A » B » C » D » E
F » G » H » I » J
K » L » M » N » O
P » R » S » T
U » V » W » Z


Barnes & Noble swings to loss
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Schuster Not Madrid's Problem - Getafe Boss
Ad -

Marketsquare International offers bookseller training
Barnes & Noble Inc. reported a larger-than-expected loss for the third quarter yesterday and gave little indication that the holidays would be much brighter. The book seller said significantly lower customer traffic and spending at its stores drove

Pauvre Blaise by Comtesse de Segur



C >> Comtesse de Segur >> Pauvre Blaise

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13


COMTESSE DE SEGUR NEE ROSTOPCHINE


PAUVRE BLAISE



A MON PETIT-FILS PIERRE DE SEGUR

_Cher enfant, voici un excellent garcon, sage et pieux comme toi, qui
te demande une place dans ta bibliotheque. Tu ne repousseras pas sa
priere et tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de ses
vertus et de ta grand'mere._

COMTESSE DE SEGUR, nee ROSTOPCHINE.

Paris, 1861.



PAUVRE BLAISE




I

LES NOUVEAUX MAITRES


Blaise etait assis sur un banc, le menton appuye dans sa main gauche.
Il reflechissait si profondement qu'il ne pensait pas a mordre dans
une tartine de pain et de lait caille que sa mere lui avait donnee
pour son dejeuner.

"A quoi penses-tu, mon garcon? lui dit sa mere. Tu laisses couler a
terre ton lait caille, et ton pain ne sera plus bon.

BLAISE

Je pensais aux nouveaux maitres qui vont arriver, maman, et je cherche
a deviner s'ils sont bons ou mauvais.

MADAME ANFRY

Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce que sont des maitres que
personne de chez nous ne connait?

BLAISE

On ne les connait pas ici, mais les garcons d'ecurie qui sont arrives
hier avec les chevaux les connaissent, et ils ne les aiment pas.

MADAME ANFRY

Comment sais-tu cela?

BLAISE

Parce que je les ai entendus causer pendant que je les aidais a
arranger leurs harnais; ils disaient que M. Jules, le fils de M. le
comte et de Mme la comtesse, les ferait gronder s'il ne trouvait pas
son poney et sa petite voiture prets a etre atteles; ils avaient l'air
d'avoir peur de lui.

MADAME ANFRY

Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit mechant et que les maitres sont
mauvais?

BLAISE

Quand de grands garcons comme ces gens d'ecurie ont peur d'un petit
garcon de onze ans, c'est qu'il leur fait du mal.

MADAME ANFRY

Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant?

BLAISE

Ah! voila! C'est qu'il va se plaindre, et que son pere et sa mere
l'ecoutent, et qu'ils grondent les pauvres domestiques. Je dis, moi,
que c'est mechant.

MADAME ANFRY

Et qu'est-ce que ca te fait, a toi? Tu n'es pas leur domestique; tu
n'as pas a te meler de leurs affaires. Reste tranquille chez toi, et
ne va pas te fourrer au chateau comme tu faisais toujours du temps de
M. Jacques.

BLAISE

Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voila un bon et aimable comme on
n'en voit pas souvent. Il partageait tout avec moi; il avait toujours
une petite friandise a me donner: une poire, un gateau, des cerises,
des joujoux; et puis, il etait bon et je l'aimais! Ah! je l'aimais!...
Je ne me consolerai jamais de son depart."

Et Blaise se mit a pleurer.

MADAME ANFRY

Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout ce que tu as
de larmes dans le corps, ce n'est pas cela qui les ferait revenir.
Puisque son pere a vendu aux nouveaux maitres, c'est une affaire
faite, et tes larmes n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je
regrette bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant pas
pleurer..."

Mme Anfry fut interrompue par le claquement d'un fouet et une voix
forte qui appelait:

"Hola! le concierge! Personne ici?"

Mme Anfry accourut; un domestique a cheval et en livree etait a la
grille fermee.

"C'est vous qui etes concierge, ici? Tenez la grille ouverte; M. le
comte arrive dans cinq minutes, dit-il d'un air insolent.

--Oui, Monsieur, repondit Mme Anfry en saluant.

--Tout est-il en etat au chateau?

--Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour satisfaire les maitres,
repondit timidement Mme Anfry.

--C'est bon, c'est bon", reprit le domestique en fouettant son cheval.

Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux le domestique, qui
galopait vers le chateau.

"Il n'est guere poli, celui-la, murmura-t-elle; il aurait pu tout de
meme parler plus honnetement. Blaise, mon garcon, continua-t-elle plus
haut, cours au chateau et previens ton pere que les nouveaux maitres
arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir a la
grille.

--Ou le trouverai-je, maman? dit Blaise.

--Dans les chambres du chateau, qu'il arrange et nettoie depuis ce
matin; va, mon garcon, va vite."

Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, ou il trouva
cinq ou six domestiques qui allaient et venaient d'un air effare.

"Halte-la, petit! lui cria un des domestiques; les blouses ne passent
pas. Qui demandes-tu?

--Je cherche mon pere, Monsieur, pour recevoir les maitres, repondit
Blaise. Maman m'a dit qu'il etait au chateau."

Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique le saisit
par le bras:

LE DOMESTIQUE

Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. Ton pere n'est
pas au chateau; ce n'est pas sa place ni la tienne non plus. Va le
chercher ailleurs.

BLAISE

Mais pourtant maman m'a dit...

LE DOMESTIQUE

Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes un mot, je
t'epoussetterai les epaules du manche de mon plumeau."

Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et retourna
tristement a la grille, ou l'attendait sa mere.

"Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils ont dit que papa
n'etait pas au chateau, et que je n'y pouvais pas entrer en blouse. Du
temps de M. Jacques, j'y entrais bien, pourtant.

--Je crains que tu n'aies devine juste, mon pauvre Blaise, dit Mme
Anfry en soupirant. On dit: _tels maitres, tels valets_. Les valets ne
sont pas bons, il se pourrait que les maitres ne le fussent pas non
plus... Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents si ton
pere n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge doit etre a sa
grille.

BLAISE

Voulez-vous que je retourne au chateau, maman? Je le trouverai
peut-etre aux ecuries.

MADAME ANFRY

Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer des fouets. Ce sont
les maitres qui arrivent."

Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, essouffle et
suant, juste au moment ou un nuage de poussiere annoncait l'approche
de la voiture de poste.

Anfry se placa, le chapeau a la main, d'un cote de la grille; Mme
Anfry se rangea avec Blaise de l'autre cote: la berline attelee de
quatre chevaux de poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue
du chateau. Elle passa si rapidement que Blaise eut a peine le temps
d'apercevoir un monsieur et une dame au fond de la voiture, un petit
garcon et une petite fille sur le devant. Ils passerent sans repondre
aux reverences de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la petite
fille seule salua.

Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la femme se regarderent
d'un air chagrin; ils fermerent lentement la grille, rentrerent sans
mot dire dans leur maison et s'assirent pres d'une table sur laquelle
etait prepare leur frugal diner. Blaise vint les rejoindre et, de meme
que ses parents, se placa silencieusement pres de la table.

"Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu les domestiques des
nouveaux maitres?

--Mauvais, repondit Anfry; grossiers, mauvaises langues. Mauvais,
repeta-t-il en soupirant.

MADAME ANFRY

Blaise craint que les maitres ne soient guere meilleurs.

ANFRY

Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec les anciens qui n'y
sont plus. Blaise, mon garcon, ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne
va pas au chateau; n'y va que si on te demande, et restes-y le moins
possible.

BLAISE

C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas du tout envie
d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques y demeurait, c'etait bien
different; je l'aimais et il voulait toujours m'avoir... Je ne le
reverrai peut-etre jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc triste
d'aimer des gens qui vous quittent."

Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.

ANFRY

Allons, Blaise, du courage, mon garcon! Qui sait? tu le reverras
peut-etre plus tot que tu ne penses. M. de Berne m'a bien promis qu'il
tacherait de me placer dans son autre terre, ou il va habiter.

BLAISE

Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore changer de
maitres.

ANFRY

Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu savais. L'autre
terre est une terre de famille, qui ne doit jamais etre vendue; tandis
que celle-ci etait de la famille de Madame, et ils ne pouvaient pas
habiter deux terres a la fois. Est-ce vrai?

--A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. Mangeons notre
diner; veux-tu du fromage, Blaisot, en attendant la salade aux oeufs
durs?"

Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout en soupirant, il
mangea de bon appetit, car, a onze ans, on pleure et on mange tout a
la fois.

Le reste du jour se passa tranquillement pour la famille du concierge;
personne ne les demanda. Quand la nuit fut venue, ils mirent les
verrous a la grille, le concierge fit sa tournee pour voir si tout
etait bien ferme, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son fils
dormaient deja profondement.



II

PREMIERE VISITE AU CHATEAU


"M. le comte demande le concierge", dit d'une voix imperieuse un des
domestiques du chateau.

C'etait de grand matin. Mme Anfry faisait son menage, Blaise nettoyait
la vaisselle, et Anfry etait alle scier du bois pour les fourneaux de
la cuisine et de la lingerie.

Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et restait sur le
seuil; il regardait le modeste mobilier du concierge.

"Votre mobilier ne fait pas honneur a vos anciens maitres, dit le
valet en ricanant; si M. le comte passait par ici, il vous ferait bien
vite changer tout cela.

--Qu'est-ce que vous trouvez a mon mobilier qui parle contre les
anciens maitres? repondit vivement Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque
quelque chose? Tout n'est-il pas en bon etat? C'etait de bons maitres,
ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de meilleurs au bon
Dieu.

LE DOMESTIQUE

Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se melait d'un concierge et de son
mobilier.

MADAME ANFRY

Le bon Dieu se mele de tout, et d'un pauvre concierge tout comme d'un
prince et d'un roi; et je n'entends pas qu'on se raille du bon Dieu
chez moi, entendez-vous bien!

LE DOMESTIQUE

Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut pas vous emporter pour
un mot dit en plaisanterie; mais M. le comte demande le concierge et
je ne le vois pas ici.

MADAME ANFRY

Il est au chateau a scier du bois; allez le chercher la-bas, vous lui
ferez la commission.

LE DOMESTIQUE

Si vous y envoyiez votre garcon, cela me donnerait le temps d'aller
faire un tour au village et de faire connaissance avec les cafes.

MADAME ANFRY.

Mon garcon n'a que faire au chateau; on lui a dit hier qu'on n'y
entrait pas en blouse; il ne se mettra pas en prince pour y aller, et
il n'ira pas.

LE DOMESTIQUE.

Vous etes maussade, Madame la concierge; mais prenez-y garde, on
pourrait bien chercher a vous remplacer et a vous faire partir.

MADAME ANFRY

Comme vous voudrez. Si les maitres sont comme les valets, je ne tiens
pas a y rester; nous sommes connus dans le pays, et nous ne manquerons
pas de travail ni de place, mon mari et moi."

Le domestique vit qu'il n'y avait rien a gagner en continuant la
conversation; il se retira en grommelant, et remonta lentement
l'avenue du chateau. Il trouva le concierge au bucher, comme le lui
avait dit Mme Anfry.

"M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.

--Je ne suis guere en toilette pour me presenter chez M. le comte,
repondit Anfry.

--Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut comme vous etes,
reprit le domestique d'un ton bourru.

--C'est vrai", se borna a repondre Anfry.

Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la poussiere de
ses pieds, et se dirigea vers le chateau.

"Ou allez-vous? lui dit rudement un domestique qui balayait
l'escalier.

--M. le comte m'a fait demander.

--Est-ce bien sur?... Passez alors, quoique vous soyez bien mal vetu
pour paraitre devant M. le comte.

--Qu'a cela ne tienne; j'aime autant ne pas y aller."

Et Anfry se mit a redescendre l'escalier qu'il avait monte a moitie.

"Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte vous a demande,
c'est qu'il veut vous voir.

--Alors, gardez vos reflexions pour vous", dit Anfry en remontant
l'escalier.

Il arriva a la porte du comte de Trenilly et frappa discretement.

"Entrez!" lui cria-t-on.

Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq a trente-six ans, d'assez
belle apparence, l'air hautain, mais le regard assez doux. Anfry
salua; le comte repondit par un leger signe de tete.

"Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.

ANFRY

Un seul, monsieur le comte.

LE COMTE

Garcon ou fille?

ANFRY

Garcon.

LE COMTE

Quel age?

ANFRY

Onze ans.

LE COMTE

Envoyez-le au chateau.

ANFRY

Pour quel service, Monsieur le comte?

LE COMTE

Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me l'envoyer.

ANFRY

Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends pas comment mon garcon
de onze ans pourrait faire le service de Monsieur le comte. Et s'il
faut tout dire, je n'aimerais pas a le mettre en contact avec vos
gens.

LE COMTE

Et pourquoi, s'il vous plait? Le fils de mon concierge est-il trop
grand seigneur pour se trouver avec mes gens?

ANFRY

Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas assez grand seigneur
pour eux; ils l'ont chasse hier, ils le chasseraient bien encore.

--Je voudrais bien voir cela, s'ecria le comte avec colere, quand ce
serait par mon ordre qu'il viendrait ici.

ANFRY

Enfin, Monsieur le comte, mon garcon pourrait voir et entendre des
choses qui me feraient de la peine en lui faisant du mal, et j'aime
autant qu'il reste a la maison et qu'il n'entre pas au chateau."

Le comte fut etonne de cette resistance. Il regarda attentivement
le concierge et parut frappe de l'air decide, mais franc, ouvert et
honnete, qui donnait a toute sa personne quelque chose qui commandait
le respect. Il hesita quelques instants, puis il reprit d'un ton plus
doux:

"C'etait pour mon fils que je vous demandais le votre; mais peut-etre
avez-vous raison... Quand mon fils voudra jouer avec votre garcon, il
ira le chercher chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la
main un geste d'adieu. Quel est votre nom?

--Anfry, Monsieur le comte, a votre service, quand il vous plaira."

Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrete dans le vestibule
par des domestiques, curieux de savoir ce que leur maitre avait pu
vouloir a un homme d'aussi petite importance qu'un concierge de
chateau; Anfry leur repondit brievement, sans s'arreter, et rentra
chez lui.

Blaise etait devant la grille; il epoussetait et nettoyait quand son
pere rentra.

"As-tu vu le garcon de M. le comte? lui demanda Anfry.

BLAISE

Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, qui est venu me dire
d'aller voir M. Jules.

ANFRY

Tu n'y as pas ete, j'espere bien?

BLAISE

Non, papa, vous me l'aviez defendu; d'ailleurs, je n'ai guere envie
de lier connaissance avec ce M. Jules. Je me figure qu'il ne doit pas
etre bon.

--Tu pourrais avoir raison; travaille, va a l'ecole, ce sera mieux
pour toi que courailler et paresser toute la journee. En attendant, va
me chercher ma serpe que j'ai laissee au bucher; il y a des branches
qui avancent sur la grille et qui genent pour l'ouvrir. Je veux les
couper."

Blaise, toujours prompt a obeir, partit en courant; il entra au bucher
et y trouva Jules de Trenilly, qui essayait de couper des rognures de
bois avec la serpe, qu'il avait ramassee.

"Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? lui dit Blaise poliment.

JULES

Elle n'est pas a toi, je ne te la rendrai pas.

BLAISE

Pardon, Monsieur, elle est a papa; il m'a envoye pour la chercher.

JULES

Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille.

BLAISE

Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.

JULES

Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies."

Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules continuait a la
refuser; Blaise s'approcha pour la retirer des mains de Jules, qui se
mit en colere et menaca de la lancer a la tete de Blaise. Il fit, en
effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, retomba sur
son pied et lui fit une entaille au soulier, au bas et a la peau;
Jules se mit a crier; Michel, le garcon d'ecurie, accourut et
s'effraya en voyant du sang au pied de son jeune maitre.

"Comment vous etes-vous blesse, Monsieur Jules? lui demanda-t-il.

JULES, _criant_

C'est ce mechant garcon qui m'a fait mal. Il m'a coupe avec la serpe.

MICHEL, _avec rudesse_

Mechant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es le fils du concierge;
va a ta niche et n'en sors pas... Ne pleurez pas, pauvre Monsieur
Jules; nous allons bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait
mal.

JULES

Tu diras, Michel, qu'il m'a donne un coup de serpe.

MICHEL

Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi.

JULES

C'est egal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu ne veux pas,
je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser.

MICHEL

Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas me faire chasser;
je dirai comme vous me l'ordonnez."

Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au chateau.

Le pauvre Blaise etait reste immobile, stupefait. Enfin il ramassa la
serpe et se dit:

"Faut-il que ce garcon soit mechant! Je vais vite tout raconter a
papa, pour qu'il connaisse la verite et qu'il sache bien que ce n'est
pas moi qui l'ai blesse."

Il courut vers la grille; son pere l'attendait avec impatience.

"Tu y as mis du temps, mon garcon, dit-il en recevant la serpe.
Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?"

Blaise, tout essouffle, raconta a son pere ce qui s'etait passe; il
avait a peine termine son recit, que M. de Trenilly parut en haut de
l'avenue, marchant d'un pas precipite vers la grille.

"Anfry! cria-t-il avec colere, amenez-moi ce petit drole, qui s'est
cache dans la maison quand il m'a apercu."

Anfry marcha seul vers M. de Trenilly.

"Monsieur le comte, dit-il le chapeau a la main, je crois savoir ce
qui vous amene ici, et je sais que mon fils n'est pas coupable de ce
qui est arrive.

M. DE TRENILLY

Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une grande entaille que lui
a faite votre garcon avec sa serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas
coupable?

ANFRY

Ce n'est pas mon garcon, c'est le votre qui se l'est faite lui-meme.

M. DE TRENILLY

Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire que mon fils s'est
coupe pour le plaisir d'avoir une plaie et d'en souffrir pendant huit
jours.

ANFRY

Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et par colere."

Alors Anfry raconta a M. de Trenilly ce que venait de lui apprendre
Blaise.

"Faites-le venir, dit M. de Trenilly, je veux l'entendre raconter a
lui-meme."

Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derriere un rideau.

ANFRY

Allons, Blaisot, viens parler a M. le comte; il veut que tu lui
racontes ce qui s'est passe avec M. Jules.

BLAISE

Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colere; il va me battre.

ANFRY

Te battre! Sois tranquille, mon garcon, je suis la, moi; s'il fait
mine de te toucher, je t'emmene et nous quitterons la maison,
seulement le temps d'emporter nos effets."

Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit son pere, qui
l'emmena devant M. de Trenilly. Blaise n'osait lever les yeux; M. de
Trenilly le regardait avec colere.

"Raconte-moi comment mon fils a recu sa blessure, dit-il enfin avec
durete.

BLAISE

Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa m'avait envoye chercher,
Monsieur; j'ai insiste, il s'est fache, il a voulu m'en donner un
coup; la serpe est lourde, elle est retombee malgre lui et l'a blesse
au pied.

M. DE TRENILLY

Tu mens! je te dis que tu mens!

BLAISE, _vivement_

Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. Si j'avais blesse M.
Jules, je l'aurais dit sans attendre qu'on me le demandat."

L'honnete indignation de Blaise parut faire impression sur M. de
Trenilly; il regarda alternativement Blaise et Anfry, et s'en alla en
se disant a mi-voix:

"C'est singulier! Il a l'air franc et honnete; mais pourquoi Jules
aurait-il fait ce conte, et pourquoi Michel l'aurait-il soutenu?...
C'est ce que je vais tacher de me faire expliquer..."

Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui repeta la defense
d'aller au chateau sans necessite.



III

LA REPARATION ET LA RECHUTE


Huit jours apres, Blaise etait dans le jardin avec son pere; ils
bechaient tous deux une plate-bande de salades, lorsque la voix de M.
de Trenilly se fit entendre; il appelait Anfry.

"Me voici, Monsieur le comte", repondit Anfry; et il courut vers le
comte, qui tenait Jules par la main.

"Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire ses excuses a votre
garcon pour ce qui s'est passe la semaine derniere: votre garcon avait
raison, c'est Michel qui a menti; Jules s'est blesse lui-meme, il l'a
avoue, et il est bien fache d'avoir accuse a tort votre garcon; de
peur d'etre gronde pour avoir touche la serpe, il a fait un mensonge
et une mechancete, mal conseille par Michel, que j'ai renvoye de mon
service et qui est retourne dans son pays; Jules ne recommencera pas,
il me l'a bien promis. Jules, va chercher Blaise; tu le lui diras
toi-meme."

Jules alla a pas lents dans le potager ou travaillait Blaise; il etait
honteux des excuses que son pere lui avait ordonne de faire, et il ne
savait de quelle maniere commencer. Il restait immobile et silencieux
devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris.

"Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? lui demanda-t-il
enfin.

--Rien, repondit Jules.

--Mais puisque vous etes venu ici pres de moi, Monsieur Jules, c'est
que vous avez besoin de moi.

--Non, repondit Jules.

BLAISE

Alors je vais me remettre a becher, sauf votre respect, Monsieur
Jules. Papa n'aime pas que je perde mon temps.

JULES, _avec embarras_

Blaise!

BLAISE

Monsieur Jules.

JULES, _tres embarrasse_

Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais pas comment
dire... Je veux..., non, je dois... te demander pardon.

BLAISE, _avec surprise_

A moi, pardon! et de quoi donc?

JULES

Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens bien?

BLAISE

Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. Je ne vous en veux
pas bien sur, Monsieur Jules, et je suis bien fache que vous ayez pris
la peine de faire des excuses. C'est juste, a la verite, mais cela
coute, et je vous en remercie."

Jules, enchante de se trouver debarrasse de cette tache penible,
releva la tete, qu'il avait tenue baissee, et, regardant la bonne
figure rejouie de Blaise, il lui proposa de venir jouer avec lui au
chateau.

BLAISE

Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a defendu d'y
aller.

JULES

Pourquoi donc?

BLAISE

Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas m'habituer a
faineanter, mais a l'aider par mon travail.

JULES

Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander a papa."

Jules courut a M. de Trenilly et lui demanda la permission d'emmener
Blaise.

LE COMTE

Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien aise que tu joues avec
Blaise, qui me semble etre un bon et brave garcon.

JULES

C'est que son pere veut qu'il travaille, et ne veut pas qu'il vienne
au chateau.

LE COMTE

Son pere a raison, mais il lui donnera bien un conge pour terminer
votre raccommodement.--Nous donnez-vous Blaise pour l'apres-midi,
Anfry; nous vous le renverrons ce soir.

ANFRY

Je n'ai rien a refuser a Monsieur le comte, pourvu que Blaise ne gene
pas. Je vais l'amener tout a l'heure, quand il sera nettoye et qu'il
aura change de vetements.


LE COMTE

Pourquoi faire, changer de vetements? Laissez-lui sa blouse; ce n'est
pas fete aujourd'hui.

ANFRY

C'est fete pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est la premiere
fois qu'il est admis pres de Monsieur le comte et de M. Jules. Mais,
puisque Monsieur le comte l'aime mieux ainsi, il ira en blouse."

Et il alla au jardin, ou Blaise bechait toujours.

"Blaisot, va te debarbouiller les mains et le visage, et donner un
coup de peigne a tes cheveux. Tu vas accompagner M. Jules et jouer
avec lui au chateau."

Blaise rougit, moitie de peur et moitie de plaisir, et courut se
debarbouiller au baquet. Quand il fut lave, peigne, il alla rejoindre
Jules et le comte, qui l'attendaient dans l'avenue. Ils marchaient
devant; Blaise suivait; il n'etait pas a son aise, il n'osait parler,
et il aurait voulu pouvoir retourner a sa beche et a son jardin. En
arrivant au perron, ils trouverent la comtesse avec sa fille qui les
attendaient.

"Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avancant vers eux. Je suis
bien aise de le connaitre; on m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur,
petit, ajouta-t-elle, Helene ne te mangera pas, et Jules sera content
de jouer avec un garcon de son age.

--Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement je ne suis pas a mon
aise.

--Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant a becher et a arranger
notre jardin, Blaise, dit Helene avec un sourire aimable. Venez avec
moi, Jules et Blaise, et mettons-nous a l'ouvrage."

Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun par la main et courut
vers un petit jardin que M. de Trenilly leur avait fait arranger pres
du chateau.

"Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise.

HELENE

C'est precisement pour cela que nous voulons l'arranger: tu vas nous
aider.

BLAISE

Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou des legumes?

--Des fleurs! s'ecria Helene; j'aime tant les fleurs!

--Des legumes! s'ecria Jules! les fleurs m'ennuient.

HELENE

Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient plus vite.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13
Copyright (c) 2007. topknownbooks.com. All rights reserved.