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Contes d\'une grand mere by George Sand



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CONTS D'UNE GRAND'MERE

LE CHENE PARLANT

LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE
L'ORGUE DU TITAN
CE QUE DISENT LES FLEURS
LE MARTEAU ROUGE
LA FEE POUSSIERE
LE GNOME DES HUITRES
LA FEE AUX GROS YEUX

PAR GEORGE SAND

1876


CONTES D'UNE GRAND'MERE

* * * * *

LE CHENE PARLANT

A MADEMOISELLE BLANCHE AMIC


Il y avait autrefois en la foret de Cernas un gros vieux chene qui
pouvait bien avoir cinq cents ans. La foudre l'avait frappe plusieurs
fois, et il avait du se faire une tete nouvelle, un peu ecrasee, mais
epaisse et verdoyante.

Longtemps ce chene avait eu une mauvaise reputation. Les plus vieilles
gens du village voisin disaient encore que, dans leur jeunesse, ce
chene parlait et menacait ceux qui voulaient se reposer sous son
ombrage. Ils racontaient que deux voyageurs, y cherchant un abri,
avaient ete foudroyes. L'un d'eux etait mort sur le coup; l'autre
s'etait eloigne a temps et n'avait ete qu'etourdi, parce qu'il avait
ete averti par une voix qui lui criait:

--Va-t'en vite!

L'histoire etait si ancienne qu'on n'y croyait plus guere, et, bien
que cet arbre portat encore le nom de _chene parlant_, les patours
s'en approchaient sans trop de crainte. Pourtant le moment vint ou il
fut plus que jamais repute sorcier apres l'aventure d'Emmi.

Emmi etait un pauvre petit gardeur de cochons, orphelin et
tres-malheureux, non-seulement parce qu'il etait mal loge, mal nourri
et mal vetu, mais encore parce qu'il detestait les betes que la misere
le forcait a soigner. Il en avait peur, et ces animaux, qui sont plus
fins qu'ils n'en ont l'air, sentaient bien qu'il n'etait pas le maitre
avec eux. Il s'en allait des le matin, les conduisant a la glandee,
dans la foret. Le soir, il les ramenait a la ferme, et c'etait pitie
de le voir, couvert de mechants haillons, la tete nue, ses cheveux
herisses par le vent, sa pauvre petite figure pale, maigre, terreuse,
l'air triste, effraye, souffrant, chassant devant lui ce troupeau
de betes criardes, au regard oblique, a la tete baissee, toujours
menacante. A le voir ainsi courir a leur suite sur les sombres
bruyeres, dans la vapeur rouge du premier crepuscule, on eut dit d'un
follet des landes chasse par une rafale.

Il eut pourtant ete aimable et joli, ce pauvre petit porcher, s'il eut
ete soigne, propre, heureux comme vous autres, mes chers enfants qui
me lisez. Lui ne savait pas lire, il ne savait rien, et c'est tout au
plus s'il savait parler assez pour demander le necessaire, et, comme
il etait craintif, il ne le demandait pas toujours, c'etait tant pis
pour lui si on l'oubliait.

Un soir, les pourceaux rentrerent tout seuls a l'etable, et le porcher
ne parut pas a l'heure du souper. On n'y fit attention que quand la
soupe aux raves fut mangee, et la fermiere envoya un de ses gars pour
appeler Emmi. Le gars revint dire qu'Emmi n'etait ni a l'etable, ni
dans le grenier, ou il couchait sur la paille. On pensa qu'il etait
alle voir sa tante, qui demeurait aux environs, et on se coucha sans
plus songer a lui.

Le lendemain matin, on alla chez la tante, et on s'etonna d'apprendre
qu'Emmi n'avait point passe la nuit chez elle. Il n'avait pas reparu
au village depuis la veille. On s'enquit de lui aux alentours,
personne ne l'avait vu. On le chercha en vain dans la foret. On
pensa que les sangliers et les loups l'avaient mange. Pourtant on ne
retrouva ni sa sarclette--sorte de houlette a manche court dont se
servent les porchers,--ni aucune loque de son pauvre vetement; on
en conclut qu'il avait quitte le pays pour vivre en vagabond, et le
fermier dit que ce n'etait pas un grand dommage, que l'enfant n'etait
bon a rien, n'aimant pas ses betes et n'ayant pas su s'en faire aimer.

Un nouveau porcher fut loue pour le reste de l'annee, mais la
disparition d'Emmi effrayait tous les gars du pays; la derniere fois
qu'on l'avait vu, il allait du cote du chene parlant, et c'etait la
sans doute qu'il lui etait arrive malheur. Le nouveau porcher eut bien
soin de n'y jamais conduire son troupeau et les autres enfants se
garderent d'aller jouer de ce cote-la.

Vous me demandez ce qu'Emmi etait devenu. Patience, je vais vous le
dire.

La derniere fois qu'il etait alle a la foret avec ses betes, il avait
avise a quelque distance du gros chene une touffe de favasses en
fleurs. La favasse ou feverole, c'est cette jolie papilionacee a
grappes roses que vous connaissez, la gesse tubereuse; les tubercules
sont gros comme une noisette, un peu apres quoique sucres. Les enfants
pauvres en sont friands; c'est une nourriture qui ne coute rien et
que les pourceaux, qui en sont friands aussi, songent seuls a leur
disputer. Quand on parle des anciens anachoretes vivant de _racines_,
on peut etre certain que le mets le plus recherche de leur austere
cuisine etait, dans nos pays du centre, le tubercule de cette gesse.

Emmi savait bien que les favasses ne pouvaient pas encore etre bonnes
a manger, car on n'etait qu'au commencement de l'automne, mais il
voulait marquer l'endroit pour venir fouiller la terre quand la tige
et la fleur seraient dessechees. Il fut suivi par un jeune porc qui
se mit a fouiller et qui menacait de tout detruire, lorsque Emmi,
impatiente de voir le ravage inutile de cette bete vorace, lui
allongea un coup de sa sarclette sur le groin. Le fer de la sarclette
etait fraichement repasse et coupa legerement le nez du porc, qui jeta
un cri d'alarme. Vous savez comme ces animaux se soutiennent entre
eux, et comme certains de leurs appels de detresse les mettent tous
en fureur contre l'ennemi commun; d'ailleurs, ils en voulaient depuis
longtemps a Emmi, qui ne leur prodiguait jamais ni caresses ni
compliments. Ils se rassemblerent en criant a qui mieux mieux et
l'entourerent pour le devorer. Le pauvre enfant prit la fuite, ils le
poursuivirent; ces betes ont, vous le savez, l'allure effroyablement
prompte; il n'eut que le temps d'atteindre le gros chene, d'en
escalader les asperites et de se refugier dans les branches. Le
farouche troupeau resta au pied, hurlant, menacant, essayant de fouir
pour abattre l'arbre. Mais le chene parlant avait de formidables
racines qui se moquaient bien d'un troupeau de cochons. Les
assaillants ne renoncerent pourtant a leur entreprise qu'apres le
coucher du soleil. Alors, ils se deciderent a regagner la ferme, et
le petit Emmi, certain qu'ils le devoreraient s'il y allait avec eux,
resolut de n'y retourner jamais.

Il savait bien que le chene passait pour etre un arbre enchante, mais
il avait trop a se plaindre des vivants pour craindre beaucoup les
esprits. Il n'avait vecu que de misere et de coups; sa tante etait
tres-dure pour lui: elle l'obligeait a garder les porcs, lui qui en
avait toujours eu horreur. Il etait ne comme cela, elle lui en faisait
un crime, et, quand il venait la voir en la suppliant de le reprendre
avec elle, elle le recevait, comme on dit, avec une volee de bois
vert. Il la craignait donc beaucoup, et tout son desir eut ete de
garder les moutons dans une autre ferme ou les gens eussent ete moins
avares et moins mauvais pour lui.

Dans le premier moment apres le depart des pourceaux, il ne sentit
que le plaisir d'etre debarrasse de leurs cris farouches et de leurs
menaces, et il resolut de passer la nuit ou il etait. Il avait encore
du pain dans son sac de toile bise, car, durant le siege qu'il avait
soutenu, il n'avait pas eu envie de manger. Il en mangea la moitie,
reservant le reste pour son dejeuner; apres cela, a la grace de Dieu!

Les enfants dorment partout. Pourtant Emmi ne dormait guere. Il etait
malingre, souvent fievreux, et revait plutot qu'il ne se reposait
l'esprit durant son sommeil. Il s'installa du mieux qu'il put entre
deux maitresses branches garnies de mousse, et il eut grande envie de
dormir; mais le vent qui faisait mugir le feuillage et grincer les
branches l'effraya, et il se mit a songer aux mauvais esprits, tant
et si bien qu'il s'imagina entendre une voix grele et fachee qui lui
disait a plusieurs reprises:

--Va-t'en, va-t'en d'ici!

D'abord Emmi, tremblant et la gorge serree, ne songea point a
repondre; mais, comme, en meme temps que le vent s'apaisait, la voix
du chene s'adoucissait et semblait lui murmurer a l'oreille d'un ton
maternel et caressant: "Va-t'en, Emmi, va-t'en!" Emmi se sentit le
courage de repondre:

--Chene, mon beau chene, ne me renvoie pas. Si je descends, les loups
qui courent la nuit me mangeront.

--Va, Emmi, va! reprit la voix encore plus radoucie.

--Mon bon chene parlant, reprit aussi Emmi d'un ton suppliant, ne
m'envoie pas avec les loups. Tu m'as sauve des porcs, tu as ete doux
pour moi, sois-le encore. Je suis un pauvre enfant malheureux, et je
ne puis ni ne voudrais te faire aucun mal: garde-moi cette nuit; si tu
l'ordonnes, je m'en irai demain matin.

La voix ne repliqua plus, et la lune argenta faiblement les feuilles.
Emmi en conclut qu'il lui etait permis de rester, ou bien qu'il avait
reve les paroles qu'il avait cru entendre. Il s'endormit et, chose
etrange, il ne reva plus et ne fit plus qu'un somme jusqu'au jour. Il
descendit alors et secoua la rosee qui penetrait son pauvre vetement.

--Il faut pourtant, se dit-il, que je retourne au village, je dirai
a ma tante que mes porcs ont voulu me manger, que j'ai ete oblige de
coucher sur un arbre, et elle me permettra d'aller chercher une autre
condition.

Il mangea le reste de son pain; mais, au moment de se remettre en
route, il voulut remercier le chene qui l'avait protege le jour et la
nuit.

--Adieu et merci, mon bon chene, dit-il en baisant l'ecorce, je
n'aurai plus jamais peur de toi, et je reviendrai te voir pour te
remercier encore.

Il traversa la lande, et il se dirigeait vers la chaumiere de sa
tante, lorsqu'il entendit parler derriere le mur du jardin de la
ferme.

--Avec tout ca, disait un des gars, notre porcher n'est pas revenu, on
ne l'a pas vu chez sa tante, et il a abandonne son troupeau. C'est un
sans-coeur et un paresseux a qui je donnerai une jolie roulee de
coups de sabot, pour le punir de me faire mener ses betes aux champs
aujourd'hui a sa place.

--Qu'est-ce que ca te fait, de mener les porcs? dit l'autre gars.

--C'est une honte a mon age, reprit le premier: cela convient a un
enfant de dix ans, comme le petit Emmi; mais, quand on en a douze, on
a droit a garder les vaches ou tout au moins les veaux.

Les deux gars furent interrompus par leur pere.

--Allons vite, dit-il, a l'ouvrage! Quant a ce porcher de malheur,
si les loups l'ont mange, c'est tant pis pour lui; mais, si je le
retrouve vivant, je l'assomme. Il aura beau aller pleurer chez sa
tante, elle est decidee a le faire coucher avec les cochons pour lui
apprendre a faire le fier et le degoute.

Emmi, epouvante de cette menace, se le tint pour dit. Il se cacha dans
une meule de ble, ou il passa la journee. Vers le soir, une chevre qui
rentrait a l'etable, et qui s'attardait a lecher je ne sais quelle
herbe, lui permit de la traire. Quand il eut rempli et avale deux ou
trois fois le contenu de sa sebile de bois, il se renfonca dans les
gerbes jusqu'a la nuit. Quand il fit tout a fait sombre et que tout le
monde fut couche, il se glissa jusqu'a son grenier et y prit diverses
choses qui lui appartenaient, quelques ecus gagnes par lui que le
fermier lui avait remis la veille et dont sa tante n'avait pas encore
eu le temps de le depouiller, une peau de chevre et une peau de mouton
dont il se servait l'hiver, un couteau neuf, un petit pot de terre, un
peu de linge fort dechire. Il mit le tout dans son sac, descendit dans
la cour, escalada la barriere et s'en alla a petits pas pour ne pas
faire de bruit; mais, comme il passait pres de l'etable a porcs, ces
maudites betes le sentirent ou l'entendirent et se prirent a crier
avec fureur. Alors, Emmi, craignant que les fermiers, reveilles dans
leur premier sommeil, ne se missent a ses trousses, prit sa course et
ne s'arreta qu'au pied du chene parlant.

--Me voila revenu, mon bon ami, lui dit-il. Permets-moi de passer
encore une nuit dans tes branches. Dis si tu le veux!

Le chene ne repondit pas. Le temps etait calme, pas une feuille ne
bougeait. Emmi pensa que qui ne dit mot consent. Tout charge qu'il
etait, il se hissa adroitement jusqu'a la grosse enfourchure ou il
avait passe la nuit precedente, et il y dormit parfaitement bien.

Le jour venu, il se mit en quete d'un endroit convenable pour cacher
son argent et son bagage, car il n'etait encore decide a rien sur les
moyens de s'eloigner du pays sans etre vu et ramene de force a la
ferme. Il grimpa au-dessus de la place ou il se trouvait. Il decouvrit
alors dans le tronc principal du gros arbre un trou noir fait par la
foudre depuis bien longtemps, car le bois avait forme tout autour un
gros bourrelet d'ecorce. Au fond de cette cachette, il y avait de la
cendre et de menus eclats de bois haches par le tonnerre.

--Vraiment, se dit l'enfant, voila un lit tres-doux et tres-chaud ou
je dormirai sans risque de tomber en revant. Il n'est pas grand, mais
il l'est assez pour moi. Voyons pourtant s'il n'est pas habite par
quelque mechante bete.

Il fureta tout l'interieur de ce refuge, et vit qu'il etait perce par
en haut, ce qui devait amener un peu d'humidite dans les temps de
pluie. Il se dit qu'il etait bien facile de boucher ce trou avec de la
mousse. Une chouette avait fait son nid dans le conduit.

--Je ne te derangerai pas, pensa Emmi, mais je fermerai la
communication. Comme cela, nous serons chacun chez nous.

Quand il eut prepare son nid pour la nuit suivante et installe son
bagage en surete, il s'assit dans son trou, les jambes dehors appuyees
sur une branche, et se mit a songer vaguement a la possibilite de
vivre dans un arbre; mais il eut souhaite que cet arbre fut au coeur
de la foret au lieu d'etre aupres de la lisiere, expose aux regards
des bergers et porchers qui y amenaient leurs troupeaux. Il ne pouvait
prevoir que, par suite de sa disparition, l'arbre deviendrait un objet
de crainte, et que personne n'en approcherait plus.

La faim commencait a se faire sentir, et, bien qu'il fut tres-petit
mangeur, il se ressentait bien de n'avoir rien pris de solide la
veille. Irait-il deterrer les favasses encore vertes qu'il avait
remarquees a quelques pas de la? ou irait-il jusqu'aux chataigniers
qui poussaient plus avant dans la foret?

Comme il se preparait a descendre, il vit que la branche sur laquelle
reposaient ses pieds n'appartenait pas a son chene. C'etait celle d'un
arbre voisin qui entre-croisait ses belles et fortes ramures avec
celles du chene parlant. Emmi se hasarda sur cette branche et gagna le
chene voisin qui avait, lui aussi, pour proche voisin un autre arbre
facile a atteindre. Emmi, leger comme un ecureuil, s'aventura ainsi
d'arbre en arbre jusqu'aux chataigniers ou il fit une bonne recolte.
Les chataignes etaient encore petites et pas tres-mures; mais il n'y
regardait pas de bien pres, et il mit comme qui dirait pied a terre
pour les faire cuire dans un endroit bien desert et bien cache ou les
charbonniers avaient fait autrefois une fournee. Le rond marque par le
feu etait entoure de jeunes arbres qui avaient repousse depuis: il y
avait beaucoup de menus dechets a demi brules. Emmi n'eut pas de peine
a en faire un tas et a y mettre le feu au moyen d'un caillou qu'il
battit du dos de son couteau, et il recueillit l'etincelle avec des
feuilles seches, tout en se promettant de faire provision d'amadou sur
les arbres decrepits, qui ne manquaient pas dans la foret. L'eau d'une
rigole lui permit de faire cuire ses chataignes dans son petit pot de
terre, a couvercle perce, destine a cet usage. C'est un meuble dont en
ce pays-la tout patour est nanti.

Emmi, qui ne rentrait souvent que le soir a la ferme, a cause de la
grande distance ou il devait mener ses betes, etait donc habitue a se
nourrir lui-meme, et il ne fut pas embarrasse de cueillir son dessert
de framboises et de mures sauvages sur les buissons de la petite
clairiere.

--Voila, pensa-t-il, ma cuisine et ma salle a manger trouvees.

Et il se mit a nettoyer le cours du filet d'eau qu'il avait a sa
portee. Avec sa sarclette, il enleva les herbes pourries, creusa un
petit reservoir, debarrassa un petit saut que l'eau faisait dans la
glaise et l'epura avec du sable et des cailloux. Cet ouvrage l'occupa
jusque vers le coucher du soleil. Il ramassa son pot et sa houlette,
et, remontant sur les branches dont il avait eprouve la solidite, il
retrouva son chemin d'ecureuil, grimpant et sautant d'arbre en arbre
jusqu'a son chene. Il rapportait une epaisse brassee de fougere et de
mousse bien seche dont il fit son lit dans le trou deja nettoye. Il
entendit bien la chouette sa voisine qui s'inquietait et grognait
au-dessus de sa tete.

--Ou elle delogera, pensa-t-il, ou elle s'y habituera. Le bon chene ne
lui appartient pas plus qu'a moi.

Habitue a vivre seul, Emmi ne s'ennuya pas. Etre debarrasse de la
compagnie des pourceaux fut meme pour lui une source de bonheur
pendant plusieurs jours. Il s'accoutuma a entendre hurler les loups.
Il savait qu'ils restaient au coeur de la foret et n'approchaient
guere de la region ou il se trouvait. Les troupeaux n'y venant plus,
les comperes ne s'en approchaient plus du tout. Et puis Emmi apprit a
connaitre leurs habitudes. En pleine foret, il n'en rencontrait jamais
dans les journees claires. Ils n'avaient de hardiesse que dans les
temps de brouillard, et encore cette hardiesse n'etait-elle pas
grande. Ils suivaient quelquefois Emmi a distance, mais il lui
suffisait de se retourner et d'imiter le bruit d'un fusil qu'on arme
en frappant son couteau contre le fer de sa sarclette pour les mettre
en fuite. Quant aux sangliers, Emmi les entendait quelquefois, il ne
les voyait jamais; ce sont des animaux mysterieux qui n'attaquent
jamais les premiers.

Quand il vit approcher l'epoque de la cueillette des chataignes,
il fit sa provision qu'il cacha dans un autre arbre creux a peu de
distance de son chene; mais les rats et les mulots les lui disputerent
si bien, qu'il dut les enterrer dans le sable, ou elles se
conserverent jusqu'au printemps. D'ailleurs, Emmi avait largement de
quoi se nourrir. La lande etant devenue absolument deserte, il put
s'aventurer la nuit jusqu'aux endroits cultives et y deterrer des
pommes de terre et des raves; mais c'etait voler et la chose lui
repugnait. Il amassa quantite de favasses dans les jacheres et fit des
lacets pour prendre des alouettes en ramassant deca et dela des crins
laisses aux buissons par les chevaux au paturage. Les patours savent
tirer parti de tout et ne laissent rien perdre. Emmi ramassa assez de
flocons de laine sur les epines des clotures pour se faire une espece
d'oreiller; plus tard, il se fabriqua une quenouille et un fuseau et
apprit tout seul a filer. Il se fit des aiguilles a tricoter avec du
fil de fer qu'il trouva a une barriere mal raccommodee, qu'on repara
encore et qu'il depouilla de nouveau pour fabriquer des collets a
prendre les lapins. Il reussit donc a se faire des bas et a manger de
la viande. Il devint un chasseur des plus habiles; epiant jour et nuit
toutes les habitudes du gibier, initie a tous les mysteres de la lande
et de la foret, il tendit ses pieges a coup sur et se trouva dans
l'abondance.

Il eut meme du pain a discretion, grace a une vieille mendiante
idiote, qui, toutes les semaines, passait au pied du chene et y
deposait sa besace pleine, pour se reposer. Emmi, qui la guettait,
descendait de son arbre, la tete couverte de sa peau de chevre, et lui
donnait une piece de gibier en echange d'une partie de son pain. Si
elle avait peur de lui, sa peur ne se manifestait que par un rire
stupide et une obeissance dont elle n'avait du reste point a se
repentir.

Ainsi se passa l'hiver, qui fut tres-doux, et l'ete suivant, qui fut
chaud et orageux. Emmi eut d'abord grand'peur du tonnerre, car la
foudre frappa plusieurs fois des arbres assez proches du sien; mais il
remarqua que le chene parlant, ayant ete ecime longtemps auparavant
et s'etant refait une cime en parasol, n'attirait plus le fluide, qui
s'attaquait a des arbres plus eleves et de forme conique. Il finit par
dormir aux roulements et aux eclats du tonnerre sans plus de souci que
la chouette sa voisine.

Dans cette solitude, Emmi, absorbe par le soin incessant d'assurer
sa vie et de preserver sa liberte, n'eut pas le temps de connaitre
l'ennui. On pouvait le traiter de paresseux, il savait bien, lui,
qu'il avait plus de mal a se donner pour vivre seul que s'il fut reste
a la ferme. Il acquerait aussi plus d'intelligence, de courage et
de prevision que dans la vie ordinaire. Pourtant, quand cette vie
exceptionnelle fut reglee a souhait et qu'elle exigea moins de temps
et de souci, il commenca a reflechir et a sentir sa petite conscience
lui adresser certaines questions embarrassantes. Pourrait-il vivre
toujours ainsi aux depens de la foret sans servir personne et sans
contenter aucun de ses semblables? Il s'etait pris d'une espece
d'amitie pour la vieille Catiche, l'idiote qui lui cedait son pain
en echange de ses lapins et de ses chapelets d'alouettes. Comme elle
n'avait pas de memoire, ne parlait presque pas et ne racontait par
consequent a personne ses entrevues avec lui, il etait arrive a se
montrer a elle a visage decouvert, et elle ne le craignait plus. Ses
rires hebetes laissaient deviner une expression de plaisir quand elle
le voyait descendre de son arbre. Emmi s'etonnait lui-meme de partager
ce plaisir; il ne se disait pas, mais il sentait que la presence d'une
creature humaine, si degradee qu'elle soit, est une sorte de bienfait
pour celui qui s'est condamne a vivre seul. Un jour qu'elle lui
semblait moins abrutie que de coutume, il essaya de lui parler et de
lui demander ou elle demeurait. Elle cessa tout a coup de rire, et lui
dit d'une voix nette et d'un ton serieux:

--Veux-tu venir avec moi, petit?

--Ou?

--Dans ma maison; si tu veux etre mon fils, je te rendrai riche et
heureux.

Emmi s'etonna beaucoup d'entendre parler distinctement et
raisonnablement la vieille Catiche. La curiosite lui donnait quelque
envie de la croire, mais un coup de vent agita les branches au-dessus
de sa tete, et il entendit la voix du chene lui dire:

--N'y va pas!

--Bonsoir et bon voyage, dit-il a la vieille; mon arbre ne veut pas
que je le quitte.

--Ton arbre est un sot, reprit-elle, ou plutot c'est toi qui es une
bete de croire a la parole des arbres.

--Vous croyez que les arbres ne parlent pas? Vous vous trompez bien!

--Tous les arbres parlent quand le vent se met apres eux, mais ils ne
savent pas ce qu'ils disent; c'est comme s'ils ne disaient rien.

Emmi fut fache de cette explication positive d'un fait merveilleux. Il
repondit a Catiche:

--C'est vous qui radotez, la vieille. Si tous les arbres font comme
vous, mon chene du moins sait ce qu'il veut et ce qu'il dit.

La vieille haussa les epaules, ramassa sa besace et s'eloigna en
reprenant son rire d'idiote.

Emmi se demanda si elle jouait un role ou si elle avait des moments
lucides. Il la laissa partir et la suivit, en se glissant d'arbre en
arbre sans qu'elle s'en apercut. Elle n'allait pas vite et marchait
le dos courbe, la tete en avant, la bouche entr'ouverte, l'oeil fixe
droit devant elle; mais cet air extenue ne l'empechait pas d'avancer
toujours sans se presser ni se ralentir, et elle traversa ainsi la
foret pendant trois bonnes heures de marche, jusqu'a un pauvre hameau
perche sur une colline derriere laquelle d'autres bois s'etendaient a
perte de vue. Emmi la vit entrer dans une mechante cahute isolee des
autres habitations, qui, pour paraitre moins miserables, n'en etaient
pas moins un assemblage de quelques douzaines de taudis. Il n'osa pas
s'aventurer plus loin que les derniers arbres de la foret et revint
sur ses pas, bien convaincu que, si la Catiche avait un _chez elle_,
il etait plus pauvre et plus laid que le trou de l'arbre parlant.

Il regagna son logis du grand chene et n'y arriva que vers le soir,
harasse de fatigue, mais content de se retrouver chez lui. Il avait
gagne a ce voyage de connaitre l'etendue de la foret et la proximite
d'un village; mais ce village paraissait bien plus mal partage que
celui de Cernas, ou Emmi avait ete eleve. C'etait tout pays de landes
sans trace de culture, et les rares bestiaux qu'il avait vus paitre
autour des maisons n'avaient que la peau sur les os. Au dela, il
n'avait apercu que les sombres horizons des forets. Ce n'est donc pas
de ce cote-la qu'il pouvait songer a trouver une condition meilleure
que la sienne.

Au bout de la semaine, la Catiche arriva a l'heure ordinaire. Elle
revenait de Cernas, et il lui demanda des nouvelles de sa tante pour
voir si cette vieille aurait le pouvoir et la volonte de lui repondre
comme la derniere fois. Elle repondit tres-nettement:

--La grand'Nanette est remariee, et, si tu retournes chez elle, elle
tachera de te faire mourir pour se debarrasser de toi.

--Parlez-vous raisonnablement? dit Emmi; et me dites-vous la verite?

--Je te dis la verite. Tu n'as plus qu'a te rendre a ton maitre pour
vivre avec les cochons, ou a chercher ton pain avec moi, ce qui te
vaudrait mieux que tu ne penses. Tu ne pourras pas toujours vivre
dans la foret. Elle est vendue, et sans doute on va abattre les vieux
arbres. Ton chene y passera comme les autres. Crois-moi, petit. On
ne peut vivre nulle part sans gagner de l'argent. Viens avec moi, tu
m'aideras a en gagner beaucoup, et, quand je mourrai, je te laisserai
celui que j'ai.

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