Nouveaux contes bleus by Edouard Laboulaye
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--_Pessime grammatice_, s'ecria-t-il a la grande terreur des assistants.
Le pretre, sentant qu'il s'etait trompe et prenant son courage a deux
mains, dit d'une voix tremblante:
--_Abi, male spiritu_.
A quoi le diable, qu'on ne prend pas en defaut, repondit:
--_Male prius, nunc pejus_.
Le pretre, furieux, reprit: _Abi, male spiritus_.
--_Sic debuisti dicere prius_, repondit le diable, et il sortit
tranquillement.
L'histoire n'est pas mauvaise; on en conte une autre en Allemagne qui
peut-etre vaut mieux.
--_Exi tu ex corpo_, dit fierement le pretre.
--_Nolvo_, repond le diable.
--_Cur tu nolvis_?
--_Quia_, repond insolemment le diable, _quia tu male linguis_.
--_Hoc est aliud rem_, dit majestueusement le pretre, et il se retire
avec dignite, laissant tout camus ce pedant solennel.
Que de folies, dira-t-on, et chez un homme que son etat et son age
condamnent au serieux a perpetuite.
--Hola! graves censeurs, laissez-moi rire, avec vos enfants. Vous aussi,
vous me faites rire, et souvent, mais ce rire-la attriste mon coeur.
Grands hommes d'aujourd'hui, j'ai toute l'annee pour admirer votre
etonnante sagesse; laissez-moi vous oublier un jour et jouer avec ces
ames innocentes qui, grace a Dieu, ne savent pas encore ce que vous
savez.
ZERBIN LE FAROUCHE
CONTE NAPOLITAIN
I
Il y avait une fois a Salerne un jeune bucheron qui s'appelait Zerbin.
Orphelin et pauvre, il n'avait point d'amis; sauvage et taciturne, il ne
parlait a personne, et personne ne lui parlait. Comme il ne se melait
point des affaires d'autrui, chacun le tenait pour un sot. On l'avait
surnomme _le farouche_; jamais titre ne fut mieux merite. Le matin,
quand tout dormait encore dans la ville, il s'en allait a la montagne,
la veste et la cognee sur l'epaule; il vivait seul dans les bois, tout
le long du jour, et ne rentrait qu'a la brume, trainant apres lui
quelque mechant fagot dont il achetait son souper. Quand il passait
devant la fontaine ou tous les soirs, les jeunes filles du quartier
allaient emplir leur cruche et vider leur gosier, chacune riait de cette
sombre figure et se moquait du pauvre bucheron. Ni la barbe noire ni les
yeux brillants de Zerbin n'effrayaient cette troupe effrontee; c'etait a
qui provoquerait l'innocent.
--Zerbin de mon ame, criait l'une, dis un mot, je te donne mon coeur.
--Plaisir de mes yeux, reprenait l'autre, montre-moi la couleur de tes
paroles, je suis a toi.
--Zerbin, Zerbin, repetaient en choeur toutes ces tetes folles, qui de
nous choisis-tu pour femme? Est-ce moi? Est-ce moi? Qui prends-tu?
--La plus bavarde, repondait le bucheron, en leur montrant le poing.
Et chacune de crier aussitot:
--Merci! mon bon Zerbin, merci!
Poursuivi par les eclats de rire, le pauvre sauvage rentrait chez lui
avec la grace d'un sanglier qui fuit devant le chasseur. Une fois sa
porte fermee, il soupait d'un morceau de pain et d'un verre d'eau,
s'enveloppait dans les lambeaux d'une vieille couverture, et se couchait
sur la terre battue. Sans soucis, sans regrets, sans desirs, il
s'endormait vite et ne revait guere. Si le bonheur est de ne rien
sentir, le plus heureux des hommes, c'etait Zerbin.
II
Un jour qu'il s'etait fatigue a ebranler un vieux buis aussi dur que la
pierre, Zerbin voulut faire la sieste pres d'un etang tout entoure de
beaux arbres. A sa grande surprise, il apercut, etendue sur le gazon,
une jeune femme, d'une merveilleuse beaute, et dont la robe etait faite
de plumes de cygne. L'inconnue luttait contre un reve penible: son
visage etait crispe, ses mains s'agitaient; on eut dit qu'elle essayait
en vain de secouer le sommeil qui l'oppressait.
--S'il y a du bon sens, dit Zerbin, de dormir a midi avec le soleil sur
la figure! Toutes les femmes sont folles.
Il enlaca quelques branches pour en ombrager la tete de l'etrangere, et
sur ce berceau il placa comme un voile sa veste de travail.
Il finissait de tresser le feuillage, quand il apercut dans l'herbe, a
deux pas de l'inconnue, une vipere qui approchait en dardant sa langue
empoisonnee.
--Ah! dit Zerbin, si petite et deja si mechante!
Et en deux coups de sa cognee il fit du serpent trois morceaux.
Les troncons tressaillaient comme s'ils voulaient encore atteindre
l'etrangere, le bucheron les poussa du pied dans l'etang; ils y
tomberent en fremissant comme un fer rouge qu'on trempe dans l'eau.
A ce bruit, la fee s'eveilla, et, se levant, les yeux brillants de joie:
--Zerbin! s'ecria-t-elle, Zerbin!
--C'est mon nom, je le connais, repondit le bucheron, il n'y a pas
besoin de crier si fort.
--Quoi! mon ami, dit la fee, tu ne veux pas que je te remercie du
service que tu m'as rendu? Tu m'as sauve plus que la vie.
--Je ne vous ai rien sauve du tout, dit Zerbin, avec sa grace ordinaire.
Une autre fois, ne vous couchez pas sur l'herbe sans voir s'il y a des
serpents. Voila le conseil que je vous donne. Maintenant, bonsoir;
laissez-moi dormir, je n'ai pas de temps a perdre.
Il s'etendit tout de son long sur l'herbe et ferma les yeux.
--Zerbin, dit la fee, tu ne me demandes rien?
--Je vous demande la paix. Quand on ne veut rien, on a ce qu'on veut, on
est heureux. Bonsoir.
Et le vilain se mit a ronfler.
--Pauvre garcon, dit la fee, ton ame est endormie; mais, quoi que tu
fasses, je ne serai pas ingrate. Sans toi j'allais tomber dans les mains
d'un genie, mon ennemi cruel; sans toi j'aurais ete cent ans couleuvre;
je te dois cent ans de jeunesse et de beaute. Comment te payer? J'y
suis, ajouta-t-elle. Quand on a ce qu'on veut, on est heureux, c'est toi
qui l'as dit. Eh bien! mon bon Zerbin, tout ce que tu voudras, tout ce
que tu souhaiteras, tu l'auras. Bientot, je l'espere, tu beniras la fee
des eaux.
Elle fit trois ronds en l'air avec sa baguette de coudrier; puis, elle
entra dans l'etang d'un pas si leger, que l'onde meme n'en fut pas
ridee. A l'approche de leur reine, les roseaux inclinaient leurs
aigrettes, les nenuphars epanouissaient leurs fleurs les plus fraiches;
les arbres, le jour, le vent meme, tout souriait a la fee, tout semblait
s'associer a son bonheur. Une derniere fois elle leva sa baguette;
aussitot, pour recevoir leur jeune souveraine, les eaux s'ouvrirent en
s'illuminant. On eut dit qu'un rayon de soleil percait jusqu'au fond de
l'abime. Puis tout rentra dans l'ombre et le silence; on n'entendit plus
rien que Zerbin qui ronflait toujours.
III
Le soleil commencait a baisser quand le bucheron se reveilla. Il
retourna tranquillement a sa besogne, et d'un bras vigoureux il attaqua
le tronc de l'arbre qu'il avait ebreche le matin. La cognee resonnait
sur le bois, mais elle ne l'entamait guere; Zerbin suait a grosses
gouttes et frappait en vain cet arbre maudit, qui defiait tous ses
efforts.
--Ah! dit-il en regardant sa cognee tout ebrechee, quel malheur qu'on
n'ait pas invente un outil qui coupat le bois comme du beurre! J'en
voudrais un comme ca.
[Illustration: Elle fit trois ronds en l'air avec sa baguette de
coudrier.]
Il recula de deux pas, fit tourner la cognee sur sa tete et la lanca
d'une telle force qu'il alla tomber a dix pieds, les bras en avant, le
nez par terre.
--_Per Baccho!_ s'ecria-t-il, j'ai la berlue; j'ai frappe a cote.
Zerbin fut bientot rassure, car au meme instant l'arbre tomba, et si
pres de lui que peu s'en fallut que le pauvre garcon ne fut ecrase.
--Voila un beau coup! s'ecria-t-il, et qui avance ma journee. Comme
c'est tranche! on dirait d'un trait de scie. Il n'y a pas deux bucherons
pour travailler comme le fils de ma mere.
Sur ce, il rassembla toutes les branches qu'il avait abattues le matin;
puis, deliant une corde qu'il avait roulee autour de sa ceinture, il se
mit a cheval sur le fagot pour le serrer davantage, et il l'attacha avec
un noeud coulant.
--A present, dit-il, il faut trainer cela a la ville. Il est facheux que
les fagots n'aient pas quatre jambes comme les chevaux! Je m'en irais
fierement a Salerne et j'y entrerais en caracolant, a la facon d'un beau
cavalier qui se promene sans rien faire. Je voudrais me voir comme ca.
A l'instant, voici le fagot qui se souleve et qui se met a trotter d'un
pas allonge. Sans s'etonner de rien, le bon Zerbin se laissait emporter
par cette monture d'espece nouvelle, et tout le long du chemin il
prenait en pitie ces pauvres petites gens qui marchaient a pied, faute
d'un fagot.
IV
Au temps dont nous parlons il y avait une grande place au milieu de
Salerne, et sur cette place etait le palais du roi. Ce roi, personne ne
l'ignore, c'etait le fameux Mouchamiel, dont l'histoire a immortalise le
nom.
Chaque apres-midi, on voyait tristement assise au balcon la fille du
roi, la princesse Aleli. C'est en vain que ses esclaves essayaient de
la charmer par leurs chansons, leurs contes ou leurs flatteries; Aleli
n'ecoutait que sa pensee. Depuis trois ans, le roi son pere voulait la
marier a tous les barons du voisinage; depuis trois ans, la princesse
refusait tous les pretendants. Salerne etait sa dot, et elle sentait que
c'etait sa dot seule qu'on voulait epouser. Serieuse et tendre, Aleli
n'avait pas d'ambition, elle n'etait pas coquette, elle ne riait pas
pour montrer ses dents, elle savait ecouter et ne parlait jamais pour ne
rien dire; cette maladie, si rare chez les femmes, faisait le desespoir
des medecins.
Aleli etait encore plus reveuse que de coutume, quand tout d'un coup
deboucha sur la place Zerbin, guidant son fagot avec la majeste d'un
Cesar empanache. A cette vue, les deux femmes de la princesse furent
prises d'un fou rire, et comme elles avaient des oranges sous la main,
elles se mirent a en jeter au cavalier, et de facon si adroite, qu'il en
recut deux en plein visage.
--Riez, maudites, cria-t-il en les montrant du doigt, et puissiez-vous
rire a vous user les dents jusqu'aux gencives. Voila ce que vous
souhaite Zerbin.
Et voici les deux femmes qui rient a se tordre, sans que rien les
arrete, ni les menaces du bucheron ni les ordres de la princesse, qui
prenait en pitie le pauvre bucheron.
--Bonne petite femme, dit Zerbin en regardant Aleli, et si douce et si
triste! Moi, je te souhaite du bien. Puisses-tu aimer le premier qui te
fera rire, et l'epouser par-dessus le marche!
Sur ce, il prit sa meche de cheveux, et salua la princesse de la facon
la plus gracieuse.
Regle generale: quand on est a cheval sur un fagot, il ne faut saluer
personne, fut-ce une reine; Zerbin l'oublia, et mal lui en prit. Pour
saluer la princesse, il avait lache la corde qui retenait les branches
en faisceau; voici le fagot qui s'ouvre et le bon Zerbin qui tombe en
arriere, les jambes en l'air, de la facon la plus grotesque et la plus
ridicule. Il se releva par une culbute hardie, emportant avec lui la
moitie du feuillage, et, couronne comme un dieu sylvain, il s'en alla
rouler dix pas plus loin.
Quand une personne tombe au risque de se tuer, pourquoi rit-on? Je
l'ignore; c'est un mystere que la philosophie n'a pas encore explique.
Ce que je sais, c'est que tout le monde rit et que la princesse Aleli
fit comme tout le monde. Mais aussitot elle se leva, regarda Zerbin avec
des yeux etranges, mit la main sur son coeur, la porta a sa tete et
rentra dans le palais, tout agitee d'un trouble inconnu.
Cependant Zerbin rassemblait les branches eparses et rentrait chez lui a
pied, comme un simple fagotier. La prosperite ne l'avait point ebloui,
la mauvaise chance ne le troubla pas davantage. La journee etait bonne,
c'etait assez pour lui. Il acheta un beau fromage de buffle, blanc et
dur comme le marbre, en coupa une longue tranche et dina du meilleur
appetit. L'innocent ne se doutait guere du mal qu'il avait fait et du
desordre qu'il laissait apres lui.
V
Tandis que ces graves evenements se passaient, quatre heures sonnaient a
la tour de Salerne. La journee etait brulante, le silence regnait dans
les rues. Retire dans une chambre basse, loin de la chaleur et du bruit,
le roi Mouchamiel songeait au bonheur de son peuple: il dormait.
Tout a coup il s'eveilla en sursaut: deux bras lui serraient le cou, des
larmes brulantes lui mouillaient le visage; c'etait la belle Aleli qui
embrassait son pere, dans un acces de tendresse.
--Qu'est cela? dit le roi, surpris de ce redoublement d'amour. Tu
m'embrasses et tu pleures? Ah! fille de ta mere, tu veux me faire faire
ta volonte?
--Tout au contraire, mon bon pere, dit Aleli; c'est une fille obeissante
qui veut faire ce que vous voulez. Ce gendre que vous souhaitez, je l'ai
trouve. Pour vous faire plaisir, je suis prete a lui donner ma main.
--Bon, reprit Mouchamiel, c'est la fin du caprice. Qui epousons-nous?
le prince de la Cava? Non. C'est donc le comte de Capri? le marquis de
Sorrente? Non. Qui est-ce donc?
--Je ne le connais pas, mon bon pere.
--Comment, tu ne le connais pas? tu l'as vu cependant?
--Oui, tout a l'heure, sur la place du chateau.
--Et il t'a parle?
--Non, mon pere. Est-il besoin de parler quand les coeurs s'entendent?
Mouchamiel fit la grimace, se gratta l'oreille, et regardant sa fille
entre les deux yeux:
--Au moins, dit-il, c'est un prince?
--Je ne sais pas, mon pere, mais qu'importe?
--Il importe beaucoup, ma fille, et tu n'entends rien a la politique.
Que tu choisisses librement un gendre qui me convienne, c'est a
merveille. Comme roi et comme pere, je ne generai jamais ta volonte
quand cette volonte sera la mienne. Mais autrement j'ai des devoirs a
remplir envers ma famille et mes sujets, et j'entends qu'on fasse ce que
je veux. Ou se cache ce bel oiseau que tu ne connais pas, qui ne t'a pas
parle et qui t'adore?
--Je l'ignore, dit Aleli.
--Voila qui est trop fort, s'ecria Mouchamiel. C'est pour me conter de
pareilles folies que tu viens me prendre des moments qui appartiennent a
mon peuple! Hola! chambellans, qu'on appelle les femmes de la princesse
et qu'on la reconduise dans ses appartements.
En entendant ces mots, Aleli leva les bras au ciel et se mit a fondre
en larmes. Puis, elle tomba aux genoux du roi en sanglotant. Au meme
moment, les deux femmes entrerent, toujours riant aux eclats.
--Silence, miserables, silence! s'ecria Mouchamiel, indigne de ce manque
de respect.
Mais plus le roi criait: Silence! et plus les deux femmes riaient, sans
souci de l'etiquette.
--Gardes, dit le prince hors de lui, qu'on saisisse ces insolentes, et
qu'on leur tranche la tete. Je leur apprendrai qu'il n'y a rien de moins
plaisant qu'un roi.
--Sire, dit Aleli, enjoignant les mains, rappelez-vous que vous avez
illustre votre regne en abolissant la peine de mort.
--Tu as raison, ma fille. Nous sommes des gens civilises. Qu'on epargne
ces femmes, et qu'on se contente de les traiter a la russe, avec tous
les menagements voulus. Batonnez-les jusqu'a ce qu'elles meurent
naturellement.
--Grace! mon pere, dit Aleli; c'est moi, c'est votre fille qui vous en
supplie.
--Pour Dieu! qu'elles ne rient plus, et qu'on m'en debarrasse, dit le
bon Mouchamiel. Emmenez ces pecores, je leur pardonne; qu'on les enferme
dans une cellule jusqu'a ce qu'elles y crevent de silence et d'ennui.
--Ah! mon pere, sanglota la pauvre Aleli.
--Allons, dit le roi, qu'on les marie, et que ca finisse!
--Grace, Sire, nous ne rirons plus, crierent les deux femmes en tombant
a genoux et en ouvrant une bouche ou il n'y avait que des gencives. Que
Votre Majeste nous pardonne, et qu'elle nous venge. Nous sommes victimes
d'un art infernal; un scelerat nous a ensorcelees.
--Un sorcier dans mes Etats! dit le roi qui etait un esprit fort; c'est
impossible! Il n'y en a point, puisque je n'y crois pas.
--Sire, dit l'une des femmes, est-il naturel qu'un fagot trotte comme un
cheval de manege et caracole sous la main d'un bucheron? Voila ce que
nous venons de voir sur la place du chateau.
--Un fagot! reprit le roi; cela sent le sorcier. Gardes, qu'on saisisse
l'homme et son fagot, et que, l'un portant l'autre, on les brule tous
les deux. Apres cela, j'espere qu'on me laissera dormir.
--Bruler mon bien-aime! s'ecria la princesse, en remuant les bras comme
une illuminee. Sire, ce noble chevalier, c'est mon epoux, c'est mon
bien, c'est ma vie. Si l'on touche a un seul de ses cheveux, je meurs.
--L'enfer est dans ma maison, dit le pauvre Mouchamiel. A quoi me
sert-il d'etre roi pour ne pouvoir pas meme dormir la grasse matinee?
Mais je suis bon de me tourmenter. Qu'on appelle Mistigris. Puisque j'ai
un ministre, c'est bien le moins qu'il me dise ce que je pense, et qu'il
sache ce que je veux.
VI
On annonca le seigneur Mistigris. C'etait un petit homme, gros, court,
rond, large, qui roulait plus qu'il ne marchait. Des yeux de fouine qui
regardaient de tous les cotes a la fois, un front bas, un nez crochu, de
grosses joues, trois mentons: tel est le portrait du celebre ministre
qui faisait le bonheur de Salerne, sous le nom du roi Mouchamiel. Il
entra souriant, soufflant, minaudant, en homme qui porte gaiement le
pouvoir et ses ennuis.
--Enfin, vous voila! dit le prince. Comment se fait-il qu'il se passe
des choses inouies dans mon empire, et que, moi, le roi, j'en sois le
dernier averti?
--Tout est dans l'ordre accoutume, dit Mistigris d'un ton placide. J'ai
la dans les mains les rapports de la police; le bonheur et la paix
regnent dans l'Etat, comme toujours.
Et ouvrant de grands papiers, il lut ce qui suit:
"Port de Salerne. Tout est tranquille. On n'a pas vole a la douane plus
que de coutume. Trois querelles entre matelots, six coups de couteau;
cinq entrees a l'hopital. Rien de nouveau.
"Ville haute. Octroi double; prosperite et moralite toujours
croissantes. Deux femmes mortes de faim; dix enfants exposes; trois
maris qui ont battu leurs femmes, dix femmes qui ont battu leurs maris;
trente vols, deux assassinats, trois empoisonnements. Rien de nouveau.
--Voila donc tout ce que vous savez? dit Mouchamiel d'une voix irritee.
Eh bien! moi, Monsieur, dont ce n'est pas le metier de connaitre les
affaires d'Etat, j'en sais davantage. Un homme a cheval sur un fagot a
passe sur la place du chateau, et il a ensorcele ma fille. La voici qui
veut l'epouser.
--Sire, dit Mistigris, je n'ignorais pas ce detail; un ministre sait
tout; mais pourquoi fatiguer Votre Majeste de ces niaiseries? On pendra
l'homme et tout sera dit.
--Et vous pouvez me dire ou est ce miserable?
--Sans doute, Sire, repondit Mistigris. Un ministre voit tout, entend
tout, est partout.
--Eh bien! Monsieur, dit le roi, si dans un quart d'heure ce drole n'est
pas ici, vous laisserez le ministere a des gens qui ne se contentent pas
de voir, mais qui agissent. Allez!
Mistigris sortit de la chambre toujours souriant. Mais, une fois dans la
salle d'attente, il devint cramoisi comme un homme qui etouffe, et fut
oblige de prendre le bras du premier ami qu'il rencontra. C'etait le
prefet de la ville qu'un hasard heureux amenait pres de lui. Mistigris
recula de deux pas et prit le magistrat au collet.
--Monsieur, lui dit-il en scandant chacun de ses mots, si dans dix
minutes vous ne m'amenez pas l'homme qui se promene dans Salerne a
cheval sur un fagot, je vous casse, entendez-vous? je vous casse. Allez!
Tout etourdi de cette menace, le prefet courut chez le chef de la
police.
--Ou est l'homme qui se promene sur un fagot? lui dit-il.
--Quel homme? demanda le chef de la police.
--Ne raisonnez pas avec votre superieur; je ne le souffrirai point. En
n'arretant pas ce scelerat, vous avez manque a tous vos devoirs. Si dans
cinq minutes cet homme n'est pas ici, je vous chasse. Allez!
Le chef de la police courut au poste du chateau; il y trouva ses gens
qui veillaient a la tranquillite publique en jouant aux des.
--Droles! leur cria-t-il, si dans trois minutes vous ne m'amenez pas
l'homme qui se promene a cheval sur un fagot, je vous fais batonner
comme des galeriens. Courez, et pas un mot.
La troupe sortit en blasphemant, tandis que l'habile et sage Mistigris,
confiant dans les miracles de la hierarchie, rentrait tranquillement
dans la chambre du roi et remettait sur ses levres ce sourire perpetuel
qui fait partie de la profession.
VII
Deux mots dits par le ministre a l'oreille du roi charmerent Mouchamiel.
L'idee de bruler un sorcier ne lui deplaisait pas. C'etait un joli petit
evenement qui honorerait son regne, une preuve de sagesse qui etonnerait
la posterite.
Une seule chose genait le roi, c'etait la pauvre Aleli noyee dans
les larmes et que ses femmes essayaient en vain d'entrainer dans ses
appartements.
Mistigris regarda le roi en clignant de l'oeil; puis, s'approchant de la
princesse, il lui dit de sa voix la moins criarde:
--Madame, il va venir, il ne faut pas qu'il vous voie pleurer. Au
contraire, parez-vous; soyez deux fois belle, et que votre vue seule
l'assure de son bonheur.
--Je vous entends, bon Mistigris, s'ecria Aleli. Merci, mon pere, merci,
ajouta-t-elle en se jetant sur les mains du roi, qu'elle couvrit de
baisers. Soyez beni, mille et mille fois beni!
Elle sortit ivre de joie, la tete haute, les yeux brillants, et si
heureuse, si heureuse qu'elle arreta au passage le premier chambellan
pour lui annoncer elle-meme son mariage.
--Bon chambellan, ajouta-t-elle, il va venir. Faites-lui vous-meme les
honneurs du palais et soyez sur que vous n'obligerez pas des ingrats.
Reste seul avec Mistigris, le roi regarda son ministre d'un air furieux.
--Etes-vous fou! lui dit-il. Quoi! sans me consulter, vous engagez ma
parole? Vous croyez-vous le maitre de mon empire pour disposer de ma
fille et de moi sans mon aveu?
--Bah! dit tranquillement Mistigris, il fallait calmer la princesse;
c'etait le plus presse. En politique on ne s'occupe jamais du lendemain.
A chaque jour suffit sa peine.
--Et ma parole, reprit le roi, comment voulez-vous maintenant que je la
retire sans me parjurer? Et pourtant je veux me venger de cet insolent
qui m'a vole le coeur de mon enfant.
--Sire, dit Mistigris, un prince ne retire jamais sa parole; mais il y a
plusieurs facons de la tenir.
--Qu'entendez-vous par la? dit Mouchamiel.
--Votre Majeste, reprit le ministre, vient de promettre a ma fille de la
marier; nous la marierons. Apres quoi nous prendrons la loi qui dit:
"Si un noble qui n'a pas rang de baron ose pretendre a l'amour d'une
princesse de sang royal, il sera traite comme noble, c'est-a-dire
decapite.
"Si le pretendant est un bourgeois, il sera traite comme un bourgeois,
c'est-a-dire pendu.
"Si c'est un vilain, il sera noye comme un chien."
--Vous voyez, Sire, que rien n'est plus aise que d'accorder votre amour
paternel et votre justice royale. Nous avons tant de lois a Salerne,
qu'il y a toujours moyen de s'accommoder avec elles.
--Mistigris, dit le roi, vous etes un coquin.
--Sire, dit le gros homme en se rengorgeant, vous me flattez, je ne suis
qu'un politique. On m'a enseigne qu'il y a une grande morale pour les
princes et une petite pour les petites gens. J'ai profite de la lecon.
C'est ce discernement qui fait le genie des hommes d'Etat, l'admiration
des habiles et le scandale des sots.
--Mon bon ami, dit le roi, avec vos phrases en trois morceaux vous etes
fatigant comme un eloge academique. Je ne vous demande pas de mots, mais
des actions; pressez le supplice de cet homme et finissons-en.
Comme il parlait ainsi, la princesse Aleli entra dans la chambre royale.
Elle etait si belle, il y avait tant de joie dans ses yeux, que le bon
Mouchamiel soupira et se prit a desirer que le cavalier du fagot fut un
prince, afin qu'on ne le pendit pas.
VIII
C'est une belle chose que la gloire, mais elle a ses desagrements. Adieu
le plaisir d'etre inconnu et de defier la sotte curiosite de la foule.
L'entree triomphale de Zerbin n'etait pas achevee, qu'il n'y avait pas
un enfant dans Salerne qui ne connut la personne, la vie et la demeure
du bucheron. Aussi les estafiers n'eurent-ils pas grand'peine a trouver
l'homme qu'ils cherchaient.
Zerbin etait a deux genoux dans sa cour, tout occupe a affiler sa
fameuse cognee; il en essayait le tranchant avec l'ongle de son pouce,
quand une main s'abattit sur lui, le prit au collet, et d'un effort
vigoureux le remit sur ses pieds. Dix coups de poing, vingt bourrades
dans le dos le pousserent dans la rue; c'est de cette facon qu'il apprit
qu'un ministre s'interessait a sa personne, et que le roi lui-meme
daignait l'appeler au palais.
Zerbin etait un sage, et le sage ne s'etonne de rien. Il enfonca
ses deux mains dans sa ceinture, et marcha tranquillement sans trop
s'emouvoir de la grele qui tombait sur lui. Cependant, pour etre sage,
on n'est pas un saint. Un coup de pied recu dans le mollet lassa la
patience du bucheron.
--Doucement, dit-il, un peu de pitie pour le pauvre monde.
--Je crois que le drole raisonne, dit un de ceux qui le maltraitaient.
Monsieur est douillet: on va prendre des gants pour le mener par la
main.
--Je voudrais vous voir a ma place, dit Zerbin; nous verrions si vous
ririez.
--Te tairas-tu, drole! dit le chef de la bande en lui decochant un coup
de poing a decorner un boeuf.
Le coup etait mal porte sans doute, car, au lieu d'atteindre Zerbin, il
alla droit dans l'oeil d'un estafier. Furieux et a moitie aveugle,
le blesse se jeta sur le maladroit qui l'avait frappe et le prit aux
cheveux. Les voila qui se battent; on veut les separer: les coups de
poing pleuvent a droite, a gauche, en haut, en bas; c'etait une melee
generale: rien n'y manquait, ni les enfants qui crient, ni les femmes
qui pleurent, ni les chiens qui aboient. Il fallut envoyer une
patrouille pour retablir l'ordre, en arretant les battants, les battus
et les curieux.
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