Nouveaux contes bleus by Edouard Laboulaye
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Edouard Laboulaye >> Nouveaux contes bleus
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Par bonheur pour Ali, son successeur et son juge etait un vieux pacha,
chez qui l'age temperait le zele, et qui savait par experience que la
volonte des sultans n'est immuable que dans l'almanach. Il se dit qu'un
jour Sa Hautesse pourrait regretter un ancien ami, et qu'alors Elle lui
saurait gre d'une clemence qui ne lui coutait rien. Il se fit amener
en secret Ali et sa fille, leur donna des habits d'esclave et quelques
piastres, et les prevint que, si le lendemain on les retrouvait dans le
pachalick, ou si jamais on entendait prononcer leur nom, il les ferait
etrangler ou decapiter, a leur choix. Ali le remercia de tant de bonte;
une heure apres, il etait parti avec une caravane qui gagnait la Syrie.
Des le soir on proclama dans les rues de Bagdad la chute et l'exil du
pacha; ce fut une ivresse universelle. De toutes parts on celebrait la
justice et la vigilance du sultan, qui avait toujours l'oeil ouvert sur
les miseres de ses enfants. Aussi, le mois suivant, quand le nouveau
pacha, qui avait la main un peu lourde, demanda deux millions et demi de
piastres, le bon peuple de Bagdad paya-t-il sans compter, trop heureux
d'avoir enfin echappe aux serres du brigand qui, durant tant d'annees,
l'avait pille impunement.
Sauver sa tete est une bonne chose, mais ce n'est pas tout: il faut
vivre, et c'est une besogne assez difficile pour un homme habitue a
compter sur le travail et l'argent d'autrui. En arrivant a Damas, Ali se
trouva sans ressources. Inconnu, sans amis, sans parents, il mourait de
faim, et, douleur plus grande pour un pere! il voyait sa fille palir et
deperir aupres de lui. Que faire en cette extremite? Tendre la main?
Cela etait indigne d'un personnage qui, la veille encore, avait un
peuple a ses genoux. Travailler? Ali avait toujours vecu noblement, il
ne savait rien faire. Tout son secret, quand il avait besoin d'argent,
c'etait de faire batonner les gens; mais, pour exercer en paix cette
industrie respectable, il faut etre pacha et avoir un privilege du
sultan. Faire ce metier en amateur, a ses risques et perils, c'etait
s'exposer a etre pendu comme voleur de grand chemin. Les pachas n'aiment
pas la concurrence, Ali en savait quelque chose: la plus belle action de
sa vie, c'etait d'avoir fait etrangler de temps a autre quelque petit
larron qui avait eu la sottise de chasser sur les terres des grands.
Un jour qu'il n'avait pas mange, et que _Charme-des-Yeux_, epuisee par
le jeune, n'avait pu quitter la natte ou elle etait couchee, Ali, rodant
par les rues de Damas, comme un loup affame, apercut des hommes qui
chargeaient des cruches d'huile sur leur tete et les portaient a un
magasin peu eloigne. A l'entree du magasin etait un commis, qui payait
a chaque porteur un _para_ par voyage. La vue de cette petite piece de
cuivre fit tressaillir l'ancien pacha. Il se mit a la file, et, montant
un etroit escalier, recut en charge une enorme jarre, qu'il avait
grand'peine a tenir en equilibre sur sa tete, meme en y portant les deux
mains.
Le cou ramasse, les epaules relevees, le front tendu, Ali descendait pas
a pas, quand, a la troisieme marche, il sentit que son fardeau penchait
en avant. Il se rejette en arriere, le pied lui glisse, il roule
jusqu'au bas de l'escalier, suivi de la jarre brisee en eclats et des
flots d'huile qui l'inondent. Il se relevait tout honteux, quand il se
sentit pris au collet par le commis de la maison.
--Maladroit, lui dit ce dernier, paye-moi vite cinquante piastres pour
reparer ta sottise, et sors d'ici! Quand on ne sait pas un metier, on ne
s'en mele pas.
--Cinquante piastres! dit Ali en souriant avec amertume. Ou voulez-vous
que je les prenne? Je n'ai pas un _para_.
--Si tu ne payes pas avec ta bourse, tu payeras avec ta peau, reprit le
commis sans sourciller.
Et, sur un signe de cet homme, Ali, saisi par quatre bras vigoureux,
fut jete a terre, ses pieds passes entre deux cordes, et la, dans une
attitude ou il n'avait que trop souvent mis les autres, il recut sur la
plante des pieds cinquante coups de baton aussi vertement appliques que
si un pacha eut preside a l'execution.
Il se releva sanglant et boiteux des deux jambes, s'enveloppa les pieds
de quelques haillons et se traina vers sa maison en soupirant.
--Dieu est grand, murmurait-il; il est juste que je souffre ce que j'ai
fait souffrir. Mais les marchands de Bagdad que je faisais batonner
etaient plus heureux que moi: ils avaient des amis qui payaient pour
eux, et, moi, je meurs de faim, et j'en suis pour mes coups de baton.
Il se trompait: une bonne femme qui, par hasard ou par curiosite, avait
vu sa mesaventure, le prit en pitie. Elle lui donna de l'huile pour
panser ses blessures, un petit sac de farine et quelques poignees de
lupins pour vivre en attendant la guerison, et, ce soir-la meme, pour
la premiere fois depuis sa chute, Ali put dormir sans s'inquieter du
lendemain.
Rien n'aiguise l'esprit comme la maladie et la solitude. Dans sa
retraite forcee, Ali eut une idee lumineuse: "J'ai ete un sot,
pensa-t-il, de prendre le metier de portefaix: un pacha n'a pas la tete
forte; c'est aux boeufs qu'il faut laisser cet honneur. Ce qui distingue
les gens de ma condition, c'est l'adresse, c'est la legerete des mains;
j'etais un chasseur sans pareil; de plus, je sais comment l'on flatte
et l'on ment; je m'y connais, j'etais pacha: choisissons un etat ou
je puisse etonner le monde par ces brillantes qualites et conquerir
rapidement une honnete fortune."
Sur ces reflexions, Ali se fit barbier.
Les premiers jours tout alla bien: le patron du nouveau barbier lui
faisait tirer de l'eau, laver la boutique, secouer les nattes, ranger
les ustensiles, servir le cafe et les pipes aux habitues. Ali se tirait
a merveille de ces fonctions delicates. Si, par hasard, on lui confiait
la tete de quelque paysan de la montagne, un coup de rasoir donne de
travers passait inapercu: ces bonnes gens ont la peau dure et n'ignorent
pas qu'ils sont faits pour etre ecorches; un peu plus, un peu moins,
cela ne les change guere et n'emeut en rien leur stupidite.
Un matin, en l'absence du patron, il entra dans la boutique un grand
personnage dont la vue seule etait faite pour intimider le pauvre Ali.
C'etait le bouffon du pacha, un horrible petit bossu qui avait la tete
en citrouille, avec les longue pattes velues, l'oeil inquiet et les
dents d'un singe. Tandis qu'on lui versait sur le crane les flots d'une
mousse odorante, le bouffon, renverse sur son siege, s'amusait a pincer
le nouveau barbier, a lui rire au nez, a lui tirer la langue. Deux fois,
il lui fit tomber des mains le bassin de savon, ce qui deux fois le mit
en telle joie qu'il lui jeta quatre _paras_. Cependant le prudent Ali ne
perdait rien de son serieux; tout entier au soin d'une tete si chere,
il faisait marcher son rasoir avec une regularite, avec une legerete
admirables, quand tout a coup le bossu fit une grimace si hideuse et
poussa un tel cri, que le barbier, effraye, retira brusquement la main,
emportant au bout de son rasoir la moitie d'une oreille, et ce n'etait
pas la sienne.
Les bouffons aiment a rire, mais c'est aux depens d'autrui. Il n'y a pas
de gens qui aient l'epiderme plus sensible que ceux qui daubent sur la
peau de leurs voisins. Tomber a coups de poing sur Ali et l'etrangler,
tout en criant a l'assassin, ce fut pour le bossu l'affaire d'un
instant. Par bonheur pour Ali, l'entaille etait si forte, qu'il fallut
bien que le blesse songeat a son oreille, d'ou jaillissait un flot de
sang. Ali saisit ce moment favorable et se mit a fuir dans les ruelles
de Damas avec la legerete d'un homme qui n'ignore pas que, s'il est
pris, il est pendu.
Apres mille detours, il se cacha dans une cave ruinee et n'osa regagner
sa demeure qu'au milieu des tenebres et du silence de la nuit. Rester a
Damas apres un tel accident, c'etait une mort certaine; Ali n'eut pas de
peine a convaincre sa fille qu'il fallait partir, et sur l'heure.
Leur bagage ne les genait guere; avant l'aurore ils avaient gagne la
montagne. Trois jours durant, ils marcherent sans s'arreter, n'ayant
pour vivres que quelques figues derobees aux arbres du chemin, avec un
peu d'eau trouvee a grand'peine au fond des ravines dessechees. Mais
toute misere a sa douceur, et il est vrai de dire qu'au temps de leurs
splendeurs jamais le pacha ni sa fille n'avaient bu ni mange de meilleur
appetit.
A leur derniere etape, les fugitifs furent accueillis par un brave
paysan qui pratiquait largement la sainte loi de l'hospitalite. Apres
souper, il fit causer Ali, et, le voyant sans ressources, il lui offrit
de le prendre pour berger. Conduire a la montagne une vingtaine de
chevres, suivies d'une cinquantaine de brebis, ce n'etait pas un metier
difficile; deux bons chiens faisaient le plus fort de la besogne; on
ne courait pas risque d'etre battu pour sa maladresse, on avait a
discretion le lait et le fromage, et, si le fermier ne donnait pas un
_para_, du moins il permettait a _Charme-des-Yeux_ de prendre autant
de laine qu'elle en pourrait filer pour les habits de son pere et les
siens. Ali, qui n'avait que le choix de mourir de faim ou d'etre pendu,
se decida, sans trop de peine, a mener la vie des patriarches. Des le
lendemain, il s'enfonca dans la montagne avec sa fille, ses chiens et
son troupeau.
[Illustration: Elle songeait a Bagdad, et sa quenouille ne lui faisait
point oublier les doux loisirs d'autrefois.]
Une fois aux champs, Ali retomba dans son indolence. Couche sur le
dos et fumant sa pipe, il passait le temps a regarder les oiseaux
qui tournaient dans le ciel. La pauvre _Charme-des-Yeux_ etait moins
patiente: elle songeait a Bagdad, et sa quenouille ne lui faisait point
oublier les doux loisirs d'autrefois.
--Mon pere, disait-elle souvent, a quoi bon la vie quand elle n'est
qu'une perpetuelle misere? N'aurait-il pas mieux valu en finir tout d'un
coup que de mourir a petit feu?
--Dieu est grand, ma fille, repondait le sage berger, ce qu'il fait est
bien fait. J'ai le repos; a mon age, c'est le premier des biens; aussi,
tu le vois, je me resigne. Ah! si seulement j'avais appris un metier!
Toi, tu as la jeunesse et l'esperance, tu peux attendre un retour de
fortune. Que de raisons pour te consoler!
--Je me resigne, mon bon pere, disait _Charme-des-Yeux_ en soupirant.
Et elle se resignait d'autant moins qu'elle esperait davantage.
Il y avait plus d'un an qu'Ali menait cette heureuse vie dans la
solitude quand, un matin, le fils du pacha de Damas alla chasser dans
la montagne. En poursuivant un oiseau blesse, il s'etait egare; seul et
loin de sa suite, il cherchait a retrouver son chemin en descendant le
cours d'un ruisseau, quand, au detour d'un rocher, il apercut en face
de lui une jeune fille qui, assise sur l'herbe et les pieds dans l'eau,
tressait sa longue chevelure. A la vue de cette belle creature, Yousouf
poussa un cri. _Charme-des-Yeux_ leva la tete. Effrayee de voir un
etranger, elle s'enfuit aupres de son pere et disparut aux regards du
prince etonne.
--Qu'est cela? pensa Yousouf. La fleur de la montagne est plus fraiche
que la rose de nos jardins; cette fille du desert est plus belle que nos
sultanes. Voici la femme que j'ai revee.
Il courut sur les traces de l'inconnue aussi vite que le permettaient
les pierres qui glissaient sous ses pieds. Il trouva enfin
_Charme-des-Yeux_ occupee a traire les brebis, tandis qu'Ali appelait a
lui les chiens, dont les aboiements furieux denoncaient l'approche
d'un etranger. Yousouf se plaignit d'etre egare et de mourir de soif.
_Charme-des-Yeux_ lui apporta aussitot du lait dans un grand vase de
terre; il but lentement, sans rien dire, en regardant le pere et la
fille; puis, enfin, il se decida a demander son chemin. Ali, suivi de
ses deux chiens, conduisit le chasseur jusqu'au bas de la montagne, et
revint tremblant. L'inconnu lui avait donne une piece d'or: c'etait donc
un officier du sultan, un pacha peut-etre? Pour Ali, qui jugeait avec
ses propres souvenirs, un pacha etait un homme qui ne pouvait que faire
le mal, et dont l'amitie n'etait pas moins redoutable que la haine.
En arrivant a Damas, Yousouf courut se jeter au cou de sa mere; il lui
repeta qu'elle etait belle comme a seize ans, brillante comme la lune
dans son plein, qu'elle etait sa seule amie, qu'il n'aimait qu'elle au
monde, et, disant cela, il lui baisait mille et mille fois les mains.
La mere se mit a sourire: "Mon enfant, lui dit-elle, tu as un secret a
me confier: parle vite. Je ne sais pas si je suis aussi belle que tu le
dis; mais ce dont je suis sure, c'est que jamais tu n'auras de meilleure
amie que moi."
Yousouf ne se fit pas prier; il brulait de raconter ce qu'il avait vu
dans la montagne; il fit un portrait merveilleux de la belle inconnue,
declara qu'il ne pouvait vivre sans elle, et qu'il voulait l'epouser des
le lendemain.
--Un peu de patience, mon fils, lui repetait sa mere; laisse-nous savoir
quel est ce miracle de beaute; apres cela, nous deciderons ton pere, et
nous le ferons consentir a cette heureuse union.
Quand le pacha connut la passion de son fils, il commenca par se recrier
et finit par se mettre en colere. Manquait-il a Damas des filles riches
et bien faites, pour qu'il fut necessaire d'aller chercher au desert
une gardeuse de moutons? Jamais il ne donnerait les mains a ce triste
mariage, jamais!
_Jamais_ est un mot qu'un homme prudent ne doit point prononcer dans son
menage, quand il a contre lui sa femme et son fils. Huit jours n'etaient
pas ecoules que le pacha, emu par les larmes de la mere, par la paleur
et le silence du fils, en arrivait de guerre lasse a ceder. Mais, en
homme fort et qui s'estime a son juste prix, il declara hautement qu'il
faisait une sottise et qu'il le savait.
--Soit! que mon fils epouse une bergere et que sa folie retombe sur sa
tete; je m'en lave les mains. Mais, pour que rien ne manque a cette
union ridicule, qu'on appelle mon bouffon. C'est a lui seul qu'il
appartient d'obtenir et d'amener ici cette miserable chevriere qui a
jete un sort sur ma maison.
Une heure apres, le bossu, monte sur un ane, gagnait la montagne,
maudissant le caprice du pacha et les amours de Yousouf. Y avait-il du
bon sens d'envoyer en ambassade a un berger, par la poussiere et le
soleil, un homme delicat, ne pour vivre sous les lambris d'un palais,
et qui charmait les princes et les grands par la finesse du son esprit?
Mais, helas! la fortune est aveugle: elle met les sots au pinacle, et
reduit au metier de bouffon le genie qui ne veut pas mourir de faim.
Trois jours de fatigue n'avaient pas adouci l'humeur du bossu, quand il
apercut Ali, couche a l'ombre d'un caroubier, et plus occupe de sa pipe
que de ses brebis. Le bouffon piqua son ane et s'avanca vers le berger
avec la majeste d'un vizir.
--Drole, lui dit-il, tu as ensorcele le fils du pacha: il te fait
l'honneur d'epouser ta fille. Decrasse au plus vite cette perle de
la montagne, il faut que je l'emmene a Damas. Quant a toi, le pacha
t'envoie cette bourse et t'ordonne de vider au plus tot le pays.
Ali laissa tomber la bourse qu'on lui jetait, et, sans retourner la
tete, demanda au bossu ce qu'il voulait.
--Bete brute, reprit ce dernier, ne m'as-tu pas entendu? Le fils du
pacha prend ta fille en mariage.
--Qu'est-ce que fait le fils du pacha? dit Ali.
--Ce qu'il fait? s'ecria le bouffon, en eclatant de rire. Double pecore
que tu es, t'imagines-tu qu'un si haut personnage soit un rustre de ton
espece? Ne sais-tu pas que le pacha partage avec le sultan la dime de la
province, et que, sur les quarante brebis que tu gardes si mal, il y
en a quatre qui lui appartiennent de droit, et trente-six qu'il peut
prendre a sa volonte?
--Je ne te parle point du pacha, reprit tranquillement Ali. Que Dieu
protege Son Excellence! Je te demande ce que fait son fils. Est-il
armurier?
--Non, imbecile.
--Forgeron?
--Encore moins.
--Charpentier?
--Non.
--Chaufournier?
--Non, non. C'est un grand seigneur. Entends-tu, triple sot! il n'y a
que les gueux qui travaillent. Le fils du pacha est un noble personnage,
ce qui veut dire qu'il a les mains blanches et qu'il ne fait rien.
--Alors il n'aura pas ma fille, dit gravement le berger: un menage coute
cher, je ne donnerai jamais mon enfant a un mari qui ne peut pas nourrir
sa femme. Mais peut-etre le fils du pacha a-t-il quelque metier moins
rude. N'est-il point brodeur?
--Non, dit le bouffon, en haussant les epaules.
--Tailleur?
--Non.
--Potier?
--Non.
--Vannier?
--Non.
--Il est donc barbier?
--Non, dit le bossu, rouge de colere. Finis cette sotte plaisanterie, ou
je te fais rouer de coups. Appelle ta fille; je suis presse.
--Ma fille ne partira pas, repondit le berger.
Il siffla ses chiens, qui vinrent se ranger aupres de lui en grognant et
en montrant des crocs qui ne parurent charmer que mediocrement l'envoye
du pacha.
Il retourna sa monture, et menacant du poing Ali qui retenait ses dogues
au poil herisse:
--Miserable! lui cria-t-il, tu auras bientot de mes nouvelles; tu sauras
ce qu'il en coute pour avoir une autre volonte que celle du pacha, ton
maitre et le mien.
Le bouffon rentra dans Damas avec sa moitie d'oreille plus basse que
de coutume. Heureusement pour lui, le pacha prit la chose du bon cote.
C'etait un petit echec pour sa femme et son fils; pour lui, c'etait un
triomphe: double succes qui chatouillait agreablement son orgueil.
--Vraiment, dit-il, le bonhomme est encore plus fou que mon fils; mais
rassure-toi, Yousouf, un pacha n'a que sa parole. Je vais envoyer dans
la montagne quatre cavaliers qui m'ameneront la fille; quant au pere, ne
t'en embarrasse pas, je lui reserve un argument decisif.
Et, disant cela, il fit gaiement un geste de la main, comme s'il coupait
devant lui quelque chose qui le genait.
Sur un signe de sa mere, Yousouf se leva et supplia son pere de lui
laisser l'ennui de mener a fin cette petite aventure. Sans doute le
moyen propose etait irresistible. Mais _Charme-des-Yeux_ avait peut-etre
la faiblesse d'aimer le vieux berger, elle pleurerait; et le pacha ne
voudrait pas attrister les premiers beaux jours d'un mariage. Yousouf
esperait qu'avec un peu de douceur il viendrait facilement a bout d'une
resistance qui ne lui semblait pas serieuse.
--Fort bien, dit le pacha. Tu veux avoir plus d'esprit que ton pere;
c'est l'usage des fils. Va donc, et fais ce que tu voudras; mais je te
previens qu'a compter d'aujourd'hui je ne me mele plus de tes affaires.
Si ce vieux fou de berger te refuse, tu en seras pour ta honte. Je
donnerais mille piastres pour te voir revenir aussi sot que le bossu.
Yousouf sourit, il etait sur de reussir. Comment _Charme-des-Yeux_ ne
l'aimerait-elle pas? Il l'adorait. Et d'ailleurs a vingt ans doute-t-on
de soi-meme et de la fortune? Le doute est fait pour ceux que la vie a
trompes, non pour ceux qu'elle enivre de ses premieres illusions.
Ali recut Yousouf avec tout le respect qu'il devait au fils du pacha; il
le remercia, et en bons termes, de son honorable proposition; mais sur
le fond des choses il fut inexorable. Point de metier, point de
mariage; c'etait a prendre ou a laisser. Le jeune homme comptait que
_Charme-des-Yeux_ viendrait a son secours; mais _Charme-des-Yeux_ etait
invisible; et il y avait une grande raison pour qu'elle ne desobeit pas
a son pere: c'est que le prudent Ali ne lui avait pas dit un mot de
mariage. Depuis la visite du bouffon il la tenait soigneusement enfermee
au logis.
Le fils du pacha descendit de la montagne la tete basse. Que faire?
Rentrer a Damas, pour y etre en butte aux railleries de son pere, jamais
Yousouf ne s'y resignerait. Perdre _Charme-des-Yeux_? plutot la mort.
Faire changer d'avis a cet entete de vieux berger? Yousouf ne pouvait
l'esperer; et il en venait presque a regretter de s'etre perdu par trop
de bonte!
Au milieu de ces tristes reflexions, il s'apercut que son cheval,
abandonne a lui-meme, l'avait egare. Yousouf se trouvait sur la lisiere
d'un bois d'oliviers. Dans le lointain etait un village; la fumee
bleuatre montait au-dessus des toits; on entendait l'aboiement des
chiens, le chant des ouvriers, le bruit de l'enclume et du marteau.
Une idee saisit Yousouf. Qui l'empechait d'apprendre un metier? Etait-ce
si difficile? _Charme-des-Yeux_ ne valait-elle pas tous les sacrifices?
Le jeune homme attacha a un olivier son cheval, ses armes, sa veste
brodee, son turban. A la premiere maison il se plaignit d'avoir ete
depouille par les Bedouins, acheta un habit grossier, et, ainsi deguise,
il alla de porte en porte s'offrir comme apprenti.
Yousouf avait si bonne mine que chacun l'accueillit a merveille; mais
les conditions qu'on lui fit l'effrayerent. Le forgeron lui demanda deux
ans pour l'instruire, le potier un an, le macon six mois; c'etait
un siecle! Le fils du pacha ne pouvait se resigner a cette longue
servitude, quand une voix glapissante l'appela:
--Hola, mon fils, lui criait-on, si tu es presse et si tu n'as pas
d'ambition, viens avec moi: en huit jours je te ferai gagner ta vie.
Yousouf leva la tete. A quelques pas devant lui, etait assis sur un
banc, les jambes croisees, un gros petit homme au ventre rebondi, a la
face rejouie: c'etait un vannier. Il etait entoure de brins de paille et
de joncs, teints en toutes couleurs; d'une main agile il tressait des
nattes, qu'il cousait ensuite pour en faire des paniers, des corbeilles,
des tapis, des chapeaux varies de nuances et de dessin. C'etait un
spectacle qui charmait les yeux.
--Vous etes mon maitre, dit Yousouf, en prenant la main du vannier. Et,
si vous pouvez m'apprendre votre metier en deux jours, je vous paierai
largement votre peine. Voici mes arrhes.
Disant cela, il jeta deux pieces d'or a l'ouvrier ebahi.
Un apprenti qui seme l'or a pleines mains, cela ne se voit pas tous
les jours; le vannier ne douta point qu'il n'eut affaire a un prince
deguise; aussi fit-il merveille. Et, comme son eleve ne manquait ni
d'intelligence ni de bonne volonte, avant le soir il lui avait appris
tous les secrets du metier.
--Mon fils, lui dit-il, ton education est faite, tu vas juger toi-meme
si ton maitre a gagne son argent. Voici le soleil qui se couche; c'est
l'heure ou chacun quitte son travail et passe devant ma porte. Prends
cette natte que tu as tressee et cousue de tes mains, offre-la aux
acheteurs. Ou je me trompe fort, ou tu peux en avoir quatre _paras_.
Pour un debut, c'est un joli denier.
Le vannier ne se trompait pas: le premier acheteur offrit trois _paras_,
on lui en demanda _cinq_, et il ne fallut pas plus d'une heure de debats
et de cris pour qu'il se decidat a en donner quatre. Il tira sa longue
bourse, regarda plusieurs fois la natte, en fit la critique, et enfin se
decida a compter ses quatre pieces de cuivre, l'une apres l'autre.
Mais, au lieu de prendre cette somme, Yousouf donna une piece d'or
a l'acheteur, il en compta dix au vannier, et, s'emparant de son
chef-d'oeuvre, il sortit du village en courant comme un fou. Arrive pres
de son cheval, il etendit la natte a terre, s'enveloppa la tete dans son
burnous et dormit du sommeil le plus agite, et cependant le plus doux
qu'il eut goute de sa vie.
Au point du jour, quand Ali arriva au paturage avec ses brebis, il fut
fort etonne de voir Yousouf installe avant lui sous le vieux caroubier.
Des qu'il apercut le berger, le jeune homme se leva, et prenant la natte
sur laquelle il etait couche:
--Mon pere, lui dit-il, vous m'avez demande d'apprendre un metier; je me
suis fait instruire; voici mon travail, examinez-le.
--C'est un joli morceau, dit Ali; si ce n'est pas encore tres bien
tresse, c'est honnetement cousu. Qu'est-ce qu'on peut gagner a faire par
jour une natte comme celle-la?
--Quatre _paras_, dit Yousouf, et avec un peu d'habitude j'en ferai deux
au moins dans une journee.
--Soyons modeste, reprit Ali; la modestie convient au talent qui
commence. Quatre _paras_ par jour, ce n'est pas beaucoup; mais quatre
_paras_ aujourd'hui et quatre _paras_ demain, cela fait huit _paras_, et
quatre _paras_ apres-demain, cela fait douze _paras_. Enfin, c'est un
etat qui fait vivre son homme, et, si j'avais eu l'esprit de l'apprendre
quand j'etais pacha, je n'aurais pas ete reduit a me faire berger.
Qui fut etonne de ces paroles? ce fut Yousouf. Ali lui conta toute
son histoire; c'etait risquer sa tete, mais il faut pardonner un
peu d'orgueil a un pere. En mariant sa fille, Ali n'etait pas fache
d'apprendre a son gendre que _Charme-des-Yeux_ n'etait pas indigne de la
main d'un fils de pacha.
Ce jour-la on rentra les brebis avant l'heure. Yousouf voulut remercier
lui-meme l'honnete fermier qui avait recu le pauvre Ali et sa fille; il
lui donna une bourse pleine d'or pour le recompenser de sa charite. Rien
n'est liberal comme un homme heureux. _Charme-des-Yeux_, presentee au
chasseur de la montagne, et prevenue des projets de Yousouf, declara que
le premier devoir d'une fille etait d'obeir a son pere. En pareil cas,
dit-on, les filles sont toujours obeissantes en Turquie.
Le soir meme, a la fraicheur de la nuit tombante, on se mit en route
pour Damas. Les chevaux etaient legers, les coeurs plus legers encore,
on allait comme le vent; avant la fin du second jour on etait arrive.
Yousouf voulut presenter sa fiancee a sa mere. Quelle fut la joie de la
sultane, il n'est besoin de le dire. Apres les premieres caresses, elle
ne put resister au plaisir de montrer a son epoux qu'elle avait plus
d'esprit que lui, et se fit une joie de lui reveler la naissance de la
belle _Charme-des-Yeux_.
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