Nouveaux contes bleus by Edouard Laboulaye
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Edouard Laboulaye >> Nouveaux contes bleus
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[Illustration: Quand le seigneur les eut vues dans toute leur laideur,
il dit a sa fiancee: "Tes tantes ne sont pas belles."]
Le seigneur fut emerveille, et, comme il n'y avait plus rien a filer
dans la maison, il dit a la jeune fille:
--Je veux t'epouser, car tu es la reine des filandieres.
La veille du mariage, la pretendue fileuse dit a son mari:
--Il faut que j'invite mes tantes.
Et le seigneur repondit qu'elles seraient les bienvenues.
Une fois entrees, les trois sorcieres se mirent aupres du poele; elles
etaient horribles; quand le seigneur les eut vues dans toute leur
laideur, il dit a sa fiancee:
--Tes tantes ne sont pas belles.
Puis, s'approchant de la premiere sorciere, il lui demanda pourquoi elle
avait un si long nez.
--Mon cher neveu, repondit-elle, c'est a force de filer. Quand on file
toujours, et que toute la journee on branle la tete, le nez s'allonge
insensiblement.
Le seigneur passa a la seconde, et lui demanda pourquoi elle avait de si
grosses levres.
--Mon cher neveu, repondit-elle, c'est a force de filer. Quand on
file toujours, et que toute la journee on mouille son fil, les levres
grossissent insensiblement.
Alors il demanda a la troisieme pourquoi elle etait bossue.
--Mon cher neveu, dit-elle, c'est a force de filer. Quand on est assise
et courbee toute la journee, le dos se plie insensiblement.
Et alors le seigneur eut grand'peur qu'a force de filer sa femme ne
devint aussi horrible que ces trois Parques, il jeta au feu quenouille
et fuseau. Si la paresseuse en fut fachee, je le laisse a deviner a
celles qui lui ressemblent.
--Mon conte est fini.
--Je vois avec plaisir, dis-je a mon Dalmate, qu'en votre heureux pays
les femmes reussissent sans peine et sans esprit.
--Pas du tout, s'ecria mon insupportable conteur, il n'y a pas d'endroit
au monde ou les femmes soient tout a la fois plus fines et plus sages.
Ne savez-vous pas comment la fille d'un mendiant epousa l'empereur
d'Allemagne, et, tout empereur qu'il fut, se montra plus habile et
meilleure que lui?
--Encore un conte! m'ecriai-je.
--Non, pas un conte, reprit-il, mais une histoire; vous la trouverez
dans tous les livres qui disent la verite.
DE LA DEMOISELLE QUI ETAIT PLUS AVISEE QUE L'EMPEREUR
Il y avait une fois un pauvre homme qui vivait dans une cabane: il
n'avait avec lui qu'une fille, mais elle etait tres avisee. Elle allait
partout chercher des aumones et apprenait aussi a son pere a parler avec
sagesse et a obtenir ce qu'il lui fallait. Un jour il advint que le
pauvre homme alla vers l'Empereur, et le pria de lui donner quelque
chose.
L'Empereur, surpris de la facon dont parlait ce mendiant, lui demanda
qui il etait et qui lui avait appris a s'exprimer de la sorte.
--C'est ma fille, repondit-il.
--Et ta fille, qui donc l'a instruite? demanda l'Empereur; a quoi le
pauvre homme repondit:
--C'est Dieu qui l'a instruite, ainsi que notre extreme misere.
Alors l'Empereur lui donna trente oeufs et lui dit:
--Porte ces oeufs a ta fille, et dis-lui qu'elle m'en fasse eclore des
poulets; si elle ne les fait pas eclore, mal lui en adviendra.
Le pauvre homme rentra tout pleurant dans sa cabane et conta la chose a
sa fille. La fille reconnut de suite que les oeufs etaient cuits; mais
elle dit a son pere d'aller se reposer et qu'elle aurait soin de tout.
Le pere suivit le conseil de sa fille et se mit a dormir; pour elle,
prenant une marmite, elle l'emplit d'eau et de feves et la mit sur le
feu; le lendemain, quand les feves furent bouillies, elle appela son
pere, lui dit de prendre une charrue et des boeufs et d'aller labourer
le long de la route ou devait passer l'Empereur:
--Et, ajouta-t-elle, quand tu verras l'Empereur, prends des feves,
seme-les et dis bien haut: "Allons, mes boeufs, que Dieu me protege a
fasse pousser mes feves bouillies!" Et si l'Empereur te demande comment
il est possible de faire pousser des feves bouillies, reponds-lui:--Cela
est aussi aise que de faire sortir un poulet d'un oeuf dur.
Le pauvre homme fit ce que voulait sa fille; il sortit, il laboura, et,
quand il vit l'Empereur, il se mit a crier:
--Allons, mes boeufs, que Dieu me protege et fasse pousser mes feves
bouillies!
Des que l'Empereur entendit ces mots, il s'arreta sur la route et dit
aussitot:
--Pauvre fou, comment est-il possible de faire pousser des feves
bouillies?
Et le pauvre homme repondit:
--Gracieux Empereur, cela est aussi aise que de faire sortir un poulet
d'un oeuf dur.
L'Empereur devina que c'etait la fille qui avait pousse le pere a agir
de la sorte; il dit a ses valets de prendre le pauvre homme et de
l'amener devant lui; puis il lui remit un petit paquet de chanvre et
dit:
--Prends cela, tu m'en feras des voiles, des cordages, et tout ce dont
on a besoin pour un vaisseau, sinon je te ferai trancher la tete.
Le pauvre homme prit le paquet dans un grand trouble, et retourna tout
en larmes vers sa fille a laquelle il conta ce qui s'etait passe; sa
fille lui dit d'aller dormir, en lui promettant qu'elle arrangerait
tout. Le lendemain, elle prit un morceau de bois, eveilla son pere et
lui dit:
--Prends cette allumette et porte-la a l'Empereur; qu'il m'y taille un
fuseau, une navette et un metier, apres cela je lui ferai ce qu'il a
demande.
Le pauvre homme suivit encore une fois le conseil de sa fille; il alla
trouver l'Empereur, et lui recita tout ce qu'on lui avait appris.
Quand l'Empereur entendit cela, il fut etonne, et chercha ce qu'il
pourrait faire; puis, prenant un verre a boire, il le donna au pauvre en
disant:
--Prends ce verre, porte-le a ta fille, afin qu'elle m'epuise la mer et
qu'elle en fasse un champ a labourer.
Le pauvre homme obeit en pleurant, et porta le verre a sa fille en lui
redisant mot pour mot les paroles de l'Empereur. Et sa fille lui dit
qu'il attendit au lendemain, et qu'elle arrangerait toute chose. Le
lendemain matin elle appela son pere, lui donna une livre d'etoupes, et
lui dit:
--Porte ceci a l'Empereur pour qu'il etoupe toutes les sources et toutes
les embouchures de tous les fleuves de la terre, apres cela je lui
dessecherai la mer.
Et le pauvre homme alla tout redire a l'Empereur.
Alors celui-ci vit bien que la demoiselle en savait plus que lui; il
ordonna qu'on la fit venir, et, quand le pere eut amene sa fille, et que
tous deux eurent salue l'Empereur, ce dernier dit:
--Ma fille, devinez ce qu'on entend de plus loin. Et la demoiselle
repondit:
--Gracieux Empereur, ce qu'on entend de plus loin, c'est le tonnerre et
le mensonge.
Alors l'Empereur prit sa barbe dans sa main, et se tournant vers ses
conseillers:
--Devinez, leur dit-il, combien vaut ma barbe.
Et, quand ils l'eurent tous estimee, l'un plus et l'autre moins, la
demoiselle leur soutint en face qu'aucun d'eux n'avait devine, et elle
dit:
--La barbe de l'Empereur vaut autant que trois pluies dans la secheresse
de l'ete.
L'Empereur fut ravi, et dit:
--C'est elle qui a le mieux devine.
Et il lui demanda si elle voulait etre sa femme, ajoutant qu'il ne la
lacherait pas qu'elle n'eut consenti. La demoiselle s'inclina et dit:
[Illustration: La barbe de l'Empereur vaut autant que trois pluies dans
la secheresse de l'ete.]
--Gracieux Empereur, que ta volonte soit faite! Je te demande seulement
d'ecrire sur une feuille de papier, et de ta propre main, que si un jour
tu deviens mechant pour moi, et que tu veuilles m'eloigner de toi et
me renvoyer de ce chateau, j'aurai le droit d'emporter avec moi ce que
j'aimerai le mieux.
L'Empereur y consentit, et lui en donna un ecrit cachete de cire rouge
et timbre du grand sceau de l'Empire.
Apres quelque temps il arriva en effet que l'Empereur devint si mechant
pour sa femme, qu'il lui dit:
--Je ne veux plus que tu sois ma femme; quitte mon chateau, et va ou tu
voudras.
L'Imperatrice repondit:
--Illustre Empereur, je t'obeirai; permets-moi seulement de passer
encore une nuit ici; demain je partirai.
L'Empereur lui accorda cette demande, et alors l'Imperatrice, avant de
souper, mit dans le vin de l'eau-de-vie et des herbes odorantes; puis
elle engagea l'Empereur a boire en lui disant:
--Bois, Empereur, et sois joyeux; demain nous nous quitterons, et,
crois-moi, je serai plus gaie que le jour ou je me suis mariee.
L'Empereur n'eut pas plutot bu ce breuvage qu'il s'endormit; alors
l'Imperatrice le fit mettre dans une voiture qu'on tenait toute
prete, et elle l'emmena dans une grotte taillee dans le rocher. Quand
l'Empereur se reveilla dans cette grotte et vit ou il se trouvait, il
s'ecria:
--Qui m'a conduit ici?
A quoi l'Imperatrice repondit:
--C'est moi qui t'ai conduit ici.
Et l'Empereur lui dit:
--Pourquoi as-tu fait cela? Ne t'ai-je pas dit que tu n'etais plus ma
femme?
Mais alors elle lui tendit la papier en disant:
--Il est vrai que tu m'as dit cela, mais vois ce que tu m'as accorde
par ce papier. En te quittant, j'ai le droit d'emporter avec moi ce que
j'aime le mieux dans ton chateau.
Quand l'Empereur entendit cela, il l'embrassa et retourna dans son
chateau avec elle pour ne plus la quitter.
--A merveille, monsieur le conteur, lui dis-je; je retire ce que j'avais
dit sur les dames de Dalmatie; en revanche, je vois qu'aux bords de
l'Adriatique comme au Senegal et peut-etre ailleurs, ce sont les femmes
qui sont maitresses au logis. Ce n'est pas un mal. Heureuses celles qui
exercent ce doux empire! plus heureux ceux qui se laissent gouverner!
--Pas du tout, reprit mon Dalmate toujours pret a me donner un dementi;
chez nous, ce sont les hommes qui sont maitres a la maison; nous dinons
seuls a table, et notre femme, debout, derriere nous, est la pour nous
servir.
--Ceci ne prouve rien, repondis-je; il y a plus d'un homme qui, marie ou
non, obeit a qui le sert; l'esclave n'est pas toujours celui qui porte
la chaine.
--S'il vous faut une preuve, s'ecria mon incorrigible Dalmate, ecoutez
ce que mon pere m'a conte. J'ai toujours soupconne que l'excellent homme
etait le heros de cette histoire.
--Encore un conte! repris-je avec impatience.
--Seigneur, me dit-il, c'est le dernier et le meilleur; nous voici en
vue des bouches du Danube, demain nous nous quitterons pour ne plus nous
revoir ici-bas. Ecoutez donc avec patience une derniere lecon.
LE LANGAGE DES ANIMAUX
Il y avait une fois un berger qui depuis de longues annees servait son
maitre avec autant de zele que de fidelite. Un jour qu'il gardait ses
moutons, il entendit un sifflement qui venait du bois; ne sachant pas ce
que c'etait, il entra dans la foret, suivant le bruit pour en connaitre
la cause. En approchant, il vit que l'herbe seche et les feuilles
tombees avaient pris feu, et au milieu d'un cercle de flammes il apercut
un serpent qui sifflait. Le berger s'arreta pour voir ce que ferait
le serpent, car autour de l'animal tout etait en flammes, et le feu
approchait de plus en plus.
Des que le serpent apercut le berger, il lui cria: "Au nom de Dieu,
berger, sauve-moi de ce feu!" Le berger lui tendit son baton par-dessus
la flamme; le serpent s'enroula autour du baton et monta jusqu'a la
main du berger; de la main il glissa jusqu'au cou et l'entoura comme un
collier. Quand le berger vit cela, il eut peur et dit au serpent:
--Malheur a moi! t'ai-je donc sauve pour ma perte?
L'animal lui repondit:
--Ne crains rien, mais reporte-moi chez mon pere, le roi des serpents.
Le berger commenca de s'excuser sur ce qu'il ne pouvait laisser ses
moutons sans gardien; mais le serpent lui dit:
--Ne l'inquiete en rien de ton troupeau; il ne lui arrivera point de
mal; va seulement aussi vite que tu pourras.
Le berger se mit a courir dans le bois avec le serpent au cou, jusqu'a
ce qu'enfin il arriva a une porte qui etait faite de couleuvres
entrelacees. Le serpent siffla, aussitot les couleuvres se separerent,
puis il dit au berger:
--Quand nous serons au chateau, mon pere t'offrira tout ce que tu peux
desirer: argent, or, bijoux, et tout ce qu'il y a de precieux sur la
terre; n'accepte rien de tout cela; demande-lui de comprendre le langage
des animaux. Il te refusera longtemps cette faveur, mais a la fin il te
l'accordera.
Tout en parlant, ils arriverent au chateau, et le pere du serpent lui
dit en pleurant:
--Au nom de Dieu, mon enfant, ou etais-tu?
Le serpent lui raconta comment il avait ete entoure par le feu, et
comment le berger l'avait sauve. Le roi des serpents se tourna alors
vers le berger et lui dit:
--Que veux-tu que je te donne pour avoir sauve mon enfant?
--Apprends-moi la langue des animaux, repondit le berger, je veux
causer, comme toi, avec toute la terre.
Le roi lui dit:
--Cela ne vaut rien pour toi, car, si je te donnais d'entendre ce
langage, et que tu en dises rien a personne, tu mourrais aussitot;
demande-moi quelque autre chose qui te serve davantage, je te la
donnerai.
Mais le berger lui repondit:
--Si tu veux me payer, apprends-moi le langage des animaux, sinon, adieu
et que le ciel te protege: je ne veux pas autre chose.
Et il fit mine de sortir. Alors le roi le rappela en disant:
--Arrete, et viens ici, puisque tu le veux absolument. Ouvre la bouche.
Le berger ouvrit la bouche, le roi des serpents y souffla, et lui dit:
--Maintenant souffle a ton tour dans la mienne.
Et quand le berger eut fait ce qu'on lui ordonnait, le roi des serpents
lui souffla une seconde fois dans la bouche. Et, quand ils eurent ainsi
souffle chacun par trois fois, le roi lui dit:
--Maintenant tu entends la langue des animaux; que Dieu t'accompagne;
mais, si tu tiens a la vie, garde-toi de jamais trahir ce secret, car,
si tu en dis un mot a personne, tu mourras a l'instant.
Le berger s'en retourna. Comme il passait dans le bois, il entendit ce
que disaient les oiseaux, et le gazon, et tout ce qui est sur la terre.
En arrivant a son troupeau, il le trouva complet et en ordre; alors il
se coucha par terre pour dormir. A peine etait-il etendu, que voici deux
corbeaux qui viennent se poser sur un arbre, et qui se mettent a dire
dans leur langage:
--Si ce berger savait qu'a l'endroit ou est cet agneau noir il y a sous
la terre un caveau tout plein d'or et d'argent!
Aussitot que le berger entendit cela, il alla trouver son maitre, prit
une voiture avec lui, et en creusant ils trouverent la porte du caveau,
et ils emporterent le tresor.
Le maitre etait un honnete homme, il laissa tout au berger en lui
disant:
--Mon fils, ce tresor est a toi, car c'est Dieu qui te l'a donne.
Le berger prit le tresor, batit une maison, et, s'etant marie, il
vecut joyeux et content: il fut bientot le plus riche non seulement du
village, mais des environs.
A dix lieues a la ronde, on n'en eut pas trouve un second a lui
comparer. Il avait des troupeaux de moutons, de boeufs, de chevaux,
et chaque troupeau avait son pasteur; il avait, en outre, beaucoup de
terres et de grandes richesses. Un jour, justement la veille de Noel, il
dit a sa femme:
--Prepare le vin et l'eau-de-vie et tout ce qu'il faut; demain nous
irons a la ferme, et nous porterons tout cela aux bergers pour qu'ils se
divertissent.
La femme suivit cet ordre et prepara tout ce qu'on avait commande.
Le lendemain, quand ils furent a la ferme, le maitre dit le soir aux
bergers:
--Amis, rassemblez-vous, mangez, buvez, amusez-vous: je veillerai cette
nuit pour garder les troupeaux a votre place.
Il fit comme il avait dit, et garda les troupeaux. Quand vint minuit,
les loups se mirent a hurler et les chiens a aboyer; les loups disaient
dans leur langue:
--Laissez-nous venir et faire un dommage; il y aura de la viande pour
vous.
Et les chiens repondaient dans leur langue:
--Venez, nous voulons nous rassasier une bonne fois.
Mais parmi ces chiens il y avait un vieux dogue qui n'avait plus que
deux crocs dans la gueule, celui-la disait aux loups:
--Tant qu'il me restera mes deux crocs dans la gueule, vous ne ferez pas
de tort a mon maitre.
Le pere de famille avait entendu et compris tous ces discours. Quand
vint le matin, il ordonna de tuer tous les chiens et de ne laisser en
vie que le vieux dogue. Les valets etonnes disaient:
--Maitre, c'est grand dommage.
Mais le pere de famille repondait:
--Faites ce que je dis.
Il se disposa a retourner chez lui avec sa femme, et tous deux se mirent
en route; le mari monte sur un beau cheval gris, la femme assise sur
une haquenee qu'elle couvrait tout entiere des longs plis de sa robe.
Pendant qu'ils marchaient, il arriva que le mari prit de l'avance, et
que la femme resta en arriere. Le cheval se retourna et dit a la jument:
--En avant! plus vite! pourquoi ralentir?
La haquenee lui repondit:
--Oui, cela t'est facile, toi qui ne portes que le maitre; mais, moi,
avec ma maitresse, je porte des colliers, des bracelets, des jupes et
des jupons, des clefs et des sacs a n'en plus finir. Il faudrait quatre
boeufs pour trainer tout cet attirail de femme.
Le mari se retourna en riant; la femme, en ayant fait la remarque,
poussa la jument et, apres avoir rejoint son epoux, lui demanda pourquoi
il avait ri.
--Mais pour rien; une folie qui m'a passe par l'esprit.
La femme ne trouva pas la reponse bonne, elle pressa son mari pour lui
dire pourquoi il avait ri. Mais il resista, et lui dit:
--Laisse-moi en paix, femme; qu'est-ce que cela te fait? Bon Dieu! je ne
sais pas moi-meme pourquoi j'ai ri.
Plus il se defendait, plus elle insistait pour connaitre la cause de sa
gaiete. A la fin, il lui dit:
--Sache donc que, si je revelais ce qui m'a fait rire, je mourrais a
l'instant meme.
Mais cela n'arreta pas la dame; plus que jamais elle tourmenta son mari
pour qu'il parlat.
Il arriverent a la maison. En descendant de cheval, le mari commanda
qu'on lui fit une biere; quand elle fut prete, il la mit devant la
maison et dit a sa femme:
--Vois, je vais entrer dans cette biere, je te dirai alors ce qui m'a
fait rire; mais aussitot que j'aurai parle, je serai un homme mort.
Et alors il se mit dans la biere, et, comme il regardait une derniere
fois autour de lui, voici le vieux chien de la ferme qui s'approche de
son maitre et qui pleure. Quand le pauvre homme vit cela, il appela sa
femme et lui dit:
--Apporte un morceau de pain et donne-le au chien.
La femme jeta un morceau de pain au chien, qui ne le regarda meme pas.
Et voici le coq de la maison qui accourt et qui pique le pain, et le
chien lui dit:
--Miserable gourmand, peux-tu manger quand tu vois que le maitre va
mourir!
Et le coq lui repondit:
--Qu'il meure, puisqu'il est assez sot pour cela. J'ai cent femmes;
je les appelle toutes quand je trouve le moindre grain, et aussitot
qu'elles arrivent, c'est moi qui le mange; s'il y en avait une qui
s'avisat de le trouver mauvais, je la corrigerais avec mon bec; et lui,
qui n'a qu'une femme, il n'a pas l'esprit de la mettre a la raison!
Sitot que le mari entend cela, il saute a bas de la biere, il prend un
baton et appelle sa femme dans la chambre:
--Viens, je le dirai ce que tu as si grande envie de savoir.
Et alors il la raisonne a coups de baton en disant:
--Voila, ma femme, voila!
C'est de cette facon qu'il lui repondit, et jamais, depuis, la dame n'a
demande a son epoux pourquoi il avait ri.
CONCLUSION
Telle fut la derniere histoire du Dalmate; ce fut aussi la derniere de
celles que, ce jour-la, me conta le capitaine. Le lendemain, il y en eut
d'autres, et d'autres encore le surlendemain. Le marin avait raison, sa
bibliotheque etait inepuisable, sa memoire ne se troublait jamais, sa
parole ne s'arretait pas; mais a toujours conter on ennuie le lecteur,
d'ailleurs il faut garder quelque chose pour l'annee prochaine.
Peut-etre alors, retrouverons-nous le capitaine, et demanderons-nous des
lecons a sa douce sagesse.
En attendant, chers lecteurs, je me separe de vous avec les adieux que
m'adressait chaque jour l'excellent marin: "Mon ami, sois sage, obeis
a ta mere, fais bien tes devoirs, afin que demain on te permette
d'entendre mes contes; le plaisir n'est bon qu'apres la peine: celui-la
seul s'amuse qui a bien travaille. Et maintenant, ajoutait-il en me
prenant la main, je te recommande a Dieu."
Adieu donc, amis lecteurs, comme disent nos vieux livres, adieu, amies
lectrices; puisse la sagesse du capitaine Jean vous profiter assez pour
rendre chacun de vous aussi bon et aussi laborieux que son pere; aussi
doux et aussi aimable que sa mere; c'est le dernier voeu de votre vieil
ami.
LE CHATEAU DE LA VIE
I
Il y a quelques annees que, me trouvant a Capri, la plus charmante des
iles du golfe de Naples, par une de ces belles journees d'automne, qui
sont pleines de calme et de lumiere, j'eus le desir de me rendre en
bateau a Paestum, en m'arretant a Amalfi et a Salerne. La chose etait
aisee; il y avait sur la plage des pecheurs qui retournaient a terre et
ne demandaient pas mieux que de prendre avec eux l'etranger. En entrant
dans la barque, j'y trouvai quatre marins de bonne mine, bras nerveux,
visages bronzes par le soleil, et au milieu d'eux une petite fille de
huit ou dix ans, a la taille forte et cambree, a la figure coloree, aux
yeux noirs et vifs, qui tour a tour commandait ou priait l'equipage avec
la majeste d'une Italienne ou la grace d'un enfant. C'etait la fille du
patron; je n'en pus douter au fier sourire avec lequel il me la montra
quand j'entrai dans le bateau. Une fois en mer, et chacun a la rame,
comme je me trouvais seul a ne rien faire dans la barque, je pris
l'enfant sur mes genoux pour causer avec elle et entendre de ses levres
mignonnes ce patois napolitain qui sonne si doucement a l'oreille.
--Parlez-lui, Excellence, me cria le patron d'un air triomphant; ne
craignez pas non plus d'ecouter la _marchesina_; si petite qu'elle soit,
elle est deja savante comme un chanoine. Quand vous voudrez, elle vous
dira l'histoire du roi de Starza Longa, qui marie sa fille a un serpent,
ou celle de Vardiello, a qui sa sottise procure la fortune. Aimez-vous
mieux la Biche enchantee, ou l'Ogre qui donne a Antuono de Maregliano le
baton qui fait son devoir, ou le Chateau de la Vie...?
--Va pour le Chateau de la Vie! m'ecriai-je, afin d'interrompre un
defile de contes aussi nombreux que les grains d'un chapelet.
--Nunziata, mon enfant, dit le pecheur d'un ton solennel, conte a Son
Excellence l'histoire du Chateau de la Vie, telle que ta mere te l'a
recitee tant de fois; et vous, ajouta-t-il en s'adressant aux rameurs,
tachez de ne pas trop battre l'eau, afin que nous puissions entendre.
C'est ainsi que, durant plus d'une heure, tandis que la barque glissait
sans bruit sur l'onde immobile, et qu'un doux soleil d'octobre
empourprait les montagnes et faisait scintiller la mer, tous les cinq,
attentifs et silencieux, nous ecoutions l'enfant qui nous parlait de
feerie, au milieu d'une nature enchantee.
II
LE CHATEAU DE LA VIE
Il y avait une fois, commenca gravement Nunziata, il y avait une fois a
Salerne une bonne vieille, pecheuse de profession, qui n'avait pour
tout bien et pour tout appui qu'un garcon de douze ans, son petit-fils,
pauvre orphelin dont le pere avait ete noye dans un jour d'orage,
et dont la mere etait morte de chagrin. Gracieux, c'etait le nom de
l'enfant, n'aimait au monde que sa grand'mere: il la suivait tous les
matins avant l'aube pour ramasser les coquillages, ou pour tirer le
filet a la rive, en attendant qu'il fut assez fort pour aller lui-meme
a la peche, et braver ces flots qui lui avaient tue tous les siens. Il
etait si beau, si bien fait, si avenant que, des qu'il entrait dans la
ville, avec sa corbeille de poissons sur la tete, chacun courait apres
lui; il avait vendu sa part avant meme que d'arriver au marche.
Par malheur la grand'mere etait bien vieille; elle n'avait plus qu'une
dent au milieu de la bouche, sa tete branlait, ses yeux etaient si
rouges, qu'elle n'y voyait plus. Chaque matin elle avait plus de peine
a se lever que la veille, elle sentait qu'elle n'irait pas loin. Aussi,
tous les soirs, avant que Gracieux s'enveloppat dans sa couverture pour
dormir a terre, elle lui donnait de bons conseils pour le jour ou il
serait seul; elle lui disait quels pecheurs il fallait voir et quels il
fallait eviter; comment, en etant toujours doux et laborieux, prudent et
resolu, il ferait son chemin dans le monde, et finirait par avoir a lui
sa barque et ses filets; le pauvre garcon n'ecoutait guere toute cette
sagesse; des que la vieille commencait a prendre le ton serieux:
--Mere-grand, s'ecriait l'enfant, mere-grand, ne me quitte pas. J'ai des
bras, je suis fort, bientot je pourrai travailler pour deux; mais si, en
revenant de la mer, je ne te retrouve pas a la maison, comment veux-tu
que je vive?
Et il l'embrassait en pleurant.
--Mon enfant, lui dit un jour la vieille, je ne te laisserai pas aussi
seul que tu crains; apres moi, tu auras deux protectrices que plus d'un
prince t'envierait. Il y a deja longtemps que j'ai oblige deux grandes
dames qui ne t'oublieront pas quand l'heure sera venue de les appeler,
et ce sera bientot.
--Quelles sont ces deux dames? demanda Gracieux, qui n'avait jamais vu
dans la cabane que des femmes de pecheurs.
--Ce sont deux fees, repondit la grand'mere, deux grandes fees: la fee
des eaux et la fee des bois. Ecoute-moi bien, mon enfant; c'est un
secret qu'il faut que je te confie, un secret que tu garderas comme je
l'ai fait, et qui te donnera la fortune et le bonheur. Il y a dix ans,
l'annee meme ou mourut ton pere, ou ta mere aussi nous laissa, j'etais
sortie avant le point du jour, pour surprendre les crabes endormis dans
le sable; j'etais penchee a terre et cachee par un rocher, quand je vis
un alcyon qui voguait doucement vers la plage. C'est un oiseau sacre
qu'il faut toujours menager; je le laissai donc aborder et ne remuai
pas, de crainte de l'effaroucher. En meme temps, d'une fente de la
montagne je vis sortir et ramper sur le sable une belle couleuvre verte
qui allongeait ses grands anneaux pour approcher de l'oiseau. Quand ils
furent pres l'un de l'autre, sans qu'aucun d'eux parut surpris de la
rencontre, la couleuvre s'enroula autour du cou de l'alcyon, comme si
elle l'eut embrasse tendrement; ils resterent ainsi enlaces quelques
minutes; puis ils se separerent brusquement, le serpent pour rentrer
dans la pierre, l'oiseau pour se plonger dans la vague, qui l'emporta.
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