A » B » C » D » E
F » G » H » I » J
K » L » M » N » O
P » R » S » T
U » V » W » Z


Nicholas Brealey Buys Davies-Black
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Gray Gets New Ingram Role; Lovett Heading Ingram Digital
Ad - Get Info for Book Publishing from 14 search engines in 1.

PW Morning Report, January 6, 2009">The PW Morning Report, January 6, 2009
We have been looking for ways to fuel additional growth, said Chuck Dresner, v-p, associate publisher of NB North America, which has offices in Boston, Mass. Davies-Black has built up an excellent publishing program and a recognized brand in some of the

Nouveaux contes bleus by Edouard Laboulaye



E >> Edouard Laboulaye >> Nouveaux contes bleus

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13


EDOUARD LABOULAYE

DE L'INSTITUT


NOUVEAUX CONTES BLEUS


BRIAN LE FOU--PETIT HOMME GRIS--DEUX EXORCISTES--ZERBIN--PACHA
BERGER--PERLINO--SAGESSE DES NATIONS--CHATEAU DE LA VIE


DESSINS PAR YAN' DARGENT


A MON PETIT-FILS

EDOUARD DE LABOULAYE

_Mort a Cannes, le 23 Avril 1867_

A L'AGE DE QUATRE ANS

* * * * *

Quand je fouillais mes vieux grimoires,
Pour te reciter ces histoires
Que tu suivais d'un air vainqueur,
O mon fils! ma chere esperance!
Tu me rendais ma douce enfance,
Je sentais renaitre mon coeur.

Maintenant l'atre est solitaire,
Autour de moi tout est mystere,
On n'entend plus de cris joyeux.
Malgre les larmes de ta mere,
Dieu t'a rappele de la terre,
Mon pauvre ange echappe des cieux!

La mort a dissipe mon reve,
Et c'est en pleurant que j'acheve
Ce recueil fait pour t'amuser;
Je ne vois plus ton doux sourire;
Le soir, tu ne viens plus me dire:
"Grand-pere,--une histoire,--un baiser."

Que m'importe a present la vie,
Et ces pages que je dedie
A ton souvenir adore?
Je n'ai plus de fils qui m'ecoute
Et je reste seul sur la route,
Comme un vieux chene foudroye!

A vous ce livre, heureuses meres!
De ces innocentes chimeres
Egayez vos fils triomphants!
Dieu vous epargne la souffrance,
Et vous laisse au moins l'esperance
De mourir avant vos enfants!

_Glatigny, 25 mai 1867._




CONTES ISLANDAIS[1]


[Note 1: _Icelandic Legends_, collected by John Arnason, translated by
P.J. Povell and Eirikir Magnusson. Londres, 1866, in-8º.]

Je connais des gens d'esprit, de graves et discretes personnes, pour qui
les contes de fees ne sont qu'une litterature de nourrices et de bonnes
d'enfants. N'en deplaise a leur sagesse, ce dedain ne prouve que leur
ignorance. Depuis que la critique moderne a retrouve les origines de la
civilisation et restitue les titres du genre humain, les contes de fees
ont pris dans l'estime des savants une place considerable. De Dublin
a Bombay, de l'Islande au Senegal, une legion de curieux recherche
pieusement ces medailles un peu frustes, mais qui n'ont perdu ni toute
leur beaute ni tout leur prix. Qui ne connait le nom des freres Grimm de
Simrock, de Wuk Stephanovitch, d'Asbjoernsen, de Moe, d'Arnason, de
Hahn et de tant d'autres? Perrault, s'il revenait au monde, serait
bien etonne d'apprendre qu'il n'a jamais ete plus erudit que lorsqu'il
oubliait l'Academie pour publier les faits et gestes du _Chat botte_.

Aujourd'hui que chaque pays reconstitue son tresor de contes et de
legendes, il est visible que ces recits qu'on trouve partout, et qui
partout sont les memes, remontent a la plus haute antiquite. La piece la
plus curieuse que nous aient livree les papyrus egyptiens, grace a mon
savant confrere, M. de Rouge, c'est un conte qui rappelle l'aventure
de Joseph. Qu'est-ce que _l'Odyssee_, sinon le recueil des fables qui
charmaient la Grece au berceau? Pourquoi Herodote est-il a la fois le
plus exact des voyageurs et le moins sur des historiens, sinon parce
qu'a l'expose sincere de tout ce qu'il a vu, il mele sans cesse les
merveilles qu'on lui a contees? La louve de Romulus, la fontaine
d'Egerie, l'enfance de Servius Tullius, les pavots de Tarquin, la folie
de Brutus, autant de legendes qui ont seduit la credulite des Romains.
Le monde a eu son enfance, que nous appelons faussement l'antiquite;
c'est alors que l'esprit humain a cree ces recits qui edifiaient les
plus sages et qui, aujourd'hui que l'humanite est vieille, n'amusent
plus que les enfants.

Mais, chose singuliere et qu'on ne pouvait prevoir, ces contes ont une
filiation, et, quand on la suit, on est toujours ramene en Orient. Si
quelque curieux veut s'assurer de ce fait, qui aujourd'hui n'est plus
contestable, je le renvoie au savant commentaire du _Pancha-Tantra_, qui
fait tant d'honneur a l'erudition et a la sagacite de M. Benfey. Contes
de fees, legendes, fables, fabliaux, nouvelles, tout vient de l'Inde;
c'est elle qui fournit la trame de ces recits gracieux que chaque peuple
brode a son gout. C'est toujours l'Orient qui donne le theme primitif;
l'Occident ne tire de son fonds que les variations.

Il y a la un fait considerable pour l'histoire de l'esprit humain.
Il semble que chaque peuple ait recu de Dieu un role dont il ne peut
sortir. La Grece a eu en partage le sentiment et le culte de la beaute;
les Romains, cette race brutale, nee pour le malheur du monde, ont
cree l'ordre mecanique, l'obeissance exterieure et le regne de
l'administration; l'Inde a eu pour son lot l'imagination: c'est pourquoi
son peuple est toujours reste enfant. C'est la sa faiblesse; mais, en
revanche, elle seule a cree ces poemes du premier age qui ont seche tant
de larmes et fait battre pour la premiere fois tant de coeurs.

Par quel chemin les contes ont-ils penetre en Occident? Se sont-ils
d'abord transformes chez les Persans? Les devons-nous aux Arabes, aux
Juifs, ou simplement aux marins de tous pays qui les ont partout portes
avec eux, comme le Simbad des _Mille et une Nuits_? C'est la une etude
qui commence, et qui donnera quelque jour des resultats inattendus. En
rapprochant du _Pentamerone_ napolitain les contes grecs que M. de Hahn
a publies il y a deux ans, il est deja visible que la Mediterranee a eu
son cycle de contes, ou figurent Cendrillon, le Chat botte et Psyche.
Cette derniere fable a joui d'une popularite sans bornes. Depuis le
recit d'Apulee jusqu'au conte de _la Belle et la Bete_, l'histoire de
Psyche prend toutes les formes. Le heros s'y cache le plus souvent sous
la peau d'un serpent, quelquefois meme sous celle d'un porc (_Il Re
Porco_ de Straparole, anobli et transfigure par Mme d'Aulnoy en _Prince
Marcassin_), mais le fonds est toujours reconnaissable. Rien n'y manque,
ni les mechantes soeurs que ronge l'envie, ni les agitations de la jeune
femme partagee entre la tendresse et la curiosite, ni les rudes epreuves
qui attendent la pauvre enfant. Est-ce la un conte oriental? Le nom de
Psyche, qui, en grec, veut dire l'_ame_, ferait croire a une allegorie
hellenique; mais, ici comme toujours, si a force de grace et de
poesie la Grece renouvelle tout ce qu'elle touche, l'invention ne lui
appartient pas. La legende se trouve en Orient, d'ou elle a passe dans
les contes de tous les peuples[1]; souvent meme elle est retournee;
c'est la femme qui se cache sous une peau de singe ou d'oiseau, c'est
l'homme dont la curiosite est punie. Qu'est-ce que _Peau d'ane_, sinon
une variation de cette eternelle histoire avec laquelle depuis tant de
siecles on berce les grands et les petits enfants?

[Note 1: Benfey, _Einleitung_, Sec. 92.]

En ai-je dit assez pour faire sentir aux hommes serieux qu'on peut aimer
les contes de fees sans dechoir? Si, pour le botaniste, il n'est pas
d'herbe si vulgaire, de mousse si petite qui n'offre de l'interet parce
qu'elle explique quelque loi de la nature, pourquoi dedaignerait-on
ces legendes familieres qui ajoutent une page des plus curieuses a
l'histoire de l'esprit humain?

La philosophie y trouve aussi son compte. Nulle part il n'est aussi aise
d'etudier sur le vif le jeu de la plus puissante de nos facultes, celle
qui, en nous affranchissant de l'espace et du temps, nous tire de
notre fange et nous ouvre l'infini. C'est dans les contes de fees que
l'imagination regne sans partage, c'est la qu'elle etablit son ideal de
justice, et c'est par la que les contes, quoi qu'on en dise, sont une
lecture morale.--Ils ne sont pas vrais, dit-on.--Sans doute, c'est pour
cela qu'ils sont moraux. Meres qui aimez vos fils, ne les mettez pas
trop tot a l'etude de l'histoire; laissez-les rever quand ils sont
jeunes. Ne fermez pas leur ame a ce premier souffle de poesie. Rien ne
fait peur comme un enfant raisonnable et qui ne croit qu'a ce qu'il
touche. Ces sages de dix ans sont a vingt des sots, ou, ce qui est pis
encore, des egoistes. Laissez-les s'indigner contre Barbe-Bleue, pour
qu'un jour il leur reste un peu de haine contre l'injustice et la
violence, alors meme qu'elle ne les atteint pas.

Parmi ces recueils de contes, il en est peu qui, pour l'abondance et la
naivete, rivalisent avec ceux de Norwege et d'Islande. On dirait que,
releguees dans un coin du monde, ces vieilles traditions s'y sont
conservees plus pures et plus completes. Il ne faut pas leur demander
la grace et la mignardise des contes italiens; elles sont rudes et
sauvages, mais par cela meme elles ont mieux garde la saveur de
l'antiquite.

Dans les _Contes islandais_ comme dans l'_Odyssee_, ce qu'on admire
par-dessus tout, c'est la force et la ruse, mais la force au service de
la justice, et la ruse employee a tromper les mechants. Ulysse aveuglant
Polypheme et raillant l'impuissance et la fureur du monstre est le
modele de tous ces bannis dont les exploits charment les longues
veillees de la Norwege et de l'Islande. Il n'y a pas moins de faveur
pour ces voleurs adroits qui entrent partout, voient tout, prennent tout
et sont au fond les meilleurs fils du monde. Tout cela est visiblement
d'une epoque ou la force brutale regne sur la terre, ou l'esprit
represente le droit et la liberte.

J'ai choisi deux de ces histoires: la premiere, qui rappelle de loin
la folie de Brutus, nous reporte a la vengeance du sang, vengeance qui
n'est point particuliere aux races germaniques, mais qui, chez elles, a
garde sa forme la plus rude. La legende de Briam, c'est la loi salique
en action; il est evident que, pour nos aieux, au temps de Clovis, le
fils le plus vertueux et le guerrier le plus admirable, c'est celui qui,
par force ou par ruse, venge son pere assassine. Que Briam ait ou non
vecu, il n'importe guere; son histoire est vraie, puisqu'elle repond
au sentiment le plus vivace du coeur humain. Le christianisme nous a
enseigne le pardon, la securite des lois modernes nous a habitues a
remettre notre vengeance a l'Etat; mais l'homme naturel n'a point
change: il semble qu'une corde jusque-la muette vibre dans son coeur
quand la magie d'un conte ressuscite ces passions mortes et reveille un
temps evanoui.

* * * * *


I

L'HISTOIRE DE BRIAM LE FOU


I


Au bon pays d'Islande, il y avait une fois un roi et une reine qui
gouvernaient un peuple fidele et obeissant. La reine etait douce et
bonne; on n'en parlait guere! mais le roi etait avide et cruel: aussi
tous ceux qui en avaient peur celebraient-ils a l'envi ses vertus et sa
bonte. Grace a son avarice, le roi avait des chateaux, des fermes, des
bestiaux, des meubles, des bijoux, dont il ne savait pas le compte; mais
plus il en avait, plus il en voulait avoir. Riche ou pauvre, malheur a
qui lui tombait sous la main.

Au bout du parc qui entourait le chateau royal, il y avait une
chaumiere, ou vivait un vieux paysan avec sa vieille femme. Le ciel leur
avait donne sept enfants; c'etait toute leur richesse. Pour soutenir
cette nombreuse famille, les bonnes gens n'avaient qu'une vache, qu'on
appelait Bukolla. C'etait une bete admirable. Elle etait noire et
blanche, avec de petites cornes et de grands yeux tristes et doux. La
beaute n'etait que son moindre merite; on la trayait trois fois par
jour, et elle ne donnait jamais moins de quarante pintes de lait. Elle
etait si habituee a ses maitres, qu'a midi elle revenait d'elle-meme au
logis, trainant ses pis gonfles, et mugissant de loin pour qu'on vint a
son secours. C'etait la joie de la maison.

Un jour que le roi allait en chasse, il traversa le paturage ou
paissaient les vaches du chateau; le hasard voulut que Bukolla se fut
melee au troupeau royal:

--Quel bel animal j'ai la! dit le roi.

--Sire, repondit le patre, cette bete n'est point a vous; c'est Bukolla,
la vache du vieux paysan qui vit dans cette masure la-bas.

--Je la veux, repondit le roi.

Tout le long de la chasse le prince ne parla que de Bukolla. Le soir,
en rentrant, il appela son chef des gardes, qui etait aussi mechant que
lui.

--Va trouver ce paysan, lui dit-il, et amene-moi a l'instant meme la
vache qui me plait.

La reine le pria de n'en rien faire:

--Ces pauvres gens, disait-elle, n'ont que cette bete pour tout bien; la
leur prendre, c'est les faire mourir de faim.

--Il me la faut, dit le roi; par achat, par echange ou par force, il
n'importe. Si dans une heure Bukolla n'est pas dans mes etables, malheur
a qui n'aura pas fait son devoir!

Et il fronca le sourcil de telle sorte, que la reine n'osa plus ouvrir
la bouche, et que le chef des gardes partit au plus vite avec une bande
d'estafiers.

Le paysan etait devant sa porte, occupe a traire sa vache, tandis que
tous les enfants se pressaient autour d'elle et la caressaient. Quand il
eut recu le message du prince, le bonhomme secoua la tete et dit qu'il
ne cederait Bukolla a aucun prix.--Elle est a moi, ajouta-t-il, c'est
mon bien, c'est ma chose, je l'aime mieux que toutes les vaches et que
tout l'or du roi.

Prieres ni menaces ne le firent changer d'avis.

L'heure avancait; le chef des gardes craignait le courroux du maitre;
il saisit le licou de Bukolla pour l'entrainer; le paysan se leva pour
resister, un coup de hache l'etendit mort par terre. A cette vue, tous
les enfants se mirent a sangloter, hormis Briam, l'aine, qui resta en
place, pale et muet.

Le chef des gardes savait qu'en Islande le sang se paye avec le sang, et
que tot ou tard le fils venge le pere. Si l'on ne veut pas que l'arbre
repousse, il faut arracher du sol jusqu'au dernier rejeton. D'une
main furieuse, le brigand saisit un des enfants qui pleuraient:--Ou
souffres-tu? lui dit-il.--La, repondit l'enfant en montrant son coeur;
aussitot le scelerat lui enfonca un poignard dans le sein. Six fois il
fit la meme question, six fois il recut la meme reponse, et six fois il
jeta le cadavre du fils sur le cadavre du pere.

Et cependant Briam, l'oeil egare, la bouche ouverte, sautait apres les
mouches qui tournaient en l'air.

--Et toi, drole, ou souffres-tu? lui cria le bourreau.

Pour toute reponse, Briam lui tourna le dos, et, se frappant le derriere
avec les deux mains, il chanta:

C'est la que ma mere, un jour de colere,
D'un pied courrouce m'a si fort tance,
Que j'en suis tombe la face par terre,
Blesse par devant, blesse par derriere,
Les reins tout meurtris et le nez casse!

Le chef des gardes courut apres l'insolent; mais ses compagnons
l'arreterent.

--Fi! lui dirent-ils, on egorge le louveteau apres le loup, mais on ne
tue pas un fou; quel mal peut-il faire?

Et Briam se sauva, en chantant et en dansant.

Le soir, le roi eut le plaisir de caresser Bukolla et ne trouva point
qu'il l'eut payee trop cher. Mais, dans la pauvre chaumiere, une vieille
femme en pleurs demandait justice a Dieu. Le caprice d'un prince lui
avait enleve en une heure son mari et ses six enfants. De tout ce
qu'elle avait aime, de tout ce qui la faisait vivre, il ne lui restait
plus qu'un miserable idiot.


II


Bientot, a vingt lieues a la ronde, on ne parla plus que de Briam et
de ses extravagances. Un jour il voulait mettre un clou a la roue du
soleil, le lendemain il jetait en l'air son bonnet pour en coiffer la
lune.

Le roi, qui avait de l'ambition, voulut avoir un fou a sa cour, pour
ressembler de loin aux grands princes du continent. On fit venir Briam,
on lui mit un bel habit de toutes couleurs. Une jambe bleue, une jambe
rouge, une manche verte, une manche jaune, un plastron orange; c'est
dans ce costume de perroquet que Briam fut charge d'amuser l'ennui des
courtisans. Caresse quelquefois et plus souvent battu, le pauvre insense
souffrait tout sans se plaindre. Il passait des heures entieres a causer
avec les oiseaux ou a suivre l'enterrement d'une fourmi. S'il ouvrait la
bouche, c'etait pour dire quelque sottise: grand sujet de joie pour ceux
qui n'en souffraient pas.

Un jour qu'on allait servir le diner, le chef des gardes entra dans la
cuisine du chateau. Briam, arme d'un couperet, hachait des fanes de
carottes en guise de persil. La vue de ce couteau fit peur au meurtrier;
le soupcon lui vint au coeur.

--Briam, dit-il, ou est ta mere?

--Ma mere? repondit l'idiot; elle est la qui bout. Et du doigt il
indiqua un enorme pot-au-feu, ou cuisait, en _olla podrida_, tout le
diner royal.

--Sotte bete! dit le chef des gardes en montrant la marmite, ouvre les
yeux: qu'est-ce que cela?

--C'est ma mere! c'est celle qui me nourrit! cria Briam. Et, jetant son
couperet, il sauta sur le fourneau, prit dans ses bras le pot-au-feu
tout noir de fumee, et se sauva dans les bois. On courut apres lui;
peine perdue. Quand on l'attrapa, tout etait brise, renverse, gate. Ce
soir-la, le roi dina d'un morceau de pain; sa seule consolation fut de
faire fouetter Briam par les marmitons du chateau.

Briam, tout ecloppe, rentra dans sa chaumiere et conta a sa mere ce qui
lui etait arrive.

--Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il
fallait parler.

--Que fallait-il dire, ma mere?

--Mon fils, il fallait dire: Voici la marmite que chaque jour emplit la
generosite du roi.

--Bien, ma mere, je le dirai demain.

Le lendemain, la cour etait reunie. Le roi causait avec son majordome.
C'etait un beau seigneur, fort expert en bonne chere, gros, gras et
rieur. Il avait une grosse tete chauve, un gros cou, un ventre si
enorme qu'il ne pouvait croiser les bras, et deux petites jambes qui
soutenaient a grand'peine ce vaste edifice.

Tandis que le majordome parlait au roi, Briam lui frappa hardiment sur
le ventre:

--Voici, dit-il, la marmite que tous les jours emplit la generosite du
roi.

S'il fut battu, il n'est pas besoin de le dire; le roi etait furieux,
la cour aussi; mais, le soir, dans tout le chateau, on se repetait a
l'oreille que les fous, sans le savoir, disent quelquefois de bonnes
verites.

Quand Briam, tout ecloppe, rentra dans sa chaumiere, il conta a sa mere
ce qui lui etait arrive.

--Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il
fallait parler.

--Que fallait-il dire, ma mere?

--Mon fils, il fallait dire: Voici le plus aimable et le plus fidele des
courtisans.

--Bien, ma mere, je le dirai demain.

Le lendemain, le roi tenait un grand lever, et, tandis que ministres,
officiers, chambellans, beaux messieurs et belles dames se disputaient
son sourire, il agacait une grosse chienne epagneule qui lui arrachait
des mains un gateau.

Briam alla s'asseoir aux pieds du roi, et, prenant par la peau du cou le
chien qui hurlait en faisant une horrible grimace:

--Voici, cria-t-il, le plus aimable et le plus fidele des courtisans.

Cette folie fit sourire le roi; aussitot les courtisans rirent a gorge
deployee; ce fut a qui montrerait ses dents. Mais, des que le roi fut
sorti, une pluie de coups de pieds et de coups de poings tomba sur le
pauvre Briam, qui eut grand'peine a se tirer de l'orage.

Quand il eut raconte a sa mere ce qui lui etait arrive:

--Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il
fallait parler.

--Que fallait-il dire, ma mere?

--Mon fils, il fallait dire: Voici celle qui mangerait tout si on la
laissait faire.

--Bien, ma mere, je le dirai demain.

Le lendemain etait jour de fete, la reine parut au salon dans ses plus
beaux atours. Elle etait couverte de velours, de dentelles, de bijoux;
son collier seul valait l'impot de vingt villages. Chacun admirait tant
d'eclat.

--Voici, cria Briam, celle qui mangerait tout, si on la laissait faire.

C'en etait fait de l'insolent si la reine n'eut pris sa defense.

--Pauvre fou, lui dit-elle, va-t'en, qu'on ne te fasse pas de mal. Si tu
savais combien ces bijoux me pesent, tu ne me reprocherais pas de les
porter.

Quand Briam rentra dans sa chaumiere, il conta a sa mere ce qui lui
etait arrive.

--Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il
fallait parler.

--Que fallait-il dire, ma mere?

--Mon fils, il fallait dire: Voici l'amour et l'orgueil du roi.

--Bien, ma mere, je le dirai demain.

Le lendemain, le roi allait a la chasse. On lui amena sa jument
favorite; il etait en selle et disait negligemment adieu a la reine,
quand Briam se mit a frapper le cheval a l'epaule:

--Voici, cria-t-il, l'amour et l'orgueil du roi.

Le prince regarda Briam de travers; sur quoi le fou se sauva a toutes
jambes. Il commencait a sentir de loin l'odeur des coups de baton.

En le voyant rentrer tout haletant:

--Mon fils, dit la pauvre mere, ne retourne pas au chateau; ils te
tueront.

--Patience, ma mere; on ne sait ni qui meurt ni qui vit.

--Helas! reprit la mere en pleurant, ton pere est heureux d'etre mort;
il ne voit ni ta honte ni la mienne.

--Patience, ma mere; les jours se suivent et ne se ressemblent pas.


III


Il y avait deja pres de trois mois que le pere de Briam reposait dans la
tombe, au milieu de ses six enfants, quand le roi donna un grand festin
aux principaux officiers de la cour. A sa droite il avait le chef des
gardes, a sa gauche etait le gros majordome. La table etait couverte de
fruits, de fleurs et de lumieres; on buvait dans des calices d'or les
vins les plus exquis. Les tetes s'echauffaient, on parlait haut, et deja
plus d'une querelle avait commence. Briam, plus fou que jamais, versait
le vin a la ronde et ne laissait pas un verre vide. Mais, tandis que
d'une main il tenait le flacon dore, de l'autre il clouait deux a deux
les habits des convives, si bien que personne ne pouvait se lever sans
entrainer son voisin.

Trois fois il avait recommence ce manege, quand le roi, anime par la
chaleur et le vin, lui cria:

--Fou, monte sur la table, amuse-nous par tes chansons.

Briam sauta lestement au milieu des fruits et des fleurs, puis d'une
voix sourde il se mit a chanter:

Tout vient a son tour,
Le vent et la pluie,
La nuit et le jour,
La mort et la vie,
Tout vient a son tour.

--Qu'est-ce que ce chant lugubre? dit le roi. Allons, fou, fais-moi
rire, ou je te fais pleurer!

Briam regarda le prince avec des yeux farouches, et d'une voix saccadee
il reprit:

Tout vient a son tour,
Bonne ou male chance,
Le destin est sourd,
Outrage et vengeance,
Tout vient a son tour.

--Drole! dit le roi, je crois que tu me menaces. Je vais te chatier
comme il faut.

Il se leva, et si brusquement qu'il enleva avec lui le chef des gardes.
Surpris, ce dernier, pour se retenir, se pencha en avant et s'accrocha
au bras et au cou du roi.

--Miserable! cria le prince, oses-tu porter la main sur ton maitre?

Et, saisissant son poignard, le roi allait en frapper l'officier quand
celui-ci, tout entier a sa defense, d'une main saisit le bras du roi,
et de l'autre lui enfonca sa dague dans le cou. Le sang jaillit a gros
bouillons; le prince tomba, entrainant dans ses dernieres convulsions
son meurtrier avec lui.

Au milieu des cris et du tumulte, le chef des gardes se releva
promptement, et, tirant son epee:

--Messieurs, dit-il, le tyran est mort. Vive la liberte! Je me fais
roi et j'epouse la reine. Si quelqu'un s'y oppose, qu'il parle, je
l'attends.

--_Vive le roi!_ crierent tous les courtisans; il y en eut meme
quelques-uns qui, profitant de l'occasion, tirerent une petition de leur
poche. La joie etait universelle et touchait au delire, quand tout
a coup, l'oeil terrible et la hache au poing, Briam parut devant
l'usurpateur.

[Illustration: En ce moment, la reine entra tout effaree et se jeta aux
pieds de Briam.]

--Chien, fils de chien, lui dit-il, quand tu as tue les miens, tu n'as
pense ni a Dieu ni aux hommes. A nous deux, maintenant!

Le chef des gardes essaya de se mettre en defense. D'un coup furieux
Briam lui abattit le bras droit, qui pendit comme une branche coupee.

--Et maintenant, cria Briam, si tu as un fils, dis-lui qu'il te venge,
comme Briam le fou venge aujourd'hui son pere.

Et il lui fendit la tete en deux morceaux.

--_Vive Briam!_ crierent les courtisans; _vive notre liberateur!_

En ce moment, la reine entra tout effaree et se jeta aux pieds du fou en
l'appelant son vengeur. Briam la releva, et, se mettant aupres d'elle en
brandissant sa hache sanglante, il invita tous les officiers a preter
serment a leur legitime souveraine.

--_Vive la reine!_ crierent tous les assistants. La joie etait
universelle et touchait au delire.

La reine voulait retenir Briam a la cour; il demanda a retourner dans
sa chaumiere, et ne voulut pour toute recompense que le pauvre animal,
cause innocente de tant de maux. Arrivee a la porte de la maison,
la vache se mit a appeler en mugissant ceux qui ne pouvaient plus
l'entendre. La pauvre femme sortit en pleurant.

--Mere, lui dit Briam, voici Bukolla, et vous etes vengee.


IV


Ainsi finit l'histoire. Que devint Briam? Nul ne le sait. Mais dans tout
le pays on montre encore les ruines de la masure ou habitaient Briam et
ses freres, et les meres disent aux enfants: "C'est la que vivait celui
qui a venge son pere et console sa mere." Et les enfants repondent:
"Nous ferions comme lui."


V


L'autre histoire est une histoire de voleurs. Aujourd'hui de pareils
recits ont pour nous quelque chose de choquant, nous avons peu d'estime
pour cette adresse qui mene aux galeres. Il n'en etait pas ainsi chez
les peuples primitifs. Herodote ne se fait faute de nous reciter tout
au long une histoire egyptienne qui se retrouve en Orient et qui n'est
visiblement qu'un conte de fees. Au livre d'Euterpe[1] on peut voir quel
moyen plus que bizarre emploie le roi Rhampsinite pour saisir l'adroit
voleur qui lui a pille son tresor, et comment, trois fois trompe, comme
roi, comme justicier et comme pere, il ne trouve rien de mieux a faire
que de prendre pour gendre ce brigand audacieux et ruse. "Rhampsinite,
dit l'historien, lui fit un grand accueil et lui donna sa fille,
comme au plus habile de tous les hommes, puisque, les Egyptiens etant
superieurs a tous les autres peuples, il s'etait montre superieur a tous
les Egyptiens." On voit que la vanite nationale est de meme date que les
contes des fees.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13
Copyright (c) 2007. topknownbooks.com. All rights reserved.