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Nouveaux contes bleus by Edouard Laboulaye



E >> Edouard Laboulaye >> Nouveaux contes bleus

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--Par Allah! s'ecria le pacha, en caressant sa longue barbe afin de se
donner une contenance et de cacher son trouble, vous imaginez-vous,
Madame, qu'on puisse surprendre un homme d'Etat tel que moi! Aurais-je
consenti a cette union, si je n'avais connu ce secret qui vous etonne?
Sachez qu'un pacha sait tout?

Et sur l'heure il rentra dans son cabinet pour ecrire au sultan, afin
qu'il ordonnat du sort d'Ali. Il ne se souciait point de deplaire a Sa
Hautesse pour les beaux yeux d'une famille proscrite. La jeunesse aime
le roman dans la vie, mais le pacha etait un homme serieux, qui tenait a
vivre et a mourir pacha.

Tous les sultans aiment les histoires, si l'on en croit _les Mille et
une nuits_. Le protecteur d'Ali n'avait pas degenere de ses ancetres;
il envoya tout expres un navire en Syrie pour qu'on lui amenat a
Constantinople l'ancien gouverneur de Bagdad. Ali, revetu de ses
haillons, et sa houlette a la main, fut conduit au serail, et, devant
une nombreuse audience, il eut la gloire d'amuser son maitre toute une
apres-dinee.

Quand Ali eut termine son recit, le sultan lui fit revetir une pelisse
d'honneur. D'un pacha Sa Hautesse avait fait un berger; elle
voulait maintenant etonner le monde par un nouveau miracle de sa
toute-puissance, et d'un berger elle refaisait un pacha.

A cet eclatant temoignage de faveur, toute la cour applaudit. Ali se
jeta aux pieds du sultan pour decliner un honneur qui ne le seduisait
plus. Il ne voulait pas, disait-il, courir le risque de deplaire
une seconde fois au Maitre du monde, et demandait a vieillir dans
l'obscurite, en benissant la main genereuse qui le retirait de l'abime
ou il etait justement tombe.

La hardiesse d'Ali effraya l'assistance, mais le sultan sourit:

--Dieu est grand, s'ecria-t-il, et nous garde chaque jour une surprise
nouvelle. Depuis vingt ans que je regne, voici la premiere fois qu'un
de mes sujets me demande a n'etre rien. Pour la rarete du fait, Ali, je
t'accorde ta priere; tout ce que j'exige, c'est que tu acceptes un don
de mille bourses[1]. Personne ne doit me quitter les mains vides.

[Note 1: A peu pres trois cent mille francs.]

De retour a Damas, Ali acheta un beau jardin, tout rempli d'oranges, de
citrons, d'abricots, de prunes, de raisins. Becher, sarcler, greffer,
tailler, arroser, c'etait la son plaisir; tous les soirs, il se couchait
le corps fatigue, l'ame tranquille; tous les matins, il se levait le
corps dispos, le coeur leger.

_Charme-des-Yeux_ eut trois fils, tous plus beaux que leur mere. Ce
fut le vieil Ali qui se chargea de les elever. A tous il enseigna le
jardinage; a chacun d'eux il fit apprendre un metier different. Pour
graver dans leur coeur la verite qu'il n'avait comprise que dans l'exil,
Ali avait fait mouler sur les murs de sa maison et de son jardin les
plus beaux passages du Coran, et au-dessous il avait place ces maximes
de sagesse que le Prophete lui-meme n'eut pas desavouees: _Le travail
est le seul tresor qui ne manque jamais. Use tes mains au travail, tu ne
les tendras jamais a l'aumone. Quand tu sauras ce qu'il en coute pour
gagner un para, tu respecteras le bien et la peine d'autrui. Le travail
donne sante, sagesse et joie. Travail et ennui n'ont jamais habite sous
le meme toit_.

C'est au milieu de ces sages enseignements que grandirent les trois fils
de _Charme-des-Yeux_. Tous trois furent pachas. Profiterent-ils des
conseils de leur aieul? J'aime a le croire, quoique les annales des
Turcs n'en disent rien. On n'oublie pas ces premieres lecons de
l'enfance; c'est a l'education que nous devons les trois quarts de nos
vices et la moitie de nos vertus. Hommes de bien, souvenez-vous de ce
que vous devez a vos peres et dites-vous que, la plupart du temps, les
mechants et les pachas ne sont que des enfants mal eleves.




PERLINO


CONTE NAPOLITAIN

--Mere-grand, pourquoi riez-vous si fort?
--Parce que j'ai envie de pleurer, mon enfant.
(_Le Petit Chaperon rouge_, version bulgare.)


I

LA SIGNORA PALOMBA


Caton, ce vrai sage, a dit, je ne sais ou, qu'en toute sa vie il s'etait
repenti de trois choses: la premiere, c'etait d'avoir confie son secret
a une femme; la seconde, d'avoir passe un jour entier sans rien faire;
la troisieme, d'etre alle par mer quand il pouvait prendre un chemin
plus solide et plus sur. Les deux premiers regrets de Caton, je les
laisse a qui veut s'en charger: il n'est jamais prudent de se mettre
mal avec la plus douee moitie du genre humain, et medire de la paresse
n'appartient pas a tout le monde; mais la troisieme maxime, on devrait
l'ecrire en lettres d'or sur le pont de tous les navires, comme un
avis aux imprudents. Faute d'y songer, je me suis souvent embarque;
l'experience d'autrui ne nous sert pas plus que la notre. Mais, a peine
sorti du port, la memoire me revenait aussitot; et que de fois, en mer
comme ailleurs, n'ai-je pas senti, mais trop tard, que je n'etais pas un
Caton!

Un jour, surtout, je m'en souviens encore, je rendis pleine justice a
la sagesse du vieux Romain. J'etais parti de Salerne par un soleil
admirable; mais, a peine en mer, la bourrasque nous surprit et nous
poussa vers Amalfi avec une rapidite que nous ne souhaitions guere. En
un instant je vis l'equipage palir, gesticuler, crier, jurer, pleurer,
prier, puis je ne vis plus rien. Battu du vent et de la pluie, mouille
jusqu'aux os, j'etais etendu au fond de la barque, les yeux fermes, le
coeur malade, oubliant tout a fait que je voyageais pour mon plaisir,
quand, une brusque secousse me rappelant a moi-meme, je me sentis saisi
par une main vigoureuse. Au-dessus de moi, et me tirant par les epaules,
etait le patron, l'air rejoui, le regard enflamme. "Du courage,
Excellence, me criait-il en me remettant sur pied, la barque est a
terre; nous sommes a Amalfi. Debout! un bon diner vous remettra le
coeur; l'orage est passe, ce soir nous irons a Sorrente!

Le temps, la mer, le fou, la forante et la fortune
Tournent comme le vent, changent comme la lune.

Je sortis du bateau plus ruisselant qu'Ulysse apres son naufrage, et,
comme lui, tres dispose a baiser la terre qui ne bouge pas. Devant moi
etaient les quatre matelots, la rame sur l'epaule, prets a m'escorter en
triomphe jusqu'a l'auberge de la Lune, qu'on apercevait sur la hauteur.
Ses murs blanchis a la chaux brillaient aux feux du jour, comme la neige
sur les montagnes. Je suivis mon cortege, mais non pas avec la fierte
d'un vainqueur; je montai tristement et lentement un escalier qui n'en
finissait pas, regardant les vagues qui se brisaient au rivage, comme
furieuses de nous avoir laches. J'entrai, enfin, dans l'_osteria_, il
etait midi: tout dormait, la cuisine meme etait deserte; il n'y avait,
pour me recevoir, qu'une couvee de poulets maigres qui, a mon approche,
se prit a crier comme les oies du Capitole. Je traversai leur bande
effrayee pour me refugier sur une terrasse en arceaux, toute pleine de
soleil; la, m'emparant d'une chaise que j'enfourchai, et appuyant mes
bras et ma tete sur le dossier, je me mis, non pas a reflechir, mais a
me secher, tandis que la maison, et la ville, et la mer, et les cieux
eux-memes continuaient a danser autour de moi.

Je me perdais dans mes reveries, quand la patronne de l'osteria s'avanca
vers moi, trainant ses pantoufles avec une noblesse de reine. Qui a
visite Amalfi n'oubliera jamais l'enorme et majestueuse Palomba.

--Que desire Votre Excellence? me dit-elle d'une voix plus aigre que de
coutume; et faisant elle-meme la demande et la reponse: Diner, c'est
impossible; les pecheurs ne sont pas sortis par ce temps de malheur, il
n'y a pas de poisson.

--Signora, lui repondis-je sans lever la tete, donnez-moi ce que vous
voudrez: une soupe, un macaroni, peu importe! j'ai plus besoin de soleil
que de diner.

La digne Palomba me regarda avec un etonnement mele de pitie.

--Pardon, Excellence, me dit-elle; au livre rouge qui sortait de votre
poche, je vous prenais pour un Anglais. Depuis que ce maudit livre, qui
dit tout, a recommande le poisson d'Amalfi, il n'y a pas un milord qui
veuille diner autrement que ce papier ne lui ordonne. Mais, puisque vous
entendez la raison, nous ferons de notre mieux pour vous plaire. Ayez
seulement un peu de patience.

[Illustration: L'enorme et majestueuse Palomba.]

Et aussitot l'excellente femme, attrapant au passage deux des poulets
qui criaient autour de moi, leur coupa le cou sans que j'eusse le temps
de m'opposer a cet assassinat dont j'etais complice; puis s'asseyant
pres de moi, elle se mit a plumer les deux victimes avec le sang-froid
d'un grand coeur.

--Signore, dit-elle au bout d'un instant, la cathedrale est ouverte;
tous les etrangers vont l'admirer avant diner.

Pour toute reponse, je soupirai.

--Excellence, ajouta la digne Palomba, que sans doute je genais dans ses
preparatifs culinaires, vous n'avez pas visite la route nouvelle qui
conduit a Salerne? Il y a une vue magnifique sur la mer et les iles.

--Helas! pensai-je, c'est ce matin, et en voiture, qu'il fallait prendre
cette route; et je ne repondis pas.

--Excellence, dit d'une voix plus forte la patronne tres decidee a se
debarrasser de moi, le marche se tient aujourd'hui. Beau spectacle,
beaux costumes! Et des marchands qui ont la langue si bien pendue! et
des oranges! on en a douze pour un carlin!

Peine perdue: je ne me serais pas leve pour la reine de Naples en
personne!

--He donc! s'ecria l'hotesse, a qui la patience echappait, vous voila
plus endormi que Perlino quand il buvait son or potable!

--Perlino de qui? Perlino de quoi? murmurai-je en ouvrant un oeil
languissant.

--Quel Perlino? reprit Palomba. Y en a-t-il deux dans l'histoire? et,
quand on ne trouverait pas ici un enfant de quatre ans qui ne connut ses
aventures, est-ce un homme aussi instruit que Votre Excellence qui peut
les ignorer?

--Faites comme si je ne savais rien, contez-moi l'histoire de Perlino,
excellente Palomba, je vous ecoute avec le plus vif interet.

La bonne femme commenca avec la gravite d'une matrone romaine.
L'histoire etait belle; peut-etre la chronologie laissait-elle un peu
a desirer, mais dans ce recit touchant la sage Palomba faisait preuve
d'une si parfaite connaissance des choses et des hommes, que peu a peu
je levai la tete, et, fixant les yeux sur celle qui ne me regardait
plus, j'ecoutai avec attention ce qui suit.


II

VIOLETTE


Si l'on en croyait les anciens, Paestum n'aurait pas toujours ete ce
qu'il est aujourd'hui. Il n'y a maintenant, disent les pecheurs, que
trois vieilles ruines ou l'on ne trouve que la fievre, des buffles et
des Anglais; autrefois c'etait une grande ville, habitee par un peuple
nombreux. Il y a bien longtemps de cela, comme qui dirait au siecle des
patriarches, quand tout le pays etait aux mains des paiens grecs, que
d'autres nomment Sarrasins.

En ce temps-la, il y avait a Paestum un marchand bon comme le pain, doux
comme le miel, riche comme la mer. On l'appelait Cecco; il etait veuf
et n'avait qu'une fille qu'il aimait comme son oeil droit. Violette,
c'etait le nom de cette enfant cherie, etait blanche comme du lait et
rose comme la fraise. Elle avait de longs cheveux noirs, des yeux plus
bleus que le ciel, une joue veloutee comme l'aile d'un papillon, et un
grain de beaute juste au coin de la levre. Joignez a cela l'esprit d'un
demon, la grace d'une Madeline, la taille de Venus et des doigts de
fee, vous comprendrez qu'a premiere vue jeunes et vieux ne pouvaient se
defendre de l'aimer.

Quand Violette eut quinze ans, Cecco songea a la marier. C'etait pour
lui un grand souci. L'oranger, pensait-il, donne sa fleur sans savoir
qui la cueillera, un pere met au monde une fille, et pendant de longues
annees la soigne comme la prunelle de ses yeux pour qu'un beau jour un
inconnu lui vole son tresor, sans meme le remercier. Ou trouver un epoux
digne de ma Violette? N'importe, elle est assez riche pour choisir qui
lui plaira; belle et fine comme elle est, elle apprivoiserait un tigre,
si elle s'en melait.

Souvent donc le bon Cecco essayait adroitement de parler mariage a sa
fille; autant eut valu jeter ses discours a la mer. Des qu'il touchait
cette corde, Violette baissait la tete et se plaignait d'avoir la
migraine; le pauvre pere, plus trouble qu'un moine qui perd la memoire
au milieu de son sermon, changeait aussitot de conversation et tirait
de sa poche quelque cadeau qu'il avait toujours en reserve. C'etait une
bague, un chapelet, un de d'or; Violette l'embrassait, et le sourire
revenait comme le soleil apres la pluie.

Un jour cependant que Cecco, plus avise que de coutume, avait commence
par ou il finissait d'ordinaire, et que Violette avait dans les mains
un si beau collier qu'il lui etait difficile de s'affliger, le bonhomme
revint a la charge. "O amour et joie de mon coeur, lui disait-il en la
caressant, baton de ma vieillesse, couronne de mes cheveux blancs, ne
verrai-je jamais l'heure ou l'on m'appellera grand-pere? Ne sens-tu pas
que je deviens vieux? ma barbe grisonne et me dit chaque jour qu'il est
temps de te choisir un protecteur. Pourquoi ne pas faire comme toutes
les femmes? Vois-tu qu'elles en meurent? Qu'est-ce qu'un mari? C'est un
oiseau en cage, qui chante tout ce qu'on veut. Si ta pauvre mere vivait
encore, elle te dirait qu'elle n'a jamais pleure pour faire sa volonte;
elle a toujours ete reine et imperatrice au logis. Je n'osais souffler
devant elle, pas plus que devant toi, et je ne puis me consoler de ma
liberte.

--Pere, dit Violette en lui prenant le menton, tu es le maitre, c'est a
toi de commander. Dispose de ma main, choisis toi-meme. Je me marierai
quand tu voudras, et a qui tu voudras. Je ne te demande qu'une seule
chose.

--Quelle qu'elle soit, je te l'accorde, s'ecria Cecco, charme d'une
sagesse a laquelle on ne l'avait pas habitue.

--Eh bien, mon bon pere, tout ce que je desire, c'est que le mari que tu
me donneras n'ait pas l'air d'un chien.

--Voila une idee de petite fille! s'ecria le marchand rayonnant de joie.
On a raison de dire que beaute et folie vont souvent de compagnie. Si tu
n'avais pas tout l'esprit de ta mere, dirais-tu de pareilles sottises?
Crois-tu qu'un homme de sens comme moi, crois-tu que le plus riche
marchand de Poestum sera assez niais pour accepter un gendre a face de
chien? Sois tranquille, je te choisirai, ou plutot tu te choisiras, le
plus beau et le plus aimable des hommes. Te fallut-il un prince, je suis
assez riche pour te l'acheter.

A quelques jours de la, il y eut un grand diner chez Cecco; il avait
invite la fleur de la jeunesse a vingt lieues a la ronde. Le repas etait
magnifique; on mangea beaucoup, on but davantage; chacun se mit a l'aise
et parla dans l'abondance de son coeur. Quand on eut servi le dessert,
Cecco se retira dans un coin de la salle, et prenant Violette sur ses
genoux:

--Ma chere enfant, lui dit-il tout bas, regarde-moi ce joli jeune homme
aux yeux bleus, qui a une raie au milieu de la tete. Crois-tu qu'une
femme serait malheureuse avec un pareil cherubin?

--Vous n'y pensez pas, mon pere, dit Violette en riant, il a l'air d'une
levrette.

--C'est vrai, s'ecria le bon Cecco, une vraie tete de levrette! Ou
avais-je les yeux pour ne pas voir cela? Mais ce beau capitaine qui a le
front ras, le cou serre, les yeux a fleur de tete, la poitrine bombee,
c'est un homme celui-la, qu'en dis-tu?

--Mon pere, il ressemble a un dogue; j'aurais toujours peur qu'il me
mordit.

--Il est de fait qu'il a un faux air de dogue, repondit Cecco en
soupirant. N'en parlons plus. Peut-etre aimeras-tu mieux un personnage
plus grave et plus mur. Si les femmes savaient choisir, elles ne
prendraient jamais un mari qui eut moins de quarante ans. Jusque-la
les femmes ne trouvent que des fats qui se laissent adorer, ce n'est
vraiment qu'apres quarante ans qu'un homme est mur pour aimer et pour
obeir. Que dis-tu de ce conseiller de justice qui parle si bien et
qui s'ecoute en parlant? Ses cheveux grisonnent, qu'importe? Avec des
cheveux gris on n'est pas plus sage qu'avec des cheveux noirs.

--Pere, tu ne tiens pas ta parole. Tu vois bien qu'avec ses yeux rouges
et les boucles blanches qui lui frisent sur les oreilles, ce seigneur a
la mine d'un caniche.

De tous les convives il en fut de meme, pas un n'echappa a la langue de
Violette. Celui-ci, qui soupirait en tremblant, ressemblait a un chien
turc; celui-la, qui avait de longs cheveux noirs et des yeux caressants,
avait la figure d'un epagneul; personne ne fut epargne. On dit, en
effet, que parmi vous autres hommes il n'en est pas un qui n'ait l'air
d'un chien quand on lui met la main sous le nez, en lui cachant la
bouche et le menton; vous devez le savoir, vous autres signori, qui etes
tous des savants, car on dit que, si vous venez remuer les pierres de
notre Italie, c'est pour demander a nos morts la sagesse qui, a mon
avis, ne doit pas etre une marchandise commune dans votre pays.

--Violette a trop d'esprit, pensa Cecco, je n'en viendrai jamais a bout
par la raison. Sur quoi il entra dans une colere blanche; il l'appela
ingrate, tete de bois, fille de sot, et finit en la menacant de la
mettre au couvent pour le reste de sa vie. Violette pleura; il se jeta
a ses genoux, lui demanda pardon, et lui promit de ne plus jamais lui
parler de rien. Le lendemain, il se leva sans avoir dormi, embrassa sa
fille, la remercia de n'avoir pas les yeux rouges, et attendit que le
vent qui tourne les girouettes soufflat du cote de sa maison.

Cette fois il n'avait pas tort. Avec les femmes il arrive plus de choses
en une heure qu'en dix ans avec les hommes; ce n'est jamais pour elles
qu'il est ecrit: _On ne passe pas par ce chemin_.


III

NAISSANCE ET FIANCAILLES DE PERLINO


Un jour qu'il y avait fete aux environs, Cecco demanda a sa fille ce
qu'il pourrait lui apporter pour lui faire plaisir.

--Pere, dit-elle, si tu m'aimes, achete-moi un demi-_cantaro_ de sucre
de Palerme et autant d'amandes douces; joins-y cinq ou six bouteilles
d'eau de senteur, un peu de musc et d'ambre, une quarantaine de perles,
deux saphirs, une poignee de grenats et de rubis; apporte-moi aussi
vingt echeveaux de fil d'or, dix aunes de velours vert, une piece de
soie cerise, et surtout n'oublie pas une auge et une truelle d'argent.

Qui fut etonne de ce caprice? ce fut le marchand; mais il avait ete trop
bon mari pour ne pas savoir qu'avec les femmes il est plus court d'obeir
que de raisonner; il rentra, le soir, a la maison avec une mule toute
chargee. Que n'eut-il pas fait pour un sourire de son enfant?

Aussitot que Violette eut recu tous ces presents, elle monta dans sa
chambre, et se mit a faire une pate de sucre et d'amandes, en l'arrosant
d'eau de rose et de jasmin. Puis, comme un potier ou un sculpteur, elle
petrit cette pate avec sa truelle d'argent, et en moula le plus beau
petit jeune homme qu'on ait jamais vu. Elle lui fit les cheveux avec
des fils d'or, les yeux avec des saphirs, les dents avec des perles,
la langue et les levres avec des rubis. Apres quoi elle l'habilla de
velours et de soie, et le baptisa Perlino, parce qu'il etait blanc et
rose comme la perle.

Quand elle eut fini son chef-d'oeuvre, qu'elle avait place sur une
table, Violette battit des mains et se mit a danser autour de Perlino;
elle lui chantait les airs les plus tendres, elle lui disait les paroles
les plus douces, elle lui envoyait des baisers a echauffer un marbre:
peine perdue, la poupee ne bougeait pas. Violette en pleurait de depit,
quand elle se souvint a propos qu'elle avait une fee pour marraine.
Quelle marraine, surtout quand elle est fee, rejette le premier voeu
qu'on lui adresse? Et voici ma jeune fille qui pria tant et tant que sa
marraine l'entendit de deux cents lieues et en eut pitie. Elle souffla;
il n'en faut pas davantage aux fees pour faire un miracle.

Tout a coup Perlino ouvre un oeil, puis deux; il tourne la tete a
droite, a gauche; puis, il eternue comme une personne naturelle; puis,
tandis que Violette riait et pleurait de plaisir, voila mon Perlino qui
marche sur la table, gravement, a petits pas, comme une douairiere qui
revient de l'eglise ou un bailli qui monte au tribunal.

Plus joyeuse que si elle eut gagne le royaume de France a la loterie,
Violette emporta Perlino dans ses bras, l'embrassa sur les deux joues,
le placa doucement a terre; puis, prenant sa robe a deux mains, elle se
mit a danser autour de lui, en chantant:

Danse, danse avec moi,
Cher Perlino de mon ame;
Danse, danse avec moi,
Si tu veux m'avoir pour femme;
Danse, danse avec moi,
Je serai la Reine, et tu seras le Roi.

Nous sommes tous deux a la fleur de l'age.
Plaisir de mes yeux, entrons en menage.
Courir et sauter,
Danser et chanter,
Voila toute la vie!
Si tu fais toujours tout ce que je veux,
Mon petit mari, tu seras heureux
A donner envie
Aux dieux
Des cieux.

Danse, danse avec moi,
Cher Perlino de mon ame;
Danse, danse avec moi,
Si tu veux m'avoir pour femme;
Danse, danse avec moi,
Je serai la Reine et tu seras le Roi.

Cecco, qui refaisait le compte de ses marchandises, parce qu'il lui
semblait dur de ne gagner qu'un million de ducats dans l'annee, entendit
de son comptoir le bruit qu'on faisait au-dessus de sa tete: _Per
Baccho!_ s'ecria-t-il, il se passe la-haut quelque chose d'etrange; il
me semble qu'on se querelle.

Il monta, et, poussant la porte, vit le plus joli spectacle du monde. En
face de sa fille, rouge de plaisir, etait l'Amour en personne, l'Amour
en pourpoint de velours et de soie. Les deux mains dans les mains de sa
petite maitresse, Perlino, sautant des deux pieds a la fois, dansait,
dansait, comme s'il ne devait jamais s'arreter.

Aussitot que Violette apercut l'auteur de ses jours, elle lui fit une
humble reverence, et lui presentant son bien-aime:

--Mon seigneur et pere, lui dit-elle, tu m'as toujours dit que tu
desirais me voir mariee. Pour t'obeir et te plaire, j'ai choisi un mari
suivant mon coeur.

--Tu as bien fait, mon enfant, repondit Cecco, qui devina le mystere;
toutes les femmes devraient prendre exemple sur toi. J'en connais plus
d'une qui se couperait un doigt de la main, et non pas le plus petit,
pour se fabriquer un mari a son gout, un petit mari tout confit de
sucre et de fleur d'orange. Donne-leur ton secret, tu secheras bien des
larmes. Il y a deux mille ans qu'elles se plaignent, et dans deux mille
ans elles se plaindront encore d'etre incomprises et sacrifiees. Sur
quoi il embrassa son gendre, le fianca sur l'heure, et demanda deux
jours pour preparer la noce. Il n'en fallait pas moins pour inviter tous
les amis a la ronde et dresser un diner qui ne fut pas indigne du plus
riche marchand de Paestum.


IV

L'ENLEVEMENT DE PERLINO


Pour voir un mariage si nouveau, on vint de bien loin: de Salerne et de
la Cava, d'Amalfi et de Sorrente, meme d'Ischia et de Pouzzoles. Riches
ou pauvres, jeunes ou vieux, amis ou jaloux, chacun voulait connaitre
Perlino. Par malheur, il ne s'est jamais fait de noce sans que le diable
s'en mele; la marraine de Violette n'avait pas prevu ce qui devait
arriver.

Parmi les invites, on attendait une personne considerable: c'etait une
marquise des environs qui s'appelait la dame des Ecus-Sonnants. Elle
etait aussi mechante et aussi vieille que Satan; elle avait la peau
jaune et ridee, les yeux caves, les joues creuses, le nez crochu, le
menton pointu; mais elle etait si riche, si riche, que chacun l'adorait
au passage et se disputait l'honneur de lui baiser la main. Cecco la
salua jusqu'a terre et la fit asseoir a sa droite, heureux et fier de
presenter sa fille et son gendre a une femme qui, ayant plus de cent
millions, lui faisait la grace de manger son diner.

Tout le long du repas, la dame des Ecus-Sonnants ne fit que regarder
Perlino; la convoitise lui brulait le coeur. La marquise habitait un
chateau digne des fees; les pierres en etaient d'or, et les paves
d'argent. Dans ce chateau, il y avait une galerie ou l'on avait
rassemble toutes les curiosites de la terre: une pendule qui sonnait
toujours l'heure qu'on desirait, un elixir qui guerissait la goutte et
la migraine, un philtre qui changeait le chagrin en joie, une fleche de
l'amour, l'ombre de Scipion, le coeur d'une coquette, la religion d'un
medecin, une sirene empaillee, trois cornes de licorne, la conscience
d'un courtisan, la politesse d'un enrichi, l'hippogriffe d'_Orlando_,
toutes choses qu'on n'a jamais vues et qu'on ne verra jamais autre part;
mais a ce tresor il manquait un rubis: c'etait ce cherubin de Perlino.

On n'etait pas au dessert que la dame avait resolu de s'emparer de lui.
Elle etait fort avare; mais ce qu'elle desirait, il le lui fallait sur
l'heure, et a tout prix. Elle achetait tout ce qui se vend, et meme ce
qui ne se vend pas; le reste, elle le volait, bien certaine qu'a Naples
la justice n'est faite que pour les petites gens. De medecin ignorant,
de mule rechignee et de femme mechante, _libera nos, Domine_, dit le
proverbe. Des qu'on se fut leve de table, la dame s'approcha de Perlino,
qui, ne depuis trois jours, n'avait pas encore ouvert les yeux sur la
malice du monde; elle lui conta tout ce qu'il y avait de beau et de
riche dans le chateau des Ecus-Sonnants: "Viens avec moi, cher petit
ami, lui disait-elle, je te donnerai dans mon palais la place que tu
voudras: choisis; te plait-il d'etre page avec des habits d'or et de
soie, chambellan avec une clef en diamants au milieu du dos, suisse
avec une hallebarde d'argent et un large beaudrier d'or qui te fera une
poitrine plus brillante que le soleil? Dis un mot, tout est a toi."

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