Nouveaux contes bleus by Edouard Laboulaye
E >>
Edouard Laboulaye >> Nouveaux contes bleus
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 | 7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13
Le pauvre innocent etait tout ebloui; mais, si peu qu'il eut respire
l'air natal, il etait deja Napolitain, c'est-a-dire le contraire d'une
bete.
--Madame, repondit-il naivement, on dit que travailler, c'est le metier
des boeufs; il n'est rien de plus sain que de se reposer. Je voudrais
un etat ou il n'y eut rien a faire et beaucoup a gagner, comme font les
chanoines de Saint-Janvier.
--Quoi! dit la dame des Ecus-Sonnants, a ton age veux-tu deja etre
senateur?
--Justement, Madame, interrompit Perlino, et plutot deux fois qu'une,
pour avoir double traitement.
--Qu'a cela ne tienne, reprit la marquise; en attendant, viens que je te
montre ma voiture, mon cocher anglais et mes six chevaux gris. Et elle
l'entraina vers le perron.
--Et Violette? dit faiblement Perlino.
--Violette nous suit, repondit la dame en tirant l'imprudent, qui se
laissait faire. Une fois dans la cour, elle lui fit admirer ses chevaux
qui, en piaffant, secouaient de beaux filets de soie rouge parsemes de
clochettes d'or; puis, elle le fit monter dans la voiture pour essayer
les coussins et se mirer dans les glaces. Tout d'un coup elle ferme
la portiere; fouette, cocher! les voila partis pour le chateau des
Ecus-Sonnants.
Violette cependant recevait avec une grace parfaite les compliments de
l'assemblee; bientot, etonnee de ne plus voir son fiance, qui ne la
quittait guere plus que son ombre, elle court dans toutes les salles:
personne; elle monte sur le toit de la maison pour voir si Perlino
n'y avait pas ete chercher le frais: personne. Dans le lointain on
apercevait un nuage de poussiere, et un carrosse qui s'enfuyait vers les
montagnes au galop de six chevaux. Plus de doute: on enlevait Perlino.
A cette vue, Violette sentit son coeur faiblir. Aussitot, sans penser
qu'elle etait nu-tete, en coiffure de mariee, en robe de dentelle, en
souliers de satin, elle sortit de la maison de son pere et se mit a
courir apres la voiture, appelant a grands cris Perlino et lui tendant
les bras.
Vaines paroles qu'emportait le vent. L'ingrat etait tout entier aux
paroles mielleuses de sa nouvelle maitresse; il jouait avec les bagues
qu'elle portait aux doigts, et croyait deja que le lendemain il se
reveillerait prince et seigneur. Helas! il y en a de plus vieux que lui
qui ne sont pas plus sages! Quand sait-on qu'au logis bonte et beaute
valent mieux que richesse? C'est quand il est trop tard, et qu'on n'a
plus de dents pour ronger les fers qu'on s'est mis aux mains.
V
LA NUIT ET LE JOUR
La pauvre Violette courut tout le jour: fosses, ruisseaux, halliers,
ronces, epines, rien ne l'arretait; qui souffre pour l'amour ne sent
pas la peine. Quand vint le soir, elle se trouva dans un bois sombre,
accablee de fatigue, mourant de faim, les pieds et les mains en sang.
La frayeur la prit: elle regardait autour d'elle sans remuer; il lui
semblait que du milieu de la nuit sortaient des milliers d'yeux qui la
suivaient en la menacant. Tremblante, elle se jeta au pied d'un arbre,
appelant a voix basse Perlino pour lui dire un dernier adieu.
Comme elle retenait son haleine, ayant si grand'-peur qu'elle n'osait
respirer, elle entendit les arbres du voisinage qui parlaient entre eux.
C'est le privilege de l'innocence, qu'elle comprend toutes les creatures
de Dieu.
--Voisin, disait un caroubier a un olivier qui n'avait plus que
l'ecorce, voila une jeune fille qui est bien imprudente de se coucher
a terre. Dans une heure, les loups sortiront de leur taniere; s'ils
l'epargnent, la rosee et le froid du matin lui donneront une telle
fievre qu'elle ne se relevera pas. Que ne monte-t-elle dans mes
branches; elle y pourrait dormir en paix, et je lui offrirais volontiers
quelques-unes de mes gousses pour ranimer ses forces epuisees.
--Vous avez raison, voisin, repondait l'olivier. L'enfant ferait mieux
encore si, avant de se coucher, elle enfoncait son bras dans mon ecorce.
On y a cache les habits et le zampogne[1] d'un _pifferaro_. Quand on
brave la fraicheur des nuits, une peau de bique n'est pas a dedaigner;
et, pour une fille qui court le monde, c'est un costume leger qu'une
robe de dentelle et des souliers de satin.
[Note 1: Espece de cornemuse.]
Qui fut rassure? Ce fut Violette. Quand elle eut cherche a tatons la
veste de bure, le manteau de peau de chevre, la zampogne et le chapeau
pointu du pifferaro, elle monta bravement sur le caroubier, mangea des
fruits sucres, but la rosee du soir, et, apres s'etre bien enveloppee,
elle s'arrangea entre deux branches du mieux qu'elle put. L'arbre
l'entoura de ses bras paternels, des ramiers sortant de leurs nids la
couvrirent de feuilles, le vent la bercait comme un enfant, et elle
s'endormit en songeant a son bien-aime.
En s'eveillant le lendemain, elle eut peur. Le temps etait calme et
beau; mais dans le silence des bois la pauvre enfant sentait mieux sa
solitude. Tout vivait, tout s'aimait autour d'elle; qui songeait a la
pauvre delaissee? Aussi se mit-elle a chanter pour appeler a son secours
tout ce qui passait aupres d'elle sans la regarder.
O vent, qui souffles de l'aurore,
N'as-tu pas vu mon bien-aime,
Parmi les fleurs qu'a fait eclore
La nuit au silence embaume?
A-t-il pleure de mon absence?
A-t-il prie pour mon retour?
Rends-moi la joie et l'esperance,
Dis-moi sa peine et son amour.
Gai papillon, legere abeille,
Poursuivez l'ingrat qui me fuit!
La grenade la plus merveille,
Le jasmin le plus frais, c'est lui!
Il est plus pur que la verveine,
Son front est blanc comme le lis;
La violette a son haleine;
Ses yeux sont bleus comme l'iris.
Cherche-le-moi, bonne hirondelle,
Cherchez-le-moi, petits oiseaux,
Parmi le thym et l'asphodele,
Au fond des bois, au bord des eaux.
Loin de lui je souffre et je pleure,
Je tremble de crainte et d'emoi;
Si vous ne voulez que je meure,
O chers amis, rendez-le-moi!
Le vent passa en murmurant, l'abeille partit pour chercher son butin,
l'hirondelle poursuivit les mouches jusqu'au haut des cieux, les oiseaux
criant et chantant s'agacerent dans la feuillee, personne ne s'inquieta
de Violette. Elle descendit de l'arbre en soupirant, et marcha tout
droit devant elle, se fiant a son coeur pour retrouver Perlino.
VI
LES TROIS RENCONTRES
Il y avait un torrent qui tombait de la montagne, son lit etait a demi
seche; ce fut le chemin que prit Violette. Deja les lauriers-roses
sortaient du fond de l'eau leurs tetes couvertes de fleurs; la fille
de Cecco s'enfonca dans cette verdure, suivie par les papillons qui
voltigeaient autour d'elle comme autour d'un lis qu'agite le vent. Elle
marchait plus vite qu'un banni qui rentre au logis; mais la chaleur
etait lourde: vers midi, il lui fallut s'arreter.
En approchant d'une flaque d'eau pour y rafraichir ses pieds brulants,
elle apercut une abeille qui se noyait. Violette allongea son petit
pied; la bestiole y monta. Une fois a sec, l'abeille resta quelque
temps immobile comme pour reprendre haleine, puis elle secoua ses ailes
mouillees; puis, passant sur tout son corps ses pattes plus fines
qu'un fil de soie, elle se secha, se lissa, et, prenant son vol, vint
bourdonner autour de celle qui lui avait sauve la vie.
--Violette, lui dit-elle, tu n'as pas oblige une ingrate. Je sais ou tu
vas, laisse-moi t'accompagner.
Quand je serai fatiguee, je me poserai sur ta tete. Si jamais tu as
besoin de moi, dis seulement: _Nabuchodonosor, la paix du coeur vaut
mieux que l'or_; peut-etre pourrai-je te servir.
--Jamais, pensa Violette, je ne pourrai dire: _Nabuchodonosor_...
--Que veux-tu? demanda l'abeille.
--Rien, rien, reprit la fille de Cecco, je n'ai besoin de toi qu'aupres
de Perlino.
Elle se remit en route, le coeur plus leger; au bout d'un quart d'heure,
elle entendit un petit cri: c'etait une souris blanche qu'un herisson
avait blessee et qui ne s'etait sauvee de son ennemi que tout en sang et
a demi morte. Violette eut pitie de la pauvre bete. Si pressee qu'elle
fut, elle s'arreta pour lui laver ses blessures et lui donner une des
caroubes qu'elle avait gardees pour son dejeuner.
--Violette, lui dit la souris, tu n'as pas oblige une ingrate. Je sais
ou tu vas. Mets-moi dans ta poche avec le reste de tes caroubes. Si
jamais tu as besoin de moi, dis seulement: _Tricche varlacche, habits
dores, coeurs de laquais_; peut-etre pourrai-je te servir.
Violette glissa la souris dans sa poche pour qu'elle y put grignoter
tout a l'aise, et continua de remonter le torrent. Vers la brume, elle
approchait de la montagne, quand, tout a coup, du haut d'un grand chene,
tomba a ses pieds un ecureuil, poursuivi par un horrible chat-huant.
La fille de Cecco n'etait pas peureuse, elle frappa le hibou avec sa
zampogne, et le mit en fuite; puis, elle ramassa l'ecureuil, plus
etourdi que blesse de sa chute; a force de soins, elle le ranima.
--Violette, lui dit l'ecureuil, tu n'as pas oblige un ingrat: je sais ou
tu vas. Mets-moi sur ton epaule, et cueille-moi des noisettes pour que
je ne laisse pas mes dents s'allonger. Si jamais tu as besoin de moi,
dis seulement: _Patati, patata, regarde bien et tu verras_; peut-etre
pourrai-je te servir.
Violette fut un peu etonnee de ces trois rencontres; elle ne comptait
guere sur cette reconnaissance en paroles; que pouvaient faire pour elle
de si faibles amis? Qu'importe! pensa-t-elle, le bien est toujours le
bien. Advienne que pourra: j'ai eu pitie des malheureux.
A ce moment la lune sortit d'un nuage, et sa blanche lumiere eclaira le
vieux chateau des Ecus-Sonnants.
VII
LE CHATEAU DES ECUS-SONNANTS
La vue du chateau n'etait pas faite pour rassurer. Sur le haut d'une
montagne, qui n'etait qu'un amas de roches eboulees, on apercevait des
creneaux d'or, des tourelles d'argent, des toits de saphir et de rubis,
mais entoures de grands fosses pleins d'une eau verdatre, mais defendus
par des ponts-levis, des herses, des parapets, d'enormes barreaux et des
meurtrieres d'ou sortait la gueule des canons, tout l'attirail de la
guerre et du meurtre. Le beau palais n'etait qu'une prison. Violette
grimpa peniblement par des sentiers tortueux, et arriva enfin par un
passage etroit devant une grille de fer armee d'une enorme serrure.
Elle appela: point de reponse; elle tira une cloche: aussitot parut une
espece de geolier, plus noir et plus laid que le chien des enfers.
--Va-t-en, mendiant, cria-t-il, ou je t'assomme!
La pauvrete ne gite point ici. Au chateau des Ecus-Sonnants on ne fait
l'aumone qu'a ceux qui n'ont besoin de rien.
La pauvre Violette s'eloigna tout en pleurs.
--Du courage! lui dit l'ecureuil, tout en cassant une noisette; joue de
la zampogne.
--Je n'en ai jamais joue, repondit la fille de Cecco.
--Raison de plus, dit l'ecureuil; tant qu'on n'a pas essaye d'une chose,
on ne sait pas ce qu'on peut faire. Souffle toujours Violette se mit a
souffler de toutes ses forces, en remuant les doigts et en chantant dans
l'instrument. Voici la zampogne qui se gonfle et qui joue une tarentelle
a faire danser les morts. A ce bruit, l'ecureuil saute a terre, la
souris ne reste pas en arriere; les voila qui dansent et sautent comme
de vrais Napolitains, tandis que l'abeille tourne autour d'eux en
bourdonnant. C'etait un spectacle a payer sa place un carlin, et sans
regret.
Au bruit de cette agreable musique, on vit bientot s'ouvrir les noirs
volets du chateau. La dame des Ecus-Sonnants avait aupres d'elle des
filles d'honneur, qui n'etaient pas fachees de regarder de temps en
temps si les mouches volaient toujours de la meme facon. On a beau
n'etre pas curieuse, ce n'est pas tous les jours qu'on entend une
tarentelle jouee par un patre aussi joli que Violette.
--Petit, disait l'une, viens par ici!
--Berger, criait l'autre, viens de mon cote!
Et toutes de lui envoyer des sourires, mais la porte restait fermee.
--Damoiselles, dit Violette en otant son chapeau, soyez aussi bonnes que
vous etes belles. La nuit m'a surpris dans la montagne; je n'ai ni gite
ni souper.
Un coin dans l'ecurie et un morceau de pain; mes petits danseurs vous
amuseront toute la soiree.
Au chateau des Ecus-Sonnants, la consigne est severe. On y craint
tellement les voleurs que, passe la brume, on n'ouvre a personne. Ces
demoiselles le savaient bien; mais, dans cette honnete maison, il y a
toujours de la corde de pendu. On en jeta un bout par la fenetre. En
un instant, Violette fut hissee dans une grande chambre avec toute sa
menagerie. La, il lui fallut souffler pendant de longues heures, et
danser, et chanter, sans qu'on lui permit d'ouvrir la bouche pour
demander ou etait Perlino.
N'importe! elle etait heureuse de se sentir sous le meme toit; il lui
semblait qu'a ce moment le coeur de son bien-aime devait battre comme
battait le sien. C'etait une innocente: elle croyait qu'il suffit
d'aimer pour qu'on vous aime. Dieu sait quels beaux reves elle fit cette
nuit-la!
VIII
NABUCHODONOSOR
Le lendemain, de grand matin, Violette, qu'on avait couchee au grenier,
monta sur les toits et regarda autour d'elle; mais elle eut beau courir
de tous cotes, elle ne vit que des tours grillees et des jardins
deserts. Elle descendit tout en larmes, quoi que fissent ses trois
petits amis pour la consoler.
Dans la cour, toute pavee d'argent, elle trouva les filles d'honneur,
assises en rond et filant des etoupes d'or et de soie.
--Va-t-en, lui crierent-elles; si madame voyait tes haillons, elle nous
chasserait. Sors d'ici, vilain joueur de zampogne, et ne reviens jamais,
a moins que tu ne sois prince ou banquier.
--Sortir! dit Violette; pas encore, belles demoiselles: laissez-moi vous
servir; je serai si doux, si obeissant, que vous ne regretterez jamais
de m'avoir garde pres de vous.
Pour toute reponse, la premiere demoiselle se leva: c'etait une grande
fille, maigre, seche, jaune, pointue: d'un geste elle montra la porte au
petit patre, et appela le geolier, qui s'avanca en froncant le sourcil
et en brandissant sa hallebarde.
--Je suis perdue, s'ecria la pauvre fille; je ne reverrai jamais mon
Perlino!
--Violette, dit gravement l'ecureuil, on eprouve l'or dans la fournaise
et les amis dans l'infortune.
--Tu as raison, s'ecria la fille de Cecco: _Nabuchodonosor, la paix du
coeur vaut mieux que l'or_.
Aussitot l'abeille s'envole, et voila qu'au milieu de la cour il entre,
je ne sais par ou, un beau carrosse de cristal, avec un timon en rubis
et des roues d'emeraude. L'equipage etait tire par quatre chiens noirs,
gros comme le poing, qui marchaient sur leurs oreilles. Quatre grands
scarabees montes en jockeys conduisaient d'une main legere cet attelage
mignon. Au fond du carrosse, mollement couchee sur des carreaux de satin
bleu, s'etendait une jeune becasse coiffee d'un petit chapeau rose et
vetue d'une robe de taffetas si ample, qu'elle debordait sur les deux
roues. D'une patte la dame tenait un eventail, de l'autre un flacon
ainsi qu'un mouchoir brode a ses armes et garni d'une large dentelle.
Aupres d'elle, a demi enseveli sous les flots de taffetas, etait un
hibou, l'air ennuye, l'oeil mort, la tete pelee, si vieux que son bec
croisait comme des ciseaux ouverts. C'etaient de jeunes maries qui
faisaient leurs visites de noces, un menage a la mode, tel que les aime
la dame des Ecus-Sonnants.
A la vue de ce chef-d'oeuvre, un cri de joie et d'admiration eveilla
tous les echos du palais. D'etonnement, le geolier en laissa choir sa
pipe, tandis que les demoiselles couraient apres le carrosse qui fuyait
au galop de ses quatre epagneuls, comme s'il emportait l'empereur des
Turcs ou le diable en personne. Ce bruit etrange inquieta la dame des
Ecus-Sonnants, qui craignait toujours d'etre pillee; elle accourut,
furieuse, et resolue de mettre toutes ses filles d'honneur a la porte.
Elle payait pour etre respectee, et voulait en avoir pour son argent.
Mais, quand elle apercut l'equipage, quand le hibou l'eut saluee d'un
signe de bec et que la becasse eut trois fois remue son mouchoir avec
une adorable nonchalance, la colere de la dame s'evanouit en fumee.
--Il me faut cela! cria-t-elle. Combien le vend-on?
La voix de la marquise effraya Violette, mais l'amour de Perlino lui
donnait du coeur; elle repondit que, si pauvre qu'elle fut, elle aimait
mieux son caprice que tout l'or du monde; elle tenait a son carrosse, et
ne le vendrait pas pour le chateau des Ecus-Sonnants.
--Sotte vanite des gueux! murmura la dame. Il n'y a vraiment que les
riches qui aient le saint respect de l'or et qui soient prets a tout
faire pour un ecu. Il me faut cette voiture! dit-elle d'un ton menacant;
coute que coute, je l'aurai.
--Madame, reprit Violette fort emue, il est vrai que je ne veux pas la
vendre, mais je serais heureuse de l'offrir en don a Votre Seigneurie,
si elle voulait m'honorer d'une faveur.
--Ce sera cher, pensa la marquise. Parle, dit-elle a Violette, que
demandes-tu?
--Madame, dit la fille de Cecco, on assure que vous avez un musee ou
toutes les curiosites de la terre sont reunies; montrez-le-moi; s'il y
a quelque chose de plus merveilleux que ce carrosse, mon tresor est a
vous.
Pour toute reponse, la dame des Ecus-Sonnants haussa les epaules et mena
Violette dans une grande galerie qui n'a jamais eu sa pareille. Elle lui
fit regarder toutes ses richesses: une etoile tombee du ciel, un collier
fait avec un rayon de la lune, natte et tresse de trois rangs, des lis
noirs, des roses vertes, un amour eternel, du feu qui ne brulait pas,
et d'autres raretes; mais elle ne montra pas la seule chose qui touchat
Violette: Perlino n'etait pas la.
La marquise cherchait dans les yeux du petit patre l'admiration et
l'etonnement; elle fut surprise de n'y voir que de l'indifference.
--Eh bien! dit-elle, toutes ces merveilles sont autre chose que tes
quatre toutous: le carrosse est a moi.
--Non, Madame, dit Violette. Tout cela est mort, et mon equipage est
vivant. Vous ne pouvez pas comparer des pierres et des cailloux a mon
hibou et a ma becasse, personnages si vrais, si naturels, qu'il semble
qu'on vient de les quitter dans la rue. L'art n'est rien aupres de la
vie.
--N'est-ce que cela? dit la marquise; je te montrerai un petit homme
fait de sucre et de pate d'amande, qui chante comme un rossignol et
raisonne comme un academicien.
--Perlino! s'ecria Violette.
--Ah! dit la dame des Ecus-Sonnants, mes filles d'honneur ont parle.
Elle regarda le joueur de zampogne avec l'instinct de la peur.--Toute
reflexion faite, ajouta-t-elle, sors d'ici; je ne veux plus de tes
jouets d'enfants.
--Madame, dit Violette toute tremblante, laissez-moi causer avec ce
miracle de Perlino, et prenez le carrosse.
--Non, dit la marquise, va-t-en et emporte les betes avec toi.
--Laissez-moi seulement voir Perlino.
--Non! non! repondit la dame.
--Seulement coucher une nuit a sa porte, repondit Violette tout en
larmes. Voyez quel bijou vous refusez, ajouta-t-elle en mettant un genou
en terre et en presentant la voiture a la dame des Ecus-Sonnants.
--A cette vue, la marquise hesita, puis elle sourit; en un instant
elle avait trouve le moyen de tromper Violette et d'avoir pour rien ce
qu'elle convoitait.
--Marche conclu, dit-elle en saisissant le carrosse; tu coucheras ce
soir a la porte de Perlino, et meme tu le verras; mais je te defends de
lui parler.
Le soir venu, la dame des Ecus-Sonnants appela Perlino pour souper avec
elle. Quand elle l'eut fait bien manger et bien boire, ce qui etait aise
avec un garcon d'humeur facile, elle versa d'excellent vin blanc de
Capri dans une coupe de vermeil, et, tirant de sa poche une botte
de cristal, elle y prit une poudre rougeatre qu'elle jeta dans le
vin.--Bois cela, mon enfant, dit-elle a Perlino, et donne-moi ton gout.
Perlino, qui faisait tout ce qu'on lui disait, avala la liqueur d'un
seul trait.
--Pouah! s'ecria-t-il, ce breuvage est abominable, c'est une odeur de
boue et de sang; c'est du poison!
--Niais! dit la marquise, c'est de l'or potable; qui en a bu une fois en
boira toujours. Prends ce second verre, tu le trouveras meilleur que le
premier.
La dame avait raison: a peine l'enfant eut-il vide la coupe, qu'il fut
pris d'une soif ardente.--Encore! disait-il, encore! Il ne voulait
plus quitter la table. Pour le decider a se coucher, il fallut que la
marquise lui fit un grand cornet de cette poudre merveilleuse qu'il mit
soigneusement dans sa poche, comme un remede a tous les maux.
Pauvre Perlino! c'etait bien un poison qu'il avait pris, et le plus
terrible de tous. Qui boit de l'or potable, son coeur se glace tant que
le fatal breuvage est dans l'estomac. On ne connait plus rien, on n'aime
plus rien, ni pere, ni mere, ni femme, ni enfants, ni amis, ni pays; on
ne songe plus qu'a soi; on veut boire, et on boirait tout l'or et tout
le sang de la terre sans calmer une soif que rien ne peut etancher.
Cependant que faisait Violette? Le temps lui semblait aussi long qu'au
pauvre un jour sans pain. Aussi, des que la nuit eut mis son masque
noir pour ouvrir le bal des etoiles, Violette courut-elle a la porte de
Perlino, bien sure qu'en la voyant Perlino se jetterait dans ses bras.
Comme son coeur battait quand elle l'entendit monter! Quel chagrin quand
l'ingrat passa devant elle sans meme la regarder!
La porte fermee a double tour et la clef retiree, Violette se jeta sur
une natte qu'on lui avait donnee par pitie; la elle se mit a fondre en
larmes, se fermant la bouche avec les mains pour etouffer ses sanglots.
Elle n'osait se plaindre, de crainte qu'on ne la chassat; mais, quand
vint l'heure ou les etoiles seules ont les yeux ouverts, elle gratta
doucement a la porte et chanta a demi-voix:
Perlino, m'entends-tu? C'est moi qui te delivre,
Ouvre-moi!
Viens vite, je t'attends, ami, je ne puis vivre
Loin de toi.
Ouvre-moi! mon coeur te desire;
Je brule, j'ai froid, je soupire;
Tout le jour
C'est d'amour,
Et la nuit
C'est d'ennui.
Helas! elle eut beau chanter, rien ne bougea dans la chambre. Perlino
ronflait comme un mari de dix ans, et ne revait qu'a sa poudre d'or. Les
heures se trainerent lentement, sans apporter d'esperance. Si longue et
si douloureuse que fut la nuit, le matin fut plus triste encore. La dame
des Ecus-Sonnants arriva des le point du jour.
--Te voila content, beau joueur de zampogne, lui dit-elle avec un malin
sourire, le carrosse est paye au prix que tu m'as demande.
--Puisses-tu avoir un pareil contentement tous les jours de ta vie!
murmura la pauvre Violette, j'ai passa une si mauvaise nuit que je ne
l'oublierai de si tot.
IX
TRICCHE VARLACCHE
La fille de Cecco se retira tristement; plus d'espoir, il fallait
retourner chez son pere, et oublier celui qui ne l'aimait plus. Elle
traversa la cour, suivie par les demoiselles d'honneur qui la raillaient
de sa simplicite. Arrivee pres de la grille, elle se retourna comme
si elle attendait un dernier regard; en se voyant seule, le courage
l'abandonna, elle fondit en larmes et cacha sa tete dans ses mains.
--Sors donc, miserable gueux! lui cria le geolier en saisissant Violette
au collet et en la secouant d'importance.
--Sortir! dit Violette, jamais! _Tricche varlacche!_ cria-t-elle:
_habits dores, coeurs de laquais!_
Et voila la souris qui se jette au nez du geolier et le mord jusqu'au
sang; puis, devant la grille meme, s'eleve une voliere grande comme
un pavillon chinois. Les barreaux en sont d'argent, les mangeoires de
diamant; au lieu de millet, il y a des perles; au lieu de colifichet,
des ducats enfiles dans des rubans de toutes les couleurs. Au milieu de
cette cage magnifique, sur un baton en echelle qui tourne a tous les
vents, sautent et gazouillent des milliers d'oiseaux de toute taille et
de tout pays: colibris, perroquets cardinaux, merles, linottes, serins,
et le reste; tout ce monde emplume sifflait le meme air, chacun dans son
jargon. Violette, qui entendait le langage des oiseaux comme celui des
plantes, ecouta ce que disaient toutes ces voix, et traduisit la chanson
aux filles d'honneur, bien etonnees de trouver une si rare prudence
chez les perroquets et les serins. Voici ce que chantait le choeur des
oiseaux:
Fi de la liberte!
Vive la cage!
Quand on est sage,
On est ici bien nourri, bien traite,
Bien rente,
Au chaud en hiver, au frais en ete:
On paye en ramage
L'hospitalite.
Vive la cage!
Fi de la liberte!
Apres ces cris joyeux, il se fit un grand silence; un vieux perroquet
rouge et vert, a l'air grave et serieux, leva la patte, et, tout en
tournant, chanta d'un ton nasillard, ou plutot croassa ce qui suit:
Le rossignol est un monsieur vetu de noir,
Fort deplaisant a voir,
Qui ne sort que le soir.
Pour chanter a la lune;
C'est un orgueilleux
Qui vit comme un gueux
Et se dit heureux;
Sa voix nous importune.
On devrait, entre nous,
Clouer a quatre clous,
Comme des hibous,
Ces fous
Qui n'adorent pas la fortune.
Et tous les oiseaux, ravis de cette eloquence, se mirent a siffler d'une
voix percante:
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 | 7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13