Nouveaux contes bleus by Edouard Laboulaye
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Edouard Laboulaye >> Nouveaux contes bleus
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Zerbin, toujours impassible, s'en allait au chateau en se promenant,
quand, sur la grande place, il fut aborde par une longue file de beaux
messieurs en habits brodes et en culottes courtes. C'etaient les valets
du roi, qui, sous la direction du majordome et du grand chambellan
lui-meme, venaient au-devant du fiance qu'attendait la princesse. Comme
ils avaient recu l'ordre d'etre polis, chacun d'eux avait le chapeau a
la main et le sourire sur les levres. Ils saluerent Zerbin; le bucheron,
en homme bien eleve, leur rendit leur salut. Nouvelles reverences de la
livree, nouveau salut de Zerbin. Cela se fit huit ou dix fois de suite
avec une gravite parfaite. Zerbin se fatigua le premier: n'etant pas
ne dans un palais, il n'avait pas les reins souples, l'habitude lui
manquait:
--Assez, s'ecria-t-il, assez; et comme dit la chanson:
Apres trois refus,
La chance;
Apres trois saluts,
La danse.
Vous ne m'avez pas trop salue, dansez maintenant.
Aussitot, voici les valets qui se mettent a danser en saluant, a saluer
en dansant, et qui tous, precedant Zerbin dans un ordre admirable, lui
font au chateau une entree digne d'un roi.
IX
Pour se donner une attitude majestueuse, Mouchamiel regardait gravement
le bout de son nez; Aleli soupirait, Mistigris taillait des plumes comme
un diplomate qui cherche une idee, les courtisans immobiles et muets
avaient l'air de reflechir. Enfin, la grande porte du salon s'ouvrit.
Majordome et valets entrerent en cadence, dansant une sarabande qui
surprit fort la cour. Derriere eux marchait le bucheron, aussi peu emu
des splendeurs royales que s'il etait ne dans un palais. Cependant, a la
vue du roi, il s'arreta, ota son chapeau qu'il tint a deux mains sur sa
poitrine, salua trois fois en tirant la jambe droite; puis, il remit son
chapeau sur sa tete, s'assit paisiblement sur un fauteuil et fit danser
le bout de son pied.
--Mon pere, s'ecria la princesse en se jetant au cou du roi, le voici
l'epoux que vous m'avez donne. Qu'il est beau! qu'il est noble! N'est-ce
pas que vous l'aimerez?
--Mistigris, murmura Mouchamiel a demi etrangle, interrogez cet homme
avec les plus grands menagements. Songez au repos de ma fille et
au mien. Quelle aventure! Ah! que les peres seraient heureux s'ils
n'avaient pas d'enfants!
--Que Votre Majeste se rassure, repondit Mistigris; l'humanite est mon
devoir et mon plaisir.
--Leve-toi, coquin! dit-il a Zerbin d'un ton brusque; reponds vite, si
tu veux sauver ta peau. Es-tu un prince deguise? Tu te tais, miserable!
Tu es un sorcier!
--Pas plus sorcier que toi, mon gros, repondit Zerbin sans quitter son
fauteuil.
--Ah! brigand! s'ecria le ministre; cette denegation prouve ton crime;
te voila confondu par ton silence, triple scelerat!
[Illustration: Zerbin tenait la barre et murmurait je ne sais quelle
chanson plaintive.]
--Si j'avouais, je serais donc innocent? dit Zerbin.
--Sire, dit Mistigris, qui prenait la furie pour l'eloquence, faites
justice; purgez vos Etats, purgez la terre de ce monstre. La mort est
trop douce pour un pareil sacripant.
--Va toujours, dit Zerbin; aboie, mon gros, aboie, mais ne mords pas.
--Sire, cria Mistigris en soufflant, votre justice et votre humanite
sont en presence. _Oua, oua, oua._ L'humanite vous ordonne de proteger
vos sujets en les delivrant de ce sorcier, _oua, oua, oua_. La justice
veut qu'on le pende ou qu'on le brule, _oua, oua, oua_. Vous etes pere,
_oua, oua_, mais vous etes roi, _oua, oua_, et le roi, _oua, oua_,
doit effacer le pere, _oua, oua, oua_.
--Mistigris, dit le roi, vous parlez bien, mais vous avez un tic
insupportable. Pas tant d'affectation. Concluez.
--Sire, reprit le ministre, la mort, la corde, le feu. _Oua, oua, oua._
Tandis que le roi soupirait, Aleli, quittant brusquement son pere, alla
se mettre aupres de Zerbin.
--Ordonnez, Sire, dit-elle; voici mon epoux; son sort sera le mien.
A ce scandale, toutes les dames de la cour se couvrirent la figure.
Mistigris lui-meme se crut oblige de rougir.
--Malheureuse! dit le roi furieux, en te deshonorant tu as prononce ta
condamnation. Gardes! arretez ces deux creatures; qu'on les marie seance
tenante; apres cela, confisquez le premier bateau qui se trouvera dans
le port, jetez-y ces coupables, et qu'on les abandonne a la fureur des
flots.
--Ah! Sire, s'ecria Mistigris, tandis qu'on entrainait la princesse
et Zerbin, vous etes le plus grand roi du monde. Votre bonte, votre
douceur, votre indulgence seront l'exemple et l'etonnement de la
posterite. Que ne dira pas demain le _Journal officiel_! Pour nous,
confondus par tant de magnanimite, il ne nous reste qu'a nous taire et a
admirer.
--Ma pauvre fille, s'ecria le roi, que va-t-elle devenir sans son pere!
Gardes, saisissez Mistigris et mettez-le aussi sur le bateau. Ce sera
pour moi une consolation que de savoir cet habile homme aupres de
ma chere Aleli. Et puis, changer de ministre, ce sera toujours une
distraction; dans ma triste situation, j'en ai besoin. Adieu, mon
Mistigris.
Mistigris etait reste la bouche ouverte; il allait reprendre haleine
pour maudire les princes et leur ingratitude, quand on l'emporta hors du
palais. Malgre ses cris, ses menaces, ses prieres et ses pleurs, on le
jeta sur la barque, et bientot les trois amis se trouverent seuls au
milieu des flots.
Quant au bon roi Mouchamiel, il essuya une larme et s'enferma dans la
chambre basse pour achever une sieste si desagreablement interrompue.
X
La nuit etait belle et calme; la lune eclairait de sa blanche clarte la
mer et ses sillons tremblants; le vent soufflait de terre et emportait
au loin la barque; deja on apercevait Capri qui se dressait au milieu
des flots comme une corbeille de fleurs. Zerbin tenait la barre et
murmurait je ne sais quelle chanson, plaintive, chant de bucheron ou
de matelot. A ses pieds etait assise Aleli, silencieuse, mais non
pas triste; elle ecoutait son bien-aime. Le passe, elle l'oubliait;
l'avenir, elle n'y songeait guere; rester aupres de Zerbin, c'etait
toute sa vie.
Mistigris, moins tendre, etait moins philosophe. Inquiet et furieux,
il s'agitait comme un ours dans sa cage et faisait a Zerbin de beaux
discours que le bucheron n'ecoutait pas. Insensible comme toujours,
Zerbin penchait la tete. Peu habitue aux harangues officielles, les
discours du ministre l'endormaient.
--Qu'allons-nous devenir? criait Mistigris. Voyons affreux sorcier, si
tu as quelque vertu montre-le; tire-nous d'ici. Fais-toi prince ou roi
quelque part, et nomme-moi ton premier ministre. Il me faut quelque
chose a gouverner. A quoi te sert ta puissance, si tu ne fais pas la
fortune de tes amis?
--J'ai faim, dit Zerbin en ouvrant la moitie d'un oeil.
Aleli se leva aussitot et chercha autour d'elle.
--Mon ami, dit-elle, que voulez-vous?
--Je veux des figues et du raisin, dit le bucheron.
Mistigris poussa un cri; un baril de figues et de raisins secs venait de
sortir entre ses jambes et l'avait jete par terre.
--Ah! pensa-t-il en se relevant, j'ai ton secret, maudit sorcier. Si tu
as ce que tu souhaites, ma fortune est faite: je n'ai pas ete ministre
pour rien, beau prince; je te ferai vouloir ce que je voudrai.
Tandis que Zerbin mangeait ses figues, Mistigris s'approcha de lui, le
dos courbe, la face souriante.
--Seigneur Zerbin, dit-il, je viens demander a Votre Excellence son
incomparable amitie. Peut-etre Votre Altesse n'a-t-elle pas bien compris
tout ce que je cachais de devouement sous la severite affectee de mes
paroles; mais je puis l'assurer que tout etait calcule pour brusquer son
bonheur. C'est moi seul qui ai hate son heureux mariage.
--J'ai faim, dit Zerbin. Donne-moi des figues et du raisin.
--Voici, seigneur, dit Mistigris avec toute la grace d'un courtisan.
J'espere que Son Excellence sera satisfaite de mes petits services et
qu'elle me mettra souvent a meme de lui temoigner tout mon zele.
--Triple brute, murmura-t-il tout bas, tu ne m'entends point. Il faut
absolument que je mette Aleli dans mes interets. Plaire aux dames, c'est
le grand secret de la politique.
--A propos, seigneur Zerbin, reprit-il en souriant, vous oubliez que
vous etes marie de ce soir. Ne serait-il pas convenable de faire un
cadeau de noces a votre royale fiancee?
--Toi, mon gros, tu m'ennuies, dit Zerbin. Un cadeau de noces, ou
veux-tu que je le peche? au fond de la mer? Va le demander aux poissons,
tu me le rapporteras.
A l'instant meme, comme si une main invisible l'eut lance, Mistigris
sauta par-dessus le bord et disparut sous les flots.
Zerbin se remit a eplucher et a croquer ses raisins, tandis qu'Aleli ne
se lassait pas de le regarder.
--Voila un marsouin qui sort de l'eau, dit Zerbin.
Ce n'etait pas un marsouin, c'etait l'heureux messager qui, remonte sur
les vagues, se debattait au milieu de l'ecume; Zerbin prit Mistigris par
les cheveux et l'en tira par-dessus bord. Chose etrange, le gros homme
avait dans les dents une escarboucle qui brillait comme une etoile au
milieu de la nuit.
Des qu'il put respirer:
--Voila, dit-il, le cadeau que le roi des poissons offre a la charmante
Aleli. Vous voyez, seigneur Zerbin, que vous avez en moi le plus fidele
et le plus devoue des esclaves. Si vous avez jamais un petit ministere a
confier...
--J'ai faim, dit Zerbin. Donne-moi des figues et du raisin.
--Seigneur, reprit Mistigris, ne ferez-vous rien pour la princesse votre
femme? Cette barque exposee a toutes les injures de l'air n'est pas un
sejour digne de sa naissance et de sa beaute.
--Assez! Mistigris, dit Aleli; je suis bien ici, je ne demande rien.
--Rappelez-vous, Madame, dit l'officieux ministre que, lorsque le prince
de Capri vous offrit sa main, il avait envoye a Salerne un splendide
navire en acajou, ou l'or et l'ivoire brillaient de toutes parts. Et ces
matelots vetus de velours, et ces cordages de soie et ces salons tout
ornes de glaces! voila ce qu'un petit prince faisait pour vous. Le
seigneur Zerbin ne voudra pas rester en arriere, lui, si noble, si
puissant et si bon.
--Il est sot, ce bonhomme-la! dit Zerbin; il parle toujours. Je voudrais
avoir un bateau comme ca, rien que pour te clore le bec, bavard! apres
cela tu te tairais.
A ce moment, Aleli poussa un cri de surprise et de joie qui fit
tressaillir le bucheron.
Ou etait-il? Sur un magnifique navire qui fendait les vagues avec la
grace d'un cygne aux ailes gonflees. Une tente eclairee par des lampes
d'albatre formait sur le pont un salon richement meuble; Aleli, toujours
assise aux pieds de son epoux, le regardait toujours; Mistigris courait
apres l'equipage et voulait donner des ordres aux matelots. Mais sur
cet etrange vaisseau personne ne parlait; Mistigris en etait pour son
eloquence, et ne pouvait meme trouver un mousse a gouverner.
Zerbin se leva pour regarder le sillage; Mistigris accourut aussitot,
toujours souriant.
--Votre Seigneurie, dit-il, est-elle satisfaite de mes efforts et de mon
zele?
--Tais-toi, bavard, dit le bucheron. Je te defends de parler jusqu'a
demain matin. Je reve, laisse-moi dormir.
Mistigris resta bouche beante, en faisant les gestes les plus
respectueux; puis de desespoir il descendit a la salle a manger et se
mit a souper sans rien dire. Il but durant quatre heures sans pouvoir
se consoler, et finit par tomber sous la table. Pendant ce temps Zerbin
revait tout a son aise; Aleli, seule, ne dormait pas.
XI
On se lasse de tout, meme du bonheur, dit un proverbe; a plus forte
raison se lasse-t-on d'aller en mer sur un navire ou personne ne parle,
et qui va je ne sais ou.
Aussi, des que Mistigris eut repris ses sens et recouvre la parole,
n'eut-il d'autre idee que d'amener Zerbin a souhaiter d'etre a terre.
La chose etait difficile; l'adroit courtisan craignait toujours quelque
voeu indiscret qui le renverrait chez les poissons: il tremblait
par-dessus tout que Zerbin ne regrettat ses bois et sa cognee. Devenez
donc le ministre d'un bucheron!
Par bonheur Zerbin s'etait reveille dans une humeur charmante; il
s'habituait a la princesse, et, si brute qu'il fut, cette aimable figure
l'egayait. Mistigris voulut saisir l'occasion; mais, helas! les femmes
sont si peu raisonnables, quand par hasard elles aiment! Aleli disait a
Zerbin combien il serait doux de vivre ensemble, seuls, loin du monde et
du bruit, dans quelque chaumiere tranquille, au milieu d'un verger, au
bord d'un ruisseau. Sans rien comprendre a cette poesie, le bon Zerbin
ecoutait avec plaisir ces douces paroles qui le bercaient.
--Une chaumiere, avec des vaches et des poules, disait-il, ce serait
joli. Si...
Mistigris se sentit perdu et frappa un grand coup.
--Ah! seigneur! s'ecria-t-il, regardez donc la-bas en face de vous. Que
c'est beau!
--Quoi donc? dit la princesse, je ne vois rien.
--Ni moi non plus, dit Zerbin en se frottant les yeux.
--Est-ce possible? reprit Mistigris d'un air etonne. Quoi! vous ne voyez
pas ce palais de marbre qui brille au soleil, et ce grand escalier, tout
garni d'orangers, qui par cent marches descend majestueusement au bord
de la mer?
--Un palais? dit Aleli. Pour etre entouree de courtisans, d'egoistes et
de valets, je n'en veux pas. Fuyons.
--Oui, dit Zerbin, une chaumiere vaut mieux; on y est plus tranquille.
--Ce palais-la ne ressemble a aucun autre, s'ecria Mistigris, chez qui
la peur excitait l'imagination. Dans cette demeure feerique il n'y a ni
courtisans ni valets; on est servi de facon invisible; on est tout a la
fois seul et entoure! Les meubles ont des mains, les murs ont des
oreilles.
--Ont-ils une langue? dit Zerbin.
--Oui, reprit Mistigris; ils parlent et disent tout, mais ils se taisent
quand on veut.
--Eh bien! dit le bucheron, ils ont plus d'esprit que toi. Je voudrais
bien avoir un chateau comme ca. Ou est-il donc, ce beau palais? Je ne le
vois pas.
--Il est la devant vous, mon ami, dit la princesse.
Le vaisseau avait couru vers la terre, et deja on jetait l'ancre dans
un port ou l'eau etait assez profonde pour qu'on put aborder a quai.
Le port etait a demi entoure par un grand escalier en fer a cheval;
au-dessus de l'escalier, sur une plate-forme immense et qui dominait la
mer, s'elevait le plus riant palais qu'on ait jamais reve.
Les trois amis monterent gaiement; Mistigris allait en tete, tout en
soufflant a chaque marche. Arrive a la grille du chateau, il voulut
sonner; pas de cloche; il appela: ce fut la Grille elle-meme qui
repondit.
--Que veux-tu, etranger? demanda-t-elle.
--Parler au maitre de ce logis, dit Mistigris, un peu intrigue de causer
pour la premiere fois avec du fer battu.
--Le maitre de ce palais est le seigneur Zerbin, repondit la Grille.
Quand il approchera, j'ouvrirai.
Zerbin arrivait, donnant le bras a la belle Aleli; la Grille s'ecarta
avec respect et laissa passer les deux epoux, suivis de Mistigris.
Une fois sur la terrasse, Aleli regarda le spectacle splendide qu'elle
avait sous les yeux: la mer, la mer immense, toute brillante au soleil
du matin.
--Qu'il fait bon ici! dit-elle, et qu'on serait bien, assis sous cette
galerie, toute garnie de lauriers en fleur!
--Oui, dit Zerbin, mettons-nous par terre.
--Il n'y a donc pas de fauteuils, ici? s'ecria Mistigris.
--Nous voici, nous voici, crierent les fauteuils; et ils arriverent
tous, courant l'un apres l'autre, aussi vite que leurs quatre pieds le
permettaient.
--On dejeunerait bien ici, dit Mistigris.
--Oui, dit Zerbin; mais ou est la table?
--Me voila, me voila, repondit une voix de contralto.
Et une belle table d'acajou, marchant avec la gravite d'une matrone,
vint se placer devant les convives.
--C'est charmant, dit la princesse, mais ou sont les plats?
--Nous voici, nous voici, crierent des petites voix seches: et trente
plats, suivis des assiettes, leurs soeurs, et des couverts, leurs
cousins, sans oublier leurs tantes, les salieres, se rangerent en un
instant dans un ordre admirable sur la table, qui se couvrit de gibier,
de fruits et de fleurs.
--Seigneur Zerbin, dit Mistigris, vous voyez ce que je fais pour vous.
Tout ceci est mon oeuvre.
--Tu mens! cria une voix.
Mistigris se retourna et ne vit personne; c'etait une colonne de la
galerie qui avait parle.
--Seigneur, dit-il, je crois que personne ne peut m'accuser d'imposture;
j'ai toujours dit la verite.
--Tu mens! dit la voix.
--Ce palais est odieux, pensa Mistigris. Si les murs y disent la verite,
on n'y etablira jamais la cour, et je ne serai jamais ministre. Il faut
changer cela.
--Seigneur Zerbin, reprit-il, au lieu de vivre ici solitaire,
n'aimeriez-vous pas mieux avoir un bon peuple qui payerait de bons
petits impots, qui fournirait de bons petits soldats, et qui vous
entourerait d'amour et de tendresse?
--Roi! dit Zerbin, pour quoi faire?
--Mon ami, ne l'ecoutez pas, dit la bonne Aleli. Restons ici, nous y
sommes si bien tous les deux.
--Tous les trois, dit Mistigris; je suis ici le plus heureux des hommes,
et pres de vous je ne desire rien.
--Tu mens! dit la voix.
--Quoi! seigneur, y a-t-il ici quelqu'un qui ose douter de mon
devouement?
--Tu mens! reprit l'echo.
--Seigneur, ne l'ecoutez pas, s'ecria Mistigris. Je vous honore et je
vous aime; croyez a mes serments.
--Tu mens! reprit la voix impitoyable.
--Ah! si tu mens toujours, va-t-en dans la lune, dit Zerbin; c'est le
pays des menteurs.
Parole imprudente, car aussitot Mistigris partit en l'air comme une
fleche et disparut au-dessus des nuages. Est-il jamais redescendu sur
la terre? on l'ignore, quoique certains chroniqueurs assurent qu'il y a
reparu, mais sous un autre nom. Ce qui est certain, c'est qu'on ne l'a
jamais revu dans un palais ou les murs memes disaient la verite.
XII
Restes seuls, Zerbin croisa les bras et regarda la mer, tandis qu'Aleli
se laissait aller aux plus douces pensees. Vivre dans une solitude
enchantee, aupres de ce qu'on aime, n'est-ce pas ce qu'on reve dans ses
plus beaux jours? Pour connaitre son nouveau domaine, elle prit le bras
de Zerbin. De droite et de gauche, le palais etait entoure de belles
prairies arrosees d'eaux jaillissantes. Des chenes verts, des hetres
pourpres, des melezes aux fines aiguilles, des platanes aux feuilles
orangees allongeaient leurs grandes ombres sur le gazon. Au milieu du
feuillage chantait la fauvette, dont la chanson respirait la joie et le
repos. Aleli mit la main sur son coeur, et regardant Zerbin:
--Mon ami, lui dit-elle, etes-vous heureux ici et n'avez-vous plus rien
a desirer?
--Je n'ai jamais rien desire, dit Zerbin. Qu'ai-je a demander? Demain je
prendrai ma cognee et je travaillerai ferme; il y a la de beaux bois a
abattre; on en peut tirer plus d'un cent de fagots.
--Ah! dit Aleli en soupirant, vous ne m'aimez pas!
--Vous aimer! dit Zerbin, qu'est-ce que c'est que ca? Je ne vous veux
pas de mal, assurement, bien au contraire; voila un chateau qui nous
vient des nues, il est a vous; ecrivez a votre pere, faites-le venir, ca
me fera plaisir. Si je vous ai fait de la peine, ca n'est pas ma faute:
je n'y suis pour rien. Bucheron je suis ne, bucheron je veux mourir. Ca,
c'est mon metier, et je sais me tenir a ma place. Ne pleurez pas, je ne
veux rien dire qui vous afflige.
--Ah! Zerbin, s'ecria la pauvre Aleli, que vous ai-je fait pour me
traiter de la sorte? je suis donc bien laide et bien mechante pour que
vous ne vouliez pas m'aimer?
--Vous aimer! ce n'est pas mon affaire. Encore une fois, ne pleurez pas.
Ca ne sert a rien. Calmez-vous, soyez raisonnable, mon enfant. Allons,
bon! voila de nouvelles larmes! eh bien! oui, si ca vous fait plaisir,
je veux bien vous aimer; je vous aime, Aleli, je vous aime.
La pauvre Aleli, tout eploree, leva les yeux: Zerbin etait transforme.
Il y avait dans son regard la tendresse d'un epoux, le devouement d'un
homme qui donne a tout jamais son coeur et sa vie. A cette vue, Aleli se
mit a pleurer de plus belle; mais, en pleurant, elle souriait a Zerbin,
qui, de son cote, pour la premiere fois, se mit a fondre en larmes.
Pleurer sans savoir pourquoi, n'est-ce pas le plus grand plaisir de la
vie?
Et alors parut la fee des eaux, tenant par la main le sage Mouchamiel.
Le bon roi etait bien malheureux depuis qu'il n'avait plus sa fille
et son ministre. Il embrassa tendrement ses enfants, leur donna sa
benediction et leur dit adieu le meme jour pour menager son emotion, sa
sensibilite et sa sante. La fee des eaux resta la protectrice des deux
epoux, qui vecurent longtemps dans leur beau palais, heureux d'oublier
le monde, plus heureux d'en etre oublies.
Zerbin resta-t-il sot, comme l'etait son pere?
Son ame s'ouvrit-elle a la clarte des cieux?
On pouvait d'un seul mot lui dessiller les yeux;
Ce mot, le lui dit-on tout bas? C'est un mystere;
Je l'ignore et je dois me taire.
Mais qu'importe, apres tout? Zerbin etait heureux.
On l'aimait, c'est la grande affaire;
Lui donner de l'esprit n'etait pas necessaire;
Qu'elle soit princesse ou bergere,
Toute femme en menage a de l'esprit pour deux.
LE PACHA BERGER
CONTE TURC
Il y avait une fois a Bagdad un pacha fort aime du sultan, fort redoute
de ses sujets. Ali (c'etait le nom de notre homme) etait un vrai
musulman, un Turc de la vieille roche. Des que l'aube du jour permettait
de distinguer un fil blanc d'un fil noir, il etendait un tapis a terre,
et, le visage tourne vers la Mecque, il faisait pieusement ses ablutions
et ses prieres. Ses devotions achevees, deux esclaves noirs, vetus
d'ecarlate, lui apportaient la pipe et le cafe. Ali s'installait sur un
divan, les jambes croisees, et restait ainsi tout le long du jour. Boire
a petits coups du cafe d'Arabie, noir, amer, brulant, fumer lentement du
tabac de Smyrne dans un long _narghile_, dormir, ne rien faire et penser
moins encore, c'etait la sa facon de gouverner. Chaque mois, il est
vrai, un ordre venu de Stamboul lui enjoignait d'envoyer au tresor
imperial un million de piastres, l'impot du pachalick; ce jour-la, le
bon Ali, sortant de sa quietude ordinaire, appelait devant lui les plus
riches marchands de Bagdad et leur demandait poliment deux millions de
piastres. Les pauvres gens levaient les mains au ciel, se frappaient
la poitrine, s'arrachaient la barbe et juraient en pleurant qu'ils
n'avaient pas un _para_[1]; ils imploraient la pitie du pacha, la
misericorde du sultan. Sur quoi, Ali, sans cesser de prendre son cafe,
les faisait batonner sur la plante des pieds jusqu'a ce qu'on lui
apportat cet argent qui n'existait pas, et qu'on finissait toujours par
trouver quelque part. La somme comptee, le fidele administrateur en
envoyait la moitie au sultan et jetait l'autre moitie dans ses coffres;
puis, il se remettait a fumer. Quelquefois, malgre sa patience, il se
plaignait, ce jour-la, des soucis de la grandeur et des fatigues du
pouvoir; mais, le lendemain, il n'y pensait plus, et, le mois suivant,
il levait l'impot avec le meme calme et le meme desinteressement.
C'etait le modele des pachas.
[Note 1: Le para vaut quelques centimes.]
Apres la pipe, le cafe et l'argent, ce qu'Ali aimait le mieux, c'etait
sa fille, _Charme-des-Yeux_. Il avait raison de l'aimer, car dans sa
fille, comme dans un vivant miroir, Ali se revoyait avec toutes ses
vertus. Aussi nonchalante que belle, _Charme-des-Yeux_ ne pouvait faire
un pas sans avoir aupres d'elle trois femmes toujours pretes a la
servir: une esclave blanche avait soin de sa coiffure et de sa toilette,
une esclave jaune lui tenait le miroir ou l'eventait, une esclave noire
l'amusait par ses grimaces et recevait ses caresses ou ses coups. Chaque
matin, la fille du pacha sortait dans un grand chariot traine par des
boeufs; elle passait trois heures au bain, et usait le reste du temps en
visites, occupee a manger des confitures de roses, a boire des sorbets a
la grenade, a regarder des danseuses, a se moquer de ses bonnes amies.
Apres une journee si bien remplie, elle rentrait au palais, embrassait
son pere et dormait sans rever. Lire, reflechir, broder, faire de la
musique, ce sont la des fatigues que _Charme-des-Yeux_ avait soin de
laisser a ses servantes. Quand on est jeune, belle, riche et fille de
pacha, on est nee pour s'amuser, et qu'y a-t-il de plus amusant et de
plus glorieux que de ne rien faire? C'est ainsi que raisonnent les
Turcs; mais combien de chretiens qui sont Turcs a cet endroit!
Il n'y a point ici-bas de bonheur sans melange; autrement la terre
ferait oublier le ciel. Ali en fit l'experience. Un jour d'impot, le
vigilant pacha, moins eveille que de coutume, fit batonner par megarde
un _raya_ grec, protege de l'Angleterre. Le battu cria: c'etait son
droit; mais le consul anglais, qui avait mal dormi, cria plus fort que
le battu, et l'Angleterre, qui ne dort jamais, cria plus fort que le
consul. On hurla dans les journaux, on vocifera au parlement, on montra
le poing a Constantinople. Tant de bruit pour si peu de chose fatigua le
sultan, et, ne pouvant se debarrasser de sa fidele alliee, dont il avait
peur, il voulut au moins se debarrasser du pacha, cause innocente de
tout ce vacarme. La premiere idee de Sa Hautesse fut de faire etrangler
son ancien ami; mais Elle reflechit que le supplice d'un musulman
donnerait trop d'orgueil et trop de joie a ces chiens de chretiens qui
aboient toujours. Aussi, dans son inepuisable clemence, le Commandeur
des Croyants se contenta-t-il d'ordonner qu'on jetat le pacha sur
quelque plage deserte, et qu'on l'y laissat mourir de faim.
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