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Trois contes by Gustave Flaubert



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GUSTAVE FLAUBERT



TROIS CONTES

UN COEUR SIMPLE
LA LEGENDE DE SAINT-JULIEN L'HOSPITALIER
HERODIAS



CINQUIEME EDITION
1877



UN COEUR SIMPLE



I

Pendant un demi-siecle, les bourgeoises de Pont-l'Eveque envierent a Mme
Aubain sa servante Felicite.

Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine et le menage, cousait,
lavait, repassait, savait brider un cheval, engraisser les volailles,
battre le beurre, et resta fidele a sa maitresse,--qui cependant n'etait
pas une personne agreable.

Elle avait epouse un beau garcon sans fortune, mort au commencement de
1809, en lui laissant deux enfants tres-jeunes avec une quantite de
dettes. Alors elle vendit ses immeubles, sauf la ferme de Toucques et
la ferme de Geffosses, dont les rentes montaient a 8,000 francs tout
au plus, et elle quitta sa maison de Saint-Melaine pour en habiter une
autre moins dispendieuse, ayant appartenu a ses ancetres et placee
derriere les halles.

Cette maison, revetue d'ardoises, se trouvait entre un passage et
une ruelle aboutissant a la riviere. Elle avait interieurement des
differences de niveau qui faisaient trebucher. Un vestibule etroit
separait la cuisine de la _salle_ ou Mme Aubain se tenait tout le long
du jour, assise pres de la croisee dans un fauteuil de paille. Contre le
lambris, peint en blanc, s'alignaient huit chaises d'acajou. Un vieux
piano supportait, sous un barometre, un tas pyramidal de boites et de
cartons. Deux bergeres de tapisserie flanquaient la cheminee en marbre
jaune et de style Louis XV. La pendule, au milieu, representait un
temple de Vesta;--et tout l'appartement sentait un peu le moisi, car le
plancher etait plus bas que le jardin.

Au premier etage, il y avait d'abord la chambre de "Madame",
tres-grande, tendue d'un papier a fleurs pales, et contenant le portrait
de "Monsieur" en costume de muscadin. Elle communiquait avec une chambre
plus petite, ou l'on voyait deux couchettes d'enfants, sans matelas.
Puis venait le salon, toujours ferme, et rempli de meubles recouverts
d'un drap. Ensuite un corridor menait a un cabinet d'etude; des livres
et des paperasses garnissaient les rayons d'une bibliotheque entourant
de ses trois cotes un large bureau de bois noir. Les deux panneaux en
retour disparaissaient sous des dessins a la plume, des paysages a la
gouache et des gravures d'Audran, souvenirs d'un temps meilleur et
d'un luxe evanoui. Une lucarne au second etage eclairait la chambre de
Felicite, ayant vue sur les prairies.

Elle se levait des l'aube, pour ne pas manquer la messe, et travaillait
jusqu'au soir sans interruption; puis, le diner etant fini, la vaisselle
en ordre et la porte bien close, elle enfouissait la buche sous les
cendres et s'endormait devant l'atre, son rosaire a la main. Personne,
dans les marchandages, ne montrait plus d'entetement. Quant a la
proprete, le poli de ses casseroles faisait le desespoir des autres
servantes. Econome, elle mangeait avec lenteur, et recueillait du doigt
sur la table les miettes de son pain,--un pain de douze livres, cuit
expres pour elle, et qui durait vingt jours.

En toute saison elle portait un mouchoir d'indienne fixe dans le dos par
une epingle, un bonnet lui cachant les cheveux, des bas gris, un jupon
rouge, et par-dessus sa camisole un tablier a bavette, comme les
infirmieres d'hopital.

Son visage etait maigre et sa voix aigue. A vingt-cinq ans, on lui
en donnait quarante. Des la cinquantaine, elle ne marqua plus aucun
age;--et, toujours silencieuse, la taille droite et les gestes mesures,
semblait une femme en bois, fonctionnant d'une maniere automatique.

II

Elle avait eu, comme une autre, son histoire d'amour.

Son pere, un macon, s'etait tue en tombant d'un echafaudage. Puis sa
mere mourut, ses soeurs se disperserent, un fermier la recueillit,
et l'employa toute petite a garder les vaches dans la campagne. Elle
grelottait sous des haillons, buvait a plat ventre l'eau des mares, a
propos de rien etait battue, et finalement fut chassee pour un vol de
trente sols, qu'elle n'avait pas commis. Elle entra dans une autre
ferme, y devint fille de basse-cour, et, comme elle plaisait aux
patrons, ses camarades la jalousaient.

Un soir du mois d'aout (elle avait alors dix-huit ans), ils
l'entrainerent a l'assemblee de Colleville. Tout de suite elle fut
etourdie, stupefaite par le tapage des menetriers, les lumieres dans les
arbres, la bigarrure des costumes, les dentelles, les croix d'or, cette
masse de monde sautant a la fois. Elle se tenait a l'ecart modestement,
quand un jeune homme d'apparence cossue, et qui fumait sa pipe les deux
coudes sur le timon d'un banneau, vint l'inviter a la danse. Il lui paya
du cidre, du cafe, de la galette, un foulard, et, s'imaginant qu'elle le
devinait, offrit de la reconduire. Au bord d'un champ d'avoine, il la
renversa brutalement. Elle eut peur et se mit a crier. Il s'eloigna.

Un autre soir, sur la route de Beaumont, elle voulut depasser un grand
chariot de foin qui avancait lentement, et en frolant les roues elle
reconnut Theodore.

Il l'aborda d'un air tranquille, disant qu'il fallait tout pardonner,
puisque c'etait "la faute de la boisson".

Elle ne sut que repondre et avait envie de s'enfuir.

Aussitot il parla des recoltes et des notables de la commune, car son
pere avait abandonne Colleville pour la ferme des Ecots, de sorte que
maintenant ils se trouvaient voisins.--"Ah!" dit-elle. Il ajouta qu'on
desirait l'etablir. Du reste, il n'etait pas presse, et attendait une
femme a son gout. Elle baissa la tete. Alors il lui demanda si elle
pensait au mariage. Elle reprit, en souriant, que c'etait mal de se
moquer.--"Mais non, je vous jure!" et du bras gauche il lui entoura la
taille; elle marchait soutenue par son etreinte; ils se ralentirent.
Le vent etait mou, les etoiles brillaient, l'enorme charretee de foin
oscillait devant eux; et les quatre chevaux, en trainant leurs pas,
soulevaient de la poussiere. Puis, sans commandement, ils tournerent a
droite. Il l'embrassa encore une fois. Elle disparut dans l'ombre.

Theodore, la semaine suivante, en obtint des rendez-vous.

Ils se rencontraient au fond des cours, derriere un mur, sous un arbre
isole. Elle n'etait pas innocente a la maniere des demoiselles,--les
animaux l'avaient instruite;--mais la raison et l'instinct de l'honneur
l'empecherent de faillir. Cette resistance exaspera l'amour de Theodore,
si bien que pour le satisfaire (ou naivement peut-etre) il proposa de
l'epouser. Elle hesitait a le croire. Il fit de grands serments.

Bientot il avoua quelque chose de facheux: ses parents, l'annee
derniere, lui avaient achete un homme; mais d'un jour a l'autre on
pourrait le reprendre; l'idee de servir l'effrayait. Cette couardise
fut pour Felicite une preuve de tendresse; la sienne en redoubla. Elle
s'echappait la nuit, et, parvenue au rendez-vous, Theodore la torturait
avec ses inquietudes et ses instances.

Enfin, il annonca qu'il irait lui-meme a la Prefecture prendre des
informations, et les apporterait dimanche prochain, entre onze heures et
minuit.

Le moment arrive, elle courut vers l'amoureux.

A sa place, elle trouva un de ses amis.

Il lui apprit qu'elle ne devait plus le revoir. Pour se garantir de la
conscription, Theodore avait epouse une vieille femme tres-riche, Mme
Lehoussais, de Toucques.

Ce fut un chagrin desordonne. Elle se jeta par terre, poussa des cris,
appela le bon Dieu, et gemit toute seule dans la campagne jusqu'au
soleil levant. Puis elle revint a la ferme, declara son intention d'en
partir; et, au bout du mois, ayant recu ses comptes, elle enferma tout
son petit bagage dans un mouchoir, et se rendit a Pont-l'Eveque.

Devant l'auberge, elle questionna une bourgeoise en capeline de veuve,
et qui precisement cherchait une cuisiniere. La jeune fille ne savait
pas grand'chose, mais paraissait avoir tant de bonne volonte et si peu
d'exigences, que Mme Aubain finit par dire:

"--Soit, je vous accepte!"

Felicite, un quart d'heure apres, etait installee chez elle.

D'abord elle y vecut dans une sorte de tremblement que lui causaient "le
genre de la maison" et le souvenir de "Monsieur", planant sur tout!
Paul et Virginie, l'un age de sept ans, l'autre de quatre a peine, lui
semblaient formes d'une matiere precieuse; elle les portait sur son
dos comme un cheval, et Mme Aubain lui defendit de les baiser a chaque
minute, ce qui la mortifia. Cependant elle se trouvait heureuse. La
douceur du milieu avait fondu sa tristesse.

Tous les jeudis, des habitues venaient faire une partie de boston.
Felicite preparait d'avance les cartes et les chaufferettes. Ils
arrivaient a huit heures bien juste, et se retiraient avant le coup de
onze.

Chaque lundi matin, le brocanteur qui logeait sous l'allee etalait par
terre ses ferrailles. Puis la ville se remplissait d'un bourdonnement
de voix, ou se melaient des hennissements de chevaux, des belements
d'agneaux, des grognements de cochons, avec le bruit sec des carrioles
dans la rue. Vers midi, au plus fort du marche, on voyait paraitre sur
le seuil un vieux paysan de haute taille, la casquette en arriere, le
nez crochu, et qui etait Robelin, le fermier de Geffosses. Peu de temps
apres,--c'etait Liebard, le fermier de Toucques, petit, rouge, obese,
portant une veste grise et des houseaux armes d'eperons.

Tous deux offraient a leur proprietaire des poules ou des fromages.
Felicite invariablement dejouait leurs astuces; et ils s'en allaient
pleins de consideration pour elle.

A des epoques indeterminees, Mme Aubain recevait la visite du marquis
de Gremanville, un de ses oncles, ruine par la crapule et qui vivait a
Falaise sur le dernier lopin de ses terres. Il se presentait toujours a
l'heure du dejeuner, avec un affreux caniche dont les pattes salissaient
tous les meubles. Malgre ses efforts pour paraitre gentilhomme jusqu'a
soulever son chapeau chaque fois qu'il disait: "Feu mon pere,"
l'habitude l'entrainant, il se versait a boire coup sur coup, et lachait
des gaillardises. Felicite le poussait dehors poliment: "Vous en avez
assez, Monsieur de Gremanville! A une autre fois!" Et elle refermait la
porte.

Elle l'ouvrait avec plaisir devant M. Bourais, ancien avoue. Sa cravate
blanche et sa calvitie, le jabot de sa chemise, son ample redingote
brune, sa facon de priser en arrondissant le bras, tout son individu
lui produisait ce trouble ou nous jette le spectacle des hommes
extraordinaires.

Comme il gerait les proprietes de "Madame", il s'enfermait avec elle
pendant des heures dans le cabinet de "Monsieur", et craignait toujours
de se compromettre, respectait infiniment la magistrature, avait des
pretentions au latin.

Pour instruire les enfants d'une maniere agreable, il leur fit cadeau
d'une geographie en estampes. Elles representaient differentes scenes
du monde, des anthropophages coiffes de plumes, un singe enlevant une
demoiselle, des Bedouins dans le desert, une baleine qu'on harponnait,
etc.

Paul donna l'explication de ces gravures a Felicite. Ce fut meme toute
son education litteraire.

Celle des enfants etait faite par Guyot, un pauvre diable employe a la
Mairie, fameux pour sa belle main, et qui repassait son canif sur sa
botte.

Quand le temps etait clair, on s'en allait de bonne heure a la ferme de
Geffosses.

La cour est en pente, la maison dans le milieu; et la mer, au loin,
apparait comme une tache grise.

Felicite retirait de son cabas des tranches de viande froide, et on
dejeunait dans un appartement faisant suite a la laiterie. Il etait le
seul reste d'une habitation de plaisance, maintenant disparue. Le papier
de la muraille en lambeaux tremblait aux courants d'air. Mme Aubain
penchait son front, accablee de souvenirs; les enfants n'osaient plus
parler. "Mais jouez donc!" disait-elle; ils decampaient.

Paul montait dans la grange, attrapait des oiseaux, faisait des
ricochets sur la mare, ou tapait avec un baton les grosses futailles qui
resonnaient comme des tambours.

Virginie donnait a manger aux lapins, se precipitait pour cueillir des
bleuets, et la rapidite de ses jambes decouvrait ses petits pantalons
brodes.

Un soir d'automne, on s'en retourna par les herbages.

La lune a son premier quartier eclairait une partie du ciel, et un
brouillard flottait comme une echarpe sur les sinuosites de la Toucques.
Des boeufs, etendus au milieu du gazon, regardaient tranquillement
ces quatre personnes passer. Dans la troisieme pature quelques-uns se
leverent, puis se mirent en rond devant elles.--"Ne craignez rien!"
dit Felicite; et, murmurant une sorte de complainte, elle flatta sur
l'echine celui qui se trouvait le plus pres; il fit volte-face, les
autres l'imiterent. Mais, quand l'herbage suivant fut traverse, un
beuglement formidable s'eleva. C'etait un taureau, que cachait
le brouillard. Il avanca vers les deux femmes. Mme Aubain allait
courir.--"Non! non! moins vite!" Elles pressaient le pas cependant,
et entendaient par derriere un souffle sonore qui se rapprochait. Ses
sabots, comme des marteaux, battaient l'herbe de la prairie; voila qu'il
galopait maintenant! Felicite se retourna, et elle arrachait a deux
mains des plaques de terre qu'elle lui jetait dans les yeux. Il baissait
le mufle, secouait les cornes et tremblait de fureur en beuglant
horriblement. Mme Aubain, au bout de l'herbage avec ses deux petits,
cherchait eperdue comment franchir le haut bord. Felicite reculait
toujours devant le taureau, et continuellement lancait des mottes
de gazon qui l'aveuglaient, tandis qu'elle criait:--"Depechez-vous!
depechez-vous!" Mme Aubain descendit le fosse, poussa Virginie, Paul
ensuite, tomba plusieurs fois en tachant de gravir le talus, et a force
de courage y parvint.

Le taureau avait accule Felicite contre une claire-voie; sa bave lui
rejaillissait a la figure, une seconde de plus il l'eventrait. Elle eut
le temps de se couler entre deux barreaux, et la grosse bete, toute
surprise, s'arreta.

Cet evenement, pendant bien des annees, fut un sujet de conversation a
Pont-l'Eveque. Felicite n'en tira aucun orgueil, ne se doutant meme pas
qu'elle eut rien fait d'heroique.

Virginie l'occupait exclusivement;--car elle eut, a la suite de son
effroi, une affection nerveuse, et M. Poupart, le docteur, conseilla les
bains de mer de Trouville.

Dans ce temps-la, ils n'etaient pas frequentes. Mme Aubain prit des
renseignements, consulta Bourais, fit des preparatifs comme pour un long
voyage.

Ses colis partirent la veille, dans la charrette de Liebard. Le
lendemain, il amena deux chevaux dont l'un avait une selle de femme,
munie d'un dossier de velours; et sur la croupe du second un manteau
roule formait une maniere de siege. Mme Aubain y monta, derriere
lui. Felicite se chargea de Virginie, et Paul enfourcha l'ane de M.
Lechaptois, prete sous la condition d'en avoir grand soin.

La route etait si mauvaise que ses huit kilometres exigerent deux
heures. Les chevaux enfoncaient jusqu'aux paturons dans la boue, et
faisaient pour en sortir de brusques mouvements des hanches; ou bien ils
buttaient contre les ornieres; d'autres fois, il leur fallait sauter. La
jument de Liebard, a de certains endroits, s'arretait tout a coup. Il
attendait patiemment qu'elle se remit en marche; et il parlait des
personnes dont les proprietes bordaient la route, ajoutant a leur
histoire des reflexions morales. Ainsi, au milieu de Toucques, comme
on passait sous des fenetres entourees de capucines, il dit, avec un
haussement d'epaules:--"En voila une Mme Lehoussais, qui au lieu de
prendre un jeune homme..." Felicite n'entendit pas le reste; les chevaux
trottaient, l'ane galopait; tous enfilerent un sentier, une barriere
tourna, deux garcons parurent, et l'on descendit devant le purin, sur le
seuil meme de la porte.

La mere Liebard, en apercevant sa maitresse, prodigua les demonstrations
de joie. Elle lui servit un dejeuner ou il y avait un aloyau, des
tripes, du boudin, une fricassee de poulet, du cidre mousseux, une tarte
aux compotes et des prunes a l'eau-de-vie, accompagnant le tout de
politesses a Madame qui paraissait en meilleure sante, a Mademoiselle
devenue "magnifique", a M. Paul singulierement "forci", sans oublier
leurs grands-parents defunts que les Liebard avaient connus, etant au
service de la famille depuis plusieurs generations. La ferme avait,
comme eux, un caractere d'anciennete. Les poutrelles du plafond etaient
vermoulues, les murailles noires de fumee, les carreaux gris de
poussiere. Un dressoir en chene supportait toutes sortes d'ustensiles,
des brocs, des assiettes, des ecuelles d'etain, des pieges a loup, des
forces pour les moutons; une seringue enorme fit rire les enfants. Pas
un arbre des trois cours qui n'eut des champignons a sa base, ou dans
ses rameaux une touffe de gui. Le vent en avait jete bas plusieurs. Ils
avaient repris par le milieu; et tous flechissaient sous la quantite de
leurs pommes. Les toits de paille, pareils a du velours brun et inegaux
d'epaisseur, resistaient aux plus fortes bourrasques. Cependant la
charreterie tombait en ruines. Mme Aubain dit qu'elle aviserait, et
commanda de reharnacher les betes.

On fut encore une demi-heure avant d'atteindre Trouville. La petite
caravane mit pied a terre pour passer les _Ecores_; c'etait une falaise
surplombant des bateaux; et trois minutes plus tard, au bout du quai, on
entra dans la cour de l'_Agneau d'or_, chez la mere David.

Virginie, des les premiers jours, se sentit moins faible, resultat du
changement d'air et de l'action des bains. Elle les prenait en chemise,
a defaut d'un costume; et sa bonne la rhabillait dans une cabane de
douanier qui servait aux baigneurs.

L'apres-midi, on s'en allait avec l'ane au-dela des Roches-Noires, du
cote d'Hennequeville. Le sentier, d'abord, montait entre des terrains
vallonnes comme la pelouse d'un parc, puis arrivait sur un plateau ou
alternaient des paturages et des champs en labour. A la lisiere du
chemin, dans le fouillis des ronces, des houx se dressaient; ca et
la, un grand arbre mort faisait sur l'air bleu des zigzags avec ses
branches.

Presque toujours on se reposait dans un pre, ayant Deauville a gauche,
le Havre a droite et en face la pleine mer. Elle etait brillante de
soleil, lisse comme un miroir, tellement douce qu'on entendait a peine
son murmure; des moineaux caches pepiaient et la voute immense du ciel
recouvrait tout cela. Mme Aubain, assise, travaillait a son ouvrage de
couture; Virginie pres d'elle tressait des joncs; Felicite sarclait des
fleurs de lavande; Paul, qui s'ennuyait, voulait partir.

D'autres fois, ayant passe la Toucques en bateau, ils cherchaient
des coquilles. La maree basse laissait a decouvert des oursins, des
godefiches, des meduses; et les enfants couraient, pour saisir des
flocons d'ecume que le vent emportait. Les flots endormis, en tombant
sur le sable, se deroulaient le long de la greve; elle s'etendait a
perte de vue, mais du cote de la terre avait pour limite les dunes la
separant du _Marais_, large prairie en forme d'hippodrome. Quand ils
revenaient par la, Trouville, au fond sur la pente du coteau, a chaque
pas grandissait, et avec toutes ses maisons inegales semblait s'epanouir
dans un desordre gai.

Les jours qu'il faisait trop chaud, ils ne sortaient pas de leur
chambre. L'eblouissante clarte du dehors plaquait des barres de lumiere
entre les lames des jalousies. Aucun bruit dans le village. En bas, sur
le trottoir, personne. Ce silence epandu augmentait la tranquillite des
choses. Au loin, les marteaux des calfats tamponnaient des carenes, et
une brise lourde apportait la senteur du goudron.

Le principal divertissement etait le retour des barques. Des qu'elles
avaient depasse les balises, elles commencaient a louvoyer. Leurs voiles
descendaient aux deux tiers des mats; et, la misaine gonflee comme un
ballon, elles avancaient, glissaient dans le clapotement des vagues,
jusqu'au milieu du port, ou l'ancre tout a coup tombait. Ensuite le
bateau se placait contre le quai. Les matelots jetaient par-dessus le
bordage des poissons palpitants; une file de charrettes les attendait,
et des femmes en bonnet de coton s'elancaient pour prendre les
corbeilles et embrasser leurs hommes.

Une d'elles, un jour, aborda Felicite, qui peu de temps apres entra dans
la chambre, toute joyeuse. Elle avait retrouve une soeur; et Nastasie
Barette, femme Leroux, apparut, tenant un nourrisson a sa poitrine,
de la main droite un autre enfant, et a sa gauche un petit mousse les
poings sur les hanches et le beret sur l'oreille.

Au bout d'un quart d'heure, Mme Aubain la congedia.

On les rencontrait toujours aux abords de la cuisine, ou dans les
promenades que l'on faisait. Le mari ne se montrait pas.

Felicite se prit d'affection pour eux. Elle leur acheta une couverture,
des chemises, un fourneau; evidemment ils l'exploitaient. Cette
faiblesse agacait Mme Aubain, qui d'ailleurs n'aimait pas les
familiarites du neveu,--car il tutoyait son fils;--et, comme
Virginie toussait et que la saison n'etait plus bonne, elle revint a
Pont-l'Eveque.

M. Bourais l'eclaira sur le choix d'un college. Celui de Caen passait
pour le meilleur. Paul y fut envoye; et fit bravement ses adieux,
satisfait d'aller vivre dans une maison ou il aurait des camarades.

Mme Aubain se resigna a l'eloignement de son fils, parce qu'il etait
indispensable. Virginie y songea de moins en moins. Felicite regrettait
son tapage. Mais une occupation vint la distraire; a partir de Noel,
elle mena tous les jours la petite fille au catechisme.

III

Quand elle avait fait a la porte une genuflexion, elle s'avancait sous
la haute nef entre la double ligne des chaises, ouvrait le banc de Mme
Aubain, s'asseyait, et promenait ses yeux autour d'elle.

Les garcons a droite, les filles a gauche, emplissaient les stalles
du choeur; le cure se tenait debout pres du lutrin; sur un vitrail de
l'abside, le Saint-Esprit dominait la Vierge; un autre la montrait a
genoux devant l'Enfant-Jesus, et, derriere le tabernacle, un groupe en
bois representait Saint-Michel terrassant le dragon.

Le pretre fit d'abord un abrege de l'Histoire-Sainte. Elle croyait voir
le paradis, le deluge, la tour de Babel, des villes tout en flammes,
des peuples qui mouraient, des idoles renversees; et elle garda de cet
eblouissement le respect du Tres-Haut et la crainte de sa colere. Puis,
elle pleura en ecoutant la Passion. Pourquoi l'avaient-ils crucifie,
lui qui cherissait les enfants, nourrissait les foules, guerissait les
aveugles, et avait voulu, par douceur, naitre au milieu des pauvres,
sur le fumier d'une etable? Les semailles, les moissons, les pressoirs,
toutes ces choses familieres dont parle l'Evangile, se trouvaient dans
sa vie; le passage de Dieu les avait sanctifiees; et elle aima plus
tendrement les agneaux par amour de l'Agneau, les colombes a cause du
Saint-Esprit.

Elle avait peine a imaginer sa personne; car il n'etait pas seulement
oiseau, mais encore un feu, et d'autres fois un souffle. C'est peut-etre
sa lumiere qui voltige la nuit aux bords des marecages, son haleine qui
pousse les nuees, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle
demeurait dans une adoration, jouissant de la fraicheur des murs et de
la tranquillite de l'eglise.

Quant aux dogmes, elle n'y comprenait rien, ne tacha meme pas de
comprendre. Le cure discourait, les enfants recitaient, elle finissait
par s'endormir; et se reveillait tout a coup, quand ils faisaient en
s'en allant claquer leurs sabots sur les dalles.

Ce fut de cette maniere, a force de l'entendre, qu'elle apprit le
catechisme, son education religieuse ayant ete negligee dans sa
jeunesse; et des lors elle imita toutes les pratiques de Virginie,
jeunait comme elle, se confessait avec elle. A la Fete-Dieu, elles
firent ensemble un reposoir.

La premiere communion la tourmentait d'avance. Elle s'agita pour les
souliers, pour le chapelet, pour le livre, pour les gants. Avec quel
tremblement elle aida sa mere a l'habiller!

Pendant toute la messe, elle eprouva une angoisse. M. Bourais lui
cachait un cote du choeur; mais juste en face, le troupeau des vierges
portant des couronnes blanches par-dessus leurs voiles abaisses formait
comme un champ de neige; et elle reconnaissait de loin la chere petite
a son cou plus mignon et son attitude recueillie. La cloche tinta. Les
tetes se courberent; il y eut un silence. Aux eclats de l'orgue, les
chantres et la foule entonnerent l'_Agnus Dei_; puis le defile des
garcons commenca; et, apres eux, les filles se leverent. Pas a pas,
et les mains jointes, elles allaient vers l'autel tout illumine,
s'agenouillaient sur la premiere marche, recevaient l'hostie
successivement, et dans le meme ordre revenaient a leurs prie-Dieu.
Quand ce fut le tour de Virginie, Felicite se pencha pour la voir; et,
avec l'imagination que donnent les vraies tendresses, il lui sembla
qu'elle etait elle-meme cette enfant; sa figure devenait la sienne, sa
robe l'habillait, son coeur lui battait dans la poitrine; au moment
d'ouvrir la bouche, en fermant les paupieres, elle manqua s'evanouir.

Le lendemain, de bonne heure, elle se presenta dans la sacristie, pour
que M. le cure lui donnat la communion. Elle la recut devotement, mais
n'y gouta pas les memes delices.

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