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PW Morning Report, January 6, 2009">The PW Morning Report, January 6, 2009
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Nouveaux contes bleus by Edouard Laboulaye



E >> Edouard Laboulaye >> Nouveaux contes bleus

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--On ne fait jamais faire a papa ce qu'il ne veut pas, capitaine;
maman le repete tous les jours. Mais ma soeur est mal elevee, elle rit
toujours quand maman dit cela.

--C'est que ta soeur a devine le mot de l'enigme, mon matelot. Ah! si
j'avais eu une fille, je l'aurais bien forcee a me commander son caprice
du matin au soir.

Reste encore une enigme:-Qu'est-ce qu'on aime ou qu'on n'aime pas, qui
vous aime ou qui ne vous aime pas, mais qui vous fait toujours faire
tout ce qui lui plait?

--Je ne sais pas, capitaine.

--Eh bien, me dit-il d'un air goguenard, demande-le ce soir a ton papa.

Je ne manquai pas a la recommandation du marin; je racontai a table
tout ce que j'avais appris dans la journee; les contes negres amuserent
beaucoup ma mere; les enigmes eurent un succes complet, mais, quand j'en
vins a la derniere, mon pere se mit a rire.

--Ce n'est pas difficile a deviner, mon garcon, je vais te le dire...

Sur quoi ma mere regarda mon pere; je ne sais pas ce qu'il lut dans ses
yeux, mais il resta court.

--Dis-le-moi donc, papa, je veux le savoir.

--Si vous ne vous taisez pas, Monsieur, me dit ma mere et d'un ton
severe, je vous envoie au jardin sans dessert.

--Ah! dit mon pere.

Cet ah! me rendit du courage, je donnai un coup de poing sur la table:
Mais parle donc, papa!

Ma mere fit mine de se lever; mon pere la prevint: en un instant je me
trouvai dans le jardin, tout en larmes, avec une grande tartine de pain
sec a la main.

Voila comment je n'ai jamais su le mot de la derniere enigme. S'il y en
a de plus habiles que moi qu'ils le devinent, sinon qu'ils aillent au
Senegal; peut-etre la femme du tailleur leur apprendra-t-elle le secret
que ma mere ne m'a jamais dit.


VI

LE SECOND VOVAGE DU CAPITAINE JEAN


Mes causeries avec les negres avaient fait de moi un interprete et un
courtier; le capitaine avait en mon zele une pleine confiance; malgre
mon jeune age, c'est moi qui traitais avec tous les marchands. La
cargaison fut bientot faite a des conditions excellentes, et, a mon
retour a Marseille, j'eus, outre ma part, un beau et riche cadeau des
armateurs. Ma reputation commencait, et, apres quelques voyages dans la
Mediterranee, on m'offrit de partir pour l'Orient comme subrecargue d'un
brick de la plus belle taille: je n'avais pas vingt ans.

Qui m'avait valu une si belle condition? Mon travail. Partout ou j'avais
aborde, j'avais fait connaissance avec les matelots de tout pays: grecs,
levantins, dalmates, russes, italiens, et je parlais un peu la langue
de tous ces gens-la. Le navire allait chercher des grains dans la mer
Noire, a l'embouchure du Danube: il fallait un homme qui baragouinat
tous les patois; on m'avait trouve sous la main, et, quoique je n'eusse
guere de barbe au menton, on m'avait pris.

Me voila donc en mer, et cette fois pour mon compte, faisant un commerce
loyal et n'etant l'esclave que de mon devoir. Dieu sait si je prenais
de la peine pour defendre l'interet de mes armateurs! En arrivant a
Constantinople, je trouvai moyen de placer notre cargaison d'articles
divers a des conditions avantageuses, et tous nous partimes pour Galatz,
bien munis de piastres d'Espagne et de lettres de change. En entrant
dans la mer Noire, notre navire portait des passagers de toute langue
et de toute nation. L'un des plus singuliers etait un Dalmate qui
retournait chez lui par le Danube. Il etait tout le jour assis a
l'avant, tenant entre ses jambes un long violon qui n'avait qu'une
corde, c'est ce que les Serbes nomment la _guzla_; il grattait cette
corde avec un archet et chantait d'un ton plaintif et dans une langue
douce et sonore les chansons de son pays: celles-ci, par exemple, qu'il
recitait tous les soirs a la clarte des etoiles, et que je n'ai pas
oubliees:

LE CHANT DU SOLDAT

--Je suis un jeune soldat, toujours, toujours a l'etranger.

--Quand j'ai quitte mon bon pere, la lune brillait au ciel.

--La lune brille au ciel, j'entends mon pere qui me pleure.

--Quand j'ai quitte ma bonne mere, le soleil brillait au ciel.

--Le soleil brille au ciel, j'entends ma mere qui me pleure.

--Quand j'ai quitte mes freres cheris, les etoiles brillaient au ciel.

--Les etoiles brillent au ciel, j'entends mes freres qui me pleurent.

--Quand j'ai quitte mes soeurs cheries, les pivoines etaient en fleur.

--Voici la pivoine qui fleurit, j'entends mes soeurs qui me pleurent.

--Quand j'ai quitte ma bien-aimee, les lis fleurissaient au jardin.

--Voici le lis en fleur, j'entends ma bien-aimee qui me pleure.

--Il faut que ces larmes sechent, demain je veux partir d'ici.

--Je suis un jeune soldat, toujours, toujours a l'etranger.

LE CHANT DU FIANCE

--Vois cet oiseau, vois ce faucon qui s'eleve au plus haut des cieux. Si
je pouvais le prendre et l'enfermer dans ma chambre!

--Cher oiseau, faucon au beau plumage, apporte-moi quelque nouvelle.

--Volontiers, mais je ne dirai rien d'heureux. Avec un autre s'est
fiancee ta bien-aimee.

--Valet, selle mon alezan; moi aussi, je veux etre la.

Quand elle est entree dans l'eglise, c'etait encore une simple fille;
maintenant, assise sur ce banc magnifique, c'est une grande dame.

--Vois-tu la lune qui s'eleve entre deux petites etoiles? C'est ma
bien-aimee entre ses deux belles-soeurs.

Quand elle va pour se fiancer, je l'arrete au passage.--Chere enfant,
rends-moi l'anneau que j'ai achete.

--Va maintenant, va, mon enfant, et point de reproche: oui, c'est mon
pauvre coeur qui pleure, mais ce n'est pas de toi qu'il se plaint.

* * * * *

La mer Noire n'est pas toujours commode; j'ai traverse plus d'une fois
les deux Oceans, je connais leurs tempetes; mais je crains moins leurs
longues vagues qui deferlent contre le navire que ces petits flots
presses qui roulent et fatiguent un vaisseau, et qui, tout a coup,
s'entr'ouvrent comme un abime. Depuis deux jours et deux nuits nous
etions en perdition, personne ne pouvait tenir sur le pont, hormis mon
Dalmate, qui s'etait attache a un des bancs par la ceinture, et qui,
tout mouille qu'il etait, chantait toujours les airs de son pays.

--Seigneur Dalmate, lui dis-je en un moment ou le vent et la mer nous
laissaient un peu respirer, je vois que vous etes un brave, vous n'avez
pas peur du naufrage.

--Qui peut empecher sa destinee? me dit-il en raclant son violon; le
plus sage est de s'y resigner.

--Voila parler comme un Turc, lui repondis-je; un chretien n'est pas si
patient.

--Pourquoi ne serait-on pas chretien et resigne a la volonte divine?
reprit-il. Ce que Dieu nous promet, c'est le ciel, si nous sommes
honnetes gens; il ne nous a jamais promis la sante, la richesse, le
salut en mer et autres choses passageres. Tout cela est abandonne a une
puissance secondaire qui n'a d'empire que sur la terre; ceux qui l'ont
vue la nomment _le Destin_.

--Comment, m'ecriai-je, ceux qui l'ont vue? Vous croyez donc que le
Destin existe?

--Pourquoi non? me repondit-il tranquillement. Si vous en doutez,
ecoutez cette histoire; les principaux acteurs vivent encore au Cattare;
ce sont mes cousins, je vous les montrerai quand vous reviendrez.


VII

LE DESTIN


Il y avait une fois deux freres qui vivaient ensemble au meme menage;
l'un faisait tout, tandis que l'autre etait un indolent, qui ne
s'occupait que de boire et de manger. Les recoltes etaient toujours
magnifiques, ils avaient en abondance boeufs, chevaux, moutons, porcs,
abeilles et le reste.

L'aine, qui faisait tout, se dit un jour: Pourquoi travailler pour cet
indolent? Mieux vaut nous separer; je travaillerai pour moi seul, et il
fera alors ce que bon lui semblera. Il dit donc a son frere.

--Mon frere, il est injuste que je m'occupe de tout, tandis que tu ne
veux m'aider en rien et ne penses qu'a boire et a manger; il faut nous
separer.

L'autre essaya de le detourner de ce projet en lui disant:

--Frere, ne fais pas cela; nous sommes si bien. Tu as tout entre les
mains, aussi bien ce qui est a toi que ce qui est a moi, et tu sais que
je suis toujours content de ce que tu fais et de ce que tu ordonnes.

Mais l'aine persista dans sa resolution, si bien que le cadet dut ceder,
et lui dit:

--Puisqu'il en est ainsi, je ne t'en voudrai pas pour cela; fais le
partage comme il te plaira.

Le partage fait, chacun choisit son lot. L'indolent prit un bouvier pour
ses boeufs, un pasteur pour ses chevaux, un berger pour ses brebis, un
chevrier pour ses chevres, un porcher pour ses porcs, un gardien pour
ses abeilles, et leur dit a tous:

--Je vous confie mon bien, que Dieu vous surveille!

Et il continua de vivre dans sa maison sans plus de souci qu'auparavant.

L'aine, au contraire, se fatigua pour sa part autant qu'il avait fait
pour le bien commun: il garda lui-meme ses troupeaux, ayant l'oeil a
tout; malgre cela, il ne trouva partout que mauvais succes et dommage.
De jour en jour tout lui tournait a mal, jusqu'a ce qu'enfin il devint
si pauvre, qu'il n'avait meme plus une paire d'opanques[1], et qu'il
allait nu-pieds. Alors il se dit:

[Note 1: C'est la chaussure des Serbes, qui est faite avec des lanieres
de cuir.]

--J'irai chez mon frere voir comment les choses vont chez lui.

Son chemin le menait dans une prairie ou paissait un troupeau de brebis,
et, quand il s'en approcha, il vit que les brebis n'avaient point de
berger. Pres d'elles seulement etait assise une belle jeune fille qui
filait un fil d'or.

Apres avoir salue la fille d'un "Dieu te protege!" il lui demanda a qui
etait ce troupeau; elle lui repondit:

--A qui j'appartiens appartiennent aussi ces brebis.

--Et qui es-tu? continua-t-il.

--Je suis la fortune de ton frere, repondit-elle.

Alors il fut pris de colere et d'envie, et s'ecria:

--Et ma fortune, a moi, ou est-elle?

La fille lui repondit:

--Ah! elle est bien loin de toi.

--Puis-je la trouver? demanda-t-il.

Elle lui repondit:--Tu le peux, seulement cherche-la.

Quand il eut entendu ces mots et qu'il vit que les brebis de son frere
etaient si belles qu'on n'en pouvait imaginer de plus belles, il ne
voulut pas aller plus loin pour voir les autres troupeaux, mais il alla
droit a son frere. Des que celui-ci l'apercut, il en eut pitie et lui
dit en fondant en larmes:

--Ou donc as-tu ete depuis si longtemps?

Et, le voyant en haillons et nu-pieds, il lui donna une paire d'opanques
et quelque argent.

Apres etre reste trois jours chez son frere, le pauvre partit pour
retourner chez lui; mais, une fois a la maison, il jeta un sac sur ses
epaules, y mit un morceau de pain, prit un baton a la main, et s'en alla
ainsi par le monde pour y chercher sa fortune. Ayant marche quelque
temps, il se trouva dans une grande foret, et rencontra une abominable
vieille qui dormait sous un buisson. Il se mit a fouiller la terre avec
son baton, et, pour eveiller la vieille, il lui donna un coup dans le
dos. Cependant elle ne se remua qu'avec peine, et, n'ouvrant qu'a demi
ses yeux chassieux, elle lui dit:

--Remercie Dieu que je me sois endormie, car, si j'avais ete eveillee,
tu n'aurais pas ces opanques.

Alors il lui dit:--Qui donc es-tu, toi qui m'aurais empeche d'avoir ces
opanques?

La vieille lui dit:--Je suis ta fortune.

En entendant ces mots, il se frappa la poitrine en criant:

--Comment! c'est toi qui es ma fortune? Puisse Dieu t'exterminer! Qui
donc t'a donnee a moi?

Et la vieille lui dit:

--C'est le Destin.

--Ou est le Destin? demanda-t-il.

--Va et cherche-le, lui repondit-elle en se rendormant.

Alors il partit et s'en alla chercher le Destin.

[Illustration: La vieille lui dit: "Je suis ta Fortune."]

Apres un long, bien long voyage, il arriva enfin dans un bois, et dans
ce bois il trouva un ermite a qui il demanda s'il ne pourrait pas avoir
des nouvelles du Destin; l'ermite lui dit:

--Va sur la montagne, tu arriveras droit a son chateau; mais, quand tu
seras pres du Destin, ne t'avise pas de lui parler; fais seulement tout
ce que tu lui verras faire jusqu'a ce qu'il t'interroge.

Le voyageur remercia l'ermite et prit le chemin de la montagne. Et,
quand il fut arrive dans le chateau du Destin, c'est la qu'il vit de
belles choses! C'etait un luxe royal, il y avait une foule de valets et
de servantes toujours en mouvement et qui ne faisaient rien. Pour
le Destin, il etait assis a une table servie et il soupait. Quand
l'etranger vit cela, il se mit aussi a table et mangea avec le maitre du
logis. Apres le souper, le Destin se coucha, l'autre en fit autant. Vers
minuit, voici que dans le chateau il se fait un bruit terrible, et au
milieu du bruit on entendait une voix qui criait:

--Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'ames qui sont venues
au monde: donne-leur quelque chose a ton bon plaisir!

Et voila le Destin qui se leve; il ouvre un coffre dore et seme dans la
chambre des ducats tout brillants en disant:

--Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!

Au point du jour, le beau chateau s'evanouit, et a sa place il y eut
une maison ordinaire, mais ou rien ne manquait. Quand vint le soir, le
Destin se remit a souper, son hote en fit autant; personne ne dit mot.

Apres souper tous deux allerent se coucher. Vers minuit, voici que
dans le chateau recommence un bruit terrible, et au milieu du bruit on
entendait une voix qui criait:

--Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'ames qui ont vu la
lumiere, donne-leur quelque chose a ton bon plaisir!

Et voila le Destin qui se leve, il ouvre un coffre d'argent; mais cette
fois il n'y avait pas de ducats, ce n'etait que des monnaies d'argent
melees par-ci par-la de quelques pieces d'or. Le destin sema cet argent
sur la terre en disant:

--Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!

Au point du jour la maison avait disparu, et a sa place il y en avait
une autre plus petite. Ainsi se passa chaque nuit; chaque matin la
maison diminuait, jusqu'a ce qu'enfin il n'y eut plus qu'une miserable
cabane; le Destin prit une beche et se mit a fouiller la terre; son hote
en fit autant, et ils becherent tout le jour. Quand vint le soir, le
Destin prit une croute de pain dur, en cassa la moitie et la donna a son
compagnon. Ce fut tout leur souper: quand ils l'eurent mange, ils se
coucherent.

Vers minuit, voici que recommence un bruit terrible, et au milieu du
bruit on distinguait une voix qui disait:

--Destin, Destin, tant et tant d'ames sont venues au monde cette nuit:
donne-leur quelque chose a ton bon plaisir.

Et voila le Destin qui se leve; il ouvre un coffre et se met a semer
des cailloux, et parmi ces cailloux quelques menues monnaies, et, ce
faisant, il disait:

--Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie.

Quand le matin reparut, la cabane s'etait changee en un grand palais
comme au premier jour. Alors pour la premiere fois le Destin parla a son
hote et lui dit:

--Pourquoi es-tu venu?

Celui-ci conta en detail sa misere; et comment il etait venu pour
demander au Destin lui-meme pourquoi il lui avait donne une si mauvaise
fortune. Le Destin lui repondit:

--Tu as vu comment la premiere nuit j'ai seme des ducats, et ce qui a
suivi. Tel je suis la nuit ou nait un homme, tel cet homme sera toute
sa vie. Tu es ne dans une nuit de pauvrete, tu resteras pauvre toute ta
vie. Ton frere, au contraire, est venu au monde dans une heureuse nuit.
Il restera heureux jusqu'a la fin. Mais, puisque tu as pris tant de
peine pour me chercher, je te dirai comment tu peux t'aider. Ton frere
a une fille du nom de Miliza, qui est aussi fortunee que son pere.
Prends-la pour femme quand tu seras de retour au pays, et tout ce que tu
acquerras, aie soin de dire que cela est a ta femme.

L'hote remercia le Destin bien des fois et partit. Quand il fut de
retour au pays, il alla droit chez son frere, et lui dit:

--Frere, donne-moi Miliza, tu vois que sans elle je suis seul au monde!

Et le frere repondit:

--Cela me plait; Miliza est a toi.

Le nouveau marie emmena dans sa maison la fille de son frere, et il
devint tres riche, mais il disait toujours:

--Tout ce que j'ai est a Miliza.

Un jour, il alla aux champs pour voir ses bles, qui etaient si beaux
qu'on ne pouvait trouver rien de plus beau. Voila qu'un voyageur vint a
passer sur le chemin et lui demanda:

--A qui ces bles?

Et lui, sans y penser, repondit:

--Ils sont a moi.

Mais a peine avait-il parle que voila les bles qui s'enflamment et le
champ qui est tout en feu. Vite il court apres le voyageur, et lui crie:

--Arrete, mon frere; ces bles ne m'appartiennent pas, ils sont a Miliza,
la fille de mon frere.

Le feu cessa aussitot, et des lors notre homme fut heureux, grace a
Miliza.

* * * * *

--Seigneur Dalmate, dis-je, a mon conteur, votre histoire est jolie,
quoiqu'elle sente terriblement le turc. En mon pays, nous avons d'autres
idees: loin de nous en remettre a la fortune, nous comptons sur
nous-memes, sur notre esprit plus encore que sur notre bras, sur notre
prudence plus que sur notre hardiesse. Aussi, dans ma patrie, paye-t-on
cher un bon conseil.

--Ainsi fait-on chez moi, me repondit le Dalmate en rajustant son bonnet
de peau qui lui tombait sur les yeux; ecoutez ce qui est arrive, l'an
dernier, a un de mes voisins.


VIII

LE FERMIER PRUDENT


Il y avait pres de Raguse un fermier qui se melait aussi de commerce. Un
jour, il partit pour la ville, emportant avec lui tout son argent, afin
de faire quelques achats. En arrivant a un carrefour, il demanda a un
vieillard qui se trouvait la quelle route il lui fallait prendre.

--Je te le dirai si tu me donnes cent ecus, repondit l'etranger; je ne
parle pas a moins; chacun de mes avis vaut cent ecus.

--Diable! pensa le fermier en regardant la mine de l'etranger, qui avait
l'air d'un renard, qu'est-ce que peut etre un avis qui vaut cent ecus?
Ce doit etre quelque chose de bien rare, car, en general, on vous donne
pour rien des conseils; il est vrai qu'ils ne valent pas davantage.
Allons, dit-il a l'homme, parle, voila tes cent ecus.

--Ecoute donc, reprit l'etranger; cette route qui va tout droit, c'est
la route d'aujourd'hui; celle qui fait un coude, c'est la route de
demain. J'ai encore un avis a te donner, continua-t-il; mais il faut
aussi me le payer cent ecus.

Le fermier reflechit longtemps, puis il se decida.

--Puisque j'ai paye le premier conseil, je puis bien payer le second.

Et il donna encore cent ecus.

--Ecoute donc, lui dit l'etranger: Quand tu seras en voyage et que tu
entreras dans une hotellerie, si l'hote est vieux et si le vin est
jeune, va-t-en au plus vite si tu ne veux pas qu'il t'arrive malheur.
Donne-moi encore cent ecus, ajouta-t-il, j'ai encore quelque chose a te
dire.

Le fermier se mit a reflechir.

--Qu'est-ce donc que ce nouvel avis? Bah! puisque j'en ai achete deux,
je peux bien payer le troisieme.

Et il donna ses derniers cent ecus.

--Ecoute donc, lui dit l'etranger: si jamais tu te mets en colere, garde
la moitie de ton courroux pour le lendemain; n'use pas toute ta colere
en un jour.

Le fermier reprit le chemin de sa maison, ou il arriva les mains vides.

--Qu'as-tu achete? lui demanda sa femme.

--Rien que trois avis, repondit-il, qui m'ont coute chacun cent ecus.

--Bien! dissipe ton argent, jette-le au vent, suivant ton habitude.

--Ma chere femme, reprit doucement le fermier, je ne regrette pas mon
argent; tu vas voir quelles sont les paroles que j'ai payees.

Et il lui conta ce qu'on lui avait dit; sur quoi la femme haussa les
epaules et l'appela un fou qui ruinait sa maison et mettait ses enfants
sur la paille.

Quelque temps apres, un marchand s'arreta devant la porte du fermier,
avec deux voitures pleines de marchandises. Il avait perdu en route un
associe, et offrit au fermier cinquante ecus, s'il voulait se charger
d'une des voitures et venir avec lui a la ville.

--J'espere, dit a son mari la femme du fermier, que tu ne refuseras pas;
cette fois, du moins, tu gagneras quelque chose.

On partit; le marchand conduisait la premiere voiture, le fermier menait
la seconde. Le temps etait mauvais, les chemins rompus, on n'avancait
qu'a grand'peine. On arriva enfin aux deux routes, le marchand demanda
celle qu'il fallait prendre.

--C'est celle de demain, dit le fermier; elle est plus longue, mais elle
est plus sure.

Le marchand voulut prendre la route d'aujourd'hui.

--Quand vous me donneriez cent ecus, dit le fermier, je n'irais pas par
ce chemin.

On se separa donc. Le fermier, qui avait choisi la voie la plus longue,
arriva neanmoins bien avant son compagnon, sans que sa voiture eut
souffert. Le marchand n'arriva qu'a la nuit; sa voiture etait tombee
dans un marais, tout le chargement etait endommage, et le maitre etait
blesse, par-dessus le marche.

Dans la premiere auberge ou on descendit, il y avait un vieil hotelier;
une branche de sapin annoncait qu'on y vendait du vin nouveau. Le
marchand voulut s'arreter la pour y passer la nuit.

--Je ne le ferais pas quand vous me donneriez cent ecus! s'ecria le
fermier.

Et il sortit au plus vite, laissant son compagnon.

Vers le soir, quelques jeunes desoeuvres qui avaient trop goute au
vin nouveau se querellerent a propos d'une cause futile. On tira les
couteaux; l'hote, alourdi par les annees, n'eut pas la force de separer
ni d'apaiser les combattants. Il y eut un homme tue, et, comme on
craignait la justice, on cacha le cadavre dans la voiture du marchand.

Celui-ci, qui avait bien dormi et n'avait rien entendu, se leva de grand
matin pour atteler ses chevaux. Effraye de trouver un mort sur son
chariot, il voulut fuir au plus vite pour ne pas etre mele dans un
proces facheux; mais il avait compte sans la police autrichienne; on
courut apres lui. En attendant que la justice eclaircit l'affaire, on
jeta mon homme en prison et on confisqua tout son avoir.

Quand le fermier apprit ce qui etait arrive a son compagnon, il voulut,
au moins, mettre en surete sa voiture, et reprit le chemin de sa maison.
Comme il approchait du jardin, il apercut a la brume un jeune soldat
monte sur un de ses plus beaux pruniers, et qui faisait tranquillement
la recolte du bien d'autrui. Le fermier arma son fusil pour tuer le
voleur; mais il reflechit.

--J'ai paye cent ecus, pensa-t-il, pour apprendre qu'il ne faut pas
depenser toute sa colere en un jour. Attendons a demain, mon voleur
reviendra. Il prit un detour pour entrer dans la maison par un autre
cote, et, comme il frappait a la porte, voila le jeune soldat qui se
jette dans ses bras en criant:

--Mon pere, j'ai profite de mon conge pour vous surprendre et vous
embrasser.

Le fermier dit alors a sa femme:

--Ecoute maintenant ce qui m'est arrive, tu verras si j'ai paye trop
cher mes trois avis.

Il lui conta toute l'histoire; et, comme le pauvre marchand fut pendu,
quoi qu'il put faire, le fermier se trouva l'heritier de cet imprudent.
Devenu riche, il repetait tous les jours qu'on ne paye jamais trop cher
un bon conseil, et, pour la premiere fois, sa femme etait de son avis.


IX

LES TROIS HISTOIRES DU DALMATE


--Seigneur Dalmate, lui dis-je quand il eut fini son histoire, voila
sans doute un beau conte, mais ce n'est pas le Destin qui a fait la
fortune de ce sage fermier, c'est le calcul, la raison. Votre second
recit detruit le premier, et fort heureusement, car il serait triste
que les paresseux fissent fortune, et que les gens actifs qui sement le
grain ne recoltassent que le vent.

--Les paresseux reussissent quelquefois, me repondit-il gravement; j'en
sais an exemple que je puis vous conter.

--Vous avez donc des contes sur toutes choses? m'ecriai-je.

--Contes et chansons, c'est toute la vie, me repondit-il froidement.

LA PARESSEUSE

Il y avait une fois une mere qui avait une fille tres paresseuse et qui
n'avait de gout pour aucune espece de travail. Elle la conduisit dans un
bois, aupres d'un carrefour, se mit a la battre de toutes ses forces.
Pres de la passait par hasard un seigneur qui demanda a la mere pourquoi
ce rude chatiment.

--Mon cher seigneur, repondit-elle, c'est que ma fille est une
travailleuse insupportable: elle nous file jusqu'a la mousse qui garnit
les murs.

--Confiez-la-moi, dit le seigneur, je lui donnerai de quoi filer toute
son envie.

--Prenez-la, dit la mere, prenez-la, je n'en veux plus.

Et le seigneur l'emmene a sa maison, ravi de cette belle acquisition.

Le soir meme, il enferma la jeune fille toute seule dans une chambre ou
etait un grand tonneau plein de chanvre. C'est la qu'elle se trouva dans
une grande peine.

--Comment faire? Je ne veux pas filer, je ne sais pas filer!

Mais, vers la nuit, voici trois vieilles sorcieres qui frappent a la
fenetre, et la fille les fait entrer bien vite.

--Si tu veux nous inviter a tes noces, lui dirent-elles, nous t'aiderons
a filer ce soir.

--Filez, Mesdames, repondit-elle bien vite, je vous invite a mon
mariage.

Et voila les trois sorcieres qui filent et filent tout ce qu'il y avait
dans le tonneau, tandis que la paresseuse dormait a loisir.

Le matin, quand le seigneur entra dans la chambre, il vit tout le mur
garni de fil, et la jeune fille qui dormait. Il sortit sur la pointe
du pied et defendit que personne entrat dans la chambre, afin que la
fileuse put se reposer d'un si grand travail. Cela n'empecha pas que, le
jour meme, il ne fit apporter un second tonneau plein de chanvre, mais
les sorcieres revinrent a l'heure dite, et tout se passa comme le
premier jour.

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