Nouveaux contes bleus by Edouard Laboulaye
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Edouard Laboulaye >> Nouveaux contes bleus
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"Fort etonnee de ce que j'avais vu, je revins le lendemain a la meme
heure, et a la meme heure aussi l'alcyon arriva sur le sable, la
couleuvre sortit de sa retraite. C'etaient des fees, il n'etait pas
permis d'en douter, peut-etre des fees enchantees a qui je pouvais
rendre service. Mais que faire? Me montrer, c'etait leur deplaire et
m'exposer beaucoup; il valait mieux attendre une occasion favorable que
le hasard amenerait sans doute. Pendant un mois je me tins en embuscade,
assistant tous les matins au meme spectacle, quand un jour j'apercus un
gros chat noir qui arrivait le premier au rendez-vous, et qui se cachait
derriere le rocher, presque sous ma main. Un chat noir ne pouvait etre
qu'un enchanteur, d'apres ce qu'on m'avait appris dans ma jeunesse:
je me promis de le surveiller. Et, en effet, a peine l'alcyon et la
couleuvre s'etaient-ils embrasses, que voici le chat qui se ramasse, se
gonfle et s'elance sur ces innocents. Ce fut mon tour de me jeter sur le
brigand, qui tenait deja ses victimes entre ses griffes meurtrieres; je
le saisis malgre toutes ses convulsions, quoiqu'il me mit les mains
en sang, et la, sans pitie, sachant a qui j'avais affaire, je pris le
couteau qui me servait a ouvrir les chataignes de mer, et je coupai au
monstre la tete, les pattes et la queue, attendant avec confiance le
succes de mon devouement.
"Je n'attendis pas longtemps; des que j'eus jete a la mer le corps de
la bete, je vis devant moi deux belles dames, l'une toute couronnee de
plumes blanches, l'autre qui avait pour echarpe une peau de serpent;
c'etaient, je te l'ai deja dit, la fee des eaux et la fee des bois.
Enchantees par un miserable genie qui avait surpris leur secret, il leur
fallait rester alcyon et couleuvre jusqu'a ce qu'une main genereuse les
affranchit; c'est a moi qu'elles devaient la liberte et la puissance.
"Demande-nous ce que tu voudras, me dirent-elles, tes voeux seront
exauces."
"Je reflechis que j'etais vieille et que j'avais assez souffert de la
vie pour ne pas la recommencer, tandis que toi, mon enfant, un jour
viendrait ou rien ne serait trop beau pour ton desir, ou tu voudrais
etre riche, noble, general, marquis, prince peut-etre. "Ce jour-la, me
dis-je, je pourrai tout lui donner, un seul moment d'un pareil bonheur
me payera quatre-vingts ans de peine et de misere." Je remerciai donc
les fees et les priai de me garder leur bon vouloir pour l'heure ou j'en
aurais besoin. La fee des eaux ota une petite plume de sa couronne; la
fee des bois detacha une ecaille de la peau du serpent.
"Bonne femme, me dirent-elles, quand tu voudras de nous, place
cette plume et cette ecaille dans un vase d'eau pure, en meme temps
appelle-nous en formant un voeu; fussions-nous au bout du monde, en
un instant tu nous verras devant toi, pretes a payer la dette
d'aujourd'hui."
"Je baissai la tete en signe de reconnaissance; quand je la relevai,
tout avait disparu; meme il n'y avait plus ni blessures ni sang a mes
bras; j'aurais cru qu'un reve m'avait trompee, si je n'avais eu dans la
main l'ecaille de la couleuvre et la plume de l'alcyon.
--Et ces tresors, dit Gracieux, ou sont-ils, grand'-mere?
--Mon enfant, repondit la vieille, je les ai caches avec soin, ne
voulant te les montrer que le jour ou tu serais un homme et en etat de
t'en servir; mais, puisque la mort va nous separer, le moment est venu
de te remettre ces precieux talismans. Tu trouveras au fond de la huche
un coffret de bois cache sous des chiffons; dans ce coffret est une
petite boite de carton enveloppee d'etoupe; ouvre cette boite, tu
trouveras l'ecaille et la plume soigneusement entourees de coton.
Garde-toi de les briser, prends-les avec respect, je te dirai ce qui te
reste a faire."
Gracieux apporta la boite a la pauvre femme, qui ne pouvait plus quitter
son grabat; ce fut elle-meme qui prit les deux objets.
--Maintenant, dit-elle a son fils en les lui remettant, place au milieu
de la chambre une assiette pleine d'eau; au milieu de l'eau, depose
l'ecaille et la plume, puis forme un voeu; demande la fortune, la
noblesse, l'esprit, la puissance, tout ce que tu voudras, mon fils;
seulement, comme je sens que je meurs, embrasse-moi, mon enfant, avant
d'exprimer ce voeu qui nous separera pour jamais, et recois une derniere
fois ma benediction. Ce sera un talisman de plus pour te porter bonheur.
Mais, a la surprise de la vieille, Gracieux ne vint ni l'embrasser ni
lui demander sa benediction; il mit bien vite l'assiette pleine d'eau
an milieu de la chambre, jeta la plume et l'ecaille au milieu de
l'assiette, et cria du fond du coeur: "Je veux que mere-grand vive
toujours: parais, fee des eaux; je veux que mere-grand vive toujours:
parais, fee des bois!"
Et alors voila l'eau qui bouillonne, bouillonne, l'assiette devient un
grand bassin que les murs de la chaumiere ont peine a contenir, et du
fond du bassin Gracieux voit sortir deux belles jeunes femmes, qu'a leur
baguette il reconnut de suite pour des fees. L'une avait une couronne de
feuilles de houx melees de grains rouges, avec des pendants d'oreilles
en diamants qui ressemblaient a des glands dans leur coupe; elle etait
vetue d'une robe verte comme la feuille d'olive, et par-dessus elle
avait une peau tigree qui se nouait en echarpe sur l'epaule droite:
c'etait la fee des bois. Quant a la fee des eaux, elle avait une
coiffure de roseaux, avec une robe blanche toute bordee de plumes de
grebes, et une echarpe bleue qui par moments se relevait sur sa tete
et se gonflait comme la voile d'un navire. Si grandes dames qu'elles
fussent, toutes deux regarderent en souriant Gracieux, qui s'etait
refugie dans les bras de sa grand'mere, et qui tremblait de peur et
d'admiration.
[Illustration: Du fond du bassin Gracieux vit sortir deux belles jeunes
femmes, qu'a leur baguette il reconnut pour des fees.]
"Nous voici, mon enfant, dit la fee des eaux, qui prit la parole comme
la plus agee; nous avons entendu ce que tu disais; le voeu que tu as
forme te fait honneur; mais, si nous pouvons t'aider dans le projet que
tu as concu, toi seul tu peux l'executer. Nous pouvons bien prolonger
de quelque temps l'existence de ta grand'mere; mais, pour qu'elle vive
toujours, il te faut aller au Chateau de la Vie, a quatre grandes
journees d'ici, du cote de la Sicile. La se trouve la fontaine
d'immortalite. Si tu peux accomplir chacune de ces quatre journees sans
te detourner de ton chemin, si, arrive au chateau, tu peux repondre aux
trois questions que t'adressera une voix invisible, tu trouveras la-bas
ce que tu desires; mais, mon enfant, reflechis bien avant de prendre ce
parti, car il y a plus d'un danger sur la route. Si une seule fois tu
manques d'atteindre le but de ta journee, non seulement tu n'obtiendras
pas ce que tu souhaites, mais tu ne sortiras jamais de ce pays, d'ou nul
n'est revenu.
--Je pars, Madame, repondit Gracieux.
--Mais, dit la fee des bois, tu es bien jeune, mon enfant, et tu ne
connais pas meme le chemin.
--N'importe! reprit Gracieux; vous ne m'abandonnerez pas, belles dames,
et, pour sauver ma grand'mere, j'irais au bout du monde.
--Attends, dit la fee des bois; et, detachant le plomb d'une vitre
brisee, elle le mit dans le creux de sa main.
Et voici le plomb qui se met a fondre et a bouillir sans que la fee
paraisse incommodee de la chaleur, puis elle jette sur le foyer le
metal, qui s'y fige en mille formes variees.
--Que vois-tu dans tout cela? dit la fee a Gracieux.
--Madame, repondit-il, apres avoir regarde avec attention, il me semble
que j'apercois un chien epagneul avec une grande queue et de grandes
oreilles.
--Appelle-le, dit la fee?
Aussitot voila qu'on entend aboyer, et que du milieu du metal sort un
chien noir et couleur de feu, qui se met a gambader et a sauter autour
de Gracieux.
--Ce sera ton compagnon, dit la fee; tu le nommeras Fidele; il te
montrera la route, mais je te previens que c'est a toi de le conduire,
et non pas a lui de te mener. Si tu le fais obeir, il te servira; si tu
lui obeis, il te perdra.
--Et moi, dit la fee des eaux, ne te donnerai-je rien, mon pauvre
Gracieux?
Et, regardant autour d'elle, la dame vit a terre un morceau de papier
que de son pied mignon elle poussa dans le foyer. Le papier prit feu;
quand la flamme fut passee, on vit des milliers de petites etincelles
qui couraient l'une apres l'autre, comme des nonnes qui a la nuit de
Noel se rendent a la chapelle, ayant chacune un cierge en main. La fee
suivit d'un oeil curieux toutes ces etincelles; quand la derniere fut
pres de s'eteindre, elle souffla sur le papier; soudain on entendit un
petit cri d'oiseau; une hirondelle sortit tout effrayee, alla se heurter
a tous les coins de la chambre et finit par s'abattre sur l'epaule de
Gracieux.
--Ce sera ta compagne, dit la fee des eaux, tu la nommeras Pensive;
elle te montrera la route, mais je te previens que c'est a toi de la
conduire, et non pas a elle de te mener. Si tu la fais obeir, elle te
servira; si tu lui obeis, elle te perdra.
--Remue cette cendre noire, ajouta la bonne fee des eaux, peut-etre y
trouveras-tu quelque chose.
Gracieux obeit; sous la cendre du papier, il prit un flacon de cristal
de roche qui brillait comme du diamant; c'est la-dedans, lui dit la fee,
qu'il devait recueillir l'eau d'immortalite: elle eut brise tout vase
fait de la main des hommes. A cote du flacon, Gracieux trouva un
poignard a lame triangulaire. C'etait bien autre chose que le stylet de
son pere le pecheur auquel on lui defendait de toucher; avec cette arme
on pouvait braver le plus fier ennemi.
--Ma soeur, vous ne serez pas plus genereuse que moi, dit l'autre fee;
et, prenant une paille de la seule chaise qu'il y eut dans la maison,
elle souffla dessus. La paille se gonfla aussitot, et, en moins de
temps qu'il n'en faut pour le dire, forma une carabine admirable, tout
incrustee de nacre et d'or; une seconde paille donna une cartouchiere
que Gracieux se mit autour du corps et qui lui allait a merveille: on
eut dit d'un prince qui partait en chasse. Il etait si beau que sa
grand'mere en pleurait de joie et d'attendrissement.
Les deux fees disparues, Gracieux embrassa la bonne vieille, en lui
recommandant bien de l'attendre, et il se mit a deux genoux pour lui
demander sa benediction. L'aieule lui fit un beau sermon pour lui
recommander d'etre patient, juste, charitable, et surtout de ne jamais
s'ecarter du droit chemin, "non pas pour moi, ajouta la vieille, qui
accepte la mort de grand coeur, et qui regrette le voeu que tu as forme,
mais pour toi, mon enfant, pour que tu reviennes; je ne veux pas mourir
sans que tu me fermes les jeux".
Il etait tard; Gracieux se coucha par terre, trop agite, a ce qu'il
croyait, pour s'assoupir. Mais le sommeil l'eut bientot surpris; il
dormit toute la nuit, tandis que la pauvre grand'mere regardait la
figure de son cher enfant eclairee par la lueur vacillante de la lampe,
et ne pouvait se lasser de l'admirer en soupirant.
III
De grand matin, quand l'aube pointait a peine, l'hirondelle se mit a
gazouiller et Fidele a tirer la couverture: "Partons, maitre, partons,
disaient les deux compagnons dans leur langage que Gracieux entendait
par le don des fees; deja la mer blanchit a la plage, l'oiseau chante,
la mouche bourdonne, la fleur s'ouvre au soleil; partons, il est temps."
Gracieux embrassa une derniere fois sa vieille amie et prit le chemin
qui mene a Paestum; Pensive voltigeait de droite et de gauche en
chassant les moucherons; Fidele caressait son jeune maitre ou courait
devant lui.
Ils n'etaient pas encore a deux lieues de la ville, que Gracieux
vit Fidele qui causait avec les fourmis. Elles marchaient en bandes
regulieres, trainant avec elles toutes leurs provisions.
--Ou allez-vous? leur demanda Gracieux; et elles repondirent:
--Au Chateau de la Vie.
Un peu plus loin, Pensive rencontra les cigales, qui s'etaient mises
aussi en voyage, avec les abeilles et les papillons; tous allaient au
Chateau de la Vie, pour boire a la fontaine d'immortalite. On marcha
de compagnie, comme gens qui suivent la meme route. Pensive presenta a
Gracieux un jeune papillon qui bavardait avec agrement. L'amitie vient
vite dans la jeunesse; au bout d'une heure, les doux compagnons etaient
inseparables.
Aller tout droit n'est pas le gout des papillons; aussi l'ami de
Gracieux se perdait-il sans cesse au milieu des herbes; Gracieux, qui
de sa vie n'avait ete libre, et qui n'avait jamais vu tant de fleurs ni
tant de soleil, suivait tous les zigzags du papillon, il ne s'inquietait
pas plus de la journee que si elle ne devait jamais finir. Mais au bout
de quelques lieues son nouvel ami se sentit fatigue.
--N'allons pas plus loin, disait-il a Gracieux; vois comme cette nature
est belle; que ces fleurs sentent bon! comme ces champs embaument!
restons ici; c'est ici qu'est la vie.
--Marchons, disait Fidele, la journee est longue et nous ne sommes qu'au
debut.
--Marchons, disait Pensive, le ciel est pur, l'horizon infini; allons
toujours en avant.
Gracieux, rentre en lui-meme, fit de sages raisonnements au papillon qui
voltigeait toujours de droite et de gauche, ce fut en vain.
--Que m'importe? disait l'insecte; hier j'etais chenille, ce soir je ne
serai rien, je veux jouir aujourd'hui. Et il s'abattit sur une rose de
Paestum toute grande ouverte.
Le parfum etait si fort que le pauvre papillon en fut asphyxie; Gracieux
essaya en vain de le rappeler a la vie, et, apres l'avoir pleure, il le
mit avec une epingle a son chapeau comme une cocarde.
Vers midi, ce fut le tour des cigales de s'arreter.
--Chantons, disaient-elles; la chaleur va nous accabler, si nous luttons
contre la force du jour. Il est si bon de vivre dans un doux repos!
Viens, Gracieux, nous t'egayerons, et tu chanteras avec nous.
--Ecoutons-les, disait Pensive, elles chantent si bien!
Mais Fidele ne voulait pas s'arreter; il avait du feu dans les veines,
il jappa tant et tant, que Gracieux oublia les cigales pour courir apres
l'importun.
Le soir venu, Gracieux rencontra la mouche a miel toute chargee de
butin.
--Ou vas-tu? lui dit-il.
--Je retourne chez moi, repondit l'abeille, et ne veux pas quitter ma
ruche.
--Eh quoi! reprit Gracieux, laborieuse comme tu es, vas-tu faire comme
la cigale et renoncer a ta part d'immortalite?
--Ton Chateau est trop loin, repondit l'abeille, je n'ai pas ton
ambition. Mon oeuvre de chaque jour me suffit, je ne comprends rien a
tes voyages; pour moi, le travail, c'est la vie.
Gracieux fut un peu emu d'avoir perdu des le premier jour tant de
compagnons de route; mais, en pensant avec quelle facilite il avait
fourni la premiere etape, son coeur fut plein de joie; il caressa
Fidele, attrapa des mouches que Pensive lui prenait dans la main, et
s'endormit plein d'espoir en revant a sa grand'mere et aux deux fees.
IV
Le lendemain, des l'aurore, Pensive avertit son jeune maitre.
--Partons, disait-elle. Deja la mer blanchit a la plage, l'oiseau
chante, la mouche bourdonne, la fleur s'ouvre au soleil; partons, il est
temps.
--Un moment, repondait Fidele; la journee n'est pas longue; avant midi
nous verrons les temples de Paestum, ou nous devons nous arreter ce
soir.
--Les fourmis sont deja en route, reprenait Pensive: le chemin est plus
difficile qu'hier et le temps plus lourd; partons.
Gracieux avait vu en songe sa grand'mere qui lui souriait; aussi se
mit-il en marche avec une ardeur plus vive que la veille. Le jour etait
splendide: a droite, la mer qui poussait doucement ses vagues bleuatres
et les deroulait sur le sable en murmurant; a gauche, dans le lointain,
des montagnes bordees d'une teinte rosee; dans la plaine, de grandes
herbes toutes parsemees de fleurs, un chemin plante d'aloes, de
jujubiers et d'acanthes; en face, un horizon sans nuages. Gracieux, ravi
de plaisir et d'esperance, se croyait deja au but du voyage. Fidele
bondissait au milieu des champs et mettait en fuite les perdrix
effrayees; Pensive se perdait dans le ciel et jouait avec la lumiere.
Tout a coup, au milieu des roseaux, Gracieux apercut une belle chevrette
qui le regardait avec des yeux languissants, comme si elle l'appelait.
L'enfant s'approcha; la chevrette bondit, mais sans s'eloigner de
beaucoup. Trois fois elle recommenca le meme manege, comme si elle
agacait Gracieux.
--Suivons-la, dit Fidele; je lui couperai le chemin, nous l'aurons
bientot prise.
--Ou est Pensive? dit l'enfant.
--Qu'importe, maitre? reprit Fidele; c'est l'affaire d'un instant.
Fiez-vous a moi, je suis ne pour la chasse; la chevrette est a nous.
Gracieux ne se le fit pas dire deux fois; tandis que Fidele faisait un
detour, il courut apres la chevrette, qui s'arretait entre les arbres,
comme pour se laisser prendre, et bondissait des que la main du chasseur
l'effleurait. "Courage, maitre!" cria Fidele en debusquant; mais d'un
coup de tete chevrette lanca le chien en l'air et s'enfuit plus vite que
le vent.
Gracieux s'elanca a sa poursuite; Fidele, les yeux et la gueule
enflammes, courait et jappait comme un furieux; ils franchissaient
fosses, sillons, branchages, sans que rien arretat leur audace. La
chevrette fatiguee perdait du terrain; Gracieux redoublait d'ardeur,
deja il etendait la main pour saisir sa proie, quand tout a coup, le sol
lui manquant sous les pieds, il roula avec son imprudent compagnon dans
un piege qu'on avait couvert de feuillages.
Il n'etait pas remis de sa chute, que la chevrette s'approchant du bord
leur cria:
--Vous etes trahis; je suis la femme du roi des loups qui vous mangera
tous les deux.
Disant cela, elle disparut.
--Maitre, dit Fidele, la fee avait raison en vous recommandant de ne pas
me suivre; nous avons fait une sottise, c'est moi qui vous ai perdu.
--Au moins, dit Gracieux, nous defendrons notre vie.
Et, prenant sa carabine, il y mit double charge pour attendre le roi des
loups.
Plus calme alors, il regarda la fosse profonde ou il etait tombe; elle
etait trop haute pour qu'il en put sortir, c'est dans ce trou qu'il lui
fallait recevoir la mort. Fidele comprit les regards de son ami.
--Maitre, dit-il, si vous me preniez dans vos bras et si vous me lanciez
de toutes vos forces, peut-etre arriverais-je au bord; une fois dehors
je vous aiderais.
Gracieux n'avait pas grand espoir. Trois fois il essaya de pousser
Fidele, trois fois le pauvre animal retomba; enfin, au quatrieme effort,
le chien attrapa quelques racines, et s'aida si bien de la gueule et des
pattes, qu'il sortit de ce tombeau. Aussitot il poussa dans la fosse des
branches coupees qui se trouvaient au bord:
--Maitre, dit-il, fichez ces branches dans la terre et faites-vous
une echelle. Pressez-vous, pressez-vous, ajouta-t-il, j'entends les
hurlements du roi des loups.
Gracieux etait adroit et agile. La colere doubla ses forces; en moins
d'un instant il fut dehors. La, il assura son poignard dans sa ceinture,
changea la capsule de sa carabine, et, se placant derriere un arbre, il
attendit de pied ferme l'ennemi.
Soudain il entendit un cri effroyable: une bete horrible, avec des crocs
grands comme les defenses d'un sanglier, accourait sur lui par bonds
enormes; Gracieux l'ajusta d'une main emue, et tira. Le coup avait
porte, l'animal tourna sur lui-meme en hurlant; mais aussitot il reprit
son elan, "Rechargez votre carabine, pressez-vous, maitre", cria Fidele,
qui se jeta courageusement a la face du monstre, et le prit au cou a
belles dents.
Le loup n'eut qu'a secouer la tete pour jeter a terre le pauvre chien,
il l'eut avale d'une bouchee, si Fidele ne lui eut glisse dans la gueule
en y laissant une oreille. Ce fut le tour de Gracieux de sauver son
compagnon; il s'avanca hardiment et lira son second coup, en visant a
l'epaule. Le loup tomba; mais, se relevant par un effort supreme, il
se jeta sur le chasseur, qu'il renversa sous lui. En recevant ce choc
terrible, Gracieux se crut perdu; mais, sans perdre courage, et appelant
les bonnes fees a son aide, il prit son poignard et l'enfonca dans le
coeur de l'animal, qui, pret a devorer son ennemi, tout a coup tendit
les membres et mourut.
Couvert de sang et d'ecume, Gracieux se releva tout tremblant et s'assit
sur un arbre renverse. Fidele se traina pres de lui sans oser le
caresser, car il sentait combien il etait coupable.
--Maitre, disait-il, qu'allons-nous devenir? La nuit approche, et nous
sommes si loin de Paestum!
--Il faut partir, s'ecria l'enfant; et il se leva; mais il etait si
faible qu'il fut oblige de se rasseoir.
Une soif brulante le devorait; il avait la fievre, tout tournait autour
de lui. Alors, songeant a sa grand'mere, il se mit a pleurer. Avoir
oublie sitot de si belles promesses et mourir dans ce pays d'ou l'on
ne revient pas, tout cela pour les beaux yeux d'une chevrette: quels
remords avait le pauvre Gracieux! Comme elle finissait tristement, cette
journee si bien commencee!
Bientot on entendit des hurlements sinistres; c'etaient les freres
du roi des loups qui l'appelaient et qui accouraient a son secours.
Gracieux embrassa Fidele, c'etait son seul ami; il lui pardonna une
imprudence qu'ils allaient tous deux payer de la vie; puis il coula un
lingot dans sa carabine, fit sa priere aux bonnes fees, leur recommanda
sa grand'mere et se disposa a mourir.
--Gracieux! Gracieux! ou etes-vous? cria une petite voix qui ne pouvait
etre que celle de Pensive.
Et l'hirondelle vint, en voltigeant, se poser sur la tete de son maitre.
--Du courage! disait-elle; les loups sont encore loin. Il y a tout pres
d'ici une source pour etancher votre soif et arreter le sang de vos
blessures, et j'ai vu dans les herbes un sentier cache qui peut nous
conduire a Paestum.
Gracieux et Fidele se trainerent jusqu'au ruisseau, tremblants de
crainte et d'esperance; puis ils s'engagerent dans le chemin couvert,
un peu ranimes par le doux gazouillement de Pensive. Le soleil etait
couche; on marcha dans l'ombre pendant quelques heures, et, quand la
lune se leva, on etait hors de danger. Restait une route penible et
dangereuse pour qui n'avait plus l'ardeur du matin: des marais a
traverser, des fosses a franchir, des fourres ou l'on se dechirait la
figure et les mains; mais, en songeant qu'il pouvait reparer sa faute et
sauver sa grand'mere. Gracieux avait le coeur si leger, qu'a chaque pas
ses forces redoublaient avec son espoir. Enfin, apres mille fatigues, on
arriva a Paestum comme les etoiles allaient marquer minuit.
Gracieux se jeta sur une dalle du temple de Neptune, et, apres avoir
remercie Pensive, il s'endormit ayant a ses pieds Fidele, meurtri,
sanglant et silencieux.
V
Le sommeil ne fut pas long; Gracieux etait debout avant le jour, qui
se faisait attendre. En descendant les marches du temple, il vit les
fourmis qui avaient eleve un monceau de sable, et qui y enterraient les
grains de la moisson nouvelle. Toute la republique etait en mouvement.
Chaque fourmi allait, venait, parlait a sa voisine, recevait ou donnait
des ordres; on trainait des brins de paille, on voiturait de petits
morceaux de bois, on emportait des mouches mortes, on entassait des
provisions: c'etait tout un etablissement pour l'hiver.
--Eh quoi! dit Gracieux aux fourmis, n'allez-vous plus au Chateau de la
Vie? Renoncez-vous a l'immortalite?
--Nous avons assez travaille, lui repondit une des ouvrieres; le jour de
la recolte est venu. La route est longue, l'avenir incertain, et nous
sommes riches. C'est aux fous a compter sur le lendemain, le sage use de
l'heure presente; quand on a honnetement amasse, la vraie philosophie,
c'est de jouir.
Fidele trouva que la fourmi avait raison; mais, comme il n'osait plus
donner de conseils, il se contenta de secouer la tete en partant;
Pensive, au contraire, dit que la fourmi n'etait qu'une egoiste; s'il
n'y avait qu'a jouir dans la vie, le papillon etait plus sage qu'elle.
En meme temps, et plus vive que jamais, Pensive s'envola a tire-d'aile
pour eclairer le chemin.
Gracieux marchait en silence. Honteux des folies de la veille, quoiqu'il
regrettat un peu la chevrette, il se promettait que, le troisieme jour,
rien ne le detournerait de sa route. Fidele, l'oreille dechiree, suivait
en boitant son jeune maitre, et ne semblait pas moins reveur que lui.
Vers midi on chercha un lieu favorable pour s'arreter quelques instants.
Le temps etait moins brulant que la veille, il semblait qu'on eut change
de pays et de saison. La route traversait des pres recemment fauches
pour la seconde fois, ou de beaux vignobles charges de raisin; elle
etait bordee de grands figuiers tout couverts de fruits ou bourdonnaient
des milliers d'insectes; il y avait a l'horizon des vapeurs dorees,
l'air etait doux et tiede; tout invitait au repos.
Dans la plus belle des prairies, aupres d'un ruisseau qui repandait
au loin la fraicheur, a l'ombre des platanes et des frenes, Gracieux
apercut un troupeau de buffles qui ruminaient. Mollement couches a
terre, ils faisaient cercle autour d'un vieux taureau qui semblait leur
chef et leur roi. Gracieux s'en approcha civilement et fut recu avec
politesse. D'un signe de tete on l'invita a s'asseoir, on lui montra de
grandes jattes pleines de fromages et de lait. Notre voyageur admirait
le calme et la gravite de ces paisibles et puissants animaux. On eut dit
autant de senateurs romains sur leurs chaises curules. L'anneau d'or
qu'ils portaient au nez ajoutait encore a la majeste de leur aspect.
Gracieux, qui se sentait plus calme et plus rassis que la veille,
songeait malgre lui qu'il serait bon de vivre au sein de cette paix et
de cette abondance; si le bonheur etait quelque part, c'etait la sans
doute qu'il fallait le chercher.
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