La lutte pour la sante by Dr. Burlureaux
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17 LA LUTTE
POUR LA SANTE
DU MEME AUTEUR
Considerations sur la folie paralytique Paris, J.-B. Bailliere, 1874.
Article Epilepsie du Dictionnaire encyclopedique des Sciences medicales
(1886).
Pratique de l'antisepsie dans les "maladies" contagieuses (Prix Stansky,
de l'Academie de medecine). J.-B Bailliere, editeur (1892).
Traitement de la Tuberculose par la creosote (Couronne par l'Institut,
Prix Breant). 1 vol. in-8 deg., Rueff, editeur, 1894.
_En preparation_:
Psychotherapie et Morale religieuse.
Dr. BURLUREAUX
PROFESSEUR AGREGE LIBRE DU VAL-DE-GRACE
LA LUTTE
POUR LA SANTE
ESSAI DE PATHOLOGIE GENERALE
PARIS
1908
A MON CHER LUCIEN CLAUDE
EN TEMOIGNAGE DE MA VIVE AFFECTION
ET EN SOUVENIR
DE NOS CAUSERIES MEDICO-PHILOSOPHIQUES
PREFACE
La "lutte pour la sante" qui fait le sujet de ce livre n'est pas celle
qu'ont entreprise, et que poursuivent avec un succes toujours plus
marque, nombre de ligues et societes philanthropiques. Certes, personne
n'admire plus que moi l'effort genereux de ces societes. Qu'il s'agisse
de combattre la mortalite infantile, ou de repandre et de faire
appliquer les regles de l'hygiene, ou encore d'enrayer l'extension de
ces trois plaies sociales, la tuberculose, l'alcoolisme, et la syphilis,
ce sont la des campagnes infiniment bienfaisantes; et je considere comme
un honneur d'avoir pu, modestement, prendre ma part de quelques-unes
d'entre elles.
Mais a cote de cette grande lutte collective, il y a une autre "lutte
pour la sante", tout individuelle, qui se livre tous les jours dans la
vie de chacun de nous. Celle-la est une forme de la loi universelle
de la lutte pour l'existence. Sans cesse, depuis l'instant ou nous
naissons, notre organisme tend a maintenir ou a retablir cet equilibre
de ses forces que l'on appelle "la sante"; et sans cesse une foule
d'influences, interieures ou venues du dehors, tendent a detruire cet
equilibre, eminemment instable.
Ces influences varient a l'infini, suivant l'age, le sexe, l'heredite,
les conditions de la vie: mais toutes travaillent, en nous, a la meme
fin; et l'on peut dire que l'histoire entiere de notre vie physique
n'est que l'histoire des peripeties de la "lutte" incessante qui se
deroule entre elles et la tendance naturelle de l'etre a perseverer dans
son etre. Et si, parmi ces influences hostiles a notre sante, beaucoup
ont un caractere fatal et inevitable, s'il y a malheureusement beaucoup
de causes de "maladie" contre lesquelles nous sommes desarmes, il y en
a aussi un tres grand nombre qui peuvent etre evitees, ou combattues
victorieusement. Toute la medecine, en fait, ne consiste qu'a aider la
nature dans sa lutte contre elles.
Mais la medecine est moins une science qu'un art. De la multiplicite
des circonstances, de la diversite des esprits, il resulte que chaque
medecin, quand il est parvenu a un certain point de sa carriere,
s'apercoit que l'ensemble de ses observations et de ses reflexions l'a
amene a se faire une experience propre, personnelle, des conditions
generales de la "lutte pour la sante" et des moyens d'aider l'organisme
a la bien conduire. C'est le fruit de mon experience particuliere que
j'ai essaye de recueillir et de presenter, dans le livre que voici.
De longues annees de pratique medicale m'ont donne l'occasion de
voir, sous des aspects tres varies, la naissance et l'evolution de la
"maladie". J'ai aussi vu a l'oeuvre bien des methodes de traitement,
anciennes et nouvelles. Penetre, des le debut, de l'importance de la
tache qui m'etait confiee, je me suis efforce de ne subir aucun parti
pris d'ecole ni de doctrine, de ne rien rejeter ni de ne rien admettre
sans l'avoir controle, de borner toujours mon ambition a empecher ou a
soulager la souffrance par tous les moyens,--que l'idee de ces moyens me
vint de moi-meme ou d'autrui, qu'ils fussent ou non approuves par les
autorites du moment, qu'ils appartinssent a la therapeutique d'hier ou a
celle de demain. Et maintenant, ayant parcouru deja une grande partie
de ma route, il m'a semble que j'avais le devoir de faire profiter les
autres de tout ce que mon experience, ainsi acquise, pouvait contenir
d'interessant et d'utile pour eux.
C'est dire que ce petit livre s'adresse a tout le monde. Je n'ai pas
voulu en faire une these scientifique, mais plutot quelque chose
comme ces _Conseillers de la Sante_ que l'on etait assure de trouver,
autrefois, au chevet du lit de nos grands-parents. Laissant aux ouvrages
speciaux l'etude des "maladies" accidentelles, de ces chocs exterieurs
ou notre organisme est sans cesse expose, je m'en suis tenu aux
differentes manifestations de ce que j'appellerai, d'un terme general,
la "maladie", en entendant par la cette rupture de l'equilibre normal
de nos forces, cette depreciation plus ou moins complete de notre
capital biologique, qui se produit, tot ou tard, dans l'existence
de chaque creature humaine, et s'exprime par une variete infinie de
symptomes morbides. J'ai essaye d'indiquer les principales causes qui,
aux differents ages, depuis l'enfance jusqu'a la vieillesse, risquent de
compromettre ou de detruire la sante; et surtout j'ai essaye de montrer,
au fur et a mesure, par quels moyens ces causes peuvent etre evitees, ou
leurs mauvais effets heureusement repares.
Plusieurs de ces moyens etonneront peut-etre le lecteur, accoutume aux
complications savantes de la medecine d'aujourd'hui; et leur simplicite
meme lui semblera peut-etre avoir quelque chose de revolutionnaire.
C'est un danger que j'ai prevu, et que, certes, je n'affronte pas de
gaite de coeur. Mais il n'y a pas une ligne de mon livre qui ne derive,
a la fois, d'une experimentation methodique et de reflexions patiemment
muries. Si jamais l'on peut etre sur de quelque chose, en une matiere
aussi variable et aussi delicate, je suis sur de l'efficacite des
avertissements et des conseils qu'on trouvera ici. Puissent-ils
seulement etre entendus, et porter leur fruit!
Ce livre etait deja sous presse lorsque j'ai recu l'interessant ouvrage
de mon confrere et ami le Dr. Sigaud sur _Les Origines de la "maladie"_
(1 vol. Maloine, 1906). Je regrette de n'avoir pas pu en citer certaines
pages qui s'accordent avec les idees que j'ai moi-meme exprimees sur
plusieurs points, et, notamment, sur le danger qu'il y a a attacher trop
d'importance aux symptomes en pathologie.
LA LUTTE POUR LA SANTE
PREMIERE PARTIE
CHAPITRE I
LE CAPITAL BIOLOGIQUE
L'hypothese joue, dans les progres do toutes les connaissances humaines,
un role considerable; ce n'est une nouveaute pour personne, mais cette
verite nous a ete recemment rappelee, et exposee avec une clarte
nouvelle, par le remarquable travail de M. Poincare, intitule: _La
Science et l'Hypothese._ Il y est demontre que ni les mathematiques,
ni les sciences physiques ou chimiques, ne pourraient exister si elles
n'avaient pour point de depart des hypotheses. "Il y a, dit M. Poincare,
plusieurs sortes d'hypotheses: les unes sont verifiables, et, une fois
confirmees par l'experience, deviennent des verites fecondes; les
autres, sans pouvoir nous induire en erreur, peuvent nous etre utiles en
fixant notre pensee; d'autres enfin (comme le _postulatum_ d'Euclide) ne
sont des hypotheses qu'en apparence, et se reduisent a des definitions
et a des conventions deguisees". Plus encore que les sciences dites
exactes, les etudes biologiques ont besoin du secours de l'hypothese,
car c'est d'elles que l'on peut surtout dire que "nous n'y savons le
tout de rien."
Sans avoir aucunement la pretention de bouleverser les sciences
biologiques, mais simplement pour m'aider a fixer ma pensee, je
demanderai, a mon tour, qu'on m'accorde une sorte de _postulatum_, qui
nous aidera a nous rendre compte de la plupart des phenomenes de la
biologie et de la pathologie.
Voici ce _postulatum_:
Je supposerai que chaque etre, en naissant, recoit un certain capital
d'energie vitale, de la valeur et de l'emploi duquel dependront et
sa sante, et sa longevite: un capital donnant des interets variables
suivant chaque individu et suivant chaque periode de la vie. J'ajouterai
que ce capital peut etre, a toute periode de la vie, amoindri par une
cause accidentelle, et que les interets qu'il produit sont egalement
variables aux diverses periodes de la vie.
Or, cette hypothese etant accordee, l'objet du present travail sera
d'etudier, d'un bout a l'autre de la vie, la meilleure maniere de faire
valoir ce capital, et de le defendre contre les influences qui ne
cessent pas de le menacer. Ces influences sont ce qu'on appelle les
"causes morbigenes", et leurs assauts sont ce qu'on appelle les
"maladies".
L'homme malade est donc, dans notre hypothese, celui qui vient de subir
une de ces diminutions de son capital biologique: d'ou il resulte que,
avant d'etudier le malade, et les causes morbigenes, nous devons d'abord
envisager le capital initial, et les causes qui en font varier la
valeur.
Considere au point de vue theorique, c'est-a-dire en negligeant les
influences qui peuvent le faire accidentellement diminuer, le capital
initial est comparable a la force qui lance un projectile dans l'espace.
Or, les mathematiciens savent exactement quelle doit etre la courbe
parcourue par le projectile, du moment qu'ils connaissent la vitesse
initiale et la masse. Et pareillement nous pourrions, nous aussi,
prevoir la courbe que suivra la sante d'un sujet, si nous pouvions
connaitre exactement le capital de vie qu'il apporte en naissant. Mais
le fait est que, chez les differents etres humains, le capital initial
varie dans des proportions si enormes que nous ne pouvons guere nous
flatter d'en avoir une notion precise.
Pour des causes que nous chercherons a analyser, il y a des etres chez
qui le capital initial est nul: ce sont eux qui meurent en naissant,
ou un ou deux jours apres leur naissance, sans "maladies" ni lesions
appreciables; tels certains enfants de syphilitiques, qui meurent parce
qu'il n'ont pas la force de vivre.
A l'autre extremite de l'echelle se placent les aristocrates de la
sante, doues d'un capital enorme, et qu'on voit atteindre a des ages
avances sans avoir jamais ete malades, sans avoir jamais pris de
precautions speciales pour conserver leur sante. Ainsi, j'ai connu, non
comme medecin, mais comme ami, un general mort a quatre-vingt-douze ans,
et qui n'avait jamais ete arrete par la moindre indisposition. On peut
meme dire qu'il est mort sans "maladie"; il a tout simplement cesse
de vivre, comme le boulet, arrive a la fin de sa course, cesse de
progresser et rentre dans l'immobilite.
Entre ces deux extremes se trouve une variete infinie d'intermediaires;
et l'on peut dire qu'il n'y a pas deux personnes ayant le meme capital
biologique initial.
Cependant les differences dans le capital initial ne sont pas si grandes
qu'on ne puisse, tout au moins, en determiner les causes principales,
dont l'etude se trouve etre, ainsi, d'une importance majeure. Ces causes
peuvent etre groupees sous trois chefs:
1 deg. Les influences hereditaires;
2 deg. La valeur actuelle des generateurs au moment de la conception;
3 deg. Les influences qui ont pu atteindre le produit pendant la gestation.
CHAPITRE II
HEREDITE
L'heredite tient une place considerable dans tous les problemes de la
vie; et, comme l'indique bien l'etymologie du mot _hoerere_, (etre
attache), tout etre vivant est relie a un long passe ancestral.
Les vegetaux eux-memes n'echappent point a cette loi: le souci des
horticulteurs n'est-il pas de creer, par de savants procedes de culture
et d'habiles selections, des types capables de transmettre par heredite
certaines qualites developpees? Ils y arrivent jusqu'au jour ou, quand
ils ont voulu trop profondement ou trop vite forcer la nature, la plante
revient a son etat sauvage, ou demeure sterile pour avoir ete trop
surmenee. Et les memes observations sont familieres aux eleveurs qui
cherchent a perfectionner les races d'animaux domestiques.
Heredite est donc un terme de physiologie signifiant que la constitution
organique, la maniere d'etre physique ou mentale, se transmet des
parents aux enfants ou aux descendants.
L'heredite se rencontre partout; c'est elle qui constitue les grands
traits de caractere si differents de chaque race; c'est elle qui fait
que les vertus, les vices, les passions, les haines, se transmettent
dans le sein des familles aussi bien que la beaute, la couleur des yeux,
la taille, etc. Souvent elle est directe, c'est-a-dire qu'elle provient
du pere ou de la mere; parfois elle saute une ou deux generations;
d'autres fois, enfin, elle est indirecte: c'est le type d'un parent de
la ligne collaterale qui prend la place. Mais il est rare que, dans le
cours de la vie, elle ne se manifeste pas d'une maniere quelconque.
Le role de l'heredite a ete reconnu de tout temps. Dans son langage
image, la Bible nous dit qu'"il a encore les dents agacees, celui dont
l'ancetre de la septieme generation a mange des raisins verts." Si
cette parole etait l'expression exacte de la verite, elle serait bien
decevante, car elle paralyserait tous les efforts destines a lutter
contre les tares ancestrales. Mais deja Ezechiel avait energiquement
proteste (chap. XVIII) contre la fatalite des tares hereditaires; et la
verite est que l'influence de l'heredite est modifiee grandement par la
tendance qu'a tout etre vivant a retourner a son type primitif, comme
aussi par les influences du croisement, en vertu desquelles l'un des
generateurs peut rectifier la tare transmise par son partenaire. Ce
n'est que quand les deux generateurs ont les memes tares que l'heredite
sevit avec son maximum d'intensite; et alors non seulement les tares
s'ajoutent, mais elles semblent se multiplier l'une par l'autre,
au point de rendre l'enfant incapable de soutenir la lutte pour
l'existence; ou bien, s'il vit, il n'a pas la force de transmettre la
vie. Ainsi s'eteignent les familles par les "maladies" hereditaires, a
moins qu'un des membres de la race dechue, revenant pour ainsi dire
au type primitif, ne porte en lui une force de reaction
insoupconnee,--heritage peut-etre d'un passe plus lointain,--qui lui
permette de reconstituer la famille.
Telles sont les considerations generales qu'il m'a semble utile
d'indiquer, parce qu'il en pourrait sortir un grand nombre de
conclusions pratiques pour qui sait reflechir. Mais il faut a present
que j'insiste sur quelques details plus particuliers.
D'abord, l'heredite de la longevite.
Il est des familles ou l'on meurt vieux, de pere en fils. On dirait des
horloges remontees pour sonner a peu pres le meme nombre d'heures. Il
est d'autres familles ou tout le monde meurt jeune, sans cependant qu'on
puisse incriminer des "maladies" speciales. Pourquoi? Force est bien de
le dire, nous ne le savons pas.
Notons, en passant, combien sont erronees les theories qui attribuent
a l'homme moyen une longevite moyenne, calculee d'apres l'epoque de la
soudure des epiphyses, ou d'apres la duree de la croissance: suivant les
calculs de Flourens, cette moyenne devrait etre de cent ans. Mais c'est
la une simple vue de l'esprit, qui ne repose sur aucune observation
serieuse.
Certes, on peut etablir des moyennes. C'est sur des moyennes de ce
genre, et sur le calcul des probabilites, que sont bases les statuts des
compagnies d'assurance. De meme, il n'est pas deraisonnable de supputer
la longevite probable d'un individu donne, quand on est en mesure
d'apprecier son capital biologique et la facon dont il sait s'en servir.
Mais dire que l'homme est bati pour vivre cent ans, parce que, dans les
especes animales, la longevite a cinq fois la duree de la croissance,
et que, chez l'homme, la duree de la croissance est de vingt ans, c'est
etablir une theorie sur des bases absolument fragiles.
Plus importantes encore que la plus ou moins grande longevite des
parents, sont, pour nous, certaines particularites de leur etat
pathologique, qui retentissent d'une facon souvent tres profonde sur la
valeur de leurs enfants.
On sait, par exemple, les influences nefastes de l'alcoolisme
hereditaire, qui non seulement restreint la natalite, mais condamne ceux
qui naissent a une mort rapide.
La syphilis ne reduit pas la natalite; au contraire, elle semble la
favoriser, et tout le monde connait, en effet, de ces nombreuses
familles fauchees par la syphilis hereditaire. En vain les generateurs
s'obstinent a mettre au monde de nouvelles victimes: aucune ne survit, a
moins qu'un traitement medical bien compris ne vienne mettre fin a cette
lamentable situation [1].
[Note 1: Je ne puis m'empecher de reconnaitre, dans cette
polynatalite des heredo-syphilitiques, une affirmation de ce qu'on
serait tente d'appeler la loi de protection des faibles.
N'est-il pas remarquable, en effet, que, dans la nature, les etres sans
defense luttent par leur polynatalite contre les causes de destruction
auxquelles les expose leur faiblesse? Voyez dans le monde animal. Les
animaux puissants, armes pour la defense ou pour la lutte, sont toujours
de mediocres generateurs; l'elephant, par exemple, ne donne naissance
qu'a un nombre tres restreint d'individus, la femelle porte longtemps;
meme remarque pour le lion. Au contraire, les animaux sans defense, se
multiplient avec une rapidite qui les rend parfois redoutables: tels les
lapins d'Australie. Il a suffi d'un couple importe par hasard dans cette
colonie pour que ces animaux se soient multiplies au dela de toute
mesure. A l'heure qu'il est, ils constituent encore un fleau pour
l'agriculture. C'est que le lapin est un etre faible, qui n'a de moyens
ni d'attaque, ni de defense, ne sachant que fuir et se cacher. Dans
l'espece humaine, combien ne voit-on pas de ces couples admirablement
bien assortis, de sante parfaite, et qui n'ont pas d'enfants? Nous ne
parlons pas de ceux qui n'ont qu'un ou deux, enfants; car ici intervient
un autre facteur, la restriction volontaire; mais de ces menages
exemplaires, ou la venue d'un enfant serait une joie, et qui restent
steriles, sans que rien dans l'etat des conjoints explique cette
sterilite.
Au contraire, des generateurs de mediocre valeur, au point de vue de
la sante, mettent au monde de nombreux enfants, qui bien souvent
constituent pour eux une richesse negative. Ces malheureux portent le
beau nom de proletaires _(proles, race)_.
Mais que dis-je? la loi de protection des faibles s'etend a l'infini.
Pourquoi nait-il plus de femmes que d'hommes? Pourquoi tel couple ne
donne-t-il naissance qu'a des filles, tel autre qu'a des garcons?
C'est que, dans le premier cas, la valeur biologique de la mere etait
sensiblement inferieure a celle du pere. Quand il y a une disproportion
marquee entre les deux generateurs, l'enfant qui nait a le sexe du
generateur qui vaut le moins.
Quand un homme vieux et use epouse une jeune femme pleine de vie et
de sante, l'enfant qui naitra de leur union sera presque toujours un
garcon.
Dans le monde vegetal, la meme loi de protection des faibles s'observe
pour qui sait ouvrir les yeux. Voyez les plantes sans defense: elles
pullulent partout, on les trouve sous toutes les latitudes, a toutes les
altitudes; au contraire, celles qui se defendent, ont ce qu'on appelle
en botanique des "aires" tres limitees.
Dans le monde mineral lui-meme, on observe la meme loi: les metaux qui
se defendent sont des metaux rares, et c'est precisement parce qu'ils
sont rares et incorruptibles (mais non incorrupteurs) que l'homme les
a pris comme representant la valeur du travail. L'or, par exemple, que
rien n'attaque, est plus rare que les metaux qui s'oxydent facilement,
tels que le fer, le cuivre.
Le diamant inalterable, qui defie l'injure du temps, est d'une rarete
qui lui donne tout son prix.
C'est de cette loi de protection des faibles, faisant contrepoids aux
lois darwiniennes (selection, adaptation aux milieux, etc.) que resulte
un equilibre presque stable dans le monde des etres crees.]
La syphilis est un des principaux facteurs de degenerescence. On
commence seulement a connaitre l'etendue de ses ravages. On sait
aujourd'hui qu'elle se transmet aux enfants; qu'elle les fait mourir
avant leur naissance, ou le jour meme de leur naissance; qu'elle se
traduit plus souvent encore, dans les deux premiers mois qui suivent la
naissance, par des accidents contagieux; que, dans les premieres annees
de la vie, elle entraine la mort par meningite (meningite speciale que
l'on prend trop souvent pour une meningite tuberculeuse, et qui serait
justiciable d'un energique traitement anti-syphilitique).
On sait aussi que, dans les cas exceptionnels, la syphilis des
generateurs provoque, a l'age de huit, dix, quinze ans, des dystrophies,
parfois des accidents tertiaires (epilepsie, gommes, etc.): mais ce sont
la des curiosites scientifiques.
Ce qu'on ne sait pas encore, c'est dans quelle proportion la syphilis
des parents diminue la valeur biologique des enfants en apparence bien
nes, c'est son influence sur les produits de la deuxieme et meme de la
troisieme generation. C'est la la science de l'avenir[2].
[Note 2: Nous ne voulons pas insister davantage sur les mefaits de
la syphilis, envisagee en tant que peril social, mais nous ne pouvons
laisser passer l'occasion d'appeler l'attention du lecteur sur les
efforts tentes pour faire connaitre au grand public ces tristes verites.
Il existe une _Societe internationale de prophylaxie sanitaire et
morale_ contre les "maladies" veneriennes, siegeant a Bruxelles, et
ayant comme filiales des societes francaises, allemandes, etc., qui
toutes poursuivent un but commun: faire connaitre les mefaits des
"maladies" veneriennes, les eteindre dans la mesure du possible et par
tous les moyens possibles.
La societe francaise est certainement l'une des plus actives: sous la
vigoureuse impulsion de son president, M. le professeur Fournier, elle a
deja fait beaucoup depuis cinq ans qu'elle est fondee.
Elle a etudie la syphilis dans l'armee, dans la marine, les colonies,
dans les populations ouvrieres; la syphilis des nourrices et des
nourrissons; la syphilis et le mariage, etc. Grace a elle, l'opinion
publique commence a s'interesser au redoutable probleme, on ose
envisager en face la syphilis, on ose prononcer son nom, et tout fait
esperer que l'action de la Societe de prophylaxie sera au moins aussi
utile que celle des ligues contre l'alcoolisme et la tuberculose.
Car, en realite, que peut-on contre l'alcoolisme? Rien tant qu'on ne
modifiera pas nos lois et nos moeurs. Que peut-on contre la tuberculose?
Presque rien, tant qu'on ne changera pas notre etat social, tant qu'il
y aura l'affreuse misere et la promiscuite. Tandis qu'on peut beaucoup
contre la syphilis, "maladie" evitable s'il en fut, "maladie"
essentiellement curable. Mais il faut la faire connaitre dans tous les
milieux, son danger provenant de l'ignorance. C'est surtout contre cette
ignorance que lutte la Societe francaise de prophylaxie sanitaire et
morale a laquelle devraient etre affilies tous les gens de bien, toutes
les personne soucieuses de l'avenir de la nation.]
L'heredite tuberculeuse est-elle aussi redoutable qu'on se plaisait a le
dire? Non. Voila, du moins, ce qu'affirment la science experimentale et
l'observation des jeunes animaux issus de generateurs tuberculeux. Mais,
dans la pratique, il serait sage de se conduire comme si la tuberculose
etait hereditaire: 1 deg. parce que les enfants de tuberculeux sont,
par cela meme qu'ils vivent dans un milieu contamine, exposes a
la contagion[3]; 2 deg. parce que l'enfant, s'il n'herite pas do la
tuberculose, herite incontestablement de la predisposition a devenir
tuberculeux. Il ne nait pas tuberculeux, mais il nait tuberculisable: de
sorte que, au point de vue scientifique, l'apprehension qu'avaient
nos peres au sujet de l'heredite de la tuberculose etait parfaitement
legitime.
[Note 3: Le souci de soustraire au milieu contamine les enfants de
tuberculeux a inspire au professeur Grancher une idee geniale: c'est de
prendre, dans les familles de tuberculeux, les enfants encore sains,
pour les faire elever a la campagne dans des familles saines. C'est
ce que realise "l'Oeuvre de preservation de l'enfance contre la
tuberculose". (Siege social, 4 rue de Lille.) C'est une oeuvre
scientifique, puisque, suivant le precepte de Pasteur, elle cherche a
sauver la race en sauvant la graine. C'est une oeuvre pratique; elle a
fait ses preuves, et elle ne peut pas satisfaire au dixieme des demandes
des parents tuberculeux, qui commencent a comprendre la necessite de se
separer de leurs enfants encore sains pour les confier a des familles
de braves gens designees par l'oeuvre, surveilles par ses medecins,
et offrant toutes garanties de moralite. Cette Oeuvre, bienfaisante a
plusieurs titres, est en outre _economique:_ chaque pupille ne coute
en effet qu'un franc par jour, parce que tous les devouements sont
gratuits. Cette faible somme d'un franc, bien employee, sans aucune
fuite, sert ainsi les interets de deux familles et sauve la vie d'un
enfant.]
L'heredite du cancer est loin d'etre demontree. Tout est obscur dans
la question du cancer: son etiologie, ses modes de transmission, ses
varietes d'evolution; et la therapeutique se ressent de toutes ces
incertitudes, malgre les belles promesses de la serotherapie, de la
vaccination anti-cancereuse, et de la radiotherapie.
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