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Pauvre Blaise by Comtesse de Segur



C >> Comtesse de Segur >> Pauvre Blaise

Pages:
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VI

VENGEANCE D'UN ELEPHANT


"Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus
grand de tous les animaux crees par le bon Dieu, et, malgre sa grande
taille, le plus doux, le plus obeissant. Venez, Messieurs, Mesdames,
admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tete, deux
sous."

L'homme qui parlait ainsi etait entre dans la cour du chateau avec
son elephant, un des plus gros de son espece et, comme le disait son
maitre, un des plus doux. En un instant une douzaine de tetes se
firent voir aux fenetres, entre autres celle de Jules; il accourut
aussitot pour voir l'animal de plus pres; Helene et sa mere le
suivirent bientot, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans
la cour assez de monde pour donner une representation du savoir-faire
de l'elephant, le maitre passa une sebile devant toutes les personnes
presentes, et chacun y deposa son offrande. La sebile se trouvant
suffisamment remplie, le maitre fit deployer a l'elephant tous ses
talents. Il lui fit lancer une enorme boule et la recevoir au bout de
sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; deboucher une bouteille de
vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en repandre une goutte,
en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala
comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de
devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes
pouvaient a peine soulever, et que l'elephant enleva avec la meme
facilite qu'un enfant aurait mise a manier une noix; et il lui fit
executer beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui
excitaient l'admiration de tous les spectateurs.

Quand la representation fut terminee, le maitre s'approcha de M. de
Trenilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses
granges. M. de Trenilly y consentit, a la grande joie des enfants, qui
comptaient bien revoir l'elephant dans son appartement et lui apporter
a manger.

"Que donnez-vous a diner a votre elephant? demanda Jules au maitre.

--Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son
avec des choux et des carottes.

--Ou sont vos boulettes? demanda Jules.

--Je vais les appreter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites.

--Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'elephant, et
nous regarderons comment il les mange.

--Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour
le maitre d'ecole qui m'a commande des modeles d'ecriture pour les
enfants qui commencent.

--Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!

--Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps.

--Papa, papa, dit Jules a M. de Trenilly, dites a Blaise de venir
jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son
travail.

--Va jouer, Blaise, dit M. de Trenilly, tu travailleras un autre jour.

--Mais, Monsieur le comte...

--Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trenilly avec quelque
impatience: il est bon d'aimer a travailler, mais il faut aussi savoir
jouer; chaque chose en son temps."

Blaise n'osa pas repliquer et suivit a contre-coeur et a pas lents
Jules qui courait a la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe
de l'elephant.

"Blaise, Blaise, depeche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les
boulettes de l'elephant."

Blaise ne se depechait pas: quand il arriva, les boulettes etaient a
moitie faites; c'etaient des boules, grosses comme des melons; dans
chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une
livre de beurre et deux livres de pain; tout cela etait mele, petri et
roule. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on
faisait cuire deux enormes paniers de choux, de carottes, de navets,
de pommes de terre, avec une forte poignee de sel et une livre de
beurre.

"Cet elephant doit couter cher a nourrir, dit Blaise, il mange a un
seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours a papa, maman et moi.

JULES

Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande
pour vivre, je suppose.

BLAISE

De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et
il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing
nous en avons de reste pour le lendemain.

--Pas possible! s'ecria Jules avec etonnement. Moi, je ne mange que de
la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine?

BLAISE

Du fromage, un oeuf dur, des legumes, avec du pain, bien entendu.
Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.

JULES

Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien
du tout.

BLAISE

Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de
la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais
voyez, voila qu'on porte a manger a l'elephant; approchons pour le
voir avaler ses boulettes."

Jules courut a la grange; il voulut entrer.

"N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand
l'elephant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il
pourrait vous faire du mal.

--C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir
quand il mange.

--Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui
est sous la fenetre; vous verrez tres bien dans la grange sans courir
aucun danger."

Jules grimpa sur le banc; la fenetre de la grange etait ouverte; il
vit parfaitement l'elephant saisir les boules avec sa trompe et les
porter a sa bouche; de meme pour la soupe; sa trompe lui servait de
cuillere et de fourchette.

Quand il eut fini son repas, il tourna la tete vers Jules et Blaise,
qui restaient a la fenetre, et allongea vers eux sa trompe comme pour
demander quelque chose.

"On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste
dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramassees devant
notre porte; je vais voir s'il les aime."

Et Blaise presenta une pomme a la trompe de l'elephant; l'animal la
flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisieme
eurent le meme succes; quand toutes les six furent mangees et qu'il
continua a allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de
sa poche une longue epingle avec laquelle il embrochait les pauvres
papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de
la trompe de l'elephant. Celui-ci parut irrite; il secoua sa trompe
et sa tete, leva les jambes l'une apres l'autre comme s'il faisait le
mouvement d'ecraser quelque chose; mais il se calma promptement et
allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise.

"Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses
deux mains vides et en lui caressant la trompe.

--Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'ecria
Jules. Tiens, tiens, tiens."

Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'epingle sur sa trompe
allongee.

Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui
comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un
enorme cuvier, plein d'eau qu'on y avait versee pour le faire boire.

"Il boit! il boit! s'ecria Jules. Dieu, quelle quantite d'eau il
avale!"

Quand l'elephant eut presque vide le cuvier, il se retourna vers la
fenetre ou etaient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe
vers Jules et lui lanca un jet d'eau avec une telle force, que Jules
fut jete de dessus le banc ou il etait monte. La trompe de l'elephant
le poursuivit a terre et continua a l'inonder de telle facon, qu'il ne
pouvait ni crier ni se relever.

Le bon Blaise, effraye des mouvements convulsifs de Jules, et ne
sachant comment faire finir la vengeance de l'elephant, s'elanca vers
le bout de la trompe en joignant les mains et en criant:

"Oh! elephant, mon cher elephant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire
etouffer."

Des que l'elephant vit que Blaise, qui s'etait jete devant Jules,
allait etre inonde, il arreta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il
reversa l'eau qui y etait encore dans le cuvier d'ou il l'avait tiree.

Blaise aida Jules a se relever; a peine fut-il debout, qu'il repoussa
Blaise avec colere en criant:

"C'est ta faute, mechant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur
ce banc; c'est toi qui as attire l'elephant en lui donnant de vilaines
pommes, que tu nous a volees probablement. Va-t'en; je le dirai a
papa.

--Comment, Monsieur Jules, repondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc
fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux;
j'ai donne mes pommes a l'elephant pour lui faire plaisir; et les
pommes etaient bien a moi, elles sont tombees d'un pommier qui est a
papa."

Jules continuait a crier et a repousser a coups de pied et a coups de
poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider a marcher avec ses habits
ruisselants d'eau.

Toute la maison etait accourue aux cris de Jules: quand Helene le vit
trempe des pieds a la tete, elle eut peur et crut a un accident.

"Non, c'est la faute de ce mechant Blaise, dit Jules, pleurant pendant
qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait.

HELENE

Comment, Blaise, tu as jete Jules dans l'eau?

BLAISE

Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute
sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache.

HELENE

Qu'est-ce qui l'a mouille ainsi?

BLAISE

C'est l'elephant, Mademoiselle, qui lui a crache de l'eau a la figure.

HELENE

Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait etre
drole, car ce n'est certainement pas dangereux.

BLAISE

Ma foi, Mademoiselle, l'elephant etait bien en colere tout de meme,
et si je ne m'etais pas jete devant M. Jules, l'eau aurait fini par
l'etouffer, car il ne pouvait pas respirer.

HELENE

Pourquoi l'elephant etait-il en colere et pourquoi ne t'a-t-il pas
jete de l'eau comme a Jules?"

Blaise raconta a Helene ce qui etait arrive, et Helene lui promit de
le redire a sa maman, pour qu'elle ne crut pas les mensonges de Jules.

A peine Helene avait-elle quitte Blaise, qui s'en retournait
tristement a la maison, qu'elle rencontra son pere qui avait l'air
irrite.

LE COMTE

Sais-tu ou est Blaise, Helene? Je cherche ce petit drole pour lui
tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des mechancetes.

HELENE

Et qu'a-t-il donc fait, papa?

LE COMTE

Il a manque faire tuer Jules par l'elephant en le forcant a monter
sur une fenetre d'ou il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais
garnement s'est mis a exciter l'elephant; quand celui-ci a ete bien en
colere, Blaise s'est sauve bravement; le pauvre Jules, qui etait
pris sur cette fenetre, a ete jete par terre par l'elephant, qui
lui lancait a la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa
trompe.

HELENE

Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient
de me raconter comment la chose s'est passee, et il n'a aucun tort."

Et Helene raconta a son pere ce que venait de lui dire le pauvre
Blaise. M. de Trenilly fut tres embarrasse, car, cette fois encore,
l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Apres quelques
instants de reflexion, il dit:

"Je trouve pourtant singulier, Helene, que, chaque fois que Jules sort
avec Blaise, il lui arrive quelque facheuse aventure; et quand il sort
seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire.

HELENE

C'est vrai, papa, et pourtant je suis sure que Blaise n'a aucun tort
et que Jules invente.

LE COMTE

Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai
Jules a jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois etre un
vaurien."



VII

LA MARE AUX SANGSUES


Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais
M. de Trenilly venait de lui donner un ane, et il avait besoin de
quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades.

"Papa, dit-il a son pere, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour
jouer avec moi?

LE COMTE

Tu sais, Jules, que je n'aime pas a te voir sortir avec Blaise; il
t'arrive chaque fois une aventure desagreable.

JULES

Papa, c'est que je voudrais monter a ane, et j'ai besoin de lui pour
m'accompagner.

LE COMTE

Tu as monte a ane tous ces jours-ci et tu t'es bien passe de Blaise.

JULES

Oui, papa, parce que je suis reste dans le parc, mais je voudrais
aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul.

LE COMTE

Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'ecoute pas et ne
souffre pas qu'il te fasse quelque sottise.

--Oh! papa, soyez tranquille", dit Jules en s'elancant hors de la
chambre pour courir chez Blaise.

Il arriva tout essouffle chez Anfry.

"Ou est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.

--Blaise n'y est pas, Monsieur, repondit Anfry d'un ton sec.

JULES

Ou est-il? je veux l'avoir tout de suite.

ANFRY

Il est dans les champs, Monsieur, a arracher des pommes de terre.

JULES

Allez le chercher.

ANFRY

Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage presse.

JULES

Alors je vais dire a papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir
avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content.

ANFRY

Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que
je fais mon devoir.

JULES

De quel cote est Blaise?

ANFRY

Du cote de la mare aux sangsues?

JULES

Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?

Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement."

Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra a la
maison, fit seller son ane, et partit comme pour se promener dans le
parc. Mais il sortit par une petite barriere et fit galoper son ane du
cote de la mare aux sangsues; la route etait pierreuse, mauvaise et
assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit
pres d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui
travaillait avec ardeur a arracher les pommes de terre de son pere; il
les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs
qu'il placait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il
n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'ane.

"Blaise! Blaise!" cria Jules.

Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans repondre.

"Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je
t'appelle?

BLAISE

Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais
pas a vous repondre.

JULES

Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.

BLAISE

Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage presse.

JULES

Pour m'accompagner dans ma promenade a ane. Maman ne veut pas que
j'aille seul dans les champs.

BLAISE

Alors pourquoi y etes-vous venu? Et puisque vous etes venu seul, vous
pouvez bien vous en retourner de meme.

JULES

Tu es un mechant, un grossier, un impertinent, je le dirai a papa.

BLAISE

Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la premiere fois
que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empecher;
d'ailleurs, le bon Dieu est la pour me proteger.

JULES

Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te
laisserai monter mon ane.

BLAISE

Est-ce que j'ai besoin de votre ane, moi? J'ai deux jambes qui valent
mieux que les quatre de votre ane.

--Imbecile! insolent!" lui cria Jules en s'en allant.

Blaise reprit son ouvrage en riant de la colere de Jules, et Jules
reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le
trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il
avait desobei en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas
dire que Blaise l'eut accompagne en partant, puisque les domestiques
l'avaient vu sortir seul.

"Voyons, se dit-il, cette mare ou il y a des sangsues; je voudrais
bien en voir quelques-unes."

Il approcha tout pres de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en
vit pas une seule. La pente qui y descendait etait douce; il fit
entrer son ane dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur
du clapotement produit par les jambes de l'ane et qu'elles se
montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus
son ane, jusqu'a ce qu'il eut de l'eau a mi-jambes; il commenca alors
a voir des betes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient
autour de l'ane, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait a
les regarder et a les voir accourir de tous cotes, lorsque l'ane se
mit a sauter, a ruer; Jules perdit l'equilibre, tomba dans l'eau, et
l'ane sortit de la mare et se dirigea vers le chateau en courant de
toutes ses forces.

Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit ou etait tombe Jules;
il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqures au visage;
il crut que c'etait une guepe et y porta la main pour la chasser; sa
main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les
piqures devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une a
la main, et vit avec effroi que c'etait une sangsue qui s'y etait
attachee; il en etait de meme a la figure. Jules poussa des cris
percants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut a son aide; en le
voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il
s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'etaient
posees sur ses vetements, et grimpaient pour arriver au cou, aux
mains, au visage.

"Deshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans
votre pantalon."

Jules, tremblant de peur, n'aurait pu defaire ses vetements sans le
secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il
avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du
pantalon et sur la veste. Apres avoir bien exprime l'eau des vetements
mouilles, il se deshabilla lui-meme, passa a Jules sa chemise seche,
sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revetit lui-meme la chemise
glacee et le pantalon trempe de Jules.

BLAISE

Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si
grossierement, mais vous etes du moins dans des vetements secs et
chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons
faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer
bien vite.

JULES

Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me
piquent.

BLAISE

Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on
vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues.

JULES

C'est ta faute, aussi. Tu m'as laisse aller seul, au lieu de venir
avec moi.

BLAISE

Mais, Monsieur Jules, vous etiez bien venu seul, et j'avais mes pommes
de terre a rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous
jeter dans la mare aux sangsues.

JULES

Si tu etais avec moi, tu m'aurais empeche de tomber.

BLAISE

Et comment vous en aurais-je empeche? Vous ne m'auriez pas ecoute.

JULES

Non; mais quand l'ane s'est mis a sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu
par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare.

BLAISE

Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante
sangsues aux jambes? Grand merci!

JULES

Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piquees! Moi, je
n'aurais pas eu de morsures au visage et a la main.

BLAISE

Ah bien! Monsieur Jules, voila le merci que vous me donnez pour vous
avoir empeche d'avoir encore une quinzaine de sangsues apres vous,
et pour vous avoir donne des habits secs en place des votres qui me
glacent le corps!

JULES

Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais
pantalon rapiece, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me
genent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu
de chemise si fine et un si joli pantalon!

--Ah bien! reprenons chacun le notre, dit Blaise en s'arretant,
indigne de tant d'egoisme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous
d'affaire comme vous pourrez.

--Non, je ne veux pas! s'ecria Jules, qui craignait de grelotter dans
ses beaux habits mouilles. Je me deshabillerai a la maison."

Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas
infliger cette punition a Jules, et, sentant le froid le gagner, il se
mit a marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux
cris de Jules qui suivait de loin en trainant ses sabots et criant:

"Attends-moi, attends-moi, mechant egoiste! Voleur, rends-moi mes
habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais
lui raconter!"

Blaise rentra chez son pere par une petite porte du parc, pendant
que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues etaient
tombees en route, et le sang qui coulait des piqures lui inondait le
visage.

Son pere etait a la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable
etat.

LE COMTE

Qu'as-tu, Jules, mon garcon? Tu es blesse?

JULES

C'est Blaise, papa; c'est sa faute.

LE COMTE

Encore ce petit miserable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser
aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel etat tu es!

Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, ou la
bonne Helene lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui
couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqures de sangsues.

"Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'ecria M. de Trenilly
etonne.

--C'est Blaise, qui m'a fait aller a la mare aux sangsues, qui m'a
jete dedans apres y avoir fait entrer le pauvre ane, et qui m'a force
de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire
ses habits de dimanche.

--Nous verrons bien cela, dit M. de Trenilly, profondement irrite. Je
l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet
par son pere."

Un domestique frappa a la porte.

"Entrez, dit la bonne.

--Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter;
il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules.

--Tes habits! dit avec quelque emotion M. de Trenilly. Tu disais,
Jules, que Blaise voulait les garder!

JULES, _avec embarras_

C'est son papa qui l'aura force a les rendre, probablement. Il aura eu
peur de vous; j'avais dit a Blaise que je vous raconterais tout.

--Dites a Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre", dit M. de
Trenilly au domestique.

Le domestique sortit.

La bonne avait arrete le sang avec de la poudre de colophane et avait
rhabille Jules. Son pere voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se
trouver en presence d'Anfry, et il demanda a rester sur son lit.

"Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise
m'a raconte l'accident qui lui est arrive, et je craignais qu'il ne
fut indispose.

--Sans etre malade, il n'est pas bien, repondit M. de Trenilly; mais
je m'etonne que votre fils ait ose vous parler d'un accident dont il a
ete la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits
de Jules.

ANFRY

Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a
rien fait qui puisse meriter des reproches; au contraire, c'est lui
qui est venu au secours de M. Jules.

LE COMTE

Joli secours, en verite, que de le pousser dans une mare pleine de
sangsues!

ANFRY

Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules,
puisqu'il n'etait pas avec lui?

LE COMTE

Pas avec lui! Voila qui est fort, quand l'echange des habits prouve
clairement qu'ils etaient ensemble.

ANFRY

Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donne ses
vetements a M. Jules, qui grelottait dans les siens tout trempes,
lorsque, l'entendant crier, il est venu a son secours; mais ils
etaient si peu ensemble, que M. Jules a ete du cote de la mare aux
sangsues pour le chercher.

M. DE TRENILLY

C'est votre vaurien de fils qui vous a conte cela, et vous le croyez,
en pere faible que vous etes?

ANFRY, _avec emotion_

Pardon, Monsieur le comte, vous etes le maitre et je suis le
serviteur, et je ne puis repondre comme je le ferais a mon egal, pour
justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois
a Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations
fausses que M. Jules a portees contre lui.

M. DE TRENILLY, _avec colere_

C'est-a-dire que Jules a menti?...

ANFRY, _avec calme_

Je le crains, Monsieur le comte.

M. DE TRENILLY, _avec ironie et une colere contenue_

C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc,
Monsieur Anfry, que vous a raconte M. Blaise pour vous donner une si
pauvre opinion de la sincerite de mon fils?

ANFRY, _avec calme et fermete_

Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long."

Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'etait passe, sans oublier la
visite que lui avait faite Jules a la recherche de Blaise et le depart
de Jules tout seul, monte sur son ane.

Le recit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trenilly, qui
commenca lui-meme a douter de la verite du recit de Jules, mais sans
pouvoir admettre chez son fils une pareille faussete.

"C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la
verite; je reparlerai a Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry,
ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le
crois et comme il l'a deja ete plus d'une fois vis-a-vis de mon fils,
j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez
vigoureusement.

ANFRY

Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il
s'etait rendu coupable de mechancete, de calomnie, de mensonge. Si je
voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par
la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et
honnete, et je n'ai pas a rougir de lui."

En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et
d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du pere.

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