La tete de Martin by E. Grange, Decourcelle et Th. Barriere
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E. Grange, Decourcelle et Th. Barriere >> La tete de Martin
LA TETE DE MARTIN
COMEDIE EN UN ACTE
PAR MM. E. Grange, Decourcelle et Th. Barriere.
QUATRE PERSONNAGES.
Arrangee pour cercles de jeunes gens, par REGIS ROY.
MONTREAL
C.O. BEAUCHEMIN & FILS, LIBRAIRES-IMPRIMEURS 256 et 258, rue St-Paul
1900
LA TETE DE MARTIN
COMEDIE EN UN ACTE.
A M. EDOUARD CHATEAUVERT
OTTAWA
DISTRIBUTION DE LA PIECE:
DURAND (de Hull), 50 ans.
VENCESLAS DURAND, son neveu, 28 ans.
ISIDORE MARTIN, 28 ans.
BERTRAND, hotelier.
LA TETE DE MARTIN
COMEDIE EN UN ACTE.
(La scene est de nos jours, dans un hotel garni. Une salle avec
plusieurs portes surmontees de numeros. Entree par le fond.)
SCENE I
BERTRAND, _seul_. (_Il est assis devant une table a droite_).
Maintenant, voyons si l'on a bien inscrit tous les voyageurs... (_Il
ouvre un registre_). M, Dubois, tres bien; M. Lefevre; M. Coquelet, tres
bien; au numero 9, M. Martin, profession, proprietaire; au numero 11, M.
Martin... Tiens, encore un Martin! profession: professeur de prothese
dentaire; au numero 13, M. Martin!... Ah! ca, il n'y a donc que des
Martin cette annee?... profession: clerc de notaire et celibataire!...
Ah! je le connais, celui-la... c'est le casse-cou qui est ici depuis un
mois.
SCENE II
BERTRAND, DURAND, puis VENCESLAS.
DURAND (_du seuil de la porte_).
Pardon, monsieur, n'auriez-vous pas ici un nomme Martin?
BERTRAND.
Oui, Monsieur; j'en ai meme plusieurs.
DURAND.
Plusieurs Martin valent mieux qu'un. (_A la cantonade_.) Viens,
Venceslas.
BERTRAND.
Monsieur desire une chambre?
DURAND.
Deux; une pour moi, et une pour mon neveu.
BERTRAND. (_designant 2 portes a gauche_).
Voici justement deux chambres qui se touchent.
DURAND.
Tres bien!
BERTRAND.
Monsieur veut-il me dire son nom?
DURAND.
Durand; Maleck-Adel Durand. Ce prenom vous etonne; ca ne m'etonne pas.
Voici comment je le recus: ma mere venait de lire le roman de Madame
Cottin, lorsque je vins au monde, jeune, mais bien constitue pour mon
age. Elle desira que le nom du heros turc devint le mien. Le bedeau
fit quelques objections, a cause de Maleck, qui n'est pas dans le
calendrier; mais on lui fit observer qu'Adele s'y trouvait; cette
consideration vainquit ses scrupules; et je fus nomme Maleck-Adel...
Mettez Durand seulement.
BERTRAND (_ecrivant_).
M. Durand... Derniere residence?
DURAND.
Hull, patrie de Eddy, des allumettes souffrees et des piles de
planches... Mettez Hull seulement; rue des Trois-Cailloux, vingt-deux
(les deux cocottes)... mettez seulement 22.
BERTRAND (_designant Venceslas_).
Et Monsieur...
DURAND.
C'est Venceslas Durand, mon neveu; 28 ans; un coeur d'or et des bras de
boulanger... Mettez seulement Venceslas Durand. (_Venceslas va s'asseoir
au fond, a droite._)
BERTRAND.
C'est ce que j'ai fait.
DURAND.
Et bien vous fites.
BERTRAND.
Monsieur est-il a Ottawa pour longtemps?
DURAND.
Ah! je donnerais une forte prime a celui qui pourrais me le dire!...
BERTRAND.
Monsieur vient sans doute pour affaires?
DURAND.
Connaissez-vous l'article 1983?
BERTRAND.
L'article 1983?
DURAND.
Du Code Civil?--je l'ai toujours sur moi--pas l'article; le Code;
mais, puisque, quand j'ai le Code, j'ai l'article, ca peut se dire.
Ecoutez-le; vous comprendrez alors la fausse position dans laquelle je
me trouve et vous pourrez peut-etre m'aider a en sortir.
BERTRAND.
Moi?
DURAND.
On a souvent besoin d'un plus petit que soi. Voici ce que chante cet
article:--je ne sais pas l'air. (_Il rit, lisant._) "Le proprietaire
d'une rente viagere ne peut en demander les arrerages qu'en justifiant
de son existence ou de celle de la personne sur la tete de laquelle
elle a ete constituee, quand elle est constituee sur la tete d'un
tiers."--Vous avez entendu?
BERTRAND.
Oh! parfaitement, mais je n'ai pas compris.
DURAND (_a part_).
C'est une buche. (_Haut_). Je m'explique; j'ai une rente de $1.000
constituee sur la tete d'un tiers (que je ne connais pas et que je n'ai
jamais vu) repondant au nom de...
BERTRAND. (_l'interrompant_).
Qu'entendez-vous par constituee sur la tete d'un tiers?
DURAND (_a part_).
Mettons-nous a sa portee. (_Haut._) Je suppose que je veuille vous faire
$1.000 de rente (mais je ne le veux pas). Eh bien, je vous dis: Je vous
assure $1.000 par an, votre vie durant (Durand c'est mon nom, mais
je l'emploie ici adverbialement). C'est ainsi que cela se mijote
habituellement. Mais, au lieu d'agir aussi simplement, je puis vous
dire: je vous servirai $1.000 par an, tant que vivra votre domestique.
C'est un droit que j'ai, Comprenez-vous?
BERTRAND.
Tres bien.
DURAND.
C'est heureux. Or, Jean Martin, mon parent eloigne, mais mon parent, m'a
constitue une rente du chiffre precite sur la tete de son neveu.
BERTRAND.
Pourquoi cela?
DURAND.
Ah; pourquoi cela? nous y voila!--Monsieur, il n'y a pas de jour,
que dis-je? d'heure... que dis-je? de minute, ou je ne me pose cette
question; mais pourquoi diable cet animal-la m'a-t-il constitue une
rente sur la tete de son neveu? S'il voulait me faire une politesse...
viagere, il etait si simple de me l'adresser directement; il m'eut
epargne bien des tribulations... C'est au point que je commence a croire
que son bienfait est une vengeance habillee en piastres.
BERTRAND
C'est un joli costume.
DURAND.
Joli, au premier abord, mais difficile a endosser. Hier, je vais chez
Maitre Tetreau, notaire a Hull, et je lui dis:--Tetreau, je viens
toucher ma rente.--Tres bien, me dit-il; mais tu sais que pour toucher
tu dois prouver l'existence de Martin. Prouve et je paie.--Prouver,
comment? Martin n'est pas ici.--Ou est-il? me dit-il.--Je n'en sais
rien, lui dis-je--Eh bien, me dit-il, cherche, apporte et tu toucheras.
Alors, l'oeil morne et la tete baissee, je suis venu jusqu'ici,
demandant a chacun en route, s'il n'avait pas par aventure vu M. Martin.
Mais j'eus beau demander, personne ne put me renseigner. Et vous dites
que vous avez des locataires de ce nom?
BERTRAND. Trois, monsieur; l'un au 9; l'autre au 11, et le troisieme...
DURAND.
Je vais interroger le 9... Venceslas! (_Venceslas sur une chaise, au
fond a droite, dort_). Il dort!
BERTRAND.
C'est sans doute la fatigue du voyage?
DURAND.
Ca m'etonnerait, attendu qu'il est a Ottawa depuis huit jours.
BERTRAND.
Ah!
DURAND.
Il m'y avait precede pour l'achat de la corbeille, car Venceslas va
devenir mon bru... Mon cher hote, je vous prie d'annoncer ma visite au
numero 9. (_Il sort avec Bertrand._)
SCENE III
VENCESLAS (_seul, se levant_).
Tiens! je crois que je m'etais endormi... Oh! quand le pere Durand se
met a raconter des histoires, j'ai beau faire, il me semble que j'avale
une potee d'opium.
SCENE IV
VENCESLAS, DURAND.
DURAND.
Je suis fume! Je sors du 9, ce n'est pas mon homme; mais, ce qu'il y a
de particulier, c'est que, de meme que je l'ai pris pour le Martin que
je cherche, de meme il m'a pris pour un Durand qui le poursuit. Or, ce
Durand est un huissier, de sorte qu'il m'a menace de me jeter par la
fenetre. Il allait perpetrer ce delit, quand, fort heureusement, le
quiproquo s'est decouvert. Il m'a serre la main, et nous avons ri
beaucoup, cette canaille et moi.
VENCESLAS.
Encore une histoire! Cet homme-la a servi dans les _Mille et une Nuits_,
bien sur.
DURAND. Mais, ca n'est pas tout ca, il me faut mon Martin. L'hotelier
m'a parle du n deg. 11... Allons-y. Enfant, je reviens (_il sort_).
SCENE V
VENCESLAS, BERTRAND, puis DURAND.
BERTRAND (_entrant_).
La chambre de monsieur est prete.
VENCESLAS (_se promenant les mains derriere le dos)._
Bon!
BERTRAND.
Monsieur aime mieux rester ici?
VENCESLAS (_se promenant_).
Oui.
BERTRAND.
Comme monsieur voudra.
VENCESLAS (_meme jeux_).
Certes.
BERTRAND.
Monsieur attend sans doute le retour de son oncle?
VENCESLAS.
Oui.
BERTRAND.
C'est un drole de particulier que l'oncle de monsieur.
VENCESLAS.
Hein?...
BERTRAND.
Il a l'air un peu toque. (_Venceslas ne lui repond pas; il prend
une chaise qu'il enleve a bras tendu_). Diable! monsieur est fort!
(_Venceslas ne repond pas; il appuie sa main sur l'epaule de Bertrand,
qui flechit, et rebondit a la troisieme fois, sautant a droite_).
Pourquoi donc me derangez-vous comme ca?
VENCESLAS.
C'est pour vous montrer ce que je pourrais faire de vous dans le cas
ou vous parleriez mal de mes parents... j'ai dit. (_Il recommence a se
promener_).
BERTRAND (_a part_).
Quelle drole de famille!
DURAND (_rentrant_).
Ah! monsieur Bertrand, que le bon Dieu vous patafiole!
BERTRAND.
Moi, monsieur?
DURAND.
Vous me dites que mon Martin est au n deg. 11, et vous me lancez sur un
sexagenaire, sourd, aveugle et myope; tandis que mon Martin a 3O ans
tout au plus et jouit de tous ses organes.
BERTRAND.
Ce n'est pas ma faute, moi... Si monsieur veut voir celui du 13?
DURAND.
Merci, j'en ai assez comme ca... je veux, au prealable, aller prendre
des renseignement au poste de police. De cette facon, je ne serai pas
expose a bassiner un tas de braves gens, qui me le rendraient bien.
BERTRAND.
Comme monsieur voudra. (_Il sort._)
DURAND.
Toi, Venceslas, prends ton parapluie, ton plan d'Ottawa, et suis-moi.
VENCESLAS.
Nous irons donc a pied?
DURAND.
Certes oui! je me fais une fete de marcher sur les trottoirs en
asphalte. Viens! (_Ils vont pour sortir, Durand se heurte contre un
jeune homme qui entre brusquement._)
SCENE VI
DURAND, VENCESLAS, MARTIN.
DURAND.
Ah!
MARTIN.
Oh!
DURAND.
Faites donc attention!
MARTIN
Faites attention vous-meme.
DURAND.
Maladroit!
MARTIN.
Imbecile!
DURAND
Vous avez dit?...
MARTIN. (_bien tranquillement_).
J'ai dit: imbecile.
DURAND
Vous n'etes pas poli, monsieur.
MARTIN.
Vous non plus, monsieur.
DURAND.
Moi, monsieur, j'ai cinquante-deux ans.
MARTIN
Et moi, monsieur, vingt-neuf.
DURAND
C'est justement pour cela...
MARTIN (_l'interrompant_).
Qu'etant mon aine de vingt-trois ans, vous devez etre vingt-trois fois
plus poli que moi.
DURAND.
Et s'il me plait d'etre vingt-trois fois plus grossier, moi?
MARTIN (_allant s'asseoir_).
Ah! vous m'ennuyez!...
DURAND
Jeune homme!...
MARTIN.
Allez au diable!...
DURAND.
Vous m'en rendrez raison aujourd'hui meme...
VENCESLAS.
Mon oncle!
DURAND.
Dans la personne de mon neveu.
VENCESLAS.
Plait-il?
DURAND (_repetant_).
Dans la personne de mon neveu.
VENCESLAS.
Pardon, mais...
DURAND (_bas_).
La main d'Amenaide est a ce prix.
VENCESLAS.
Quoi! vous voulez que j'aille frapper mon semblable?
MARTIN.
Son semblable!... monsieur, je vous prie de ne pas me dire d'injures.
DURAND.
Tu l'entends, il t'invective!
VENCESLAS.
Bah! ca ne fait rien, je n'ai pas compris.
DURAND.
Comment! tu refuses de laver mes cheveux blancs?
VENCESLAS.
Permettez donc...
DURAND.
Venceslas, n'aurais-tu rien dans la poitrine, a gauche? Venceslas,
serais-tu un lache?
VENCESLAS.
Un lache, moi? (_A part, levant les yeux au ciel._) O ma mere!
(_s'approchant de Martin_). Monsieur...
MARTIN.
Eh bien, apres? Qu'est-ce que vous voulez?
VENCESLAS.
Monsieur, savez-vous que je suis extremement fort?
MARTIN.
Qu'est-ce que ca me fait?
VENCESLAS.
Savez-vous que je vous mettrais en morceaux extremement minces?
MARTIN (_ironiquement_).
En verite?
VENCESLAS.
En cannelle, monsieur, en poussiere, monsieur.
MARTIN.
Vous?
VENCESLAS.
Moi.
MARTIN.
Vous?
VENCESLAS.
Moi.
MARTIN.
As-tu fini! (_Il lui enfonce son chapeau jusqu'aux oreilles._)
VENCESLAS.
Oh! (_Il veut se jeter sur Martin, Durand se met en travers._)
DURAND.
Venceslas, l'honneur des Durand est endommage dans la personne de ton
chapeau. Le fer seul peur le retaper.
VENCESLAS.
Il me semble que le premier chapelier venu... Joseph Cote, par
exemple!...
DURAND
La main d'Amenaide est a ce prix.
VENCESLAS.
Vous etes charmant... mais si je succombe?
DURAND.
Amenaide ira deposer des tulipes sur ta tombe... Et moi aussi...
VENCESLAS.
Vous me le promettez?
DURAND.
Je te le jure.
VENCESLAS.
Allons, ca me decide... (_A martin._) Votre heure, monsieur?
MARTIN.
La votre?
VENCESLAS.
A midi, dans huit jours.
MARTIN.
J'aimerais mieux aujourd'hui.
VENCESLAS.
Bon! ou ca?
MARTIN.
Ou vous voudrez.
VENCESLAS.
Devant le Bureau de Poste.
MARTIN.
J'aimerais mieux le bois McKay.
VENCESLAS.
Va pour le bois McKay... avec quoi nous taperons-nous?
MARTIN.
Choisissez vous-meme les armes.
VENCESLAS.
Eh bien, le pistolet... A cent pas.
MARTIN.
J'aimerais mieux a vingt-cinq.
VENCESLAS.
A vingt-cinq, c'est convenu. A l'epee.
MARTIN.
Dans une heure je viendrai vous chercher.
VENCESLAS.
Dans une heure!
MARTIN.
Messieurs, enchante d'avoir fait votre connaissance. Une affaire
m'appelle ailleurs.
DURAND.
Nous nous reverrons bientot.
(_Martin sort._)
SCENE VII
DURAND, VENCESLAS.
VENCESLAS.
Eh bien, etes-vous content?
DURAND.
Je suis ravi. Tu me rappelles toute l'histoire humaine et une partie de
l'Egypte. (_Il va pour sortir._)
VENCESLAS.
Ou allez-vous donc?
DURAND.
A la recherche de mon Martin...
VENCESLAS.
Et vous ne m'emmenez pas?
DURAND.
Non; il vaut mieux que tu restes ici a te refaire un peu la main.
D'ailleurs, ne faut-il pas que tu ecrives a ta fiancee, mon pauvre
garcon?
VENCESLAS.
Comment, ecrire?
DURAND.
Dame; si par malheur tu allais...
VENCESLAS.
Comme c'est adroit de me dire ca!
DURAND.
Il faut tout prevoir. Adieu, je vais faire mes courses. (_Il remonte.
Declamant._) "Sors vainqueur d'un combat dont Naide est le prix." Adieu,
mon petit Ceslas. Si j'ai le temps, j'acheterai quelques tulipes, a tout
hasard... Adieu, mon petit Ceslas; je vole, vole, vole...
SCENE VIII
VENCESLAS (_seul_).
Vieux hanneton! le diable l'emporte avec ses tulipes! Quand je pense que
c'est pour lui que je vais risquer ma peau... Quand je dis pour lui,
c'est pour Naide... puisque sa main depend de ce tournoi... Elle est si
belle, ma cousine!... Elle a parfois un peu l'air d'une grue; mais c'est
egal, c'est une femme bien agreable! (_Apres un moment._) Pourvu que
mon adversaire n'aille pas me faire de mal! Peuh! il n'a pas grande
apparence. Et puis, je tire assez proprement, moi! A Hull, je passe pour
une fine lame! Du reste, je le verrai venir, et s'il m'a l'air de savoir
son affaire, je vous lui allonge un petit coup en quarte basse... que
je connais, rien de plus traitre... (_Faisant des armes avec la main._)
Une, deux! (_Bruit de voix en dehors._) Tiens, on dirait le creux de
mon oncle. (_Allant regarder au fond._) Mais oui, c'est lui, avec...
Viendraient-ils deja me chercher?
SCENE IX
VENCESLAS, DURAND, MARTIN
DURAND (_a Martin_).
Non, jeune homme, vous ne me quitterez pas avant que je vous aie accable
du poids de ma reconnaissance.
VENCESLAS (_etonne, a part_).
Sa reconnaissance!
MARTIN.
Eh! mon Dieu, je vous repete que ca ne vaut pas la peine...
DURAND.
Pas la peine!... Lorsque sans vous je pouvais etre broye.
VENCESLAS.
Broye?
DURAND.
Ah; quel evenement!... J'en suis encore tout perplexe... (_A
Venceslas._) Figure-toi...
VENCESLAS (_a part_).
Bon! troisieme histoire!
DURAND.
Figure-toi, dis-je, qu'en sortant d'ici, je me decide a monter en
fiacre.
VENCESLAS.
Mais vous vouliez aller a pied?...
DURAND.
Je le voulais, et point ne le fis. Que n'ai-je persiste dans cette
resolution! Elle m'eut economise une forte venette. Enfin, je monte en
fiacre. A peine, eumes-nous fait quelques pas, que, par un hasard sans
precedent dans l'histoire moderne, les chevaux prennent le mors aux
dents...
VENCESLAS
Des chevaux de fiacre?
DURAND.
Frappe de terreur, je crie au cocher de retenir ses coursiers. Il veut
les rappeler, mais sa voix les effraye. Deux fleches, Venceslas, deux
fleches... lancees a toute vapeur et des cahots... a desarticuler
mes bretelles. C'etait effrayant!... je me trouvais dans la position
d'Hippolyte sur son char... Seulement, au lieu d'etre dessus, j'etais
dedans. Bref, une catastrophe devenait imminente... lorsque, tout a
coup, cet intrepide jeune homme s'elance, au peril de sa vie... saisit
les renes, arrete la machine... et j'ai la satisfaction de me retrouver
sur le pave, le sein palpitant, mais sain et sauf.
VENCESLAS.
Comment, c'est monsieur qui?...
DURAND.
Oui, c'est monsieur qui a execute ce brillant sauvetage.
MARTIN.
Oh! calmez-vous! j'en aurais fait autant pour le premier venu...
DURAND.
Cela ne diminue pas votre merite a mes yeux! Ah! jeune homme, que
n'ai-je sur moi un balancier! je vous frapperais incontinent une
medaille commemorative. Mais si, a defaut de cet ornement, une modeste
cotelette...
MARTIN.
Merci, j'ai dejeune.
DURAND.
Il est desinteresse comme un terre-neuve.
MARTIN (_a part_).
Ah! il m'ennuie, ce gros-la; je suis fache d'avoir arrete son sapin.
(_Il entre au n deg. 13._)
DURAND.
Mais au moins, dites-moi le nom de mon sauveur!
SCENE X
DURAND, VENCESLAS, BERTRAND.
DURAND.
Eh bien! eh bien! il s'en va sans m'apprendre son noble nom.
BERTRAND (_qui vient d'entrer_).
Son nom!... vous ne le savez pas?... c'est monsieur Isidore Martin.
DURAND.
Isidore Martin?
BERTRAND.
Du numero 13. Le neveu d'un brave capitaine...
DURAND.
Le capitaine Martin?
BERTRAND.
Precisement.
DURAND.
C'est lui!
BERTRAND.
Qui, lui?
DURAND.
Le Martin que je cherche.
BERTRAND.
Et que vous n'avez pas voulu voir!
DURAND (_avec joie_).
Enfin, je le tiens!... (_Tout a coup en jetant un cri._) Ah! grand Dieu!
BERTRAND.
Quoi donc?
VENCESLAS
Qu'est-ce qui vous prend?
DURAND, Quand je songe que tout a l'heure, il pouvait etre escoffie par
les chevaux du fiacre!... Je perdais, helas!...
BERTRAND
Un ami qui vous est bien cher?
DURAND.
Non... mille piastres de rente...
BERTRAND.
Oh! du reste, il ne faut pas que ca vous etonne... Monsieur Isidore n'en
fait jamais d'autres.
DURAND.
Comment! tous les matins il arrete un fiacre emporte!
BERTRAND.
Non, mais il ne se passe guere de jour sans qu'il risque les siens pour
sauver quelqu'un ou quelque chose.
DURAND.
Hein?... qu'est-ce que j'apprends la!... mais c'est donc une manie!
BERTRAND.
Ah! c'est un bien bon garcon que monsieur Martin, mais un fameux braque
et qui ne tient pas plus a sa vie...
DURAND.
Mais j'y tiens, moi, j'y tiens a sa vie!... Heureusement me voici pres
de lui, et... (_Jetant un nouveau cri._) Ah! grand Dieu! (_Bertrand
impatiente sort._)
VENCESLAS.
Quoi donc encore?... vous m'avez fait peur!...
DURAND. Et ce duel, ce malheureux duel!
VENCESLAS.
Ah! dame, c'est vous qui m'avez aguiche...
DURAND.
Tu ne te battras pas.
VENCESLAS.
Mais, mon oncle...
DURAND.
Tu ne te battras pas!... La main d'Amenaide est a ce prix!...
VENCESLAS.
Ah! ca, permettez...
SCENE XI
_Les memes,_ MARTIN (_avec des epees_).
MARTIN.
Messieurs, quand il vous plaira...
DURAND (_a Martin_).
Nous sommes a vous, (_A Venceslas._) Tu vas lui faire des excuses.
VENCESLAS.
Des excuses! pour le renfoncement qu'il m'a donne.
DURAND.
Un renfoncement n'est pas un soufflet... Ah! si c'etait un soufflet;
mais c'est un renfoncement!...
VENCESLAS.
C'est deja bien gentil comme ca.
MARTIN.
Eh bien! messieurs, les fleurets s'impatientent.
VENCESLAS.
Voila!... (_Il fait un pas pour sortir._)
DURAND (_vivement_).
Venceslas, je vous defends!... (_a Martin._) Un instant, jeune homme.
Avant tout, que diantre! il faut s'expliquer...
MARTIN.
C'est inutile!
VENCESLAS.
C'est inutile!...
DURAND (_severement_).
Venceslas!... (_A Martin._) Voyons, jeune homme, voyons... mon neveu est
un peu vif; il a eu des torts...
VENCESLAS.
Moi?
DURAND.
Tu en as eu... mais tu les reconnais.
VENCESLAS.
Comment! je...
DURAND (a Martin).
Il les reconnait.
VENCESLAS.
Mais non; marchons.
MARTIN.
Marchons!
DURAND (_aux cent coups, a part_).
Mon Dieu! comment le desarmer?... Ah! (_A Martin._) Monsieur, le pauvre
garcon est idiot...
VENCESLAS.
Moi?...
DURAND.
Hier encore, il etait a la Longue-Pointe, section des abrutis.
VENCESLAS (_furieux_).
Mais sacrebleu!
DURAND (_bas, a Venceslas_).
Dis que tu es idiot, et je double la dot.
VENCESLAS.
Vous doublez la dot? c'est different.
DURAND (_a part_).
J'aime mieux ca que de tout perdre.
VENCESLAS (_a Martin_).
Monsieur, croyez bien que je suis...
MARTIN.
Il suffit, monsieur, et puisque vous etes idiot...
VENCESLAS.
Pardon, je...
DURAND.
Oui, il est satisfait; je suis satisfait; l'honneur est satisfait; nous
sommes tous satisfait. (_A Venceslas._) Va faire un tour, mon garcon!
VENCESLAS.
Mais je ne puis lui laisser croire...
DURAND (_le poussant dehors_).
Va mon garcon, va!... Enfin je respire!
SCENE XII
DURAND, MARTIN.
MARTIN.
Ah! vous etes bien bon de vous etre donne tant de mal.
DURAND.
Moi, dont vous avez sauve les jours, devrais-je souffrir que vous
risquassiez les votres?
MARTIN.
Tenez, s'il faut vous l'avouer, je n'acceptais ce combat que comme un
moyen d'en finir...
DURAND.
Vous dites?...
MARTIN (_tirant sa montre_).
Il est midi... Eh bien, mon brave homme, il se peut qu'a une heure je me
fasse sauter la cervelle.
DURAND.
Sauter la cervelle! a une heure... (_A part._) Saperlotte! et ma
rente!... (_Haut._) Vous avancez, jeune homme... vous avancez!
MARTIN.
Oh! pour quelques minutes de plus ou de moins...
DURAND.
Mais, malheureux! pourquoi cette resolution, que je qualifie d'insensee?
MARTIN.
Parce que... (_S'arretant._) Mais, bah! a quoi bon vous narrer?...
DURAND.
Narrez toujours... Je vous porte beaucoup, mais beaucoup d'interet; vous
m'avez rendu un grand service, et si je pouvais a mon tour...
MARTIN.
Vous? allons donc! il s'agit de peines de coeur...
DURAND.
Vous etes amoureux?
MARTIN.
D'une femme...
DURAND.
Je m'en doutais!
MARTIN.
Qui, depuis huit jours, me fait tourner...
DURAND.
En bourrique je connais ca! Et c'est pour une pareille vetille que vous
iriez... Eh! mon Dieu! les peines de coeur autant en emporte le vent!
vous ferez comme moi, vous oublierez.
MARTIN.
Oublier?... encore un! merci! L'hiver dernier, je me mets a aimer une
jeune fille; un beau matin, j'achete des gants pour aller lui demander
l'adresse de son pere; va te promener!... partie pour la ville!... pour
je ne sais ou en province... Je me dis comme vous: faut l'oublier!... Je
parviens a en aimer une autre; et cette autre...
DURAND.
J'en conviens, c'est desagreable; mais que diable! prenez patience;
votre Celimene finira par s'humaniser. J'entends qu'elle s'humanise...
MARTIN.
Vous?
DURAND.
Moi! donnez-moi son adresse; j'irai la voir, je lui parlerai a votre
endroit; et, dans un mois, je veux danser a votre noce.
MARTIN.
Non. J'ai promis d'attendre, j'attendrai... j'attendrai encore un peu...
et si je ne retrouve pas mon Amenaide...
DURAND.
Amenaide?
MARTIN.
Amenaide Durand.
DURAND.
Mais c'est ma fille!
MARTIN.
Ah!... c'est votre fille?... Eh bien! nous avons danse et valse ensemble
l'hiver dernier; ca m'a suffi pour apprecier les qualites de son coeur;
et je vous demande sa main. Voila!
DURAND.
Mais je l'ai donnee a Venceslas.
MARTIN.
Eh bien! vous la reprendrez...
DURAND.
Mais...
MARTIN.
Sa main! ou vous aurez ma mort sur la conscience.
DURAND.
Allons, bon!
MARTIN.
Decidez-vous.
DURAND.
Mais ce pauvre Venceslas... comment me degager!... Ah! j'ai un moyen! je
l'enverrai faire lanlaire! c'est entendu! Vous l'aurez, mon ami... vous
l'epouserez!
SCENE XIII
_Les memes,_ VENCESLAS.
VENCESLAS.
L'epouser? ma cousine?... eh bien! et moi?
DURAND.
Toi? tu iras te faire lanlaire... c'est convenu entre nous.
VENCESLAS.
Mais, sapristi, mous m'avez donne votre parole!...
DURAND.
Eh bien! oui, je t'ai donne ma parole, et je lui donne ma fille; je ne
peux pas tout donner au meme.
VENCESLAS.
Eh bien! si je n'ai pas la main d'Amenaide, je tuerai monsieur.
DURAND.
Ciel!
MARTIN.
Et si monsieur epouse Amenaide, je me tue!
DURAND.
Double ciel! mes amis... mes bons amis... (_Avec desespoir_). Mais
pourquoi donc cet animal de capitaine MARTIN va-t-il me constituer une
rente sur la tete de son neveu?
SCENE XIV
_Les memes,_ BERTRAND (_une lettre a la main_).
BERTRAND (_a Durand_).
Une lettre pour M. Durand.
DURAND.
Donnez! (_Il parcourt la lettre._) C'est du capitaine Martin. Il me
donne le mot du logogriphe. "Mon cher ami, sachant mon neveu tres braque
et tres ecervele, j'ai constitue ta rente sur sa tete, afin de t'obliger
par la a veiller sur lui".
MARTIN (_a part_). C'est donc pour cela qu'il tenait tant a ma vie?
DURAND.
"Mais maintenant que je suis de retour, ce soin me regarde. J'ai
regularise les choses en transferant la rente sur la tete de ta fille
Amenaide". Enfin, j'echappe donc a la pression de ce vampire! (_A
Martin_). Cher ami, tu n'auras pas ma fille!
VENCESLAS (_avec joie_).
Oh bonheur!... et moi, j'aurais...
DURAND.
Toi, je t'ai promis des tulipes, tu auras tes tulipes.
DURAND (_au public_).
AIR: _de Celine._
J'eus toujours l'ame tendre et bonne,
Les moeurs douces, le coeur aimant;
Je ne veux la mort de personne;
Je suis bien vu dans mon departement.
Eh bien! malgre cette humeur debonnaire,
J'eprouverais un plaisir... enfantin,
Si je voyais la salle entiere
Applaudir la tet'de Martin!...
Je voudrais que la salle entiere
Applaudit la tet'de Martin!!!