A » B » C » D » E
F » G » H » I » J
K » L » M » N » O
P » R » S » T
U » V » W » Z


Marketsquare International offers bookseller training
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Barnes & Noble swings to loss
Ad -

Hawker CEO Schuster announces retirement
Christian retailers and publishers are putting their hopes in the Bible to help reverse downward sales trends in a floundering economy. The Book Industry Study Group (BISG)?which analyzes trends in publishing?reported earlier this year a steady

Quelques ecrivains francais by Emile Hennequin



E >> Emile Hennequin >> Quelques ecrivains francais

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12


ETUDES DE CRITIQUE SCIENTIFIQUE

QUELQUES

ECRIVAINS FRANCAIS

FLAUBERT--ZOLA--HUGO--GONCOURT

HUYSMANS, ETC.

PAR

EMILE HENNEQUIN

1890




PREFACE

Ces articles ont ete publies a diverses epoques dans diverses revues, et
l'auteur se proposait de les revoir et de les completer. Emile
Hennequin, qui avait a un haut degre le respect de son talent et le
respect du livre, n'aurait certainement pas consenti a former un volume
d'etudes plus ou moins heterogenes, qu'il n'y a pas de raison
peremptoire pour reunir sous un meme titre, et qui ne constituent pas un
ensemble comme les _Ecrivains francises_. Soucieux de conserver tout ce
qu'a produit ce rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous laisser
arreter par les considerations qui l'auraient arrete lui-meme, et il
nous a semble que, prise isolement, chacune des etudes que nous
presentons aujourd'hui offrait un assez haut interet pour honorer encore
la memoire d'Emile Hennequin et pour entretenir les regrets de ceux qui
ont vu disparaitre avec lui une des plus belles intelligences et l'un
des plus purs talents de la jeune generation.

L'Editeur.




GUSTAVE FLAUBERT

ETUDE ANALYTIQUE


I

LES MOYENS


_Le style; mots, phrases, agregats de phrases._ Le style de Gustave
Flaubert excelle par des mots justes, beaux et larges, assembles en
phrases coherentes, autonomes et rhythmees.

Le vocabulaire de _Salammbo_, de _l'Education sentimentale_, de la
_Tentation de saint Antoine_ est denue de synonymes et, par suite, de
repetitions; il abonde en serie de mots analogues propres a noter
precisement toutes les nuances d'une idee, a l'analyser en l'exprimant.
Flaubert connait les termes techniques des matieres dont il traite; dans
_Salammbo_ et la _Tentation_, les langues anciennes, de l'hebreu au
latin, aident a designer en paroles propres les objets et les etres.
Sans cesse, en des phrases ou l'on ne peut noter les expressions
cherchees et acquises, il s'efforce de dire chaque chose en une langue
qui l'enserre et la contient comme un contour une figure.

A cette dure precision de la langue, s'ajoute en certains livres et
certains passages une extraordinaire beaute. Les paroles sollicitent les
sens a tous les charmes; elles brillent comme des pigments; elles sont
chatoyantes comme des gemmes, lustrees comme des soies, entetantes comme
des parfums, bruissantes comme des cymbales; et il en est qui, joignant
a ces prestiges quelque noblesse ou un souci, figent les emotions en
phrases entierement delicieuses:

"Les flots tiedes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre
craquait sous nos pas. Les squelettes de baleine blanchissaient dans la
crevasse des falaises. La terre a la fin se fit plus etroite qu'une
sandale;--et apres avoir jete vers le soleil des gouttes de l'ocean,
nous tournames a droite pour revenir."

Et ailleurs:

"Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaiques dans les
cours, des cloisons festonnees, mille delicatesses d'architecture et
partout un tel silence que l'on entendait le frolement d'une echarpe ou
l'echo d'un soupir."

Par un contraste que l'on percoit deja dans ce passage, Flaubert, precis
et magnifique, sait user parfois d'une langue vague et chantante qui
enveloppe de voiles un paysage lunaire, les inconsciences profondes
d'une ame, le sens cache d'un rite, tout mystere entrevu et echappant.
Certaines des scenes d'amour ou figure Mme Arnoux, l'enumeration des
fabuleuses peuplades accourues a la prise de Carthage, le symbole des
Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions qui, au debut
de la nuit magique, susurrent a saint Antoine des phrases incitantes, la
chasse brumeuse ou des betes invulnerables poursuivent Julien de leurs
mufles froids, tout cet au dela est decrit en termes grandioses et
lointains, en indefinis pluriels abstraits et approches qui unissent a
l'insidieux des choses, la trouble incertitude de la vision.

Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires et les plus rares
sont assembles en phrases par une syntaxe constamment correcte et
concise. Par suite de l'une des proprietes de la langue de Flaubert, de
n'employer par idee qu'une expression, un seul vocable represente chaque
fonction grammaticale et s'unit aux autres selon ses rapports, sans
appositions, sans membres de phrase intercalaires, sans ajouture meme
soudee par un qui ou une conjonction. Chaque proposition ordinairement
courte se compose des elements syntactiques indispensables, est
construite selon un type permanent, soutenue par une armature
preetablie, dans laquelle s'encastrent successivement d'innombrables
mots, signes d'innombrables idees, formulees d'une facon precise et
belle, en une diction definitive. Cette parite grammaticale est le
principal lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. Sous les
differences de langue et de sujet, unissant des formes tantot lyriques,
tantot vulgaires, les rapports de mots sont semblables de _Madame
Bovary_ a la _Tentation_, et constituent des phrases analogues associees
en deux types de periode.

Le plus ordinaire, qui est determine par la concision meme du style,
l'unicite des mots et la consertion de la phrase, est une periode a un
seul membre, dans laquelle la proposition presentant d'un coup une
vision, un etat d'ame, une pensee ou un fait, les pose d'une facon
complete et juste, de sorte qu'elle n'a nul besoin d'etre liee a
d'autres et subsiste detachee du contexte. Ainsi de chacune des phrases
suivantes:

"Les Barbares, le lendemain, traverserent une campagne toute couverte de
cultures. Les metairies des patriciens se succedaient sur le bord de la
route; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers
faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans
les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par
derriere. Un vent chaud soufflait. Des cameleons rampaient sur les
feuilles larges des cactus."

De la presence chez Flaubert de cette periode statique et discrete,
decoulent l'emploi habituel du preterit pour les actes et de l'imparfait
pour les etats; de la encore l'apparence sculpturale de ses descriptions
ou les aspects semblent tous immobiles et places a un plan egal comme
les sections d'une frise.

Ce type de periode alterne avec une coupe plus rare dans laquelle les
propositions se succedent liees. Aux endroits eclatants de ses oeuvres,
dans les scenes douces ou superbes, quand le paragraphe lentement
echafaude va se terminer par une idee grandiose ou une cadence sonore,
Flaubert, usant d'habitude d'un "et" initial, balancant pesamment ses
mots, qui roulent et qui tanguent comme un navire prenant le large,
pousse d'un seul jet un flux de phrases coherentes:

"Trois fois par lune, ils faisaient monter leur lit sur la haute
terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait dans
les airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs
doigts qui se promenaient sur les viandes, et leurs grandes boucles
d'oreilles qui se penchaient entre les buires, tous forts et gras, a
moitie nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros
requins qui s'ebattent dans l'onde."

Et cette autre periode, dans un ton mineur "Maintenant, il
l'accompagnait a la messe, il faisait le soir sa partie d'imperiale, il
s'accoutumait a la province, s'y enfoncait;--et meme son amour avait
pris comme une douceur funebre, un charme assoupissant. A force d'avoir
verse sa douleur dans ses lettres, de l'avoir melee a ses lectures,
promenee dans la campagne et partout epandue, il l'avait presque tarie;
si bien que Mme Arnoux etait pour lui comme une morte dont il s'etonnait
de ne pas connaitre le tombeau, tant cette affection etait devenue
tranquille et resignee."

En cette forme de style Flaubert s'exprime dans ses romans, quand
apparait une scene ou un personnage qui l'emeuvent; dans _Salammbo_ et
la _Tentation_, quand l'exaltation lyrique succede au recit.

Ces deux sortes de periodes s'unissent enfin en paragraphes selon
certaines lois rhythmiques; car la prose de Flaubert est belle de la
beaute et de la justesse des mots, de leur tenace liaison, du net eclat
des images; mais elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie
qui resulte du savant dosage des temps forts et des faibles.

Constitue comme une symphonie d'un _allegro_, d'un _andante_ et d'un
_presto_, le paragraphe type de Flaubert est construit d'une serie de
courtes phrases statiques, d'allure contenue, ou les syllabes accentuees
egalent les muettes; d'une phrase plus longue qui, grace d'habitude a
une enumeration, devient comprehensible et chantante, se traine un peu
en des temps faibles plus nombreux; enfin retentit la periode terminale
dans laquelle une image grandiose est proferee en termes sonores que
rythment fortement des accents serres. Ainsi qu'on scande a haute voix,
ce passage:

"Ou donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpetuellement? Tantot
mince et recourbee tu glisses dans les espaces comme une galere sans
mature; ou bien au milieu des etoiles tu ressembles a un pasteur qui
garde son troupeau. Luisante et ronde tu froles la cime des monts comme
la roue d'un char."

Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie:

"Il n'eprouvait pas a ses cotes ce ravissement de tout son etre qui
l'emportait vers Mme Arnoux, ni le desordre gai ou l'avait mis d'abord
Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile,
parce qu'elle etait noble, parce qu'elle etait riche, parce qu'elle
etait devote,--se figurant qu'elle avait des delicatesses de sentiment,
rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs
dans la depravation."

C'est ainsi, par des expansions et des contractions alternees, moderant,
contenant et precipitant le flux des syllabes, que Flaubert declame la
longue musique de son oeuvre, en cadences mesurees. Et chacun de ses
groupes de breves et de longues est si bien pour lui une unite discrete
et comme une strophe, qu'il reserve, pour les clore, ses mots les plus
retentissants, les images sensuelles et les artifices les plus adroits.
C'est ainsi que frequemment, a defaut d'un vocable nombreux, il modifie
par une virgule la prononciation d'un mot indifferent, contraignant a
l'articuler tout en longues:

"Ca et la un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient
tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin,
tombees."

Joints enfin par des transitions ou malhabiles ou concises et trouvees,
telles que peut les inventer un ecrivain embarrasse du lien de ses
idees, les paragraphes se suivent en laches chapitres qu'agrege une
composition ou simple et droite comme dans les recits epiques, ou
diffuse et lache comme dans les romans. _L'Education sentimentale_
notamment, ou Flaubert tache d'enfermer dans une serie lineaire les
evenements lointains et simultanes de la vie passionnelle de Frederic
Moreau et de tout son temps, presente l'exemple d'un livre incoherent et
enorme.

Ainsi, d'une facon marquee dans les oeuvres ou le style est plus libre
des choses, moins nettement dans les romans, chaque livre de Flaubert se
resout en chapitres dissocies, que constituent des paragraphes
autonomes, formes de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile la
syntaxe. Ces elements libres, de moins en moins ordonnes, ne sont
assembles que par leur identite formelle et par la suite du sujet, comme
sont continus une mosaique, un tissu, les cellules d'un organe, ou les
atomes d'une molecule.

_Procedes de demonstration: descriptions, analyse:_ De meme que
l'ecriture de Flaubert se decompose finalement en une succession de
phrases independantes douees de caractere identiques, ainsi ses
descriptions, ses portraits, ses analyses d'ames, ses scenes d'ensemble
se reduisent a une enumeration de faits qui ont de particulier d'etre
peu nombreux, significativement choisis, et places bout a bout sans
resume qui les condense en un aspect total.

La ferme du pere Rouault, au debut de _Madame Bovary_, puis le chemin
creux par ou passe la noce aux notes egrenees d'un menetrier,--un canal
urbain, un champs que l'on fauche dans _Bouvard et Pecuchet_, sont
decrits en quelques traits uniques accidentels et frappants, sans phrase
generale qui designe l'impression vague et entiere de ces scenes. Le
merveilleux paysage de la foret de Fontainebleau, dont l'idylle apparait
au milieu de l'_Education sentimentale_, est peint de meme avec des
types d'arbre, de petits sentiers, des clairieres, des sables, des jeux
de lumiere dans des herbes; le fulgurant lever de soleil a la fin du
banquet des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est montre en une
suite d'effets particuliers a Carthage, etincelles que l'astre met au
faite des temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements des
chevaux de Khamon, tambourins des courtisanes sonnant dans le bois de
Tanit; et pour la nuit de lune ou Salammbo profere son hymne a la
deesse, ce sont encore les ombres des maisons puniques et
l'accroupissement des etres qui les hantent, les murmures de ses arbres
et de ses flots, qui sont enumeres.

Les portraits de Flaubert sont traces par ce meme art fragmentaire.
Mannaei, le decharne bourreau d'Herode, la vieille nourrice au profil de
bete qui sert Salammbo, sont depeints en traits dont le lecteur doit
imaginer l'ensemble. Que l'on se rappelle toutes les physionomies
modernes que le romancier a mises dans notre memoire, les camarades de
Frederic Moreau, les hotes des Dambreux, le pere Regimbard imposant,
furibond et sec, Arnoux, la delicieuse heroine du livre; puis la figure
de _Madame Bovary_, les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis
des comices, le debonnaire aspect du mari, et les merveilleux profils de
l'heroine,--toutes ces figures et ces statures sont retracees
analytiquement, en traits et en attitudes; ainsi:

"Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'a cette epoque.... Ses
paupieres semblaient taillees tout expres pour ses longs regards
amoureux ou la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort ecartait
ses narines minces et relevait le coin charnu de ses levres
qu'ombrageait a la lumiere un peu de duvet noir. On eut dit qu'un
artiste habile en corruptions avait dispose sur sa nuque la torsade de
ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde negligemment et selon les
hasards de l'adultere qui les denouait tous les jours. Sa voix
maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque
chose de subtil qui vous penetrait se degageait meme des draperies de sa
robe et de la cambrure de son pied."

Et cet art de raccourci qui surprend en chaque etre le trait individuel
et differentiel, atteint dans la _Tentation de saint Antoine_ une
perfection superieure; dans ce livre ou chaque apparition est decrite en
quelque phrases concises, il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir
une effigie distincte, dont quelques-unes--la reine de Saba,
Helene-Ennoia, les femmes montanistes,--sont inoubliables.

Par un procede analogue, fragmentaire et laborieux, Flaubert montre les
ames qui actionnent ces corps et ces visages. Usant d'une serie de
moyens qui reviennent a indiquer un etat d'ame momentane de la facon la
plus sobre et en des mots dont le lecteur doit completer le sens
profond, il dit tantot un acte significatif sans l'accompagner de
l'enonce de la deliberation antecedente, tantot la maniere particuliere
dont une sensation est percue en une disposition; enfin il transpose la
description des sentiments durables soit en metaphores materielles, soit
dans les images qui peuvent passer dans une situation donnee par
l'esprit de ses personnages.

Le dessin du caractere de Mme Bovary presente tous ces procedes. Par des
faits, des paroles, des gestes, des actes, sont signifies les debuts de
son hysterisme, son aversion pour son mari, son premier amour, les
crises decisives et finales de sa douloureuse carriere. Par des
indications de sensations, la plenitude de sa joie en certains de ses
rendez-vous, et encore l'ame vide et frileuse qu'elle promenait sur les
plaines autour de Tostes:

"Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant
d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au loin
dans les champs une fraicheur salee. Les joncs sifflaient a ras de terre
et les feuilles des hetres bruissaient en un frisson rapide, tandis que
les cimes se balancant toujours continuaient leur grand murmure. Emma
serrait son chale contre ses epaules et se levait."

Penetrant davantage la sourde eclosion de ses sentiments, d'incessantes
metaphores materielles disent le neant de son existence a Tostes, son
intime rage de femme laissee vertueuse, par le depart de Leon et son
exultation aux atteintes d'un plus male amant:

"C'etait la premiere fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son
orgueil, comme quelqu'un qui se delasse dans une etuve, s'etirait
mollement et tout entier a la chaleur de ce langage."

Et encore la contrition grave de sa premiere douleur d'amour:

"Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de
son coeur; et il restait la plus solennel et plus immobile qu'une momie
de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'echappait de ce grand amour
embaume et qui, passant a travers tout, parfumait de tendresse
l'atmosphere d'immaculation ou elle voulait vivre."

Puis des recits d'imagination[1], aussi nombreux chez Flaubert que les
recits de debats interieurs chez Stendhal, completent ces comparaisons,
devoilent en Mme Bovary l'ardente montee de ses desirs, l'existence
ideale qui ternit et trouble son existence reelle. Des hallucinations
internes marquent son exaltation romanesque quand elle vit a Tostes,
amere et decue; de plus confuses, le desarroi de son esprit tandis
qu'elle cede a la fete des comices sous les declarations de Rodolphe;
d'autres, l'elan de son ame liberee quand elle eut obtenu de partir avec
son amant; des imaginations confirment et attisent sa derniere passion
que mine sans cesse l'indignite de son amant, et emplissent encore de
terreur sa lamentable fin.

De ces procedes, ce sont les moins artificiels qui subsistent dans
l'_Education sentimentale_; les personnages de ce roman sont montres par
de tres legeres indications, un mot, un accent, un sourire, une paleur,
un battement de paupieres, qui laisse au lecteur le soin de mesurer la
profondeur des affections dont on livre les menus affleurements. Les
conversations de Frederic et de Mme Arnoux, puis ce diner ou celle-ci,
Mme Dambreuse et Mlle Roques, reunies par hasard, entrecroisent
curieusement les indices de leurs amours et de leurs soucis, montrent la
perfection de ce procede, qui est encore celui des oeuvres epiques, et
de tout psychologue qui ne substitue pas l'analyse interne a la
description par les dehors.

Il faut retenir en effet combien ces procedes de Flaubert conviennent
aux necessites de son style. Un enonce de faits, une metaphore, un recit
d'imaginations se pretent parfaitement a etre concus en termes precis,
colores et rhythmes. En fait, les plus beaux passages de _Madame Bovary_
et de l'_Education_ sont ceux ou l'auteur s'exalte a montrer la pensee
de ses heroines. Decrite comme une vision, frappee en eclatantes figures
et chantee comme une strophe, elle donne lieu a de splendides periodes,
ou se deploient tous les prestiges du style.

L'art de ne reveler d'un paysage, d'une physionomie et d'une ame qu'un
petit nombre d'aspects saillants, cette concision choisie et savante,
ressortent encore des tableaux d'ensemble ou se melent les peripeties et
les descriptions. Que l'on prenne la scene des comices dans _Madame
Bovary_, les files de filles de ferme se promenant dans les pres, la
main dans la main, et laissant derriere elles une senteur de laitage, la
myrrhe qu'exhalent les sieges sortis de l'eglise, les physionomies
grotesques ou abeties de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les
passes conversationnelles ou Rodolphe conquiert la chancelante epouse,
tout est saisi en de brefs aspects particuliers, sans le narre du train
ordinaire qui dut accompagner ces faits d'exception. Dans l'_Education
sentimentale_, cette contention et le choix adroit des details
significatifs tiennent du prodige. Une certaine phase que connaissent
tous les habitues de traversees, est notee par ces simples mots: "Il se
versait des petits verres". Les courses, l'attaque singuliere du poste
du Chateau-d'Eau pendant les journees de Fevrier, qui est exactement ce
qu'un passant verrait d'une emeute,--une seance de club, l'elegance et
le luxueux ennui d'une reception chez un financier, sont decrits de meme
en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux merveilleuses et
poignantes entrevues de Frederic et de Mme Arnoux, a cette idylle
d'Auteuil, ou, vetue d'une robe brune et lache, elle promenait sa grace
douce sous des feuillages rougeoyants,--qui sont notees en faits
indispensables et depourvues de toute phraseologie inutile. Que l'on se
rappelle, pour confirmer ces notions, les scenes exactes et comme
percues de _Salammbo_, ou l'extreme concision des preludes descriptifs
dans la _Tentation_, les sobres et eclatantes phrases dans lesquelles un
detail baroque ou raffine revele tout un temps; le festin d'Herode, ou,
dans la succession des actes, pas une page ne souligne l'enorme luxure
latente des convives qu'enivre la fumee des mets et la chaude danse de
l'incestueuse ballerine; tous ces rayonnants tableaux sont peints en
touches sures et rares, qui ne montrent d'un spectacle que les fortes
lumieres et les attitudes passionnantes.

_Caracteres generaux des moyens_: Nous venons d'analyser avec une
minutie qui sera justifiee plus loin, les moyens dont use Flaubert pour
susciter en ses lecteurs les emotions qui seront designees. Leur
caractere commun est aise a demeler, et rarement, du style a la
composition, de la description a la psychologie, des mots aux faits, un
artiste a fait preuve d'une plus rigide consequence.

Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est celui qui choisit avec
rigueur et assemble avec effort des materiaux tries. Qu'il s'agisse de
l'election d'un vocable, il le veut unique, precis et tel que chacun ou
chaque serie realise des ideaux sensuels et intellectuels nombreux. La
syntaxe est correcte, sobre, liante, de facon a modeler des phrases
presque toujours aptes a figurer isolees. Et comme cette rigueur concise
exclut de la langue de Flaubert toute superfluite, des lacunes existent,
ou le semblent, entre les unites dernieres de son oeuvre; les
paragraphes se suivent sans se joindre, et les livres s'etagent sans
soudure.

De meme, si l'on considere ses procedes d'ecriture par le contenu et non
plus par le contenant, les faits aussi soigneusement elus que les mots,
forces d'ailleurs d'etre tels qu'on les puisse exprimer dans une langue
determinee,--sont significatifs pour qu'ils donnent lieu a de belles
phrases, et significatifs encore, parce qu'ils resultent d'un choix d'ou
le banal est exclu.

De ce triage perpetuel des mots et des choses, resulte la concision
puissante, la haute et difficile portee de ce qu'exprime Flaubert; de la
ses descriptions ecourtees, disjonctives et pourtant resumantes, sa
psychologie, soit transmutee en magnifiques images, soit reduite en
sobres indications d'actes, sous lesquelles certains esprits percoivent
ce qui est intime et d'ailleurs inexprime; de la le sentiment de
formidable effort et d'absolue reussite parfois, que ces oeuvres
procurent, qui, ramassees, trapues, planies, parachevees et polies grain
a grain, ressemblent a d'enormes cubes d'un miroitant granit.

NOTES:

[Note 1: La signification de ce procede d'analyse est excellemment
developpee dans les _Essais de psychologie_ de M. Paul Bourget.]


II

LES EFFETS


_L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, departie entre le vrai et
le beau. La tragique histoire de _Madame Bovary_ raconte en sa froide
exactitude la ruine d'une ame forte et irresignee qu'avilit et qu'ecrase
la bassesse stupide de tous. L'_Education sentimentale_ conduit, par
l'infini dedale des laches amours de Frederic Moreau, de la rubiconde
infamie d'Arnoux, a la double beaute de Marie Arnoux; ce livre apprend a
mesurer les extremes de l'humanite. Il est des heures ou du spectacle
des choses s'exhale le pessimisme parfois pueril de _Bouvard et
Pecuchet_, que corrige la cordiale pitie empreinte dans le premier des
_Trois Contes_. Les pages qui le suivent consolent par d'augustes
spectacles d'avoir vu et penetre la vie. L'irresistible charme de la
_Legende_, la seche beaute d'_Herodias_, induisent a _Salammbo_ ou la
pourpre et les ors du style expriment, en une supreme fanfare, l'exquis,
le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre maitresse, la _Tentation de
saint Antoine_, le beau et le vrai s'allient par l'allegorie; penetree
de signification et decoree de splendeur, cette oeuvre consigne en un
dernier effort tout le testament spirituel et mystique de Gustave
Flaubert.

Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres ou Flaubert s'est le
plus abandonne au terne cours de la vie, sont teintes parfois
d'incomparables beautes de style et d'ame. Il est meme des passages dans
l'_Education sentimentale_ qui, dans leur tentative d'exprimer
d'indefinissables mouvements d'ames, touchent au mystere. Et si la
beaute rayonne dans _Salammbo_, la _Tentation_, _Herodias_, la
_Legende_, elle y est definie et corroboree par un realisme historique
plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme _Bouvard et Pecuchet_ ne
ressort pas plus des tristes denouements des romans, que des farouches
destinees qui s'appesantissent dans _Salammbo_ et des continus
effarements avec lesquels saint Antoine contemple l'ecroulement de ses
erreurs. Ainsi melees en des alliages ou chaque element predomine
alternativement, les deux passions de Flaubert, la beaute exaltee
jusqu'au mystere, et la verite suivie de pessimisme, composent les
livres que nous analysons.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12
Copyright (c) 2007. topknownbooks.com. All rights reserved.