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Nouveaux contes bleus by Edouard Laboulaye



E >> Edouard Laboulaye >> Nouveaux contes bleus

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--Alors, lui dis-je en riant, vous savez l'histoire et les malheurs de
ce poulet que j'ai plume?

--Non, dit la vieille, je ne me suis pas souciee de l'ecouter; mais, si
tu veux, je te conterai l'histoire de son frere; tu y verras que tot ou
tard on est puni par ou on a peche, et que jamais un ingrat n'echappe au
chatiment.

Elle me dit ces derniers mots d'une voix si sombre, que je tressaillis;
puis elle commenca le conte que voici.


III

HISTOIRE DE COQUERICO[1]


[Note 1: Cette histoire, fort populaire en Espagne, est racontee avec
beaucoup d'esprit dans un des plus jolis romans de Fernand Caballero,
_la Gaviotta ou la Mouette._]

Il y avait une fois une belle poule qui vivait en grande dame dans la
basse-cour d'un riche fermier; elle etait entouree d'une nombreuse
famille qui gloussait autour d'elle, et nul ne criait plus fort et ne
lui arrachait plus vite les graines du bec qu'un petit poulet difforme
et estropie. C'etait justement celui que la mere aimait le mieux; ainsi
sont faites toutes les meres; leurs preferes sont les plus laids. Cet
avorton n'avait d'entier qu'un oeil, une patte et une aile; on eut dit
que Salomon eut execute sa sentence memorable sur Coquerico (c'etait le
nom de ce chetif individu) et qu'il l'eut coupe en deux du fil de sa
fameuse epee. Quand on est borgne, boiteux et manchot, c'est une belle
occasion d'etre modeste; notre gueux de Castille etait plus fier que son
pere, le coq le mieux eperonne, le plus elegant, le plus brave et le
plus galant qu'on ait jamais vu de Burgos a Madrid. Il se croyait un
phenix de grace et de beaute, il passait les plus belles heures du jour
a se mirer au ruisseau. Si l'un de ses freres le heurtait par hasard,
il lui cherchait pouille, l'appelait envieux ou jaloux, et risquait au
combat le seul oeil qui lui restat; si les poules gloussaient a sa vue,
il disait que c'etait pour cacher leur depit, parce qu'il ne daignait
meme pas les regarder.

Un jour, que sa vanite lui montait a la tete plus que de coutume, il dit
a sa mere:

--Ecoutez-moi, madame ma mere: l'Espagne m'ennuie, je vais a Rome; je
veux voir le pape et les cardinaux.

--Y penses-tu, mon enfant? s'ecria la pauvre poule. Qui t'a mis dans la
cervelle une telle folie? Jamais, dans notre famille, on n'est sorti
de son pays; aussi sommes-nous l'honneur de notre race; nous pouvons
montrer notre genealogie. Ou trouveras-tu une basse-cour comme celle-ci,
des muriers pour t'abriter, un poulailler blanchi a la chaux, un fumier
magnifique, des vers et des grains partout, des freres qui t'aiment, et
trois chiens qui te gardent du renard? Crois-tu qu'a Rome meme tu ne
regretteras pas l'abondance et la douceur d'une pareille vie?

Coquerico haussa son aile manchote en signe de dedain. "Ma mere, dit-il,
vous etes une bonne femme; tout est beau a qui n'a jamais quitte son
fumier; mais j'ai deja assez d'esprit pour voir que mes freres n'ont pas
d'idees, et que mes cousins sont des rustres. Mon genie etouffe dans ce
trou, je veux courir le monde et faire fortune.

--Mais, mon fils, reprit la pauvre mere poule, t'es-tu jamais regarde
dans la mare? Ne sais-tu pas qu'il te manque un oeil, une patte et
une aile? Pour faire fortune, il faut des yeux de renard, des pattes
d'araignee et des ailes de vautour. Une fois hors d'ici tu es perdu.

--Ma mere, repondit Coquerico, quand une poule couve un canard, elle
s'effraye toujours de le voir courir a l'eau. Vous ne me connaissez pas
davantage. Ma nature a moi, c'est de reussir par mes talents et mon
esprit; il me faut un public qui soit capable de sentir les agrements de
ma personne; ma place n'est pas parmi les petites gens.

Quand la poule vit que tous les sermons etaient inutiles, elle dit a
Coquerico:

--Mon fils, ecoute au moins les derniers conseils de ta mere. Si tu vas
a Rome, evite de passer devant l'eglise de Saint-Pierre; le saint, a ce
qu'on dit, n'aime pas beaucoup les coqs, surtout quand ils chantent.
Fuis aussi certains personnages qu'on nomme cuisiniers et marmitons: tu
les reconnaitras a leur bonnet blanc, a leur tablier retrousse et a la
gaine qu'ils portent au cote. Ce sont des assassins patentes qui nous
traquent sans pitie, ils nous coupent le cou sans nous laisser le temps
de dire _miserere!_ Et maintenant, mon enfant, ajouta-t-elle en levant
la patte, recois ma benediction et que saint Jacques te protege; c'est
le patron des pelerins.

Coquerico ne fit pas semblant de voir qu'il y avait une larme dans
l'oeil de sa mere, il ne s'inquieta pas davantage de son pere, qui
cependant dressait sa crete au vent et semblait l'appeler. Sans se
soucier de ceux qu'il laissait derriere lui, l'ingrat se glissa par la
porte entrouverte; a peine dehors, il battit de l'aile et chanta trois
fois pour celebrer sa liberte: _Coquerico, coquerico, coquerico!_

Comme il courait a travers champs, moitie volant, moitie sautant, il
arriva au lit d'un ruisseau que le soleil avait mis a sec. Cependant, au
milieu du sable on voyait encore un filet d'eau, mais si mince que deux
feuilles tombees l'arretaient au passage.

Quand le ruisseau apercut notre voyageur, il lui dit:

--Mon ami, tu vois ma faiblesse; je n'ai meme pas la force d'emporter
ces feuilles qui me barrent le chemin, encore moins de faire un detour,
car je suis extenue. D'un coup de bec tu peux me rendre la vie. Je
ne suis pas un ingrat; si tu m'obliges, tu peux compter sur ma
reconnaissance au premier jour de pluie, quand l'eau du ciel m'aura
rendu mes forces.

--Tu plaisantes! dit Coquerico. Ai-je la figure d'un balayeur de
ruisseau? Adresse-toi a gens de ton espece, ajouta-t-il; et de sa bonne
patte il sauta par-dessus le filet d'eau.

--Tu te souviendras de moi quand tu y penseras le moins! murmura l'eau,
mais d'une voix si faible que l'orgueilleux ne l'entendit pas.

Un peu plus loin, notre maitre coq apercut le vent tout abattu et tout
essouffle.

--Cher Coquerico, lui dit-il, viens a mon aide; ici-bas on a besoin les
uns des autres. Tu vois ou m'a reduit la chaleur du jour. Moi qui, en
d'autres temps, deracine les oliviers et souleve les mers, me voila tue
par la canicule. Je me suis laisse endormir par le parfum de ces roses
avec lesquelles je jouais, et me voici par terre presque evanoui. Si tu
voulais me lever a deux pouces du sol avec ton bec, et m'eventer un peu
avec ton aile, j'aurais la force de m'elever jusqu'a ces nuages blancs
que j'apercois la-haut, pousses par un de mes freres, et je recevrais de
ma famille quelque secours qui me permettrait d'exister jusqu'a ce que
j'herite du premier ouragan.

--Monseigneur, repondit le maudit Coquerico, Votre Excellence s'est
amusee plus d'une fois a me jouer de mauvais tours. Il n'y a pas huit
jours encore que, se glissant en traitre derriere moi, Votre Seigneurie
s'est divertie a m'ouvrir la queue en eventail, et m'a couvert de
confusion a la face des nations. Patience donc, mon digne ami, les
railleurs ont leur tour; il leur est bon de faire penitence et
d'apprendre a respecter certains personnages qui, par leur naissance,
leur beaute et leur esprit, devraient etre a l'abri des plaisanteries
d'un sot.

Sur quoi Coquerico, se pavanant, se mit a chanter trois fois de sa voix
la plus rauque: _Coquerico, coquerico, coquerico!_ et il passa fierement
son chemin.

Dans un champ nouvellement moissonne ou les laboureurs avaient amasse de
mauvaises herbes fraichement arrachees, la fumee sortait d'un monceau
d'ivraie et de glaieul. Coquerico s'approcha pour picorer et vit une
petite flamme qui noircissait les tiges encore vertes, sans pouvoir les
allumer.

--Mon bon ami, cria la flamme au nouveau venu, tu viens a propos pour me
sauver la vie; faute d'aliment, je me meurs. Je ne sais ou s'amuse mon
cousin le vent, qui n'en fait jamais d'autres; apporte-moi quelques
brins de paille seche pour me ranimer. Ce n'est pas une ingrate que tu
obligeras.

--Attends-moi, pensa Coquerico, je vais te servir comme tu le merites,
insolente qui oses t'adresser a moi! Et voila le poulet qui saute sur
le tas d'herbes humides et qui le presse si fort contre terre, qu'on
n'entendit plus le craquement de la flamme et qu'il ne sortit plus
de fumee. Sur quoi, maitre Coquerico, suivant son habitude, se mit a
chanter trois fois: _Coquerico, coquerico, coquerico!_ puis, il battit
de l'aile comme s'il avait acheve les exploits d'Amadis.

Toujours courant, toujours gloussant, Coquerico finit par arriver a
Rome; c'est la que menent tous les chemins. A peine dans la ville, il
courut droit a la grande eglise de Saint-Pierre. L'admirer, il n'y
songeait guere; il se placa en face de la porte principale, et, quoique
au milieu de la colonnade il ne parut pas plus gros qu'une mouche, il
se hissa sur son ergot et se mit a chanter: _Coquerico, coquerico,
coquerico!_ rien que pour faire enrager le saint, et desobeir a sa mere.

Il n'avait pas fini qu'un suisse de la garde du saint-pere, qui
l'entendit crier, mit la main sur l'insolent et l'emporta chez lui pour
en faire son souper.

--Tiens, dit le suisse, en montrant Coquerico a sa menagere, donne-moi
vite de l'eau bouillante pour plumer ce penitent-la.

--Grace! grace, madame l'Eau! s'ecria Coquerico. Eau si douce, si bonne,
la plus belle et la meilleure chose du monde, par pitie, ne m'echaude
pas!

--As-tu donc eu pitie de moi quand je t'ai implore, ingrat? repondit
l'eau qui bouillait de colere. D'un seul coup elle l'inonda du haut
jusqu'en bas, et ne lui laissa pas un brin de duvet sur le corps.

--Le suisse prit le malheureux poulet et le mit sur le gril.

--Feu, ne me broie pas! cria Coquerico. Pere de la lumiere, frere du
soleil, cousin du diamant, epargne un miserable, contiens ton ardeur,
adoucis ta flamme, ne me rotis pas.

--As-tu eu pitie de moi quand je t'implorais, ingrat? repondit le feu
qui petillait de colere; et d'un jet de flamme il fit de Coquerico un
charbon.

Quand le suisse apercut son roti dans ce triste etat, il tira le poulet
par la patte et le jeta par la fenetre. Le vent l'emporta sur un tas de
fumier.

--O vent! murmura Coquerico qui respirait encore, zephir bienfaisant,
souffle protecteur, me voici revenu de mes vaines folies; laisse-moi
reposer sur le fumier paternel.

--Te reposer! rugit le vent. Attends, je vais t'apprendre comme je
traite les ingrats. Et d'un souffle il l'envoya si haut dans l'air, que
Coquerico, en retombant, s'embrocha sur le haut d'un clocher.

--C'est la que l'attendait saint Pierre. De sa propre main, le saint
cloua Coquerico sur le plus haut clocher de Rome. On le montre encore
aux voyageurs. Si haut place qu'il soit, chacun le meprise parce qu'il
tourne au moindre vent. Il est noir, sec, deplume, battu par la pluie;
il ne s'appelle plus Coquerico, mais Girouette; c'est ainsi qu'il paye
et payera eternellement sa desobeissance a sa mere, sa vanite, son
insolence, et surtout sa mechancete.


IV

LA BOHEMIENNE


Quand la vieille eut acheve son conte, elle porta le souper au second et
a ses amis; je l'aidai dans cette besogne, et pour ma part je placai sur
la table deux grandes peaux de chevre toutes pleines de vin; apres quoi,
je retournai a la cuisine avec la bohemienne, ce fut notre tour de
manger.

Il y avait deja quelque temps que notre repas etait acheve, je causais
amicalement avec ma vieille hotesse, quand tout a coup on entendit du
bruit, des imprecations, des jurements dans la salle du souper. Le
second sortit bientot; il avait a la main la hache qu'il portait
d'ordinaire a la ceinture, il en menacait ses compagnons de table, qui
tous tenaient leur couteau a demi cache dans la main. On se querellait
pour les comptes, car un des contrebandiers tenait un sac plein de
piastres qu'il refusait de livrer; l'interet et l'ivresse empechaient
qu'on ne s'entendit.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on venait chercher la vieille pour
trancher la question. Elle avait sur ces hommes une grande autorite
qu'elle devait sans doute a sa reputation de sorciere; on la meprisait,
mais on en avait peur. La bohemienne ecouta tous ces cris qui se
croisaient, puis elle compta sur ses doigts ballots et piastres, et
enfin donna tort au second.

--Miserable! s'ecria celui-ci, c'est toi qui payeras pour ce tas de
voleurs. Il leva sa hache; je me jetai en avant pour lui arreter le
bras, et je recus un coup qui m'estropia le pouce pour le reste de mes
jours. Premiere lecon que me vendait l'experience, et qui m'a donne
l'horreur de l'ivresse pour le reste de mes jours.

Furieux d'avoir manque la victime, le second me renverse a terre d'un
coup de pied; il se jetait de nouveau sur la vieille, quand, soudain,
je le vois s'arreter, porter ses mains a son ventre, en retirer un long
couteau tout sanglant, s'ecrier qu'il est un homme mort, et tomber.

Cette horrible scene ne dura pas le temps que je prends pour la conter.

On fit silence autour du cadavre; puis bientot les cris recommencerent,
mais cette fois on parlait une langue que je n'entendais pas, la langue
des bohemiens. Un des contrebandiers montrait le sac d'argent, un autre
me secouait par le collet comme s'il voulait m'etrangler, un troisieme
me prenait par le bras et me tirait a lui. Au milieu de ce vacarme, la
vieille allait de l'un a l'autre, criant plus fort que toute la bande,
portant les mains a sa tete, puis prenant mon bras et montrant mon pouce
ensanglante et presque detache; je commencais a comprendre. Evidemment
il y avait des contrebandiers qui pensaient a profiter de l'occasion, et
qui, pour avoir a bon marche tout ce que nous apportions, proposaient de
se debarrasser de moi et de garder l'argent. J'allais payer de ma vie la
faute de me trouver, malgre moi, en mauvaise compagnie; c'est encore une
lecon qui m'a coute cher, mais qui m'a servi.

Heureusement pour moi, la vieille l'emporta; un grand coquin que sa
figure pendable eut fait reconnaitre au milieu de tous ces honnetes gens
se fit mon defenseur; il me mit pres de lui avec la bohemienne,
et, tenant a la main la hache du second, il fit un discours que je
n'entendis pas, mais dont je ne perdis pas un mot; j'aurais pu le
traduire ainsi: "Cet enfant a sauve ma mere; je le prends sous ma garde;
le premier qui y touche, je l'abats."

[Illustration: Cet enfant a sauve ma mere, je le prends sous ma garde;
le premier qui y touche, je l'abats.]

C'etait la seule eloquence qui pouvait me sauver; un quart d'heure
apres tout ce bruit, ma blessure etait pansee avec de la poudre et de
l'eau-de-vie; on m'avait monte sur une mule; dans un des paniers etait
le paquet de piastres, a cote de moi, en travers, on avait place
un grand sac qui pendait des deux cotes. Le bohemien mon sauveur
m'accompagnait seul, un pistolet a chaque poing.

Arrives a la plage, mon conducteur appela le capitaine qui se
trouvait dans la chaloupe, il eut avec lui a terre une longue et vive
conversation. Apres quoi il m'embrassa, me remit l'argent et me dit: "Un
_roumi_[1] paye le bien par le bien, et le mal par le mal. Pas un mot de
ce que tu as vu, ou tu es mort."

[Note 1: C'est le nom que se donnent entre eux les bohemiens.]

--J'entrai alors dans la chaloupe avec le capitaine, qui fit jeter dans
un coin le sac, porte par deux matelots. Une fois a bord, on m'envoya
coucher, j'eus grand'peine a m'endormir, mais la fatigue l'emporta sur
l'agitation; quand je m'eveillai, il etait midi. Je craignais d'etre
battu; mais j'appris qu'on n'avait pas leve l'ancre: un malheur arrive
a bord en etait la cause, le second, me dit-on, etait mort subitement
d'une attaque d'apoplexie pour avoir trop bu d'eau-de-vie; le matin meme
on l'avait jete a la mer, cousu dans un sac, un boulet aux pieds. Sa
mort n'attristait personne; il etait fort mechant, et on profitait de sa
part dans l'expedition. Une heure apres ces funerailles, on mettait a la
voile, nous marchions sur Malaga et Gibraltar.


V

CONTES NOIRS


Le reste du voyage se passa sans accident. Une fois sur de ma
discretion, le capitaine me prit en amitie; quand nous descendimes a
terre, a Saint-Louis du Senegal, il me garda a son service, et me fit
demeurer avec lui.

Pendant le temps que je restai dans ce pays nouveau, je ne voulus rien
negliger de ce qui pouvait m'instruire. Les negres qui nous entouraient
de tous cotes parlaient une langue que personne ne voulait se donner la
peine d'apprendre: "Ce sont des sauvages", repetait mon capitaine; apres
cela tout etait dit.

Pour moi qui rodais dans la ville, je me fis bientot des amis parmi ces
pauvres negres, si affectueux et si bons. Moitie patois, moitie signes,
nous finissions toujours par nous entendre; je causai si souvent avec
eux de choses et d'autres, que j'en vins a parler leur langue, comme si
le bon Dieu m'avait fait naitre avec une peau de taupe.--"Qui s'embarque
sans savoir la langue du pays ou il va, dit un proverbe, ne va pas
en voyage, il va a l'ecole."--Le proverbe avait raison, j'appris par
experience que les negres n'etaient ni moins intelligents ni moins fins
que nous.

Parmi ceux que je voyais le plus souvent, etait un tailleur qui aimait
beaucoup a causer; il ne perdait jamais une occasion de me prouver, dans
sa langue, que les noirs avaient plus d'esprit que les blancs.

--Sais-tu, me dit-il un jour, comment je me suis marie?

--Non, lui dis-je, je sais que tu as une femme qui est une des ouvrieres
les plus habiles de Saint-Louis, mais tu ne m'as pas dit comment tu l'as
choisie.

--C'est elle qui a choisi et non pas moi, me dit-il; cela seul te prouve
combien nos femmes ont d'intelligence et de sens. Ecoute mon recit, il
t'interessera.

L'HISTOIRE DU TAILLEUR

Il y avait une fois un tailleur (c'etait mon futur beau-pere) qui avait
une fort belle fille a marier; tous les jeunes gens la recherchaient a
cause de sa beaute. Deux rivaux (tu en connais un) vinrent trouver la
belle et lui dirent:

--C'est pour toi que nous sommes ici.

--Que me voulez-vous? repondit-elle en souriant.

--Nous t'aimons, reprirent les deux jeunes gens, chacun de nous desire
t'epouser.

La belle etait une fille bien elevee, elle appela son pere qui ecouta
les deux pretendants et leur dit:

--Il se fait tard, retirez-vous et revenez demain; vous saurez alors qui
des deux aura ma fille.

Le lendemain, au point du jour, les deux jeunes gens etaient de retour.

--Nous voici, crierent-ils au tailleur; rappelez-vous ce que vous nous
avez promis hier.

--Attendez, repondit-il, je vais au marche acheter une piece de drap;
quand je l'aurai rapportee a la maison, vous saurez ce que j'attends de
vous.

Quand le tailleur revint du marche, il appela sa fille, et, lorsqu'elle
fut venue, il dit aux jeunes gens:

--Mes fils, vous etes deux, et je n'ai qu'une fille. A qui faut-il que
je la donne? a qui faut-il que je la refuse? Voyez cette piece de drap:
j'y taillerai deux vetements pareils; chacun de vous en coudra un, celui
qui le premier aura fini sera mon gendre.

Chacun des deux rivaux prit sa tache et se prepara a coudre sous les
yeux du maitre. Le pere appela sa fille et lui dit:

--Voici du fil, tu le prepareras pour ces deux ouvriers.

La fille obeit a son pere, elle prit le peloton et s'assit pres des deux
jeunes gens.

Mais la belle etait fine; le pere ne savait pas qui elle aimait, les
jeunes gens ne le savaient pas davantage; mais la jeune fille le savait
deja. Le tailleur sortit; la jeune fille prepara le fil, les jeunes gens
prirent leurs aiguilles et commencerent a coudre. Mais a celui qu'elle
aimait (tu m'entends) la belle donnait des aiguillees courtes, tandis
qu'elle donnait des aiguilles longues a celui qu'elle n'aimait pas.
Chacun cousait, cousait avec une ardeur extreme, a onze heures l'oeuvre
etait a peine a moitie; mais a trois heures de l'apres-midi, mon ami, le
jeune homme aux courtes aiguillees, avait acheve sa tache, tandis que
l'autre etait loin d'avoir fini.

Quand le tailleur rentra, le vainqueur lui porta le vetement termine;
son rival cousait toujours.

--Mes enfants, dit le pere, je n'ai voulu favoriser ni l'un ni l'autre
d'entre vous, c'est pourquoi j'ai partage cette piece de drap en deux
portions egales, et je vous ai dit: Celui qui finira le premier sera mon
gendre. Avez-vous bien compris cela?

--Pere, repondirent les deux jeunes gens, nous avons compris ta parole
et accepte l'epreuve; ce qui est fait est bien fait.

Le tailleur avait raisonne ainsi: Celui qui finira le premier sera
l'ouvrier le plus habile, par consequent ce sera celui qui soutiendra
le mieux son menage; il n'avait pas devine que sa fille ferait des
aiguillees longues pour celui dont elle ne voulait pas. C'etait l'esprit
qui decidait l'epreuve, c'etait la belle qui se choisissait elle-meme
son mari.

* * * * *

Et maintenant, avant de conter mon histoire aux belles dames d'Europe,
demande-leur ce qu'elles auraient fait a la place de la negresse, tu
verras si la plus fine n'est pas embarrassee.

Tandis que le tailleur me contait son mariage, sa femme etait entree et
travaillait sans rien dire, comme si ce recit ne la concernait pas.

--Les filles de votre pays ne sont pas betes, lui dis-je en riant; il me
semble qu'elles ont plus d'esprit que leurs maris.

--C'est que nous avons recu de nos meres une bonne education, me
repondit-elle. On nous a toutes exercees avec l'histoire de la Belette.

--Contez-moi cette histoire, je vous en prie; je l'emporterai en Europe,
pour en faire le profit de ma femme, quand je me marierai.

--Volontiers, me dit-elle; cette histoire, la voici:

LA BELETTE ET SON MARI

Dame Belette mit au monde un fils, puis elle appela son mari et lui dit:

--Cherche-moi des langes comme je les aime et apporte-les-moi.

Le mari ecouta les paroles de sa femme et lui dit:

--Quels sont les langes que tu aimes?

Et la Belette repondit:

--Je veux la peau d'un elephant.

Le pauvre mari resta stupefait de cette exigence, et demanda a sa chere
moitie si par hasard elle n'aurait point perdu la tete; pour toute
reponse, la Belette lui jeta l'enfant sur les bras et partit aussitot.
Elle alla trouver le Ver de terre et lui dit:

--Compere, ma terre est pleine de gazon, aide-moi a la remuer.

Une fois le Ver en train de fouiller, la Belette appela la Poule:

--Commere, lui dit-elle, mon gazon est rempli de vers, nous aurons
besoin de votre secours.

La Poule courut aussitot, mangea le Ver et se mit a gratter le sol.

Un peu plus loin, la Belette rencontra le Chat:

--Compere, lui dit-elle, il y a des Poules sur mon terrain; en mon
absence, vous devriez faire un tour de ce cote.

Un instant apres, le Chat avait mange la Poule.

Tandis que le Chat se regalait de la sorte, la Belette dit au Chien:
"Patron, laisserez-vous le Chat en possession de ce domaine?" Le chien
furieux courut etrangler le Chat, ne voulant pas qu'il y eut en ce pays
d'autre maitre que lui.

Le lion passant par la, la Belette le salua avec respect: "Monseigneur,
lui dit-elle, n'approchez pas de ce champ, il appartient au Chien", sur
quoi le Lion, plein de jalousie, fondit sur le Chien et le devora.

Ce fut le tour de l'Elephant: la Belette lui demanda son appui contre
le Lion; l'Elephant entra en protecteur sur le terrain de celle qui
l'implorait. Mais il ne connaissait pas la perfidie de la Belette, qui
avait creuse un grand trou et l'avait recouvert de feuillage. L'Elephant
tomba dans le piege et se tua en tombant; le Lion, qui avait peur de
l'Elephant, se sauva dans la foret.

La Belette alors prit la peau de l'Elephant et la montra a son mari, en
lui disant:

--Je t'ai demande la peau de l'Elephant; avec l'aide de Dieu, je l'ai
eue, et je te l'apporte.

Le mari de la Belette n'avait pas devine que sa femme etait plus fine
que toutes les betes de la terre; encore moins avait-il pense que la
dame etait plus fine que lui. Il le comprit alors, et voila pourquoi
nous disons aujourd'hui: il est aussi fin que la Belette.

L'histoire est finie.

* * * * *

Ce ne furent pas seulement des contes que j'appris avec les negres;
je connus bientot leur facon de faire le commerce, leurs idees, leurs
habitudes, leur morale, leurs proverbes, et je fis mon profit de leur
sagesse.

Par exemple, ces bonnes gens, qui ainsi que moi ne savent ni lire ni
ecrire, ont, comme les Arabes et les Indiens, une facon de graver les
choses dans la memoire de leurs enfants, en leur faisant deviner des
enigmes; il y en a qui valent un gros livre par l'enseignement qu'elles
renferment.

--Ainsi, ajouta le capitaine, en me donnant une tape sur la tete, ce qui
etait son grand signe d'amitie, devine-moi celle-ci:

--Dis-moi ce que j'aime, ce qui m'aime et qui fait toujours ce qui me
plait.

--C'est ton chien, capitaine, tu as regarde Fidele en parlant.

--Bravo, mon matelot. Continuons:

--Dis-moi ce que tu aimes un peu, ce qui t'aime beaucoup et qui fait
toujours ce qui te plait.

Tu donnes ta langue au chien; c'est ta mere, mon petit homme; tu
ne crois pas qu'elle fasse toujours ce que tu veux, l'experience
t'apprendra que ce n'est jamais a elle qu'elle pense quand il s'agit de
toi.

Dis-moi celle que ton pere aime beaucoup, qui l'aime beaucoup et lui
fait faire tout ce qui lui plait.

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