L\'oppidum de Bibracte by Anonymous (par un membre de la Societe Eduenne, a l\'occasion du Congres scientifique d\'Autun, d\'apres les notes et sous la direction de M. J. G. Bulliot, l\'explorateur du mont Beuvray)
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Anonymous (par un membre de la Societe Eduenne, a l\'occasion du Congres scientifique d\'Autun, d\'apres les notes et sous la direction de M. J. G. Bulliot, l\'explorateur du mont Beuvray) >> L\'oppidum de Bibracte
[Illustration: RETRANCHEMENTS DE BIBRACTE (MONT BEUVRAY)]
L'OPPIDUM DE BIBRACTE
GUIDE HISTORIQUE ET ARCHEOLOGIQUE
AU MONT BEUVRAY
D'APRES LES DOCUMENTS ARCHEOLOGIQUES
LES PLUS RECENTS
1876
Ce guide a ete publie par un membre de la Societe Eduenne, a l'occasion
du Congres scientifique d'Autun, d'apres les notes et sous la direction
de M. J.-G. Bulliot, l'explorateur du mont Beuvray.
GUIDE DU BEUVRAY
_Phrourion Bibrachta_,
(STRABON, IV, 3.)
Le mont Beuvray, situe a 25 kilometres d'Autun, occupe la pointe
meridionale de la chaine du Morvan, a laquelle il n'est relie que par le
col de L'Echenaux, place a 255 metres au-dessous de sa cime. Les
nombreuses sources auxquelles il donne naissance forment autour de sa
base un fosse profond de 20 kilometres de circonference; les montagnes,
qui sont derriere lui, atteignent les Vosges a l'est et se prolongent
jusqu'aux extremites de l'Armorique; l'Yonne, affluent de la Seine, nait
a ses pieds: le massif de 800 a 900 metres d'elevation--dont il occupe
un des sommets--forme donc le point d'intersection des trois principaux
bassins de la Gaule centrale: ceux de la Loire, de la Seine et de
la Saone.
Sur le faite de cette montagne, aujourd'hui en partie boisee, s'elevait
jadis une des plus importantes cites de la Gaule: BIBRACTE--la capitale
des Eduens, l'_oppidum maximae auctoritatis_ de Cesar, le _Phrourion
Bibrachta_ de Strabon--dont le nom a persiste dans le _Biffractum_ des
chartes et dans celui de Beuvray.
L'occupation d'une pareille place expliquerait, a elle seule,
l'influence des Eduens sur les nations limitrophes. Bibracte, du haut de
ses plateaux, presentait le front a chacune d'elles, et pouvait lancer a
son gre des bandes dans leurs vallees qui s'ouvraient a ses pieds, ou
les replier en cas d'insucces dans ses retranchements inexpugnables.
Si l'on songe aux conditions physiques ou se trouvait la Gaule, a ces
guerres permanentes qui faisaient de ce pays un vaste champ-clos, dans
lequel les tribus n'etaient occupees qu'a s'attaquer ou a se defendre, a
soutenir ou a entreprendre des sieges, on doit convenir qu'il n'existe,
sur aucun point du territoire Eduen, un lieu plus merveilleusement
approprie que le mont Beuvray aux exigences d'un etat de choses
aussi violent.
Avant de decrire les diverses parties de l'_oppidum_ de Bibracte, mises
a jour par les fouilles de ces dernieres annees, nous essaierons de
retracer brievement l'histoire de cette forteresse dont la destinee se
liait a celle d'une puissante cite, et qui fut, pendant de longs
siecles, l'instrument de son salut et de sa grandeur.
I
APERCU SUR L'HISTOIRE DE BIBRACTE
Des haches de bronze et quelques fleches en silex sont les premiers
indices du sejour de l'homme sur la montagne de Beuvray. A cette preuve
archeologique de l'anciennete de la station, il convient d'en ajouter
une autre empruntee aux traditions religieuses: le culte des eaux et
des fontaines--le plus ancien de tous avec celui du feu--a laisse, en
effet, sur la montagne (ou il fut apporte par les races d'emigrants
venus d'Asie) des traces qu'on ne saurait meconnaitre et qui jusqu'ici
ont resiste a toutes les revolutions. La persistance de ce culte au
_meme_ lieu, aux _memes_ epoques--et suivant les _memes_ rites que l'on
voit observer encore aujourd'hui sur les bords du Gange et de l'Indus,
s'explique difficilement si l'on n'admet point que _des les temps les
plus recules_ le mont Beuvray a ete frequente comme un lieu de
pelerinage, et que les coutumes dont nous parlons puisent leur vitalite
dans la profondeur des ages.
La position escarpee de la montagne dut en faire, a l'origine, un refuge
pour les populations de chasseurs et de pasteurs nomades qui occupaient
le pays; d'autre part, la fete religieuse des sources du Beuvray fut un
puissant appat pour les industries qui trouvaient en meme temps, dans
cette position retranchee, la securite indispensable a leur travail, et
l'ecoulement facile de leurs produits.
Les arts et l'industrie des Gaulois eduens resterent a l'etat
rudimentaire jusqu'a l'epoque ou des peuples plus civilises--les
Carthaginois et surtout les Marseillais--entrerent en communication avec
eux par les deux grandes voies fluviales du Rhone et de la Saone.[1]
Il serait difficile de fixer la date de ces premieres communications
(que l'histoire a enregistrees a une epoque relativement recente); nous
savons seulement que, 123 ans avant Jesus-Christ, les Marseillais mirent
les Eduens en rapport avec Rome et obtinrent pour eux le titre de
_freres du peuple romain_.
A l'epoque dont nous parlons (un siecle environ avant l'ere chretienne)
la Gaule etait divisee en clans restreints, sans lien entre
eux, sans litterature, et sans art proprement dit, presque sans
ecriture--puisqu'il etait defendu aux druides de s'en servir pour
conserver l'histoire et les dogmes.--Les Eduens etaient pourtant en
pleine prosperite, sous le rapport materiel. Nous n'en voulons pour
preuve que l'etat de l'impot et les entreprises financieres de certains
chefs eduens--dont l'un, Dumnorix, fermier de tous les peages de la
cite, ne voyageait jamais sans avoir trois cents chevaux a sa
suite.--L'agriculture etait tres avancee; l'emploi de la marne et de la
chaux pour amender les terres--invention gauloise ou grecque--avait plus
que double la fertilite des champs. _Aedui calce uberrimos fecere
agros_.[2] Quant au betail, il etait nombreux et nourri dans de vastes
patures, situees quelquefois dans l'interieur meme des oppidum.
Cet etat de prosperite fut serieusement trouble dans le siecle qui
preceda l'ere chretienne par les luttes des Eduens avec les Arvernes,
les Sequanais et surtout les Germains, appeles par ces derniers.
Les Eduens, trop faibles contre tant d'ennemis reunis, furent ecrases a
la bataille de _Magetobria_, dans laquelle leur noblesse perit presque
toute entiere. Il fallut livrer des otages, et payer des tributs onereux
pour obtenir la paix. Le druide Divitiacus refusa seul de souscrire a
l'humiliation de sa cite, et se refugia a Rome, ou il fut l'hote de
Ciceron. Introduit dans le senat--il parla debout, a la mode gauloise et
par interprete, appuye sur un bouclier orne de diverses couleurs--qui
pour nous etait un bouclier _emaille_.[3] L'eloquence de Divitiacus
n'obtint qu'un mediocre succes. Ce n'est que lorsque les Helvetes
menacerent la province romaine que la sympathie des Romains, eveillee
par leur interet, leur remit en memoire la demande de secours de leurs
_freres_ eduens.
On connait l'histoire de cette campagne ou Bibracte est nommee pour la
premiere fois. Cesar, manquant de vivres, se detourna de la route que
suivaient les Helvetes et prit celle de Bibracte, pour ravitailler son
armee qui etait alors distante de cette ville d'environ dix-huit
milles--_quod a Bibracte... non amplius millibus passuum XVIII
aberat_.[4] Les ennemis, croyant que les Romains s'eloignaient d'eux par
crainte, revinrent sur leurs pas, et engagerent l'action ou ils
furent--comme on sait--tailles en pieces.
Apres cette bataille--dite de Bibracte--les Eduens, malgre leurs
divisions intestines, marcherent d'accord avec les Romains. Leur
cavalerie, commandee par Divitiacus, combattit meme dans leurs rangs au
nord de la Gaule lors de l'insurrection des Remois.
L'alliance dura jusqu'aux entreprises de Vercingetorix. A ce moment, un
parti puissant dans la cite eduenne cherchait a la detacher des Romains;
le vergobret venait d'etre elu et il avait fallu l'intervention de Cesar
pour pacifier les esprits et fixer le choix du magistrat supreme, mais
la cite n'en continuait pas moins a etre travaillee par des factions
rivales. La cavalerie eduenne, sous les ordres de Litavie et de ses
freres, s'etant mise en marche pour rejoindre Cesar au siege de
Gergovie, les chefs resolurent de faire passer leurs troupes non a
l'attaque mais a la defense de la place. Cesar, informe de ces menees,
dejoua le complot: Litavie--l'un des auteurs de la conspiration--put
seul echapper aux Romains et passa a l'ennemi--avec son escorte; car,
dit l'auteur des _Commentaires, il est sans exemple qu'un client gaulois
abandonne son chef en peril de mort_.
L'echec des Romains au siege de Gergovie fut un encouragement pour le
parti qui leur etait hostile, et l'insurrection s'etendit par toute
la Gaule.
Apres la levee du siege et tandis que Cesar descendait la rive gauche de
la Loire pour rallier Labienus, Litavie gagna rapidement la route de
Bibracte, et fut recu par les Eduens:--_Litavicum Bibracte ab Eduis
receptum_.[5]--Le vergobret et le senat ne tarderent point a l'y
rejoindre.
Cesar apprit cette nouvelle avec une inquietude qui perce a travers son
style, en depit de sa concision, et, comme pour se justifier de ne point
marcher sur Bibracte, il prononca ces mots qui marquent bien la position
imprenable de cette forteresse et l'impossibilite d'un siege:
_Bibracte ... quod est apud cos oppidum maximae autoritatis_.[6]
Au meme moment, Vercingetorix accourait aussi a Bibracte pour entrainer
definitivement la cite dans son parti. L'assemblee generale des chefs
gaulois y fut convoquee:--_Totius Galliae concilium Bibracte
indicitur_.[7]
Le chef Arverne, acclame par la foule, fut place par l'enthousiasme
populaire a la tete de toutes les forces reunies de la Gaule, malgre
l'opposition des chefs eduens, humilies de voir leur cite obeir a un
etranger. Ils fournirent, neanmoins, leur contingent pour la defense
d'Alesia, mais la conduite de plusieurs d'entre eux, faits prisonniers
par les Romains, a laisse subsister des doutes sur leur fidelite a la
cause nationale.
Apres la prise d'Alesia, Cesar rendit aux Eduens leurs prisonniers et
vint lui-meme hiverner a Bibracte:--_Ipse Bibracte hicmare
constituit_.[8]
Il etait occupe a y rendre la justice, lorsqu'il apprit que les
Bituriges preparaient une nouvelle insurrection. Ne voulant pas laisser
a l'ennemi le temps d'organiser ses forces, il quitta Bibracte la veille
des kalendes de janvier:--_Pridic kalendas januarias a Bibracte
proficisitur_,[9]--avec une faible escorte de cavalerie:--_cum manu
equitatis_,--et laissant Marc-Antoine a la garde des bagages, il rallia
la XIe legion campee dans le voisinage:--_quae proxiima erat_,--et la
XIIIe qui occupait la limite entre les Eduens et les Bituriges.
L'ennemi, pris a l'improviste, fut completement defait. La conquete de
la Gaule etait achevee.
Il ne parait point que Cesar soit revenu a Bibracte, du moins ni lui ni
ses historiens n'en ont fait mention. La forteresse est nommee encore
une fois par Strabon, quelques annees plus tard, a une date difficile a
preciser: "Les Eduens--dit ce geographe--ont une _ville_,
Chalon-sur-Saone, et une _forteresse_, Bibracte."
L'organisation nouvelle donnee a la Gaule par Auguste semble avoir
decide de la suppression de l'ancien oppidum. Rome ne voulut pas laisser
entre les mains d'une population toujours remuante une forteresse de
cette importance qui, a un moment donne, pouvait offrir aux insurges un
point d'appui des plus solides.
Bibracte fut detruite avec Gergovie et remplacee comme elle par une
ville de creation romaine. Elles prirent l'une et l'autre le nom
d'Auguste: _Augustodunum--Augustonemetum_;--et Bibracte fut transportee
a Autun, comme Gergovie a Clermont.
Les Romains--ces maitres dans l'art de coloniser--ont fait usage assez
frequemment du moyen dont nous parlons, soit pour chatier une cite
rebelle, soit pour briser les dernieres resistances d'un pays
recemment conquis.
Pausanias cite, entr'autres, un grand nombre de villes grecques
qu'Auguste, apres la bataille d'Actium, depeupla entierement et dont il
transporta les habitants dans d'autres cites, pour les punir d'avoir
servi le parti d'Antoine.
En Gaule, la severite de la nouvelle administration transforma en peu de
temps les populations indigenes et leur fit oublier jusqu'a leur
langue.[10]
Les anciennes forteresses furent detruites, et les recalcitrants tues,
vendus a l'encan, ou transportes en masse.
Les quartiers industriels de Bibracte, les maisons de bois, les ateliers
de forgerons et d'orfevres ont ete indistinctement brules; les maisons
en pierres, plus riches, ont ete demenagees. Les materiaux de luxe--tels
que les mosaiques--ou simplement utiles--tels que les placages en pierre
calcaire--furent partout enleves pour etre employes, sans aucun doute,
dans les constructions d'Augustodunum.
La nouvelle capitale fut batie--selon l'usage romain--avec une rapidite
bien faite pour nous etonner, mais dont la creation des cites
americaines nous offre encore aujourd'hui l'exemple. "En quelques
mois--dit Viollet-le-Duc--les Romains creaient une ville", et il decrit
leurs procedes.
L'intervalle de temps qui separe l'epoque ou Strabon cite Bibracte, de
celle ou apparait pour la premiere fois le nom d'Augustodunum dans
Tacite, peut etre evalue a un _maximum_ de 25 annees.
Les medailles fournissent d'ailleurs sur l'abandon de Bibracte et les
commencements d'Augustodunum des renseignements qui concordent avec ceux
de l'histoire.
Parmi les deux mille et quelques monnaies trouvees au Beuvray, les plus
recentes sont le petit bronze frappe en Gaule au revers de l'autel de
Lyon et la piece gauloise de Germanus, fils d'Indutillus, qu'on regarde
comme le petit-fils de l'Indutiomar des _Commentaires_.
Ces deux types, les derniers en date au mont Beuvray, sont les premiers
qu'on rencontre a Autun.[11]
La ruine de Bibracte et la somptuosite toujours croissante
d'Augustodunum ne tarderent point a faire oublier quelque peu la
premiere de ces villes.
Attirees par la curiosite ou l'interet vers le nouveau centre qui
reunissait l'administration, les ecoles et le commerce, les populations
ne connurent bientot plus le vieil oppidum que par son pelerinage et
sa foire.
Eumene, a la fin du troisieme siecle, cite Bibracte en passant, une fois
encore, et comme a titre de mention historique. La designation de
Florentia, qu'il ajoute a son nom, semble elle-meme indiquer que cette
fete du printemps l'empechait d'etre entierement oubliee.[12]
Tel ne fut pourtant pas son sort, malgre les invasions barbares, qui
porterent le dernier coup a tout ce qui se rattachait aux anciens
centres gaulois, confondus souvent, par la communaute d'un meme
desastre, avec les villes de creation plus recente.[13]
Le nom de Bibracte fut conserve a la montagne, et se transforma peu a
peu en celui de Beuvray qui--pour le philologue--est exactement le meme.
Au seizieme siecle, Gaucher, chanoine d'Autun, parlant de deux de ses
amis qui se rendaient au Beuvray pour la foire du premier mercredi de
mai, ecrit ces mots: "_... qui ibant Bibracte._"
Jean Bouchet, dans ses _Chroniques d'Aquitaine_, parle de Libracte
(_sic_)... "qui etait une petite ville d'Authun qu'on appelle de
present Beuvray."
Dans tout le bassin de l'Arroux les registres des paroisses mentionnent
a la meme epoque: La Comelle-sous-Bibracte, St-Leger-sous-Bibracte, etc.
Le passage que le celebre jurisconsulte Guy-Coquille consacre au mont
Beuvray dans son "_Histoire du Nivernais_" est a citer en entier:
"La montagne de Beuvray, en la cime de laquelle etait l'ancienne
Bibracte, est aujourd'hui en dedans le duche et pays de Nivernois.
Il est vray-semblable que les plus anciennes villes, baties apres le
deluge, ayent ete mises es-cimes des montagnes, et depuis, a cause de
l'incommodite des lieux hauts, ayent ete transferees en lieux plus bas
et de plus facile acces; ainsi les habitants de ce haut Beuvray se
soient transferes au lieu ou est de present Authun, et pour l'honneur
d'Auguste Cesar l'ayent nomme Augustodunum."
La tradition populaire, qui n'est pas moins explicite, temoignerait a
elle-meme, par son etonnante persistance a travers les ages, de la
grandeur de l'antique Bibracte, et de sa situation, meme en l'absence de
textes ecrits et de faits materiels:
"En faisant visiter les terrassements qui enveloppent les differents
sommets de la montagne, les paysans rapportent que: "la etait autrefois
la capitale de tout le pays... que la nuit on entend les charriots, les
hommes et les chevaux courir sur les retranchements..." Ils montrent
l'emplacement des portes qui, lorsqu'on les ouvrait le matin, criaient
sur leurs gonds, de facon qu'on les entendait jusqu'a Nevers."
Sur les pentes abruptes qui conduisent a la montagne, "il
fallait--disent-ils encore--du temps de la _vieille ville_, cinq paires
de boeufs pour monter un char." Ils ajoutent que la ville fut ruinee et
montrent pres du Beuvray un mamelon par lequel l'ennemi deboucha: une
bergere aurait revele le point vulnerable, et pour sa recompense, le
chef des ennemis lui aurait perce le coeur d'un coup d'epee, dans la
crainte qu'un repentir tardif ou une nouvelle indiscretion n'avertit
trop tot les habitants que la trahison etait consommee. Apres la
destruction de la ville, suivie d'un grand massacre, les survivants
auraient quitte la montagne et fonde Autun.
Quand l'Histoire est muette, il faut se contenter de la Legende--tel est
le cas present--mais, hatons-nous de le dire, celle-ci n'a rien
d'invraisemblable; en effet, bien que la premiere ne nous fournisse
aucun detail sur la fin de Bibracte et les commencements d'Augustodunum,
il est fort a croire que la forteresse eduenne ne fut point aneantie
sans qu'il y ait eu quelques resistances de la part de la population
indigene. D'un autre cote, il est a peu pres demontre que de graves
insurrections--dont les historiens ont a peine parle--eclaterent en
Gaule avant le commencement de l'empire, et furent reprimees, avec une
cruaute dont Cesar n'avait que trop donne l'exemple.
Un detail fourni par la numismatique vient a l'appui de notre dire, car
il accuse assez nettement l'impuissante rancune du peuple eduen contre
Auguste, patron de la nouvelle cite et destructeur de l'ancienne.
Sur les lisieres d'Augustodunum, dans les quartiers pauvres, voisins des
remparts ou la population des ouvriers gaulois semblait avoir ete
parquee, on a recueilli avec soin une grande quantite de medailles
d'Auguste de tous les modules. Presque toutes ont le cou ou la face
marquee d'un trait fait par un instrument tranchant. Nos antiquaires
appellent ces pieces des "Auguste a cou coupe."
L'usage de mutiler les pieces de monnaie, par haine du maitre, date de
loin, comme on le voit.
II
REMPARTS ET PORTES DE L'OPPIDUM
Les remparts de l'oppidum ont--depuis l'epoque gauloise--toujours servi
de limite pour les droits d'usage des populations. Ils suivent les
mouvements naturels du terrain--comme ceux des plus anciennes villes
grecques et italiennes--et descendent frequemment dans les gorges, parmi
les sinuosites des vallees qui dechirent les flancs de la montagne.
Cette derniere disposition etait commandee par la necessite de s'assurer
la possession des sources et des petits reservoirs etablis en aval, dont
on a retrouve les bassins parfaitement corroyes. Sur les pentes trop
ardues pour y elever des habitations, les remparts remontent; ils ont
meme parfois de deux a trois etages construits, selon la necessite des
lieux, soit pour defendre les chemins, soit pour mieux garantir certains
points plus accessibles.
Le perimetre des fortifications embrasse environ 135 hectares sur une
longueur de plus de cinq kilometres, non compris les ouvrages
avances.[14]
Les murs, fouilles sur plusieurs centaines de metres, ont ete reconnus
exactement conformes a la description donnee par Cesar de ceux
d'Avaricum. Ils etaient formes de grillages superposes en poutres
croisees, reliees entre elles a mi-bois et fixees par des chevilles de
25 a 35 centimetres de longueur.
Dans les explorations on a retrouve les trous de poutres et nombre de
fiches de fer encore en place.
Jusqu'ici on n'a encore explore qu'une seule des Portes--celle du
Rebout.
Elle se composait de deux bastions, entre lesquels passait la voie
d'entree, et dont l'un formait sur celui d'en face un angle saillant
d'environ quarante metres, du haut duquel on pouvait lancer des traits
sur l'ennemi, en cas d'attaque de la porte.
Cette saillie, dont l'isolement eut pu creer un danger, etait defendue
elle-meme par une espece de tour rectangulaire etablie de l'autre cote
du chemin.
Chacun des deux bastions etait lui-meme couronne d'une tour en bois dont
on a retrouve les bases--de 11 metres de cote--et les debris incendies.
Un large fosse suivait la ligne des remparts jusqu'aux vallees voisines
ou il etait remplace par un terrassement dont la crete formait un chemin
de ronde de 8 metres de large qui longeait le pied de toute la
circonvallation.
L'entree de l'oppidum--comme dans certains chateaux du moyen
age--formait un couloir plus etroit que la voie, au fond duquel etait le
seuil des portes, resserre encore par deux fosses tailles dans le roc,
suivant un profil tres regulier. Ces fosses etaient etablis pour creer
une gene aux assaillants et faciliter l'ecoulement des eaux.
III
INTERIEUR DE L'OPPIDUM
L'oppidum est traverse dans toute sa longueur par la grande voie de la
_Croix du Rebout_. A l'extremite du plateau triangulaire--dit du
_Champlain_,--cette voie est rejointe par un embranchement qui part du
hameau de l'_Echeneaux_ et remonte la vallee de l'_Ecluse_.
La surface comprise dans l'interieur de la couronne superieure des
remparts est partagee en trois regions bien distinctes, formees par
trois plateaux, divises par des vallees.
Le plateau superieur--appele LA TERRASSE--occupe une langue de terre
tres allongee parallele au rempart du cote du levant. Du haut de ce
plateau, la vue s'etend sur des espaces sans limites, au-dela du
Puy-de-Dome et du mont Blanc.
Le deuxieme plateau, dit PARC AUX CHEVAUX,--inferieur au precedent de 10
a 12 metres d'altitude, et separe de lui par la vallee de la GOUTTE
DAMPIERRE,--se termine au couchant par le _Theureau de la Roche_,
monticule de gres qui domine d'une part le cours de la _Seglise_ et de
l'autre la VALLEE DE L'ECLUSE, situee entre ce plateau et celui du
CHAMPLAIN.
Ce dernier, resserre entre deux vallees, forme une esplanade
triangulaire au sud de laquelle s'eleve un mamelon analogue a celui du
Theureau de la Roche.
La vallee de LA COME-CHAUDRON separe le Champlain des pentes escarpees
qui montent a la pointe de la Terrasse ou se trouve le _Porrey_, point
culminant du Beuvray, a 820 metres d'altitude au-dessus du niveau de
la mer.
TERRASSE.
Ce plateau renferme le Temple, le Forum et le Champ de foire.
_Temple et Forum_.
Le temple du Beuvray--ainsi que le forum et autres dependances qui
l'entourent--parait avoir ete cree uniquement en vue du pelerinage et de
la foire a l'epoque ou l'oppidum fut abandonne de gre ou de force par
les populations qui l'habitaient.
Les substructions qu'on rencontre sur son emplacement ont revele les
traces d'installations anterieures remplacees par l'edifice cite
plus haut.[15]
Construit avec la solidite des travaux romains, ce temple etait flanque
de trois autres constructions au nord, a l'ouest et au sud.
La partie qui regarde le levant comprenait un tres gros mur a hauteur
d'appui, qui soutenait tout le terrassement du plateau et laissait la
vue libre de ce cote.
Au nord et a l'ouest etaient des boutiques marchandes; au sud le
logement des bestiaux et la boucherie, dependance obligee du temple.
Une rangee de boutiques--a l'usage des marchands qui se rendaient a la
foire--longeait les vieux cotes de la grande voie, separee d'elle par un
trottoir et un portique couvert.
Le temple etait entoure d'un portique semblable a celui des boutiques.
Il se composait de deux parties: d'un _pronaos_ ou vestibule de 7 a 8
metres de cote, et d'une _cella_ surelevee, plus etroite que le
vestibule auquel elle faisait suite.
Quand le christianisme penetra dans les montagnes du Morvan, le temple
du Beuvray fut transforme en chapelle; mais la partie la plus
ancienne--c'est-a-dire le vestibule--fut seule conservee. La _cella_, ou
etaient les idoles, fut entierement rasee; car on sait que les premiers
apotres n'admettaient pas que les sacres mysteres soient celebres dans
le sanctuaire meme des fausses divinites.--On la remplaca par une abside
demi-circulaire precedee d'une partie droite plus etroite que le
vestibule, et l'edifice prit ainsi la forme des basiliques
constantiniennes du quatrieme siecle.
La maconnerie des parties reconstruites est irreguliere comme un travail
fait a la hate et par des ouvriers inexperimentes; le mortier et les
moellons en sont aussi egalement mediocres.
La tradition populaire attribue cette transformation a saint Martin
lui-meme, et l'on doit convenir qu'a defaut de preuves elle a au moins
pour elle d'assez graves presomptions:
La circonstance qui milite le plus en faveur de l'opinion que nous
emettons, c'est que la medaille romaine--la derniere en date parmi
celles trouvees dans cette ruine--est exactement contemporaine de saint
Martin. Cette meme medaille etait aussi la derniere de celles qui
accompagnaient l'_ex voto_ de la Dea Bibracte trouve--comme on sait--au
fond d'un puits scelle d'une dalle, dans l'enclos du petit seminaire
d'Autun.[16]