Claire de Lune by Guy de Maupassant
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6 CLAIR DE LUNE
PAR
GUY DE MAUPASSANT
* * * * *
PARIS
1884
* * * * *
ILLUSTRATIONS DE
ARCOS--GAMBARD--GRASSET--JEANNIOT--LE NATUR--ADRIEN MARIE
MERWART--MYRBACH--RENOUARD--ROCHEGROSSE--ROY--TIRADO
CLAIR DE LUNE
[Illustration de GAMBARD]
Il portait bien son nom de bataille, l'abbe Marignan. C'etait un grand
pretre maigre, fanatique, d'ame toujours exaltee, mais droite. Toutes
ses croyances etaient fixes, sans jamais d'oscillations. Il s'imaginait
sincerement connaitre son Dieu, penetrer ses desseins, ses volontes, ses
intentions.
Quand il se promenait a grands pas dans l'allee de son petit presbytere
de campagne, quelquefois une interrogation se dressait dans son esprit:
"Pourquoi Dieu a-t-il fait cela?" Et il cherchait obstinement, prenant
en sa pensee la place de Dieu, et il trouvait presque toujours. Ce
n'est pas lui qui eut murmure dans un elan de pieuse humilite:
"Seigneur, vos desseins sont impenetrables!" ICI se disait: "Je suis le
serviteur de Dieu, je dois connaitre ses raisons d'agir, et les deviner
si je ne les connais pas."
Tout lui paraissait cree dans la nature avec une logique absolue et
admirable. Les "Pourquoi" et les "Parce que" se balancaient toujours.
Les aurores etaient faites pour rendre joyeux les reveils, les jours
pour murir les moissons, les pluies pour les arroser, les soirs pour
preparer au sommeil et les nuits sombres pour dormir.
Les quatre saisons correspondaient parfaitement a tous les besoins de
l'agriculture; et jamais le soupcon n'aurait pu venir au pretre que la
nature n'a point d'intentions et que tout ce qui vit s'est plie, au
contraire, aux dures necessites des epoques, des climats et de la
matiere.
Mais il haissait la femme, il la haissait inconsciemment, et la
meprisait par instinct. Il repetait souvent la parole du Christ: "Femme,
qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?" et il ajoutait: "On disait que
Dieu lui-meme se sentait mecontent de cette oeuvre-la." La femme etait
bien pour lui l'enfant douze fois impure dont parle le poete. Elle etait
le tentateur qui avait entraine le premier homme et qui continuait
toujours son oeuvre de damnation, l'etre faible, dangereux,
mysterieusement troublant. Et plus encore que leur corps de perdition,
il haissait leur ame aimante.
Souvent il avait senti leur tendresse attachee a lui et, bien qu'il se
sut inattaquable, il s'exasperait de ce besoin d'aimer qui fremissait
toujours en elles.
Dieu, a son avis, n'avait cree la femme que pour tenter l'homme et
l'eprouver. Il ne fallait approcher d'elle qu'avec des precautions
defensives, et les craintes qu'on a des pieges. Elle etait, en effet,
toute pareille a un piege avec ses bras tendus et ses levres ouvertes
vers l'homme.
Il n'avait d'indulgence que pour les religieuses que leur voeu rendait
inoffensives; mais il les traitait durement quand meme, parce qu'il la
sentait toujours vivante au fond de leur coeur enchaine, de leur coeur
humilie, cette eternelle tendresse qui venait encore a lui, bien qu'il
fut un pretre.
Il la sentait dans leurs regards plus mouilles de piete que les regards
des moines, dans leurs extases ou leur sexe se melait, dans leurs elans
d'amour vers le Christ, qui l'indignaient parce que c'etait de l'amour
de femme, de l'amour charnel; il la sentait, cette tendresse maudite,
dans leur docilite meme, dans la douceur de leur voix en lui parlant,
dans leurs yeux baisses, et dans leurs larmes resignees quand il les
reprenait avec rudesse.
Et il secouait sa soutane en sortant des portes du couvent, et il s'en
allait en allongeant les jambes comme s'il avait fui devant un danger.
Il avait une niece qui vivait avec sa mere dans une petite maison
voisine. Il s'acharnait a en faire une soeur de charite.
Elle etait jolie, ecervelee et moqueuse. Quand l'abbe sermonnait, elle
riait; et quand il se fachait contre elle, elle l'embrassait avec
vehemence, le serrant contre son coeur, tandis qu'il cherchait
involontairement a se degager de cette etreinte qui lui faisait gouter
cependant une joie douce, eveillant au fond de lui cette sensation de
paternite qui sommeille en tout homme.
Souvent il lui parlait de Dieu, de son Dieu, en marchant a cote d'elle
par les chemins des champs. Elle ne l'ecoutait guere et regardait le
ciel, les herbes, les fleurs, avec un bonheur de vivre qui se voyait
dans ses yeux. Quelquefois elle s'elancait pour attraper une bete
volante, et s'ecriait en la rapportant: "Regarde, mon oncle, comme elle
est jolie; j'ai envie de l'embrasser." Et ce besoin "d'embrasser des
mouches" ou des grains de lilas inquietait, irritait, soulevait le
pretre, qui retrouvait encore la cette inderacinable tendresse qui germe
toujours au coeur des femmes.
Puis, voila qu'un jour l'epouse du sacristain, qui faisait le menage de
l'abbe Marignan, lui apprit avec precaution que sa niece avait un
amoureux.
Il en ressentit une emotion effroyable, et il demeura suffoque, avec du
savon plein la figure, car il etait en train de se raser.
Quand il se retrouva en etat de reflechir et de parler, il s'ecria: "Ce
n'est pas vrai, vous mentez, Melanie!"
Mais la paysanne posa la main sur son coeur: "Que notre Seigneur me juge
si je mens, monsieur le cure. J'vous dis qu'elle y va tous les soirs
sitot qu' votre soeur est couchee. Ils se r'trouvent le long de la
riviere. Vous n'avez qu'a y aller voir entre dix heures et minuit."
Il cessa de se gratter le menton, et il se mit a marcher violemment,
comme il faisait toujours en ses heures de grave meditation. Quand il
voulut recommencer a se barbifier, il se coupa trois fois depuis le nez
jusqu'a l'oreille.
Tout le jour, il demeura muet, gonfle d'indignation et de colere. A sa
fureur de pretre, devant l'invincible amour, s'ajoutait une exasperation
de pere moral, de tuteur, de charge d'ame, trompe, vole, joue par une
enfant; cette suffocation egoiste des parents a qui leur fille annonce
qu'elle a fait, sans eux et malgre eux, choix d'un epoux.
Apres son diner, il essaya de lire un peu, mais il ne put y parvenir; et
il s'exasperait de plus en plus. Quand dix heures sonnerent, il prit sa
canne, un formidable baton de chene dont il se servait toujours en ses
courses nocturnes, quand il allait voir quelque malade. Et il regarda en
souriant l'enorme gourdin qu'il faisait tourner, dans sa poigne solide
de campagnard, en des moulinets menacants. Puis, soudain, il le leva et,
grincant des dents, l'abattit sur une chaise dont le dossier fendu tomba
sur le plancher.
Et il ouvrit sa porte pour sortir; mais il s'arreta sur le seuil,
surpris par une splendeur de clair de lune telle qu'on n'en voyait
presque jamais.
Et comme il etait doue d'un esprit exalte, un de ces esprits que
devaient avoir les Peres de l'Eglise, ces poetes reveurs, il se sentit
soudain distrait, emu par la grandiose et sereine beaute de la nuit
pale.
Dans son petit, jardin, tout baigne de douce lumiere, ses arbres
fruitiers, ranges en ligne, dessinaient en ombre sur l'allee leurs
greles membres de bois a peine vetus de verdure; tandis que le
chevrefeuille geant, grimpe sur le mur de sa maison, exhalait des
souffles delicieux et comme sucres, faisait flotter dans le soir tiede
et clair une espece d'ame parfumee.
Il se mit a respirer longuement, buvant de l'air comme les ivrognes
boivent du vin, et il allait a pas lents, ravi, emerveille, oubliant
presque sa niece.
Des qu'il fut dans la campagne, il s'arreta pour contempler toute la
plaine inondee de cette lueur caressante, noyee dans ce charme tendre et
languissant des nuits sereines. Les crapauds a tout instant jetaient par
l'espace leur note courte et metallique, et des rossignols lointains
melaient leur musique egrenee qui fait rever sans faire penser, leur
musique legere et vibrante, faite pour les baisers, a la seduction du
clair de lune.
L'abbe se remit a marcher, le coeur defaillant, sans qu'il sut pourquoi.
Il se sentait comme affaibli, epuise tout a coup; il avait une envie de
s'asseoir, de rester la, de contempler, d'admirer Dieu dans son oeuvre.
La-bas, suivant les ondulations de la petite riviere, une grande ligne
de peupliers serpentait. Une buee fine, une vapeur blanche que les
rayons de lune traversaient, argentaient, rendaient luisante, restait
suspendue autour et au-dessus des berges, enveloppait tout le cours
tortueux de l'eau d'une sorte de ouate legere et transparente.
Le pretre encore une fois s'arreta, penetre jusqu'au fond de l'ame par
un attendrissement grandissant, irresistible.
Et un doute, une inquietude vague l'envahissait; il sentait naitre en
lui une de ces interrogations qu'il se posait parfois. Pourquoi Dieu
avait-il fait cela? Puisque la nuit est destinee au sommeil, a
l'inconscience, au repos, a l'oubli de tout, pourquoi la rendre plus
charmante que le jour, plus douce que les aurores et que les soirs, et
pourquoi cet astre lent et seduisant, plus poetique que le soleil et qui
semble destine, tant il est discret, a eclairer des choses trop
delicates et mysterieuses pour la grande lumiere, s'en venait-il faire
si transparentes les tenebres?
Pourquoi le plus habile des oiseaux chanteurs ne se reposait-il pas
comme les autres et se mettait-il a vocaliser dans l'ombre troublante?
Pourquoi ce demi-voile jete sur le monde? Pourquoi ces frissons de
coeur, cette emotion de l'ame, cet alanguissement de la chair?
Pourquoi ce deploiement de seductions que les hommes ne voyaient point,
puisqu'ils etaient couches en leurs lits? A qui etaient destines ce
spectacle sublime, cette abondance de poesie jetee du ciel sur la terre?
Et l'abbe ne comprenait point.
Mais voila que la-bas, sur le bord de la prairie, sous la voute des
arbres trempes de brume luisante, deux ombres apparurent qui marchaient
cote a cote.
L'homme etait plus grand et tenait par le cou son amie, et, de temps en
temps, l'embrassait sur le front. Ils animerent tout a coup ce paysage
immobile qui les enveloppait comme un cadre divin fait pour eux. Ils
semblaient, tous deux, un seul etre, l'etre a qui etait destinee cette
nuit calme et silencieuse; et ils s'en venaient vers le pretre comme une
reponse vivante, la reponse que son Maitre jetait a son interrogation.
Il restait debout, le coeur battant, bouleverse, et il croyait voir
quelque chose de biblique, comme les amours de Ruth et de Booz,
l'accomplissement d'une volonte du Seigneur dans un de ces grands decors
dont parlent les livres saints. En sa tete se mirent a bourdonner les
versets du Cantique des Cantiques, les cris d'ardeur, les appels des
corps, toute la chaude poesie de ce poeme brulant de tendresse.
Et il se dit: "Dieu peut-etre a fait ces nuits-la pour voiler d'ideal
les amours des hommes."
Et il reculait devant le couple embrasse qui marchait toujours. C'etait
sa niece pourtant; mais il se demandait maintenant s'il n'allait pas
desobeir a Dieu. Et Dieu ne permet-il point l'amour, puisqu'il l'entoure
visiblement d'une splendeur pareille?
Et il s'enfuit, eperdu, presque honteux, comme s'il eut penetre dans un
temple ou il n'avait pas le droit d'entrer.
* * * * *
UN COUP D'ETAT
[Illustration de JEANNIOT]
Paris venait d'apprendre le desastre de Sedan. La Republique etait
proclamee. La France entiere haletait au debut de cette demence qui dura
jus qu'apres la Commune. On jouait au soldat d'un bout a l'autre du
pays.
Des bonnetiers etaient colonels faisant fonctions de generaux; des
revolvers et des poignards s'etalaient autour de gros ventres pacifiques
enveloppes de ceintures rouges; des petits bourgeois devenus guerriers
d'occasion commandaient des bataillons de volontaires braillards et
juraient comme des charretiers pour se donner de la prestance.
Le seul fait de tenir des armes, de manier des fusils a systemes
affolait ces gens qui n'avaient jusqu'ici manie que des balances, et les
rendait, sans aucune raison, redoutables au premier venu. On executait
des innocents pour prouver qu'on savait tuer; on fusillait, en rodant
par les campagnes vierges encore de Prussiens, les chiens errants, les
vaches ruminant en paix, les chevaux malades paturant clans les
herbages.
Chacun se croyait appele a jouer un grand role militaire. Les cafes des
moindres villages, pleins de commercants en uniforme, ressemblaient a
des casernes ou a des ambulances.
Le bourg de Canneville ignorait encore les affolantes nouvelles de
l'armee et de la capitale; mais une extreme agitation le remuait depuis
un mois, les partis adverses se trouvant face a face.
Le maire, M. le vicomte de Varnetot, petit homme maigre, vieux deja,
legitimiste rallie a l'Empire depuis peu, par ambition, avait vu surgir
un adversaire determine dans le docteur Massarel, gros homme sanguin,
chef du parti republicain dans l'arrondissement, venerable de la loge
maconnique du chef-lieu, president de la Societe d'agriculture et du
banquet des pompiers, et organisateur de la milice rurale qui devait
sauver la contree.
En quinze jours, il avait trouve le moyen de decider a la defense du
pays soixante-trois volontaires maries et peres de famille, paysans
prudents et marchands du bourg, et il les exercait, chaque matin, sur la
place de la mairie.
Quand le maire, par hasard, venait au batiment communal, le commandant
Massarel, barde de pistolets, passant fierement, le sabre en main,
devant le front de sa troupe, faisait hurler a son monde: "Vive la
patrie!" Et ce cri, on l'avait remarque, agitait le petit vicomte, qui
voyait la sans doute une menace, un defi, en meme temps qu'un souvenir
odieux de la grande Revolution.
Le 5 septembre au matin, le docteur en uniforme, son revolver sur sa
table, donnait une consultation a un couple de vieux campagnards, dont
l'un, le mari, atteint de varices depuis sept ans, avait attendu que sa
femme en eut aussi pour venir trouver le medecin, quand le facteur
apporta le journal.
M. Massarel l'ouvrit, palit, se dressa brusquement, et, levant les deux
bras au ciel dans un geste d'exaltation, il se mit a vociferer de toute
sa voix, devant les deux ruraux affoles:
--Vive la Republique! vive la Republique! vive la Republique!
Puis il retomba sur son fauteuil, defaillant d'emotion.
Et comme le paysan reprenait: "Ca a commence par des fourmis qui me
couraient censement le long des jambes," le docteur Massarel s'ecria:
--Fichez-moi la paix; j'ai bien le temps de m'occuper de vos betises. La
Republique est proclamee, l'Empereur est prisonnier, la France est
sauvee. Vive la Republique!"
Et, courant a la porte, il beugla: Celeste, vite, Celeste!
La bonne epouvantee accourut; il bredouillait tant il parlait
rapidement.
--Mes bottes, mon sabre, ma cartouchiere et le poignard espagnol qui est
sur ma table de nuit, depeche-toi!
Comme le paysan obstine, profitant d'un instant de silence, continuait:
--Ca a devenu comme des poches qui me faisaient mal en marchant.
Le medecin exaspere hurla:
--Fichez-moi donc la paix, nom d'un chien, si vous vous etiez lave les
pieds, ca ne serait pas arrive.
Puis, le saisissant au collet, il lui jeta dans la figure:
--Tu ne sens donc pas que nous sommes en republique, triple brute?
Mais le sentiment professionnel le calma tout aussitot, et il poussa
dehors le menage abasourdi, en repetant:
--Revenez demain, revenez demain, mes amis. Je n'ai pas le temps
aujourd'hui.
Tout en s'equipant des pieds a la tete, il donna de nouveau une serie
d'ordres urgents a sa bonne:
--Cours chez le lieutenant Picart et chez le sous-lieutenant Pommel, et
dis-leur que je les attends ici immediatement. Envoie-moi aussi
Torchebeuf avec son tambour, vite, vite.
Et quand Celeste fut sortie, il se recueillit, se preparant a surmonter
les difficultes de la situation.
Les trois hommes arriverent ensemble, en vetements de travail. Le
commandant, qui s'attendait a les voir en tenue, eut un sursaut.
--Vous ne savez donc rien, sacrebleu? L'empereur est prisonnier, la
Republique est proclamee. Il faut agir. Ma position est delicate, je
dirai plus, perilleuse.
Il reflechit quelques secondes devant les visages ahuris de ses
subordonnes, puis reprit:
--Il faut agir et ne pas hesiter; les minutes valent des heures dans des
instants pareils. Tout depend de la promptitude des decisions. Vous,
Picart, allez trouver le cure et sommez-le de sonner le tocsin pour
reunir la population que je vais prevenir. Vous, Torchebeuf, battez le
rappel dans toute la commune jusqu'aux hameaux de la Gerisaie et de
Salmare pour rassembler la milice en armes sur la place. Vous, Pommel,
revetez promptement votre uniforme, rien que la tunique et le kepi. Nous
allons occuper ensemble la mairie et sommer M. de Varnetot de me
remettre ses pouvoirs. C'est compris?
--Oui.
--Executez, et promptement. Je vous accompagne jusque chez vous, Pommel,
puisque nous operons ensemble.
Cinq minutes plus tard, le commandant et son subalterne, armes jusqu'aux
dents, apparaissaient sur la place juste au moment ou le petit vicomte
de Varnetot, les jambes guetrees comme pour une partie de chasse, son
Lefaucheux sur l'epaule, debouchait a pas rapides par l'autre rue, suivi
de ses trois gardes en tunique verte, le couteau sur la cuisse et le
fusil en bandouliere.
Pendant que le docteur s'arretait, stupefait, les quatre hommes
penetrerent dans la mairie dont la porte se referma derriere eux.
--Nous sommes devances, murmura le medecin, il faut maintenant attendre
du renfort. Bien a faire pour le quart d'heure.
Le lieutenant Picart reparut:
--Le cure a refuse d'obeir, dit-il; il s'est meme enferme dans l'eglise
avec le bedeau et le suisse.
Et, de l'autre cote de la place, en face de la mairie blanche et close,
l'eglise, muette et noire, montrait sa grande porte de chene garnie de
ferrures de fer.
Alors, comme les habitants intrigues mettaient le nez aux fenetres ou
sortaient sur le seuil des maisons, le tambour soudain roula, et
Torchebeuf apparut, battant avec fureur les trois coups precipites du
rappel. Il traversa la place au pas gymnastique, puis disparut dans le
chemin des champs.
Le commandant tira son sabre, s'avanca seul, a moitie distance environ
entre les deux batiments ou s'etait barricade l'ennemi et, agitant son
arme au-dessus de sa tete, il mugit de toute la force de ses poumons:
"Vive la Republique! Mort aux traitres!"
Puis, il se replia vers ses officiers.
Le boucher, le boulanger et le pharmacien, inquiets, accrocherent leurs
volets et fermerent leurs boutiques. Seul l'epicier demeura ouvert.
Cependant les hommes de la milice arrivaient peu a peu, vetus
diversement et tous coiffes d'un kepi noir a galon rouge, le kepi
constituant tout l'uniforme du corps. Ils etaient armes de leurs vieux
fusils rouilles, ces vieux fusils pendus depuis trente ans sur les
cheminees des cuisines, et ils ressemblaient assez a un detachement de
gardes champetres.
Lorsqu'il en eut une trentaine autour de lui, le commandant, en quelques
mots, les mit au fait des evenements; puis, se tournant vers son
etat-major: "Maintenant, agissons," dit-il.
Les habitants se rassemblaient, examinaient et devisaient.
Le docteur eut vite arrete son plan de campagne:
--Lieutenant Picart, vous allez vous avancer sous les fenetres de cette
mairie et sommer M. de Varnetot, au nom de la Republique, de me remettre
la maison de ville.
Mais le lieutenant, un maitre-macon, refusa:
--Vous etes encore un malin, vous. Pour me faire flanquer un coup de
fusil, merci. Ils tirent bien ceux qui sont la-dedans, vous savez.
Faites vos commissions vous-meme.
Le commandant devint rouge.
--Je vous ordonne d'y aller au nom de la discipline.
Le lieutenant se revolta:
--Plus souvent que je me ferai casser la figure sans savoir pourquoi.
Les notables, rassembles en un groupe voisin, se mirent a rire. Un d'eux
cria:
--T'as raison, Picart, c'est pas l'moment!
Le docteur, alors, murmura:
--Laches!
Et, deposant son sabre et son revolver aux mains d'un soldat, il
s'avanca d'un pas lent, l'oeil fixe sur les fenetres, s'attendant a en
voir sortir un canon de fusil braque sur lui.
Comme il n'etait qu'a quelques pas du batiment, les portes des deux
extremites donnant entree dans les deux ecoles s'ouvrirent, et un flot
de petits etres, garcons par ci, filles par la, s'en echapperent et se
mirent a jouer sur la grande place vide, piaillant, comme un troupeau
d'oies, autour du docteur, qui ne pouvait se faire entendre.
Aussitot les derniers eleves sortis, les deux portes s'etaient
refermees.
Le gros des marmots enfin se dispersa, et le commandant appela d'une
voix forte:
--Monsieur de Varnetot?
Une fenetre du premier etage s'ouvrit. M. de Varnetot parut. Le
commandant reprit:
--Monsieur, vous savez les grands evenements qui viennent de changer la
face du gouvernement. Celui que vous representiez n'est plus. Celui que
je represente monte au pouvoir. En ces circonstances douloureuses, mais
decisives, je viens vous demander, au nom de la nouvelle Republique, de
remettre en mes mains les fonctions dont vous avez ete investi par le
precedent pouvoir.
M. de Varnetot repondit:
--Monsieur le docteur, je suis maire de Canneville, nomme par l'autorite
competente, et je resterai maire de Canneville tant que je n'aurai pas
ete revoque et remplace par un arrete de mes superieurs. Maire, je suis
chez moi dans la mairie, et j'y reste. Au surplus, essayez de m'en faire
sortir.
Et il referma la fenetre.
Le commandant retourna vers sa troupe. Mais, avant de s'expliquer,
toisant du haut en bas le lieutenant Picart.
--Vous etes un crane, vous, un fameux lapin, la honte de l'armee. Je
vous casse de votre grade.
Le lieutenant repondit:
--Je m'en fiche un peu.
Et il alla se meler au groupe murmurant des habitants.
Alors le docteur hesita. Que faire? Donner l'assaut? Mais ses hommes
marcheraient-ils? Et puis, en avait-il le droit?
Une idee l'illumina. Il courut au telegraphe dont le bureau faisait face
a la mairie, de l'autre cote de la place. Et il expedia trois depeches:
A MM. les membres du gouvernement republicain, a Paris;
A M. le nouveau prefet republicain de la Seine-Inferieure, a Rouen;
A M. le nouveau sous-prefet republicain de Dieppe.
Il exposait la situation, disait le danger couru par la commune demeuree
aux mains de l'ancien maire monarchiste, offrait ses services devoues,
demandait des ordres et signait en faisant suivre son nom de tous ses
titres.
Puis il revint vers son corps d'armee et, tirant dix francs de sa poche:
"Tenez, mes amis, allez manger et boire un coup; laissez seulement ici
un detachement de dix hommes pour que personne ne sorte de la mairie."
Mais l'ex-lieutenant Picart, qui causait avec l'horloger, entendit; il
se mit a ricaner et prononca: "Pardi, s'ils sortent, ce sera une
occasion d'entrer. Sans ca, je ne vous vois pas encore la-dedans, moi!"
Le docteur ne repondit pas, et il alla dejeuner.
Dans l'apres-midi, il disposa des postes tout autour de la commune,
comme si elle etait menacee d'une surprise.
Il passa plusieurs fois devant les portes de la maison de ville et de
l'eglise sans rien remarquer de suspect; on aurait cru vides ces deux
batiments.
Le boucher, le boulanger et le pharmacien rouvrirent leurs boutiques.
On jasait beaucoup dans les logis. Si l'Empereur etait prisonnier, il y
avait quelque traitrise la-dessous. On ne savait pas au juste laquelle
des republiques etait revenue.
La nuit tomba.
Vers neuf heures, le docteur s'approcha seul, sans bruit, de l'entree du
batiment communal, persuade que son adversaire etait parti se coucher;
et, comme il se disposait a enfoncer la porte a coups de pioche, une
voix forte, celle d'un garde, demanda tout a coup:
--Qui va la?
Et M. Massarel battit en retraite a toutes jambes.
Le jour se leva sans que rien fut change dans la situation.
La milice en armes occupait la place. Tous les habitants s'etaient
reunis autour de cette troupe, attendant une solution. Ceux des villages
voisins arrivaient pour voir.
Alors le docteur, comprenant qu'il jouait sa reputation, resolut d'en
finir d'une maniere ou d'une autre; et il allait prendre une resolution
quelconque, energique assurement, quand la porte du telegraphe s'ouvrit
et la petite servante de la directrice parut, tenant a la main deux
papiers.
Elle se dirigea d'abord vers le commandant et lui remit une des
depeches; puis, traversant le milieu desert de la place, intimidee par
tous les yeux fixes sur elle, baissant la tete et trottant menu, elle
alla frapper doucement a la maison barricadee, comme si elle eut ignore
qu'un parti arme s'y cachait.
L'huis s'entrebailla; une main d'homme recut le message, et la fillette
revint, toute rouge, prete a pleurer, d'etre devisagee ainsi par le pays
entier.
Le docteur commanda d'une voix vibrante:
--Un peu de silence, s'il vous plait.
Et comme le populaire s'etait tu, il reprit fierement:
--Voici la communication que je recois du gouvernement. Et, elevant sa
depeche, il lut:
"Ancien maire revoque. Veuillez aviser au plus presse. Recevrez
instructions ulterieures.
Pour le sous-prefet,
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