaux Ney
et Davoust, ensuite l'armee d'Italie commandee par le prince Eugene.
Il y avait environ une heure que nous marchions, quand le jour parut,
et, comme nous avions atteint les corps qui nous precedaient, nous
fimes une petite halte. La mere Dubois, notre cantiniere, voulut
profiter de ce moment de repos pour donner le sein a son nouveau-ne,
mais, tout a coup, elle jette un cri de douleur: son enfant etait mort
et aussi dur que du bois. Ceux qui etaient autour d'elle la
consolerent, en lui disant que c'etait un bonheur pour elle et pour
son enfant, et, malgre ses gemissements, on lui arracha son enfant
qu'elle pressait contre son sein. On le remit entre les mains d'un
sapeur qui s'eloigna a quelques pas de la route, avec le pere de
l'enfant. Le sapeur creusa, avec sa hache, un trou dans la neige: le
pere, pendant ce temps, etait a genoux, tenant son enfant dans ses
bras. Lorsque le trou fut acheve, il l'embrassa et le deposa dans sa
tombe; on le recouvrit ensuite, et tout fut fini.
A une lieue plus loin, et pres d'un grand bois, nous arretames pour
faire la grande halte. C'etait l'endroit ou avait couche une partie de
l'artillerie et de la cavalerie; la se trouvaient beaucoup de chevaux
morts et depeces, et une plus grande quantite que l'on avait ete
oblige d'abandonner encore vivants et debout, mais engourdis, se
laissant tuer sans bouger, car ceux que l'on avait tues pendant la
nuit ou qui etaient morts de fatigue ou d'inanition etaient tellement
geles, qu'il etait impossible d'en couper. J'ai remarque, pendant
cette marche desastreuse, que l'on nous faisait toujours marcher
autant que possible derriere la cavalerie et l'artillerie, et que, le
lendemain, l'on nous faisait arreter ou ils avaient passe la nuit,
afin que nous puissions nous nourrir avec les chevaux qu'ils
laissaient en partant.
Pendant que le regiment etait a se reposer et que chaque homme etait
occupe a se composer un mauvais repas, de mon cote, comme un egoiste,
j'etais entre, sans que l'on m'ait vu, dans le plus epais du bois,
pour devorer seul une des pommes de terre que j'avais toujours dans ma
carnassiere et que je cachais le plus soigneusement possible. Mais
quel fut mon desappointement en voulant mordre dedans! Ce n'etait plus
que de la glace! Je voulus mordre: mes dents glissaient contre, sans
pouvoir en detacher un morceau. C'est alors que je regrettai de ne les
avoir pas partagees, la veille, avec mes amis, que je vins rejoindre,
tenant encore a la main celle que j'avais voulu manger, toute rouge du
sang de mes levres.
Ils me demanderent ce que j'avais. Sans leur repondre, je leur montrai
la pomme de terre que je tenais encore a la main, ainsi que celles que
j'avais dans ma carnassiere; mais a peine les avais-je montrees
qu'elles me furent enlevees. Eux aussi furent trompes en voulant y
mordre; on les vit courir pres du feu pour les faire degeler, mais
elles fondirent comme de la glace. Pendant ce temps-la, d'autres
vinrent me demander ou je les avais eues; je leur montrai le bois, ils
y coururent, et, apres avoir cherche, ils revinrent me dire qu'ils
n'avaient rien trouve. Eux furent bons pour moi, car ils avaient fait
cuire plein une marmite de sang de cheval, et m'inviterent a y prendre
ma part. C'est ce que je fis sans me faire prier. Aussi, me suis-je
toujours reproche d'avoir agi de cette maniere. Ils ont toujours cru
que je les avais trouvees dans le bois; jamais je ne les ai desabuses.
Mais cela n'est qu'un echantillon de ce que nous verrons plus tard.
Apres une heure de repos, la colonne se remit en marche pour traverser
le bois ou, par intervalles, l'on rencontrait des espaces ou se
trouvaient quelques maisons habitees par des juifs. Quelquefois ces
habitations sont grandes comme nos granges et construites de meme,
avec cette difference qu'elles sont baties en bois et couvertes de
meme. Une grande porte se trouvait a chaque extremite; elles servaient
de poste, de maniere qu'une voiture qui entre par une, apres avoir
change de chevaux, sort par l'autre; il s'en trouve presque toujours a
trois lieues de distance, mais la plus grande partie deja n'existait
plus; elles avaient ete brulees a notre premier passage.
V
Un sinistre.--Un drame de famille.--Le marechal Mortier.--Vingt-sept
degres de froid.--Arrivee a Smolensk.--Un coupe-gorge.
Arrives a la sortie du bois, et comme nous approchions de Gara,
mauvais hameau de quelques maisons, j'apercus, a une courte distance,
une de ces maisons de poste dont j'ai parle. Aussitot, je la fis
remarquer a un sergent de la compagnie, qui etait un Alsacien nomme
Mather, a qui je proposai d'y passer la nuit, si toutefois il y avait
possibilite d'y arriver des premiers, afin d'avoir chacun une place.
Nous nous mimes a courir, mais lorsque nous y arrivames, elle etait
tellement remplie d'officiers superieurs, de soldats et de chevaux,
qu'il nous fut impossible, malgre tout ce que nous fimes, d'y avoir
une place, car l'on pretendait qu'il y avait plus de huit cents
personnes.
Pendant que nous etions occupes a aller de droite et de gauche, afin
de voir si nous ne pourrions pas y penetrer, la colonne imperiale,
ainsi que notre regiment, nous avaient depasses. Alors nous primes la
resolution de passer la nuit sous le ventre des chevaux qui etaient
attaches aux portes. Plusieurs fois, ceux qui etaient bivaques autour
vinrent pour la demolir, afin d'avoir le bois avec lequel elle etait
construite, pour se chauffer et se faire des abris, et de la paille
qui se trouvait dans une separation qu'il faut considerer comme un
grenier. Il y avait aussi quantite de bois de sapin sec et resineux.
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