A » B » C » D » E
F » G » H » I » J
K » L » M » N » O
P » R » S » T
U » V » W » Z


Bible Society to take over Christian Booksellers? Convention
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Iconoclast at Bloomsbury
Ad -

Melanie Beer Joins HarperCollins
Bible Society is set to take over Christian Booksellers' Convention Ltd (CBC) in time for the 2009 CBC trade event. Negotiations are expected to be complete by Christmas 2008, and the 2009 convention will take place at the National Christian Resources

Oeuvres completes de Francois Villon by Francois Villon



F >> Francois Villon >> Oeuvres completes de Francois Villon

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14


OEUVRES COMPLETES

DE

FRANCOIS VILLON





SUIVIES D'UN CHOIX DES POESIES DE SES DISCIPLES
EDITION PREPAREE PAR LA MONNOYE

MISE A JOUR, AVEC NOTES ET GLOSSAIRE
PAR M. PIERRE JANNET

[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Les numeros de pages du document
original ont ete conserves pour faciliter l'identification
des nombreuses references qu'on trouve dans les Notes et le
Glossaire-Index, a la fin du texte.]



PREFACE [P. V]


On ne sait guere de la vie de Francois Villon que ce qu'il en
dit lui-meme, et l'on en sait trop. J'aurais voulu me dispenser
de decrire, apres tant d'autres[1], cette existence peu
edifiante, mais je n'ai pas cru pouvoir le faire. Le sujet des
poesies de Villon, c'est Villon lui-meme, et sa biographie est
la clef de ses oeuvres.

[Footnote 1: Voir notamment la _Vie de Francois Villon_, par
Guillaume Colletet, en tete des oeuvres de Villon, edition
de M.P.L. Jacob, bibliophile (M. Paul Lacroix), Paris, 1854,
in-16;--le _Memoire_ de M. Prompsault, en tete de son edition
de Villon, Paris, 1832, in-8;--_Francois Villon, Versuch einer
kritischen Darstellung seines Lebens nach seinen Gedichten_, von
Dr. S. Nagel. _Mulheim an der Ruhr_, 1856, in-4, le travail le
plus complet et le plus judicieux qu'on eut fait jusqu'alors sur
ce sujet, et la base de ceux qu'on a faits depuis;--_Francois
Villon, sa vie et ses oeuvres_, par Antoine Campeaux, _Paris,
Durand_, 1859, in-8, et la notice de M. Anatole de Montaiglon,
excellente pour le fond comme pour la forme, dans _les Poetes
Francais_, recueil publie sous la direction de M. Eugene Crepet,
Paris, 1861-62, 4 vol. gr. in-8, t. I, p. 447-455.]

Francois Villon naquit a Paris en 1431. Sur la foi d'une piece
que Fauchet, dans son traite _de l'Origine des chevaliers_,
imprime en 1599, dit avoir trouvee dans un manuscrit de sa
bibliotheque [2], on [ p. VI] a mis en doute le lieu de la
naissance et jusqu'au nom du poete. On s'est livre a des
conjectures ingenieuses pour concilier les renseignements
fournis par lui-meme avec les indications de Fauchet, pour
expliquer comment il pouvait s'appeler a la fois Corbueil et
Villon, etre a la fois natif d'Auvers et de Paris. Pour moi, je
crois, avec le P. Du Cerceau, Daunou et beaucoup d'autres,
qu'on ne doit tenir aucun compte de ce huitain, amplification
maladroite de l'epitaphe en quatre vers [3]. Ce n'est pas sur
une pareille autorite qu'on peut substituer le nom de _Corbueil_
a celui de _Villon_, que notre poete se donne lui-meme en vingt
endroits de ses oeuvres [4].

[Footnote 2: Voici cette piece, que j'ai cru devoir rejeter des
oeuvres de Villon:

_Je suis Francoys, dont ce me poise, Nomme Corbueil en mon
surnom, Natif d'Auvers empres Pontoise, Et du commun nomme
Villon. Or, d'une corde d'une toise Sauroit mon col que mon cul
poise, Se ne fut un joli appel. Le jeu ne me sembloit point
bel._

L'auteur de ce huitain n'a pas compris l'intention comique de ce
vers de Villon:

_Ne de Paris empres Pontoise;_

C'est pourquoi il le fait gravement naitre a Auvers, qui est
en effet pres de Pontoise. Mais une preuve certaine de la
composition tardive de cette piece, c'est qu'on ne trouverait
probablement pas dans la seconde moitie du XVe siecle, et
certainement pas dans les oeuvres de Villon, un huitain dont
les rimes soient distribuees comme dans celui-la. Dans tous les
huitains de Villon, sans exception, le premier vers rime avec
le troisieme, le second avec le quatrieme, le cinquieme et le
septieme, et le sixieme avec le huitieme. Les faussaires ne
pensent jamais a tout.]

[Footnote 3: Voy. p. 101.]

[Footnote 4: Voy. le _Glossaire-Index_, au mot VILLON.]

Les parents de Villon etaient pauvres[5]. Sa mere etait [P. VII]
illettree[6]; son pere etait vraisemblablement un homme de
metier, et peut-etre, ainsi que l'a conjecture M. Campeaux, un
ouvrier en cuir, un _cordouennier_[7].

[Footnote 5: V. p. 31, huitain XXXV.]

[Footnote 6: "Oncques lettre ne leuz." P. 55, v. 22.]

[Footnote 7: Voyez _Notes_, p. 224.]

Pousse par le desir de s'elever au-dessus de la triste condition
de ses parents, ou plutot par ce besoin de savoir qui tourmente
les natures comme la sienne, Villon etudia. Il connut les
miseres de l'etat d'ecolier pauvre. On n'a pas de renseignements
certains sur le genre d'etudes auquel il se livra ni sur les
progres qu'il y fit. M. Nagel suppose qu'il obtint le grade de
maitre es arts, et se fonde surtout sur le legs qu'il fait plus
tard, de sa "nomination qu'il a de l'Universite" (p. 15). Mais
ce legs pourrait bien n'etre qu'une plaisanterie, comme tant
d'autres. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'obtint pas
le grade de maitre en theologie, but supreme des etudes du
temps[8].

[Footnote 8: Voy. _Grand Testament_, huitains XXXVII (p. 32) et
LXXII (p. 52.)]

En ce temps-la, comme plus tard, les etudiants etaient exposes
a bien des tentations. Villon n'y sut pas resister. En contact
avec des jeunes gens sans prejuges d'aucune sorte et depourvus
d'argent comme lui, il adopta leurs moeurs et facons de vivre.
Bientot il devint leur chef et leur providence[9]. Les _Repues
franches_, singulier monument eleve a sa gloire par quelqu'un
de ses disciples, nous font connaitre par quelles combinaisons
ingenieuses lui et ses compagnons se procuraient les moyens de
mener joyeuse vie. Leurs friponneries etaient tout a [P. VIII]
fait dans les moeurs du temps, et ne depassaient sans doute pas
les proportions de ce qu'on serait volontiers tente d'appeler
_des bons tours_; mais ils etaient sur une pente glissante, et
la justice n'entendait pas raillerie.

[Footnote 9: _C'estoit la mere nourriciere De ceux qui n'avoient
point d'argent; A tromper devant et derriere Estoit un homme
diligent._ (P. 190.)]

Rien ne prouve cependant que Villon ait eu maille a partir avec
elle a cause de ses entreprises sur le bien d'autrui. On a parle
de ses deux proces: il en eut au moins trois, bien constates par
ses oeuvres, et le premier, qu'on n'avait pas fait ressortir
jusqu'a present, est le seul dont le sujet soit indique d'une
maniere certaine. C'est la suite d'une affaire d'amour.

Avant de tomber dans ces relations honteuses avec des femmes
perdues dont la _Ballade de la Grosse Margot_[10] nous donne
l'ignoble tableau, Villon fut amoureux. Il connut l'amour vrai,
l'amour naif et timide[11]. Quel fut l'objet de cette passion,
c'est ce qu'il n'est pas facile de dire. Il l'appelle de divers
noms, Denise, Roze, Katherine de Vauzelles. Que ce fut une
femme de moeurs faciles, une gentille bourgeoise ou une noble
damoiselle, il parait certain que c'etait une coquette. Elle
l'ecouta d'abord, l'encouragea[12] et finit par le rebuter. Il
s'en plaignit sans doute a ses compagnons, que les femmes qu'ils
frequentaient n'avaient pas habitues a de pareilles rigueurs, et
qui se moquerent de lui[13]. Villon s'emporta contre sa belle,
lui fit des avanies, lui dit des injures, composa [P. IX]
peut-etre contre elle quelque ballade piquante, quelque rondeau
bien mechant. Or, bien que religieux au fond, il frondait
volontiers les choses sacrees[14]. La belle dame se plaignit; la
juridiction ecclesiastique s'en mela[15], et Villon fut bel et
bien condamne au fouet[16].

[Footnote 10: Page 83.]

[Footnote 11: Le doux souvenir de cette passion se montre en
maints endroits des oeuvres de Villon, mele a ses regrets et aux
reproches qu'il adresse a sa maitresse avide et cruelle. Voy.
les huitains III, IV, V et X du _Petit Testament_, LV a LIX du
_Grand Testament_, la ballade de la page 57, le rondeau p. 59,
etc.]

[Footnote 12: _Quoy que je luy voulsisse dire, Elle estoit
preste d'escouter, etc._ (P. 47.)]

[Footnote 13: _... qui partout m'appelle L'amant remys et
renie_. (P. 48.)]

[Footnote 14: Voir notamment les huitains CVI a CX du _Grand
Testament_.]

[Footnote 15: _Quant chicanner me feit Denise, Disant que je
l'avoye mauldite_. P. 69.]

[Footnote 16: La sentence fut executee. La _Double ballade_ de
la page 45 ne laisse aucun doute a cet egard: _J'en fus batu,
comme a ru telles, Tout nud..._ (P. 46, v. 24-25.)]

C'est a la suite de cette sentence que Villon, decide a quitter
Paris, composa les _Lays_ ou legs auxquels on a donne depuis le
titre de _Petit Testament_.

Dans le huitain VI, page 9, il annonce qu'il s'en va a Angers.
Il est probable qu'il ne fit pas ce voyage. Ses habitudes, ses
relations, sa misere, le retinrent a Paris ou aux environs.
C'etait en 1456. Fletri par le chatiment qu'il avait subi, aigri
par l'infortune, il ne connut plus de bornes. L'annee qui suivit
sa condamnation fut assurement l'epoque la plus honteuse de
sa vie. En 1457, il etait dans les prisons du Chatelet, et
le Parlement, apres lui avoir fait appliquer la question de
l'eau[17], le condamnait a mort. On ignore le motif de cette
condamnation; on a suppose qu'il s'agissait d'un crime commis a
Rueil par lui et plusieurs de ses compagnons, dont quelques-uns
furent pendus[18]. Cette supposition parait fondee. Quant au
crime commis, il n'etait peut-etre pas d'une extreme [P. X]
gravite. Les lois etaient severes, et les compagnons de Villon
devaient avoir, comme lui, des antecedents facheux.

[Footnote 17: C'est ce qu'indiquent clairement ces deux vers de
la page 104: _On ne m'eust, parmi ce drapel, Faict boyre a celle
escorcherie_.]

[Footnote 18: Voy. la _Belle lecon aux enfans perduz_, p. 86, et
le _Jargon_, p. 125.]

Quoi qu'il en soit, Villon ne partagea pas leur sort. Il est
vrai qu'il ne negligea rien pour se tirer d'affaire: il appela
de la sentence, ce qui lui valut quelque repit; puis, du
moins ceci parait certain, a l'occasion de la naissance d'une
princesse qu'il appelle Marie, il implora la protection du
pere de cette princesse. Cette demarche lui reussit: le prince
interceda pour lui, et le Parlement commua sa peine en celle du
bannissement. Villon se montra penetre de reconnaissance. Il
adressa une requete au Parlement, pour lui rendre graces autant
que pour lui demander un delai de trois jours pour quitter
Paris, et il composa pour la princesse qui venait de naitre
des vers pleins de sentiment. M. Prompsault a cru que cette
princesse etait Marie de Bourgogne, fille de Charles le
Temeraire, nee le 13 fevrier 1457; mais c'etait une erreur. M.
Auguste Vitu, qui prepare depuis nombre d'annees une edition de
Villon, a reconnu qu'il s'agissait de Marie d'Orleans, fille du
poete Charles d'Orleans, nee le 19 decembre 1457, et M. Campeaux
a clairement demontre que cette opinion etait fondee.

A partir du moment ou Villon quitte Paris, en execution de
l'arret du Parlement, nous perdons sa trace jusqu'en 1461.
A cette epoque nous le trouvons dans les prisons de
Meung-sur-Loire, ou le detient Thibault d'Aussigny, eveque
d'Orleans. Quel nouveau mefait lui reprochait-on? Ceux qui
supposent qu'il avait fabrique de la fausse monnaie n'ont pas
pris garde que la punition de ce crime etait exclusivement du
ressort des juges seculiers. Dans le _Debat du coeur et du
corps de Villon_, compose dans sa prison, le poete attribue sa
detention a sa _folle plaisance_.

Ce qu'on lui reprochait, c'etait peut-etre quelque [P. XI]
propos ou quelque ecrit peu orthodoxe, quelque _plaisanterie_
sentant le sacrilege, quelque aventure galante par trop
scandaleuse, toutes choses dont il etait bien capable et dont la
repression regardait la justice ecclesiastique. Il y a lieu de
croire que le delit n'etait pas en rapport avec la punition, car
Villon, qui n'a jamais proteste contre sa condamnation au fouet,
qui se contente d'indiquer vaguement que le Parlement l'avait
juge _par fausserie_, fit preuve de la plus violente rancune
contre Thibault d'Aussigny. Il parait meme certain que cette
mauvaise affaire ne lui fit pas perdre la faveur de ses
protecteurs, Charles d'Orleans et le duc de Bourbon.

Quoi qu'il en soit, Villon languit longtemps dans la prison de
Meung, plonge dans un cul de basse-fosse, nourri au pain et a
l'eau. Rien n'indique qu'une sentence quelconque ait ete rendue
contre lui mais le traitement qu'on lui faisait subir devait le
conduire lentement a une mort certaine. Heureusement Louis
XI, qui venait de succeder a Charles VII, alla a Meung dans
l'automne de 1461, et Villon lui dut sa delivrance. Fut-ce,
ainsi que le dit M. Campeaux, par suite "du don de joyeux
avenement qui remettait leur peine a tous les prisonniers d'une
ville ou le roi entrait apres son sacre?" Je serais plutot
porte a croire, malgre l'absence de preuves, que Villon fut
personnellement l'objet d'une mesure de clemence de la part du
roi; la facon dont il en temoigne sa reconnaissance me parait
justifier cette supposition [19].

[Footnote 19: On a dit recemment que le roi qui delivra Villon
etait Charles VII. Je ne puis adopter cette opinion. Sans
examiner ici la valeur du document sur lequel elle est basee,
je me bornerai a faire remarquer que Charles VII mourut
a Mehun-sur-Yevre, pres de Bourges, le 22 juillet 1461,
precisement au moment ou Villon etait dans la prison de
Meung-sur-Loire, pres d'Orleans, ou il passa _tout un ete_ (p.
21, v. 14), c'est-a-dire tout l'ete de la meme annee 1461.]

En sortant des prisons de Meung, Villon composa, du moins
en partie, le _Grand Testament_, dans lequel sont [P. XII]
intercalees des pieces qui se rapportent a diverses epoques de
sa vie, et dont quelques-unes ont du etre composees beaucoup
plus tard.

Il est probable, en effet, que Villon vecut encore longtemps;
mais on ne sait rien de precis a cet egard. Les conjectures sur
lesquelles on se fonde pour placer la date de sa mort entre 1480
et 1489 ne sont, en definitive, que des conjectures. Quant
aux voyages qu'on lui fait faire a Saint-Omer, Lille, Douai,
Salins, Angers, Saint-Genoux, et jusque dans le Roussillon,
rien ne prouve qu'ils ont eu lieu. Villon nomme ces localites
dans ses oeuvres, il est vrai, mais nulle part il ne dit
qu'il les a visitees. Son voyage a Bruxelles, son sejour en
Angleterre, avec la reponse hardie qu'il aurait faite au roi
Edouard V, ne me semblent pas beaucoup plus certains, malgre mon
respect pour celui qui s'en est fait l'historien [20]. Ce qui
me semble hors de doute, c'est sa retraite dans le centre de
la France, ou semblait l'attirer quelque chose qui nous est
inconnu, peut-etre quelque relation de famille. Dans le _Petit
Testament_, il annonce qu'il va a Angers [21]; il en revenait
peut-etre lorsqu'il fut arrete a Meung. Dans le _Grand Testament_,
il dit qu'il "parle un peu poictevin [22]." La _Ballade Villon_
(p. 109) et la _Double ballade_ (p. 107) prouvent qu'il sejourna
quelque temps a Blois, a la cour de Charles d'Orleans, et le vers
de la page 111: [P. XIII]

_Que fais-je plus? Quoi? Les gaiges ravoir._

autorise a penser qu'il avait obtenu aupres du prince une de ces
charges qu'on donnait aux poetes de cour. Ainsi, par le _Dit de
la naissance Marie_, Villon n'avait pas seulement echappe au
dernier supplice; il s'etait de plus acquis la faveur de Charles
d'Orleans, et il sut la conserver, du moins pendant quelque
temps, et peut-etre jusqu'a la mort du duc, arrivee en 1465.

[Footnote 20: Rabelais, livre IV, chap. LXVII. M. Nagel a releve
deux erreurs dans ce passage de Rabelais. Villon n'aurait pu se
trouver a la cour d'Edouard V, qui ne monta sur le trone qu'en
1483, et le medecin Thomas Linacre, ne vers 1460, ne fut celebre
que sous les regnes de Henri VII et de Henri VIII.]

[Footnote 21: Page 9.--Le Franc archer de Bagnolet dit, p. 157,
v. 12: "Ma mere fut nee d'Anjou;" mais cela ne prouverait rien,
meme quand il serait demontre que ce monologue est de Villon.]

[Footnote 22: Page 62.]

Il eut un autre protecteur en la personne du duc de Bourbon, qui
lui faisait de "gracieux prets [23]."

Enfin, Rabelais, livre IV, chapitre XIII, nous apprend que
"maistre Francois Villon, sus ses vieux jours, se retira a
Saint-Maixent en Poictou, sous la faveur d'un homme de bien,
abbe dudit lieu. La, pour donner passe-temps au peuple,
entreprit faire jouer la Passion en gestes et langage poictevin
[24]." Ce temoignage n'est pas irrecusable; mais pourquoi
ne pas l'accepter? Apres une vie aussi agitee, on aime a se
representer le pauvre poete enfin tranquille, a l'abri du
besoin, s'occupant, pour son plaisir, de jeux dramatiques,
auxquels il avait du probablement, dans d'autres temps, demander
son pain [25].

[Footnote 23: P. 115, v. 6.]

[Footnote 24: _oeuvres de Rabelais_, edition Burgaud des Marets
et Ratnery, t. II, p. 92. On voit ensuite un tour joue au
sacristain des cordeliers, Estienne Tapecoue, qui sent bien
son Villon, mais dont le denoument cruel a pu etre invente par
Rabelais, qui n'aimait pas les moines.]

[Footnote 25: On croit que Villon donna des representations
dramatiques a Paris et ailleurs, et c'est comme directeur de
troupe qu'on lui fait parcourir une partie de la France et des
Pays-Bas.]

En penetrant dans les mysteres de cette existence miserable, on
est frappe de deux choses: D'abord, on remarque qu'elle n'exerca
pas sur le coeur de Villon toute l'action corruptrice qu'il y
avait lieu de redouter. Au milieu de son abjection, [P. XIV]
Villon conserve des sentiments eleves. Il est plein d'amour et
de respect pour sa mere [26], de reconnaissance pour quiconque
l'a secouru [27], de veneration pour ceux qui ont fait de
grandes choses; il aime son pays, chose d'autant plus honorable
qu'elle etait rare en ce temps-la [28]; il regrette les erreurs
de sa jeunesse, et le temps qu'il a si mal employe [29]; voila
qui doit lui faire pardonner bien des choses.

[Footnote 26: Voy. p. 32, huit. XXXVIII; p. 54, huit. LXXIX; p.
55, Ballade.]

[Footnote 27: Guillaume Villon, p. 9, 53; Jean Cotard, p. 22,
58; Louis XI, p. 23, 24; le Parlement, P. 103; Marie d'Orleans,
p. 105, 107; le duc de Bourbon, p. 114.]

[Footnote 28: Ces deux vers de la page 34:

_Et Jehanne, la bonne Lorraine,
Qu'Anglois brulerent a Rouen_,

lui font d'autant plus d'honneur qu'a l'epoque ou il les ecrivit
des gens eclaires regardaient Jeanne d'Arc comme sorciere, et
les Anglais avaient en France de nombreux partisans.]

[Footnote 29: _Grand Testament_, huitain XXVI et suiv.]

Puis, quelle influence n'eut-elle pas sur le talent du poete
[30]! Forme, comme on dit aujourd'hui, a l'ecole du malheur, il
vit les choses sous leur vrai jour, et il entra dans une voie
tout a fait nouvelle. Il rompit en visiere a l'Allegorie, qui
regnait alors en souveraine, a toutes les affeteries de la
poesie rhetoricienne cultivee par les beaux esprits du temps.
Il fut le premier poete _realiste_. Que l'on compare avec ses
autres oeuvres les quelques pieces qu'il a composees selon la
poetique de ses contemporains, la _Ballade Villon_ (p. 109), la
_Requeste au Parlement_ (p. 103), et d'autres, et l'on ne sera
point tente de "regretter, avec Clement Marot, qu'il n'ait [P. XV]
pas ete "nourry en la court des rois et princes, ou les jugemens
s'amendent et les langaiges se pollissent," car il y eut
certainement plus perdu que gagne.

[Footnote 30: _Travail mes lubres sentemens, Esguisez comme
une pelote, M'ouvrist plus que tous les Commens D'Averroys sur
Aristote._ (P. 25.)]

M. A. de Montaiglon a parfaitement caracterise le role de Villon
dans la poesie francaise. Je ne puis mieux faire que de lui
emprunter ces quelques lignes:

"... Au moment ou parut Villon, la litterature francaise en
etait precisement a cette periode de transformation; de la
poesie generale elle passait a la poesie personnelle; ses
contemporains, subissant a leur insu cette phase litteraire,
s'essayaient a l'individualite avec plus d'effort que de
bonheur; Villon l'atteignit du premier coup. Sa force est la,
et sa valeur s'augmente de l'interet que, sous ce rapport,
offraient ses oeuvres. Elle est tellement saisissante qu'elle a
ete reconnue de tous, et le succes qui l'accueillit ne s'arreta
pas. Francois Ier lui fit l'honneur d"faire faire une edition de
ses poesies par Clement Marot, qui le combla de ses louanges.
Un peu plus tard, il est vrai, l'ecole de Ronsard protesta.
Pasquier condamne Villon, et Du Verdier s'emerveille que Marot
ait ose "louer un si _goffe_ ouvrier et faire cas de ce qui ne
vaut rien." Cela marque moins un manque de gout que la force
partiale du prejuge; la Pleiade, qui est en realite aussi
aristocratique que savante, ne pouvait admirer Villon sans
se condamner elle-meme; mais, ce moment passe, le charme
recommence: Regnier est un disciple de Villon; Patru le loue;
Boileau a senti quel etait son rang; La Fontaine l'admire;
Voltaire l'imite; les erudits litteraires du XVIIe et du XVIIIe
siecle, Colletet, le P. Du Cerceau, l'abbe Massieu, l'abbe
Goujet, parlent de lui comme il convient, en meme temps que
Coustelier et Formey le reimpriment, que La Monnoye l'annote, et
que Lenglet-Dufresnoy prepare une nouvelle edition. De [P. XVI]
nos jours, une justice encore plus eclatante lui a ete rendue.
L'edition de Prompsault, a laquelle M. Lacroix est venu ajouter,
pourrait etre acceptee comme definitive, au moins quant au
texte, si M. Vitu n'en promettait une, qui, en profitant des
precedentes, donnera sans doute le dernier mot. Tous ceux qui
ont parle incidemment de Villon, MM. Sainte-Beuve, Saint-Marc
Girardin, Chasles, Nisard, Geruzez, Demogeot, Genin, et d'autres
encore, l'ont bien caracterise. En meme temps qu'eux, M. Daunou
a ecrit sur notre poete une longue etude, inseree dans le
_Journal des Savants_, et M. Theophile Gautier, dans l'ancienne
_Revue francaise_, des pages vives, aussi justes que pleines de
verve, qui ont ete recueillies dans ses _Grotesques_. Enfin, en
1850 M. Profillet, et en 1856 un professeur allemand, M. Nagel,
ont pris Villon pour sujet d'un travail special; l'annee
derniere (1859), M. Campeaux lui a consacre un excellent
travail, auquel, pour etre meilleur, il ne manque peut-etre
qu'une plus ancienne et plus familiere connaissance des
alentours. Tous sont, avec raison, unanimes a reconnaitre
l'originalite, la valeur aisee et puissante, la force et
_l'humanite_ de la poesie de Villon. Pour eux tous, et ce
jugement est aujourd'hui sans appel, Villon n'est pas seulement
le poete superieur du XVe siecle, mais il est aussi le premier
poete, dans le vrai sens du mot, qu'ait eu la France moderne, et
il s'est ecoule un long temps avant que d'autres fussent dignes
d'etre mis a cote de lui. L'appreciation est maintenant juste et
complete; d'autres viendront qui le loueront avec plus ou moins
d'eclat et de talent, qui le jugeront avec une critique plus
ou moins solide ou brillante; mais desormais les traits de la
figure de Villon sont arretes de facon a ne plus changer, et
ceux qui entreprendront d'y revenir ne pourront rester dans
la verite qu'a la condition de s'en tenir aux memes [P. XVII]
contours."

Plus loin, M. A. de Montaiglon, passant legerement sur le _Petit
Testament_, "qui n'est que spirituel, " et sur quelques pieces
qu'il regrette de trouver dans le _Grand Testament_, ajoute:

"Ce n'est pas la qu'il faut chercher Villon, mais dans la partie
populaire et humaine de son oeuvre. On ne dira jamais assez
a quel point le merite de la pensee et de la forme y est
inestimable. Le sentiment en est etrange, et aussi touchant que
pittoresque dans sa sincerite; Villon peint presque sans le
savoir, et en peignant il ne pallie, il n'excuse rien; il a meme
des regrets, et ses torts, qu'il reconnait en se blamant, mais
dont il ne peut se defendre, il ne les montre que pour en
detourner. Je connais meme peu de lecons plus fortes que la
ballade: _Tout aux tavernes et aux filles_. La bouffonnerie,
dans ses vers, se mele a la gravite, l'emotion a la raillerie,
la tristesse a la debauche; le trait piquant se termine avec
melancolie; le sentiment du neant des choses et des etres est
mele d'un burlesque soudain qui en augmente l'effet. Et tout
cela est si naturel, si net, si franc, si spirituel; le style
suit la pensee avec une justesse si vive, que vous n'avez pas le
temps d'admirer comment le corps qu'il revet est habille par le
vetement. C'est bien mieux que l'esprit bourgeois, toujours un
peu mesquin, c'est l'esprit populaire que cet enfant des Halles,
qui ecrivait: _Il n'est bon bec que de Paris_, a recueilli dans
les rues et qu'il epure en l'aiguisant. Il en a le sentiment, il
en prend les mots, mais il les encadre, il les incruste dans une
phrase si vive, si nette, si bien construite, si energique ou si
legere, que cette langue coloree recoit de son genie l'elegance
et meme le gout, sans rien perdre de sa force. Il a tout: la
vigueur et le charme, la clarte et l'eclat, la variete et
l'unite, la gravite et l'esprit, la brievete incisive du trait
et la plenitude du sens, la souplesse capricieuse [P. XVIII]
et la fougue violente, la qualite contemporaine et l'eternelle
humanite. Il faut aller jusqu'a Rabelais pour trouver un maitre
qu'on puisse lui comparer, et qui ecrive le francais avec la
science et l'instinct, avec la purete et la fantaisie, avec la
grace delicate et la rudesse souveraine que l'on admire dans
Villon, et qu'il a seul parmi les gens de son temps..."

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14
Copyright (c) 2007. topknownbooks.com. All rights reserved.