Le peche de Monsieur Antoine I by George Sand
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George Sand >> Le peche de Monsieur Antoine I
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23 OEUVRES DE GEORGE SAND
LE PECHE DE M. ANTOINE I
NOTICE
J'ai ecrit _le Peche de monsieur Antoine_ a la campagne, dans une phase de
calme exterieur et interieur, comme il s'en rencontre peu dans la vie des
individus. C'etait en 1845, epoque ou la critique de la societe reelle et
le reve d'une societe ideale atteignirent dans la presse un degre de
liberte de developpement comparable a celui du XVIIIe siecle. On croira
peut-etre avec peine, un jour, le petit fait tres-caracteristique que je
vais signaler.
Pour etre libre, a cette epoque, de soutenir directement ou indirectement
les theses les plus hardies contre le vice de l'organisation sociale, et de
s'abandonner aux esperances les plus vives du sentiment philosophique, il
n'etait guere possible de s'adresser aux journaux de l'opposition. Les plus
avances n'avaient malheureusement pas assez de lecteurs pour donner une
publicite satisfaisante a l'idee qu'on tenait a emettre. Les plus moderes
nourrissaient une profonde aversion pour le socialisme, et, dans le courant
des dix dernieres annees de la monarchie de Louis-Philippe, un de ces
journaux de l'opposition reformiste, le plus important par son anciennete
et le nombre de ses abonnes, me fit plusieurs fois l'honneur de me demander
un roman-feuilleton, toujours a la condition qu'il ne s'y trouverait aucune
espece de tendance socialiste.
Cela etait bien difficile, impossible peut-etre, a un esprit preoccupe des
souffrances et des besoins de son siecle. Avec plus ou moins de detours
habiles, avec plus ou moins d'effusion et d'entrainement, il n'est guere
d'artiste un peu serieux qui ne se soit laisse impressionner dans son
oeuvre par les menaces du present ou les promesses de l'avenir. C'etait,
d'ailleurs, le temps de dire tout ce qu'on pensait, tout ce qu'on croyait.
On le devait, parce qu'on le pouvait. La guerre sociale ne paraissant pas
imminente, la monarchie, ne faisant aucune concession aux besoins du
peuple, semblait de force a braver plus longtemps qu'elle ne l'a fait le
courant des idees.
Ces idees dont ne s'epouvantaient encore qu'un petit nombre d'esprits
conservateurs, n'avaient encore reellement germe que dans un petit nombre
d'esprits attentifs et laborieux. Le pouvoir, du moment qu'elles ne
revetaient aucune application d'actualite politique, s'inquietait assez peu
des theories, et laissait chacun faire la sienne, emettre son reve,
construire innocemment la cite future au coin de son feu, dans le jardin de
son imagination.
Les journaux conservateurs devenaient donc l'asile des romans socialistes.
Eugene Sue publia les siens dans _les Debats_ et dans _le Constitutionnel_.
Je publiai les miens dans _le Constitutionnel_, et dans _l'Epoque_. A peu
pres dans le meme temps, _le National_ courait sus avec ardeur aux
ecrivains socialistes dans son feuilleton, et les accablait d'injures
tres-acres ou de moqueries fort spirituelles.
_L'Epoque_, journal qui vecut peu, mais, qui debuta par rencherir sur tous
les journaux conservateurs et absolutistes du moment, fut donc le cadre ou
j'eus la liberte absolue de publier un roman socialiste. Sur tous les murs
de Paris on afficha en grosses lettres: _Lisez l'Epoque! Lisez le Peche de
monsieur Antoine!_
L'annee suivante, comme nous errions dans les landes de Crozant et dans les
ruines de Chateaubrun, theatre agreste ou s'etait plu ma fiction, un
Parisien de nos amis criait facetieusement aux pasteurs a demi sauvages de
ces solitudes _Avez-vous lu l'Epoque? Avez-vous lu le Peche de monsieur
Antoine?_ Et, en les voyant fuir epouvantes de ces incomprehensibles
paroles, il nous disait en riant: "Comme on voit bien que les romans
socialistes montent la tete aux habitants des campagnes!..."
Une vieille femme, assez belle diseuse, vint a Chateaubrun me faire une
scene de reproches, parce que j'avais fait sur elle et sur son maitre un
livre _plein de menteries_. Elle croyait que j'avais voulu mettre en scene
le proprietaire du chateau et elle-meme. Elle avait entendu parler du
livre. On lui avait dit qu'il n'y avait _pas un mot de vrai_. Il fut
impossible de lui faire comprendre ce que c'est qu'un roman, et cependant
elle en faisait aussi, car elle nous raconta l'assassinat de Louis XVI et
de Marie-Antoinette _poignardes dans leur carrosse par la populace de
Paris_. Ceux qui accusent les ecrits socialistes d'incendier les esprits,
devraient se rappeler qu'ils ont oublie d'apprendre a lire aux paysans.
Renierai-je, maintenant que les masses s'agitent, le communisme de M. de
Boisguilbault, personnage tres-excentrique, et cependant pas tout a fait
imaginaire, de mon roman? Dieu m'en garde, surtout apres que, sur tous les
tons, on a accuse les socialistes de precher le partage des proprietes.
L'idee diametralement contraire, celle de communaute par association,
devrait etre la moins dangereuse de toutes aux yeux des conservateurs,
puisque c'est malheureusement la moins comprise et la moins admise par les
masses. Elle est surtout antipathique dans la campagne et n'y sera
realisable que par l'initiative d'un gouvernement fort, ou par une
renovation philosophique, religieuse et chretienne, ouvrage des siecles
peut-etre!
Des essais d'associations ouvrieres ont ete cependant tentes dans la
portion la plus instruite, la plus morale, la plus patiente du peuple
industriel des grandes villes. Les gouvernements eclaires, quelle que soit
leur devise, protegeront toujours ces associations, parce qu'elles offrent
un asile a la pensee veritablement sociale et religieuse de l'avenir.
Imparfaites a leur naissance probablement, elles se completeront avec le
temps, et quand il sera bien prouve qu'elles ne detruisent pas, mais
conservent, au contraire, le respect de la famille et de la propriete,
elles entraineront insensiblement toutes les classes dans une reciprocite
et une solidarite d'interets et de devouements, seule voie de salut ouverte
a la societe future!
GEORGE SAND.
* * * * *
I
EGUZON.
Il est peu de gites aussi maussades en France que la ville d'Eguzon, situee
aux confins de la Marche et du Berry, dans la direction sud-ouest de cette
derniere province. Quatre-vingts a cent maisons, d'apparence plus ou moins
miserable (a l'exception de deux ou trois, dont nous ne nommerons point les
opulents proprietaires, de peur d'attenter a leur modestie), composent les
deux ou trois rues, et ceignent la place de cette bourgade fameuse a dix
lieues a la ronde pour l'esprit procedurier de sa population et la
difficulte de ses abords. Malgre ce dernier inconvenient qui va bientot
disparaitre, grace au trace d'une nouvelle route, Eguzon voit souvent des
voyageurs traverser hardiment les solitudes qui l'environnent, et risquer
leurs carrioles sur son pave terrible. L'unique auberge est situee sur
l'unique place, laquelle est d'autant plus vaste, qu'elle s'ouvre sur la
campagne, comme si elle attendait les constructions nouvelles de futurs
citadins, et cette auberge est parfois forcee, dans la belle saison,
d'inviter les trop nombreux arrivants a s'installer dans les maisons du
voisinage, qui leur sont ouvertes, il faut le dire, avec beaucoup
d'hospitalite. C'est qu'Eguzon est le point central d'une region
pittoresque semee de ruines imposantes, et que, soit qu'on veuille voir
Chateaubrun, Crozant, la Prugne-au-Pot, ou enfin le chateau encore debout
et habite de Saint-Germain, il faut necessairement aller coucher a Eguzon,
afin de partir, des le matin suivant, pour ces differentes excursions.
Il y a quelques annees, par une soiree de juin, lourde et orageuse, les
habitants d'Eguzon ouvrirent de grands yeux en voyant un jeune homme de
bonne mine traverser la place pour sortir de la ville, un peu apres le
coucher du soleil. Le temps menacait, la nuit se faisait plus vite que de
raison, et pourtant le jeune voyageur, apres avoir pris un leger repas a
l'auberge, et s'etre arrete le temps strictement necessaire pour faire
rafraichir son cheval, se dirigeait hardiment vers le nord, sans
s'inquieter des representations de l'aubergiste, et sans paraitre se
soucier des dangers de la route. Personne ne le connaissait; il n'avait
repondu aux questions que par un geste d'impatience, et aux remontrances
que par un sourire. Quand le bruit des fers de sa monture se fut perdu dans
l'eloignement: "Voila, dirent les flaneurs de l'endroit, un garcon qui
connait bien le chemin, ou qui ne le connait pas du tout. Ou il y a passe
cent fois, et sait le nom du moindre caillou, ou bien il ne se doute pas de
ce qui en est, et va se trouver fort en peine.
--C'est un etranger qui n'est pas d'ici, dit judicieusement un homme
capable: il n'a voulu ecouter que sa tete; mais, dans une demi-heure, quand
l'orage eclatera, vous le verrez revenir!
--S'il ne se casse pas le cou auparavant a la descente du pont des Piles!
observa un troisieme.
--Ma foi, firent en choeur les assistants, c'est son affaire! Allons
fermer nos contrevents, de peur que la grele n'endommage nos vitres."
Et l'on entendit par la ville un grand bruit de portes et de fenetres que
l'on se hatait d'_accoter_, tandis que le vent, qui commencait a mugir sur
les bruyeres, devancait de rapidite les servantes essoufflees, et renvoyait
a leur nez les battants de ces lourdes huisseries, ou les ouvriers du pays,
conformement aux traditions de leurs ancetres, n'ont epargne ni le bois de
chene, ni le ferrage. De temps en temps, une voix se faisait entendre d'un
travers de rue a l'autre, et ces propos se croisaient sur le seuil des
habitations: "Tous les votres sont-ils rentres?--_Ah oua!_ j'en ai encore
deux charrois par terre.--Et moi six sur pied!--Moi, ca m'est egal, tout
est engrange." Il s'agissait des foins.
Le voyageur, monte sur un excellent bidet de Brenne, laissait la nuee
derriere lui, et, pressant l'allure, il se flattait de devancer l'orage a
la course; mais a un coude que faisait subitement le chemin, il reconnut
qu'il lui serait impossible de ne pas etre pris en flanc. Il deplia son
manteau, que des courroies tenaient fixe sur sa valise, attacha les
mentonnieres de sa casquette, et donnant de l'eperon a sa monture, il
fournit une nouvelle course, esperant au moins atteindre et franchir, a la
faveur du jour, le passage dangereux qu'on lui avait signale. Mais son
attente fut trompee; le chemin devint si difficile, qu'il lui fallut
prendre le pas et soutenir son cheval avec precaution au milieu des roches
semees sous ses pieds. Lorsqu'il se trouva au sommet du ravin de la Creuse,
la nuee ayant envahi tout le ciel, l'obscurite etait complete, et il ne
pouvait plus juger de la profondeur de l'abime qu'il cotoyait, que par le
bruit sourd et engouffre du torrent.
Temeraire comme on l'est a vingt ans, le jeune homme ne tint compte des
prudentes hesitations de son cheval, et il le forca de se livrer au hasard
d'une pente, que chaque pas du docile animal trouvait plus inegale et plus
rapide. Mais tout a coup il s'arreta, se rejeta en arriere par un vigoureux
coup de reins, et le cavalier, un peu ebranle de la secousse, vit, a la
lueur d'un grand eclair, qu'il etait sur l'extreme versant d'un precipice a
pic, et qu'un pas de plus l'aurait infailliblement entraine au fond de la
Creuse.
La pluie commencait a tomber, et une tourmente furieuse agitait les cimes
des vieux chataigniers qui se trouvaient au niveau de la route. Ce vent
d'ouest poussait precisement l'homme et le cheval vers la riviere, et le
danger devenait si reel, que le voyageur fut force de mettre pied a terre,
afin d'offrir moins de prise au vent, et de mieux diriger sa monture dans
les tenebres. Ce qu'il avait entrevu du site a la lueur de l'eclair lui
avait paru admirable, et d'ailleurs la position ou il se trouvait flattait
ce gout d'aventures qui est propre a la jeunesse.
Un second eclair lui permit de mieux distinguer le paysage, et il profita
d'un troisieme pour familiariser sa vue avec les objets les plus
rapproches. Le chemin ne manquait pas de largeur, mais cette largeur meme
le rendait difficile a suivre. C'etait, une demi-douzaine de vagues
passages marques seulement par les pieds des chevaux et les ornieres,
formant diverses voies entre-croisees comme au hasard sur le versant d'une
colline; et, comme il n'y avait la ni haies, ni fosses, ni trace aucune de
culture, le sol avait livre ses flancs peles a toutes les tentatives
d'escalade qu'il avait pris envie aux passants de faire; chaque saison
voyait ainsi ouvrir une route nouvelle, ou reprendre une ancienne que le
temps et l'abandon avaient raffermie. Entre chacun de ces traces capricieux
s'elevaient des monticules herisses de rochers ou de touffes de bruyeres,
qui offraient la meme apparence dans l'obscurite; et, comme ils
s'enlacaient sur des plans tres-inegaux, il etait difficile de passer de
l'un a l'autre sans friser une chute qui pouvait entrainer dans l'abime
commun; car tous subissaient la pente bien marquee du ravin, non seulement
en avant, mais encore sur le cote, de sorte qu'il fallait a la fois pencher
devant soi et sur la gauche. Aucune de ces voies tortueuses n'etait donc
sure; car depuis l'ete toutes etaient egalement battues, les habitants du
pays les prenant au hasard en plein jour avec insouciance, mais, au milieu
d'une nuit sombre, il n'etait pas indifferent de s'y tromper, et le jeune
homme, plus soigneux des genoux du cheval qu'il aimait que de sa propre
vie, prit le parti de s'approcher d'une roche assez elevee pour les
garantir tous deux de la violence du vent, et de s'arreter la en attendant
que le ciel s'eclaircit un peu. Il s'appuya contre _Corbeau_, et relevant
un coin de son manteau impermeable pour garantir le flanc et la selle de
son compagnon, il tomba dans une reverie romanesque, aussi satisfait
d'entendre hurler la tempete, que les habitants d'Eguzon, s'ils pensaient
encore a lui en cet instant, le supposaient soucieux et desappointe.
Les eclairs, en se succedant, lui eurent bientot procure une connaissance
suffisante du pays environnant. Vis-a-vis de lui, le chemin, gravissant la
pente opposee du ravin, se relevait aussi brusquement qu'il s'etait
abaisse, et offrait des difficultes de meme nature. La Creuse, limpide et
forte, coulait sans grand fracas au bas de ce precipice, et se resserrait
avec un mugissement sourd et continu, sous les arches d'un vieux pont qui
paraissait en fort mauvais etat. La vue etait bornee en face par le retour
de l'escarpement; mais, de cote, on decouvrait une verte perspective de
prairies inclinees et bien plantees, au milieu desquelles serpentait la
riviere; et vis-a-vis de notre voyageur, au sommet d'une colline herissee
de roches formidables qu'entrecoupait une riche vegetation, on voyait se
dresser les grandes tours delabrees d'un vaste manoir en ruines. Mais, lors
meme que le jeune homme aurait eu la pensee d'y chercher un asile contre
l'orage, il lui eut ete difficile de trouver le moyen de s'y rendre; car on
n'apercevait aucune trace de communication entre le chateau et la route, et
un autre ravin, avec un torrent qui se deversait dans la Creuse, separait
les deux collines. Ce site etait des plus pittoresques, et le reflet livide
des eclairs lui donnait quelque chose de terrible qu'on y eut vainement
cherche a la clarte du jour. De gigantesques tuyaux de cheminee, mis a nu
par l'ecroulement des toits, s'elancaient vers la nuee lourde qui rampait
sur le chateau, et qu'ils avaient l'air de dechirer. Lorsque le ciel etait
traverse par des lueurs rapides, ces ruines se dessinaient en blanc sur le
fond noir de l'air, et au contraire, lorsque les yeux s'etaient habitues au
retour de l'obscurite, elles presentaient une masse sombre sur un horizon
plus transparent. Une grande etoile, que les nuages semblaient ne pas oser
envahir, brilla longtemps sur le fier donjon, comme une escarboucle sur la
tete d'un geant. Puis enfin elle disparut, et les torrents de pluie qui
redoublaient ne permirent plus au voyageur de rien discerner qu'a travers
un voile epais. En tombant sur les rochers voisins et sur le sol durci par
de recentes chaleurs, l'eau rebondissait comme une ecume blanche, et
parfois on eut dit des flots de poussiere souleves par le vent.
En faisant un mouvement pour abriter davantage son cheval contre le rocher,
le jeune homme s'apercut tout a coup qu'il n'y etait pas seul. Un homme
venait chercher aussi un refuge en cet endroit, ou bien il en avait pris
possession le premier. C'est ce qu'on ne pouvait savoir dans ces
alternatives de clarte eblouissante et de lourdes tenebres. Le cavalier
n'eut pas le temps de bien voir le pieton; il lui sembla vetu miserablement
et n'avoir pas tres-bonne mine. Il paraissait meme vouloir se cacher, en
s'enfoncant le plus possible sous la roche; mais des qu'il eut juge, a une
exclamation du jeune voyageur, qu'il avait ete apercu, il lui adressa sans
hesiter la parole, d'une voix forte et assuree:
"Voila un mauvais temps pour se promener, Monsieur, et si vous etes sage,
vous retournerez coucher a Eguzon.
--Grand merci, l'ami!" repondit le jeune homme en faisant siffler sa forte
cravache a tete plombee, pour faire savoir a son problematique
interlocuteur qu'il etait arme.
Ce dernier comprit fort bien l'avertissement, et y repondit en frappant le
rocher, comme par desoeuvrement, avec un enorme baton de houx qui fit voler
quelques eclats de pierre. L'arme etait bonne et le poignet aussi.
"Vous n'irez pas loin ce soir par un temps pareil, reprit le pieton.
--J'irai aussi loin qu'il me plaira, repondit le cavalier, et je ne
conseillerais a personne d'avoir la fantaisie de me retarder en chemin.
--Est-ce que vous craignez les voleurs, que vous repondez par des menaces a
des honnetetes? Je ne sais pas de quel pays vous venez, mon jeune homme,
mais vous ne savez guere dans quel pays vous etes. Il n'y a, Dieu merci,
chez nous, ni bandits, ni assassins, ni voleurs."
L'accent fier mais franc de l'inconnu inspirait la confiance. Le jeune
homme reprit avec douceur:
"Vous etes donc du pays, mon camarade?
--Oui, Monsieur, j'en suis, et j'en serai toujours.
--Vous avez raison d'y vouloir rester: c'est un beau pays.
--Pas toujours cependant! Dans ce moment-ci, par exemple, il n'y fait pas
trop bon; le temps est bien _en malice_, et il y en aura pour toute la
nuit.
--Vous croyez?
--J'en suis sur. Si vous suivez le vallon de la Creuse, vous aurez l'orage
pour compagnie jusqu'a demain midi, mais je pense bien que vous ne vous
etes pas mis en route si tard sans avoir un abri prochain en vue?
--A vous dire le vrai, je crois que l'endroit ou je vais est plus eloigne
que je ne l'avais pense d'abord. Je me suis imagine qu'on voulait me
retenir a Eguzon, en m'exagerant la distance et les mauvais chemins; mais
je vois, au peu que j'ai fait depuis une heure, que l'on ne m'avait guere
trompe.
--Et, sans etre trop curieux, ou allez-vous?
--A Gargilesse. Combien comptez-vous jusque-la!
--Pas loin, Monsieur, si l'on voyait clair pour se conduire; mais si vous
ne connaissez pas le pays, vous en avez pour toute la nuit: car ce que vous
voyez ici n'est rien en comparaison des casse-cous que vous avez a
descendre pour passer du ravin de la Creuse a celui de la Gargilesse, et
vous y risquez la vie par-dessus le marche.
--Eh bien, l'ami, voulez-vous, pour une honnete recompense, me conduire
jusque-la?
--Nenni, Monsieur, en vous remerciant.
--Le chemin est donc bien dangereux, que vous montrez si peu d'obligeance?
--Le chemin n'est pas dangereux pour moi, qui le connais aussi bien que
vous connaissez peut-etre les rues de Paris; mais quelle raison aurais-je
de passer la nuit a me mouiller pour vous faire plaisir?
--Je n'y tiens pas, et je saurai me passer de votre secours; mais je n'ai
point reclame votre obligeance gratis: je vous ai offert ...
--Suffit! suffit! vous etes riche et je suis pauvre, mais je ne tends pas
encore la main, et j'ai des raisons pour ne pas me faire le serviteur du
premier venu ... Encore si je savais qui vous etes ...
--Vous vous mefiez de moi? dit le jeune homme, dont la curiosite etait
eveillee par le caractere hardi et fier de son compagnon. Pour vous prouver
que la mefiance est un mauvais sentiment, je vais vous payer d'avance.
Combien voulez-vous?
--Pardon, excuse, Monsieur, je ne veux rien; je n'ai ni femme ni enfants,
je n'ai besoin de rien pour le moment: d'ailleurs j'ai un ami, un bon
camarade, dont la maison n'est pas loin, et je profiterai du premier
_eclairci_ pour y aller souper et dormir a couvert. Pourquoi me
priverais-je de cela pour vous? Voyons, dites! est-ce parce que vous avez
un bon cheval et des habits neufs?
--Votre fierte ne me deplait pas, tant s'en faut! Mais je la trouve mal
entendue de repousser un echange de services.
--Je vous ai rendu service de tout mon pouvoir, en vous disant de ne pas
vous risquer la nuit par un temps si noir et des chemins qui, dans une
demi-heure, seront impossibles. Que voulez-vous de plus?
--Rien ... En vous demandant votre assistance, je voulais connaitre le
caractere des gens du pays, et voila tout. Je vois maintenant que leur bon
vouloir pour les etrangers se borne a des paroles.
--Pour les etrangers! s'ecria l'indigene avec un accent de tristesse et de
reproche qui frappa le voyageur. Et n'est-ce pas encore trop pour ceux qui
ne nous ont jamais fait que du mal? Allez, Monsieur, les hommes sont
injustes; mais Dieu voit clair, et il sait bien que le pauvre paysan se
laisse tondre, sans se venger, par les gens savants qui viennent des
grandes villes.
--Les gens des villes ont donc fait bien du mal dans vos campagnes? C'est
un fait que j'ignore et dont je ne suis pas responsable, puisque j'y viens
pour la premiere fois.
--Vous allez a Gargilesse. Sans doute, c'est M. Cardonnet que vous allez
voir? Vous etes, j'en suis sur, son parent ou son ami?
--Qu'est-ce donc que ce M. Cardonnet, a qui vous semblez en vouloir?
demanda le jeune homme apres un instant d'hesitation.
--Suffit, Monsieur, repondit le paysan; si vous ne le connaissez pas, tout
ce que je vous en dirais ne vous interesserait guere, et si vous etes riche
vous n'avez rien a craindre de lui. Ce n'est qu'aux pauvres gens qu'il en
veut.
--Mais enfin, reprit le voyageur avec une sorte d'agitation contenue, j'ai
peut-etre des raisons pour desirer de savoir ce qu'on pense dans le pays de
ce M. Cardonnet. Si vous refusez de motiver la mauvaise opinion que vous
avez de lui, c'est que vous avez contre lui une rancune personnelle peu
honorable pour vous-meme.
--Je n'ai de comptes a rendre a personne, repondit le paysan, et mon
opinion est a moi. Bonsoir, Monsieur. Voila la pluie qui s'arrete un peu.
Je suis fache de ne pouvoir vous offrir un abri; mais je n'en ai pas
d'autre que le chateau que vous voyez la, et qui n'est pas a moi.
Cependant, ajouta-t-il apres avoir fait quelques pas, et en s'arretant
comme s'il se fut repenti de ne pas mieux exercer les devoirs de
l'hospitalite, si le coeur vous disait d'y venir demander le couvert pour
la nuit, je peux vous repondre que vous y seriez bien recu.
--Cette ruine est donc habitee? demanda le voyageur, qui avait a descendre
le ravin pour traverser la Creuse, et qui se mit en marche a cote du
paysan, en soutenant son cheval par la bride.
--C'est une ruine, a la verite, dit son compagnon en etouffant un soupir;
mais quoique je ne sois pas des plus vieux, j'ai vu ce chateau-la debout
bien entier, et si beau, en dehors comme en dedans, qu'un roi n'y eut pas
ete mal loge. Le proprietaire n'y faisait pas de grandes depenses, mais il
n'avait pas besoin d'entretien, tant il etait solide et bien bati; et les
murs etaient si bien decoupes, les pierres des cheminees et des fenetres si
bien travaillees, qu'on n'aurait pu y rien apporter de plus riche que ce
que les macons et les architectes y avaient mis en le construisant. Mais
tout passe, la richesse comme le reste, et le dernier seigneur de
Chateaubrun vient de racheter pour quatre mille francs le chateau de ses
peres.
--Est-il possible qu'une telle masse de pierres, meme dans l'etat ou elle
se trouve, ait aussi peu de valeur?
--Ce qui reste la vaudrait encore beaucoup, si on pouvait l'oter et le
transporter; mais ou trouver dans le pays d'ici des ouvriers et des
machines capables de jeter bas ces vieux murs? Je ne sais pas avec quoi
l'on batissait dans l'ancien temps, mais ce ciment-la est si bien lie,
qu'on dirait que les tours et les grands murs sont faits d'une seule
pierre. Et puis, vous voyez comme ce batiment est plante sur la pointe
d'une montagne, avec des precipices de tous cotes! Quelles voitures et
quels chevaux pourraient charrier de pareils materiaux? A moins que la
colline ne s'ecroule, ils resteront la aussi longtemps que le rocher qui
les porte, et il y a encore assez de voutes pour mettre a l'abri un pauvre
monsieur et une pauvre demoiselle.
--Ce dernier des Chateaubrun a donc une fille? demanda le jeune homme en
s'arretant pour regarder le manoir avec plus d'interet qu'il n'avait encore
fait. Et elle demeure la?
--Oui, oui, elle demeure la, au milieu des gerfauts et des chouettes, et
elle n'en est pas moins jeune et jolie. L'air et l'eau ne manquent pas ici,
et malgre les nouvelles lois contre la liberte de la chasse, on voit encore
quelquefois des lievres et des perdrix sur la table du seigneur de
Chateaubrun. Allons, si vous n'avez pas des affaires qui vous obligent de
risquer votre vie pour arriver avant le jour, venez avec moi, je me charge
de vous faire bien accueillir au chateau. Et quand meme vous y arriveriez
seul et sans recommandation, il suffit que la nuit soit mauvaise, et que
vous ayez la figure d'un chretien, pour que vous soyez bien recu et bien
traite chez M. Antoine de Chateaubrun.
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