L\'argent des autres by Emile Gaboriau
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21 L'ARGENT DES AUTRES
PAR EMILE GABORIAU
I LES HOMMES DE PAILLE
I
Vainement on chercherait dans Paris une rue plus paisible que la rue
Saint-Gilles, au Marais, a deux pas de la place Royale.
La, pas de voitures, jamais de foule. A peine le silence y est rompu
par les sonneries reglementaires de la caserne des Minimes, par les
cloches de l'eglise Saint-Louis ou par les clameurs joyeuses des
eleves de l'institution Massin a l'heure des recreations.
Le soir, bien avant dix heures, et quand le boulevard Beaumarchais est
encore plein de vie, de mouvement et de bruit, tout se ferme. Une a
une s'eteignent les grandes fenetres a tout petits carreaux. Et si,
passe minuit, quelque bourgeois regagne son logis, il hate le pas,
inquiet de la solitude et preoccupe des reproches de son concierge qui
lui demandera d'ou il peut bien revenir si tard.
En une telle rue, tout le monde se connait, les maisons n'ont pas de
mystere, les familles pas de secrets.
C'est la petite ville, ou l'oisivete curieuse a toujours un coin de
son rideau sournoisement releve, ou les cancans poussent aussi dru que
l'herbe entre les paves.
Aussi, le 27 avril 1872, un samedi, dans l'apres-midi, remarqua-t-on
rue Saint-Gilles, un fait qui partout ailleurs eut passe inapercu.
Un homme d'une trentaine d'annees, portant la livree de travail des
serviteurs de bonne maison, le long gilet raye et le tablier a piece,
s'en allait de porte en porte...
--Qui donc cherche ce domestique? se demandaient les rentieres
desoeuvrees, tout en suivant ses evolutions.
Il ne cherchait personne. Aux gens qu'il abordait, il racontait qu'il
etait envoye par une cousine a lui, excellente cuisiniere, laquelle,
avant d'entrer en place chez des bourgeois du quartier, tenait comme
de juste a prendre ses renseignements. Et cela dit:
--Connaissez-vous, interrogeait-il, M. Vincent Favoral?
Concierges et boutiquiers ne connaissaient que lui, car il y avait
plus d'un quart de siecle qu'au lendemain de son mariage, M. Vincent
Favoral etait venu s'installer rue Saint-Gilles, et ses deux enfants y
etaient nes: son fils, M. Maxence, et sa fille, Mlle Gilberte.
Il occupait le second etage de la maison qui porte le numero 38, une
de ces bonnes vieilles maisons comme on n'en batit plus, depuis que
les terrains se vendent quinze cents francs le metre, ou l'espace
n'est pas sordidement mesure, ou les escaliers a rampe de fer forge
sont larges et faciles, ou les pieces sont spacieuses, et les plafonds
hauts de douze pieds.
--Certes, nous connaissons M. Favoral, repondaient les gens que
questionnait le domestique, et si jamais honnete homme a existe, c'est
certainement lui. En voila un auquel on aurait du plaisir a confier
ses fonds, si on en avait. Ce n'est pas lui qui jamais filera en
Belgique en emportant sa caisse.
Et ils expliquaient que M. Favoral etait caissier principal et meme
probablement un des gros actionnaires du _Comptoir de credit mutuel_,
une de ces admirables institutions financieres qui ont surgi avec le
second Empire et qui gagnaient a la Bourse leur premier banco le jour
ou se jouait dans la rue la partie du coup d'Etat.
--Oh! je sais la profession du bourgeois, disait le domestique. Mais
quel espece d'homme est-ce? Voila ce que ma cousine voudrait savoir.
Le marchand de vins du 43, le plus ancien boutiquier de la rue, etait
mieux que personne a meme de repondre. Deux petits verres civilement
offerts lui delierent la langue, et tout en trinquant:
--M. Vincent Favoral, commenca-t-il, est un homme de cinquante-deux ou
trois ans, mais qui parait plus jeune, car il n'a pas un poil blanc.
C'est un grand maigre, avec des favoris bien tailles, la bouche pincee
et des petits yeux jaunes. Pas causeur. Il faut plus de ceremonies
pour tirer une parole de son gosier qu'un ecu de sa caisse. Oui, non,
bonjour, bonsoir, voila toute sa conversation. Ete comme hiver, il
porte un pantalon gris, une longue redingote, des souliers laces et
des gants de filoselle. Parole d'honneur, je dirais qu'il a sur le dos
les habits que je lui ai vus pour la premiere fois en 1845, si je ne
savais pas que tous les ans il se fait faire deux vetements complets
par le concierge du 29.
--Ah! ca, mais c'est un grigou! grommela le domestique.
--C'est surtout un maniaque, poursuivit le boutiquier, comme tous les
hommes de chiffres, a ce qu'il parait. Sa vie est reglee comme les
pages de son grand-livre. Dans le quartier, on ne l'appelle jamais que
le Bureau-Exactitude, et quand il passe rue Saint-Louis, qui est donc
maintenant la rue Turenne, les negociants reglent leur montre. Qu'il
vente ou qu'il grele, chaque matin que le bon Dieu fait, a neuf heures
battant, il met le pied dans la rue pour se rendre a son bureau. Quand
on le voit revenir, c'est qu'il est entre cinq heures vingt et cinq
heures vingt-cinq. A six heures, il dine. A sept heures, il sort et va
faire sa partie au cafe Turc. A dix heures, il rentre et se couche.
Et, au premier coup de onze heures sonnant a Saint-Louis, crac, il
eteint sa bougie...
Dedaigneusement le domestique avancait les levres.
--Hum!... fit-il, je me demande si cela conviendra a ma cousine, de
vivre chez un particulier qui est comme une horloge.
--Ce n'est pas toujours agreable, observa le marchand de vins, et la
preuve c'est que le fils, M. Maxence, s'en est lasse.
--Il n'est plus chez ses parents?
--Il y prend ses repas, mais il loge chez lui, boulevard du Temple...
La brouille a fait assez de bruit, dans le temps, et d'aucuns
soutiennent que M. Maxence est un mauvais sujet, qui mene une vie de
polichinelle... Moi je dis que son pere le tenait trop de court... Il
a vingt-cinq ans, ce garcon, il est bien de sa personne, et il a une
maitresse dans le grand genre, je l'ai vue... J'aurais fait comme lui.
--Et la fille, Mlle Gilberte?...
--Elle ne se marie guere, quoi qu'elle ait plus de vingt ans et quelle
soit jolie comme un amour... Avant la guerre, son pere voulait
lui faire epouser un agent de change, a ce qu'on dit, un homme
tres-distingue, qui ne venait jamais qu'en voiture a deux chevaux,
mais elle l'a refuse net... On m'apprendrait qu'il y a quelque
amourette sous jeu, que je n'en serais pas etonne. Je vois roder par
ici un jeune monsieur, qui leve diablement le nez, quand il passe
devant le 38.
Ces details semblaient n'interesser que fort mediocrement le
domestique.
--C'est surtout la bourgeoise, dit-il, qui preoccupe ma cousine...
--Naturellement. Eh bien! vous pouvez lui dire que jamais elle n'aura
eu de meilleure patronne. Pauvre madame Favoral! elle en a vu de
grises avec son maniaque de mari. Mais elle n'est plus jeune et on
s'accoutume a tout. Les jours ou le temps est beau, je la vois passer
avec Mlle Gilberte. Elles vont faire un tour de promenade a la place
Royale. C'est leur distraction...
Le domestique ricanait.
--Matin! fit-il. Si le bourgeois ne leur en paye pas d'autres, il ne
se ruinera pas!
--Il ne leur en paye pas d'autres, poursuivit le boutiquier.
C'est-a-dire, pardon, tous les samedis, et cela depuis des annees,
M. et Mme Favoral recoivent quelques-uns de leurs amis: M. et Mme
Desclavettes, qui etaient marchands de bronzes, rue Turenne; M.
Chapelain, l'ancien avoue de la rue Saint-Antoine, dont la fille est
la grande amie de Mlle Gilberte; M. Desormeaux qui est chef de bureau
au ministere de la justice, et trois ou quatre autres encore, et comme
precisement c'est aujourd'hui samedi...
Mais il s'interrompit et tendant le bras vers la rue:
--Vite, reprit-il, regardez! Quand on parle du loup... Il est cinq
heures vingt, voila M. Favoral qui rentre...
C'etait en effet le caissier du _Comptoir de credit mutuel_, et
veritablement tel que l'avait depeint le marchand de vins. Et a le
voir marcher, la tete baissee, on eut dit qu'il cherchait sur le
trottoir la place ou il avait mis le pied le matin pour l'y remettre
le soir. Toujours du meme pas methodique, il gagna sa maison, gravit
ses deux etages et tirant son passe-partout, il entra chez lui.
C'etait bien le logis de l'homme, et tout, des l'antichambre, y
denoncait la manie. La evidemment, chaque meuble devait avoir sa place
invariable, chaque objet irrevocablement sa tablette ou son clou.
Triste logis, d'ailleurs, accusant non pas la pauvrete precisement,
mais de mediocres ressources et les artifices d'une economie qui
se respecte. La proprete y atteignait les splendeurs du luxe, tout
reluisait, mais il n'etait pas un detail qui ne trahit la main
industrieuse de la menagere s'obstinant a defendre son mobilier contre
les ravages du temps. Le velours des fauteuils avait aux angles des
reprises qu'on etait tente d'attribuer a l'aiguille d'une fee. On
distinguait des points de laine neuve dans les dessins fanes des
devants de foyer. Les rideaux avaient ete retournes pour offrir
toujours aux regards la portion la moins fletrie.
Tous les hotes enumeres par le marchand de vins, et deux ou trois
autres encore se trouvaient au salon lorsque M. Favoral y entra.
Mais au lieu de repondre a leur salut:
--Ou est Maxence? interrogea-t-il.
--Je l'attends, mon ami, repondit doucement Mme Favoral.
Le caissier fronca le sourcil:
--Toujours en retard, gronda-t-il, c'est se moquer a la fin...
Sa fille, Mlle Gilberte, lui coupa la parole:
--Et mon bouquet, pere? demanda-t-elle.
M. Favoral s'arreta court, se frappa le front, et de l'accent d'un
homme qui revele quelque chose d'incroyable, de prodigieux, d'inoui:
--Oublie!... repondit-il, en scandant les syllabes, je l'ai
ou-bli-e!...
C'etait positif. Tous les samedis, en rentrant de son bureau, il
s'arretait devant la marchande qui a sa baraque au parvis Saint-Louis,
et il lui achetait, pour Mlle Gilberte, un bouquet de saison. Et
aujourd'hui...
--Ah! je t'y prends, pere! s'ecria la jeune fille.
Mais Mme Favoral s'etait penchee a l'oreille de Mme Desclavettes.
--Certainement, murmura-t-elle d'une voix troublee, il arrive a mon
mari quelque chose de grave. Lui, oublier! Lui, manquer a une de ses
habitudes! C'est la premiere fois depuis vingt-six ans...
L'entree de M. Maxence l'empecha de continuer. M. Favoral ouvrait la
bouche pour reprimander vertement son fils, mais le diner etait servi.
--A table! cria M. Chapelain, l'ancien avoue, homme conciliant par
excellence.
On se mit a table, mais Mme Favoral venait a peine de servir le
potage, quand un violent coup de sonnette retentit. Presqu'aussitot,
la bonne parut et annonca:
--Le baron de Thaller!...
Plus pale que sa serviette, le caissier s'etait dresse.
--Le patron! balbutia-t-il. Le directeur du _Comptoir de credit
mutuel_!...
Sur les talons de la bonne, M. de Thaller entrait... Grand, mince,
roide, il avait une tete toute petite, la figure plate, le nez pointu
et de longs favoris roux nuances de fils d'argent, qui lui tombaient
jusqu'au milieu de la poitrine.
Plus soigne qu'une fille, il exhalait toutes sortes de parfums. Vetu a
la derniere mode, il portait un de ces amples pardessus a longs poils
qui bombent les epaules, un pantalon evase du bas, un large col
rabattu sur une cravate claire constellee d'un gros diamant et un
chapeau a bords insolemment cambres.
D'un regard clignotant, il evalua la salle a manger, le mobilier
mesquin, le diner modeste, et les convives, des bourgeois, assis
autour de la table. Et sans meme daigner porter a son chapeau sa
grosse main etroitement gantee de gris perle, d'un ton cassant et
bref, et avec un leger accent qui affirmait etre l'accent alsacien:
--Il faut que je vous parle, Vincent, dit-il a son caissier, seul, a
l'instant...
L'effort de M. Favoral, pour dissimuler son trouble, etait visible.
--C'est que, commenca-t-il, nous sommes, comme vous le voyez, entre
amis, en famille...
--Voulez-vous que je parle devant tout le monde? interrompit durement
le directeur du _Credit mutuel_...
Le caissier n'hesita plus.
Prenant sur la table un flambeau, il ouvrit la porte qui donnait dans
le salon, et s'effacant respectueusement:
--Je suis a vous, monsieur, dit-il, prenez la peine de passer...
Et au moment de disparaitre lui-meme, se maitrisant encore:
--Continuez a diner sans moi, dit-il a ses hotes, je vous aurai vite
rattrapes, c'est l'affaire d'un instant, soyez sans inquietude...
Ils n'etaient pas inquiets, mais surpris, et surtout indignes des
facons de M. de Thaller.
--Quel rustre! murmura Mme Desclavettes.
M. Desormeaux, le chef de bureau du ministere de la justice, ricanait.
C'etait un vieux reactionnaire, fort entete de ses idees legitimistes.
--Voila nos maitres, fit-il, les hauts barons de la feodalite
financiere... Ah! vous vous etes indignes de la morgue de la vieille
aristocratie, eh bien! a genoux, morbleu! a plat ventre plutot, devant
l'ecu d'or sur champ de gueules!...
On ne lui repondit pas. Chacun de son mieux pretait l'oreille.
Dans le salon, entre M. Favoral et M. de Thaller, une discussion de
la derniere violence avait evidemment lieu. En saisir le sens etait
impossible, et cependant, a travers la porte, dont les panneaux
superieurs etaient vitres, il en passait des bribes. Et de moments
en moments arrivaient distinctement les mots de dividende et
d'actionnaires, de deficit et de millions...
--Qu'est-ce que cela signifie, grand Dieu!... gemissait Mme Favoral.
Les deux interlocuteurs, le directeur et le caissier avaient du
se rapprocher de la porte de communication, car leurs voix qui
s'elevaient de plus en plus, devenaient tout a fait nettes.
--C'est un guet-apens infame! disait M. Favoral; il fallait me
prevenir...
--Allons donc! interrompait l'autre, est-ce que vous n'etiez pas
averti!...
La frayeur, une frayeur vague encore et inexpliquee, gagnait les
convives et ils demeuraient immobiles, la fourchette en l'air,
retenant leur haleine.
--Jamais! repetait M. Favoral, en frappant du pied si violemment que
la cloison en etait ebranlee, jamais! jamais!
--Cela sera pourtant, declarait M. de Thaller, c'est l'unique
ressource!...
--Et si je ne veux pas!
--Il s'agit bien de votre volonte, vraiment! C'est il y a vingt ans
qu'il fallait ne pas vouloir. Mais ecoutez-moi, raisonnons un peu...
M. de Thaller baissait la voix, et pendant quelques minutes, on
n'entendit plus rien de la salle a manger que des paroles confuses et
d'insaisissables exclamations, jusqu'a ce que tout a coup:
--C'est la ruine, reprit-il, d'un accent furieux, c'est la faillite
fin courant!
--Monsieur, disait le caissier, Monsieur...
--Vous etes un faussaire, monsieur Vincent Favoral, vous etes un
voleur!...
D'un bond, Maxence s'etait leve.
--Ah! je ne permettrai pas qu'on insulte ainsi mon pere dans sa propre
maison! s'ecria-t-il.
--Maxence! supplia Mme Favoral, mon fils!...
L'ancien avoue, M. Chapelain, le retenait par le bras, mais il se
debattait et il allait s'elancer dans le salon, quand la porte
s'ouvrit, livrant passage au directeur du _Comptoir de credit_.
Avec un flegme etrange apres une telle scene, il s'avanca jusqu'a Mlle
Gilberte, et d'un ton d'offensante protection:
--Votre pere est un malheureux, mademoiselle, prononca-t-il, et mon
devoir serait de le livrer immediatement a la justice... Pour votre
sainte et digne mere, cependant, pour votre frere, pour vous
surtout, mademoiselle, je n'en ferai rien... Mais qu'il fuie, qu'il
disparaisse, que jamais plus on n'entende parler de lui.
Il tira de sa poche une liasse de billets de banque, et les placant
sur la table:
--Remettez-lui ceci, ajouta-t-il. Qu'il parte ce soir meme. La police
est peut-etre prevenue. Il y a un train pour Bruxelles a onze heures
cinq.
Et, s'etant incline, il se retira, sans que personne lui adressat
seulement un mot, tant l'effarement etait grand de tous les hotes de
cette maison jusqu'alors si paisible.
Ecrase de stupeur, Maxence etait retombe sur sa chaise. Seule, Mlle
Gilberte gardait quelque sang-froid.
--C'est une honte a nous, s'ecria-t-elle, que de nous laisser ainsi
abattre; cet homme est un imposteur, un miserable... il ment!... Mon
pere...
M. Favoral n'avait pas attendu qu'on l'appelat et il se tenait debout
contre la porte du salon, plus pale que la mort, et calme cependant.
--A quoi bon des explications, dit-il. Ma caisse est vide, toutes les
apparences sont contre moi...
Sa femme s'etait glissee jusqu'a lui, elle lui prenait la main.
--Le malheur est immense, murmurait-elle, mais non irreparable. Nous
vendrons tout ce que nous possedons...
--N'avez-vous pas des amis, ne sommes-nous pas la? insisterent les
autres, M. Desclavettes, M. Desormeaux et M. Chapelain...
Doucement il ecarta sa femme, et froidement:
--Que serait ce que nous avons possede a nous tous? dit-il. Un grain
de sable dans un abime. Nous ne possedons plus rien, d'ailleurs, nous
sommes ruines.
D'un mouvement pareil, les autres se dresserent, blemes et les yeux
etincelants.
--Ruines!... s'ecria M. Desormeaux, ruines!... Et les quarante-cinq
mille francs que je vous avais confies!...
Il ne repondit pas.
--Et nos cent vingt mille francs! gemissaient M. et Mme Desclavettes.
--Et mes cent soixante mille francs! criait en blasphemant M.
Chapelain...
Le caissier haussait les epaules.
--Perdus, dit-il, irrevocablement...
Alors leur rage depassa toutes les bornes. Alors ils oublierent que ce
malheureux etait leur ami de vingt ans, qu'ils etaient ses hotes, et
ils se mirent a l'accabler de menaces et d'injures sans nom.
Lui ne daignait pas se defendre.
--Allez, prononca-t-il, allez... Quand un pauvre chien entraine par le
courant se noie, les gens de coeur, du haut de la berge, lui jettent
des pierres...
--Il fallait nous dire que vous speculiez, hurla M. Desclavettes...
Sur ces mots il se redressa, et avec un geste si terrible, que les
autres, effrayes, reculerent:
--Quoi! fit-il d'un ton d'ecrasante ironie, c'est ce soir seulement
que vous decouvrez que je speculais! Chers amis! Ou donc et a quelles
poches d'autrui pensiez-vous que je prenais l'enorme interet que
je vous sers depuis des annees? Ou avez-vous vu l'argent honnete,
l'argent du travail donner douze ou quatorze pour cent? L'argent qui
rapporte cela, c'est l'argent du tapis vert, c'est l'argent de la
Bourse. Pourquoi m'avez-vous apporte vos fonds? Parce que vous etiez
persuades que je saurais bien tenir les cartes. Ah! si je vous
annoncais que j'ai double vos capitaux, vous ne me demanderiez pas
comment je m'y suis pris, ni si je n'ai pas fait sauter la coupe. Vous
empocheriez vertueusement. J'ai perdu, je suis un voleur... Eh bien!
soit, mais alors vous etes mes complices. C'est l'avidite des dupes
qui fait la friponnerie des dupeurs...
Il fut interrompu par la servante qui rentrait tout effaree:
--Monsieur, s'ecria-t-elle, monsieur, la cour est pleine d'agents de
police... Ils parlent au concierge, ils vont monter, je les entends.
II
Selon le moment et l'endroit ou ils sont prononces, il est de ces
mots qui acquierent une effrayante signification. Dans cette salle en
desordre, au milieu de ces gens effares, ce mot de police retentit
comme un coup de tonnerre.
--N'ouvrez pas, commanda Maxence a la domestique, n'ouvrez pas,
quoiqu'on sonne ou qu'on frappe. Laissez enfoncer la porte plutot!...
L'exces meme de l'epouvante rendait a Mme Favoral une portion de son
energie. Se jetant au-devant de son mari, comme pour le proteger,
comme pour le defendre:
--On vient t'arreter, Vincent, s'ecria-t-elle. On vient; n'entends-tu
pas?...
Il demeurait a la meme place, les talons cloues au sol.
--Cela devait etre, fit-il.
Et de l'accent du miserable qui voit tout espoir aneanti, qui renonce
a la lutte et qui s'abandonne:
--Soit, dit-il, qu'on m'arrete, et que tout finisse une bonne
fois. C'est assez d'angoisses comme cela, assez d'alternatives
insoutenables. Je suis las de toujours feindre, de toujours ruser,
tromper et mentir. Qu'on m'arrete! Il n'est pas de malheur qui ne soit
moindre, en realite, que l'horreur de l'incertitude. Maintenant, je
n'ai plus rien a redouter. Pour la premiere fois depuis des annees, je
dormirai cette nuit!...
Il ne remarquait pas la sinistre impression de ses hotes.
--Vous pensez que je suis un voleur, ajouta-il, eh bien! soyez
satisfaits. Justice va etre faite!...
Mais il leur pretait la des sentiments qui n'etaient plus les leurs.
Ils oubliaient leur colere si terrible et l'amer ressentiment de leur
argent perdu.
L'imminence du peril, tout a coup, reveillait en leur ame les
souvenirs du passe et cette forte affection qui nait d'une longue
habitude et d'un constant echange de services rendus. Quoi qu'eut fait
M. Favoral, ils ne voyaient plus en lui que l'ami, l'hote dont cent
fois ils avaient rompu le pain ensemble, l'homme dont la probite,
jusqu'a cette soiree fatale, etait restee bien au-dessus du soupcon.
Pales, bouleverses, ils l'entouraient.
--Devenez-vous fou! lui disait M. Desormeaux. Voulez-vous donc
attendre qu'on vous arrete, qu'on vous jette en prison, qu'on vous
traine sur les bancs de la police correctionnelle ou de la cour
d'assises!...
Il secouait la tete, et d'un ton d'obstination idiote:
--Ne vous ai-je pas dit, repetait-il, que tout est contre moi! Qu'on
vienne, qu'on fasse de moi ce qu'on voudra.
--Et votre femme, malheureux, insistait M. Chapelain, l'ancien avoue,
et vos enfants!...
--Seront-ils moins deshonores si je suis condamne par contumace?
Eperdue de douleur, Mme Favoral se tordait les mains.
--Vincent, murmurait-elle, au nom du ciel, epargne-nous cette torture
affreuse de te savoir en prison...
Opiniatrement il gardait le silence. Sa fille, Mlle Gilberte se laissa
glisser a ses genoux, et les mains jointes:
--Je t'en conjure, pere! supplia-t-elle.
Il tressaillit de tout son corps. Une indicible expression de
souffrance et d'angoisse contracta ses traits, et d'une voix a peine
intelligible:
--Ah! c'est prolonger cruellement mon agonie, balbutia-t-il. Que
voulez-vous de moi?
--Il faut fuir! declara M. Desclavettes.
--Par ou? Comment? Croyez-vous donc que toutes les precautions ne sont
pas deja prises, que toutes les issues ne sont pas gardees!
D'un geste brusque, Maxence lui coupa la parole.
--La chambre de ma soeur, mon pere, dit-il, donne sur la cour de la
maison voisine...
--Oui, mais nous sommes au second etage...
--N'importe! J'ai un moyen.
Et s'adressant a sa soeur:
--Viens, Gilberte, poursuivit le jeune homme, viens, tu vas m'eclairer
et me donner des draps... Ils sortirent precipitamment. Mme Favoral
entrevit une lueur d'espoir.
--Nous sommes sauves, s'ecria-t-elle.
--Sauves, repeta machinalement le caissier.
--Oui, car je devine le projet de Maxence... Mais il faut nous
entendre... Ou vas-tu te refugier?
--Eh! le sais-je!...
--Il y a un train a onze heures cinq, fit M. Desormeaux, ne l'oublions
pas...
--Mais il faut de l'argent pour prendre ce train, interrompit l'ancien
avoue; j'en ai sur moi, heureusement...
Et oubliant ses cent soixante mille francs perdus, il tirait son
portefeuille. Mme Favoral l'arreta.
--Nous avons plus qu'il ne faut, dit-elle.
Et elle prenait sur la table et elle tendait a son mari les billets
qu'avait jetes, avant de sortir, le directeur du _Comptoir de credit
mutuel_.
Il les repoussa avec un mouvement de rage.
--Plutot crever de faim! s'ecria-t-il. C'est lui, c'est ce
miserable...
Mais il s'interrompit, et plus doucement:
--Cache ces billets, dit-il a sa femme, et que demain Maxence aille
les reporter a M. de Thaller...
On sonna violemment.
--La police! gemit Mme Desclavettes qui semblait pres de s'evanouir.
--Je vais parlementer, dit vivement M. Desormeaux. Fuyez, Vincent, ne
perdez pas une minute...
Et il courut a la porte d'entree, pendant que Mme Favoral entrainait
son mari vers la chambre de Mlle Gilberte.
Rapidement et solidement, Maxence avait lie bout a bout quatre draps,
qui donnaient une longueur plus que suffisante. Il ouvrit alors la
fenetre, et, en examinant la cour de la maison voisine:
--Personne, dit-il. Tout le monde dine. Nous reussirons.
M. Favoral chancelait comme un homme ivre. Une affreuse emotion
decomposait ses traits. Arretant un long regard sur sa femme et sur
ses enfants:
--Mon Dieu! murmura-t-il, qu'allez-vous devenir!...
--Ne craignez rien, mon pere, prononca Maxence. Je suis la. Ni ma mere
ni ma soeur ne manqueront de rien...
--Mon fils!... reprit le caissier, mes enfants!...
Et d'une voix etouffee:
--Je ne suis digne ni de votre amour ni de votre devouement...
Malheureux que je suis!... Je vous ai fait une existence desolee, une
jeunesse sans plaisirs. Je vous ai impose toutes les epreuves de la
pauvrete, tandis que moi!... Et maintenant, je vous laisse la ruine et
un nom deshonore...
--Hatez-vous, mon pere, interrompit Mlle Gilberte.
Il semblait ne pouvoir se decider.
--C'est cependant horrible, poursuivait-il, que de vous abandonner
ainsi. Quelle separation! Ah! la mort serait plus douce. Quel souvenir
garderez-vous de moi? Certes, je suis bien coupable, mais non comme
vous le pensez. J'ai ete trahi. Je vais payer pour tous. Si du moins
vous saviez la verite! Mais la saurez-vous jamais! Nous ne nous
reverrons plus...
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