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Contes de la Becasse by Guy de Maupassant



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GUY DE MAUPASSANT


CONTES DE LA BECASSE


SEIZIEME EDITION


PARIS

1894






LA BECASSE


Le vieux baron des Ravots avait ete pendant quarante ans le roi des
chasseurs de sa province. Mais, depuis cinq a six annees, une paralysie
des jambes le clouait a son fauteuil, et il ne pouvait plus que tirer
des pigeons de la fenetre de son salon ou du haut de son grand perron.

Le reste du temps il lisait.

C'etait un homme de commerce aimable chez qui etait reste beaucoup de
l'esprit lettre du dernier siecle. Il adorait les contes, les petits
contes polissons, et aussi les histoires vraies arrivees dans son
entourage. Des qu'un ami entrait chez lui, il demandait:

--Eh bien, quoi de nouveau?

Et il savait interroger a la facon d'un juge d'instruction.

Par les jours de soleil il faisait rouler devant la porte son large
fauteuil pareil a un lit. Un domestique, derriere son dos, tenait les
fusils, les chargeait et les passait a son maitre; un autre valet, cache
dans un massif, lachait un pigeon de temps en temps, a des intervalles
irreguliers, pour que le baron ne fut pas prevenu et demeurat en eveil.

Et, du matin au soir, il tirait les oiseaux rapides, se desolant quand
il s'etait laisse surprendre, et riant aux larmes quand la bete tombait
d'aplomb ou faisait quelque culbute inattendue et drole. Il se tournait
alors vers le garcon qui chargeait les armes, et il demandait, en
suffoquant de gaiete:

--Y est-il, celui-la, Joseph! As-tu vu comme il est descendu?

Et Joseph repondait invariablement:

--Oh! monsieur le baron ne les manque pas.

A l'automne, au moment des chasses, il invitait, comme a l'ancien temps,
ses amis, et il aimait entendre au loin les detonations. Il les
comptait, heureux quand elles se precipitaient. Et, le soir, il exigeait
de chacun le recit fidele de sa journee.

Et on restait trois heures a table en racontant des coups de fusil.

C'etaient d'etranges et invraisemblables aventures, ou se complaisait
l'humeur hableuse des chasseurs. Quelques-unes avaient fait date et
revenaient regulierement. L'histoire d'un lapin que le petit vicomte de
Bourril avait manque dans son vestibule les faisait se tordre chaque
annee de la meme facon. Toutes les cinq minutes un nouvel orateur
prononcait:

--J'entends: "Birr! birr!" et une compagnie magnifique me part a dix
pas. J'ajuste: pif! paf! j'en vois tomber une pluie, une vraie pluie. Il
y en avait sept!

Et tous, etonnes, mais reciproquement credules, s'extasiaient.

Mais il existait dans la maison une vieille coutume, appelee le "conte
de la Becasse".

Au moment du passage de cette reine des gibiers, la meme ceremonie
recommencait a chaque diner.

Comme ils adoraient l'incomparable oiseau, on en mangeait tous les soirs
un par convive; mais on avait soin de laisser dans un plat toutes les
tetes.

Alors le baron, officiant comme un eveque, se faisait apporter sur une
assiette un peu de graisse, oignait avec soin les tetes precieuses en
les tenant par le bout de la mince aiguille qui leur sert le bec. Une
chandelle allumee etait posee pres de lui, et tout le monde se taisait,
dans l'anxiete de l'attente.

Puis il saisissait un des cranes ainsi prepares, le fixait sur une
epingle, piquait l'epingle sur un bouchon, maintenait le tout en
equilibre au moyen de petits batons croises comme des balanciers, et
plantait delicatement cet appareil sur un goulot de bouteille en maniere
de tourniquet.

Tous les convives comptaient ensemble, d'une voix forte:

--Une,--deux,--trois.

Et le baron, d'un coup de doigt, faisait vivement pivoter ce joujou.

Celui des invites que designait, en s'arretant, le long bec pointu
devenait maitre de toutes les tetes, regal exquis qui faisait loucher
ses voisins.

Il les prenait une a une et les faisait griller sur la chandelle. La
graisse crepitait, la peau rissolee fumait, et l'elu du hasard croquait
le crane suiffe en le tenant par le nez et en poussant des exclamations
de plaisir.

Et chaque fois les dineurs, levant leurs verres, buvaient a sa sante.

Puis, quand il avait acheve le dernier, il devait, sur l'ordre du baron,
conter une histoire pour indemniser les desherites.

Voici quelques-uns de ces recits:






CE COCHON DE MORIN

_A M. Oudinot._




I


"Ca, mon ami, dis-je a Labarbe, tu viens encore de prononcer ces quatre
mots, "ce cochon de Morin". Pourquoi, diable, n'ai-je jamais entendu
parler de Morin sans qu'on le traitat de "cochon"?

Labarbe, aujourd'hui depute, me regarda avec des yeux de chat-huant.
"Comment, tu ne sais pas l'histoire de Morin, et tu es de la Rochelle?"

J'avouai que je ne savais pas l'histoire de Morin. Alors Labarbe se
frotta les mains et commenca son recit.

"Tu as connu Morin, n'est-ce pas, et tu te rappelles son grand magasin
de mercerie sur le quai de la Rochelle?

--"Oui, parfaitement.

--"Eh bien, sache qu'en 1862 ou 63 Morin alla passer quinze jours a
Paris, pour son plaisir, ou ses plaisirs, mais sous pretexte de
renouveler ses approvisionnements. Tu sais ce que sont, pour un
commercant de province, quinze jours de Paris. Cela vous met le feu dans
le sang. Tous les soirs des spectacles, des frolements de femmes, une
continuelle excitation d'esprit. On devient fou. On ne voit plus que
danseuses en maillot, actrices decolletees, jambes rondes, epaules
grasses, tout cela presque a portee de la main, sans qu'on ose ou qu'on
puisse y toucher. C'est a peine si on goute, une fois ou deux, a
quelques mets inferieurs. Et l'on s'en va, le coeur encore tout secoue,
l'ame emoustillee, avec une espece de demangeaison de baisers qui vous
chatouillent les levres.

Morin se trouvait dans cet etat, quand il prit son billet pour la
Rochelle par l'express de 8 h. 40 du soir. Et il se promenait plein de
regrets et de trouble dans la grande salle commune du chemin de fer
d'Orleans, quand il s'arreta net devant une jeune femme qui embrassait
une vieille dame. Elle avait releve sa voilette, et Morin, ravi,
murmura: "Bigre, la belle personne!"

Quand elle eut fait ses adieux a la vieille, elle entra dans la salle
d'attente, et Morin la suivit; puis elle passa sur le quai, et Morin la
suivit encore; puis elle monta dans un wagon vide, et Morin la suivit
toujours.

Il y avait peu de voyageurs pour l'express. La locomotive siffla; le
train partit. Ils etaient seuls.

Morin la devorait des yeux. Elle semblait avoir dix-neuf a vingt ans;
elle etait blonde, grande, d'allure hardie. Elle roula autour de ses
jambes une couverture de voyage, et s'etendit sur les banquettes pour
dormir.

Morin se demandait: "Qui est-ce?" Et mille suppositions, mille projets
lui traversaient l'esprit. Il se disait: "On raconte tant d'aventures de
chemin de fer. C'en est une peut-etre qui se presente pour moi. Qui
sait? une bonne fortune est si vite arrivee. Il me suffirait peut-etre
d'etre audacieux. N'est-ce pas Danton qui disait: "De l'audace, de
l'audace, et toujours de l'audace." Si ce n'est pas Danton, c'est
Mirabeau. Enfin, qu'importe. Oui, mais je manque d'audace, voila le hic.
Oh! Si on savait, si on pouvait lire dans les ames! Je parie qu'on passe
tous les jours, sans s'en douter, a cote d'occasions magnifiques. Il lui
suffirait d'un geste pourtant pour m'indiquer qu'elle ne demande pas
mieux..."

Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe. Il
imaginait une entree en rapport chevaleresque, des petits services qu'il
lui rendait, une conversation vive, galante, finissait par une
declaration qui finissait par... par ce que tu penses.

Mais ce qui lui manquait toujours, c'etait le debut, le pretexte. Et il
attendait une circonstance heureuse, le coeur ravage, l'esprit sens
dessus dessous.

La nuit cependant s'ecoulait et la belle enfant dormait toujours, tandis
que Morin meditait sa chute. Le jour parut, et bientot le soleil lanca
son premier rayon, un long rayon clair venu du bout de l'horizon, sur le
doux visage de la dormeuse.

Elle s'eveilla, s'assit, regarda la campagne, regarda Morin et sourit.
Elle sourit en femme heureuse, d'un air engageant et gai. Morin
tressaillit. Pas de doute, c'etait pour lui ce sourire-la, c'etait bien
une invitation discrete, le signal reve qu'il attendait. Il voulait
dire, ce sourire: "Etes-vous bete, etes-vous niais, etes-vous jobard,
d'etre reste la, comme un pieu, sur votre siege depuis hier soir.

"Voyons, regardez-moi, ne suis-je pas charmante? Et vous demeurez comme
ca toute une nuit en tete a tete avec une jolie femme sans rien oser,
grand sot."

Elle souriait toujours en le regardant; elle commencait meme a rire; et
il perdait la tete, cherchant un mot de circonstance, un compliment,
quelque chose a dire enfin, n'importe quoi. Mais il ne trouvait rien,
rien. Alors, saisi d'une audace de poltron, il pensa: "Tant pis, je
risque tout"; et brusquement, sans crier "gare", il s'avanca, les mains
tendues, les levres gourmandes, et, la saisissant a pleins bras, il
l'embrassa.

D'un bond elle fut debout criant: "Au secours", hurlant d'epouvante. Et
elle ouvrit la portiere, elle agita ses bras dehors, folle de peur,
essayant de sauter, tandis que Morin eperdu, persuade qu'elle allait se
precipiter sur la voie, la retenait par sa jupe en begayant: "Madame...
oh!... madame."

Le train ralentit sa marche, s'arreta. Deux employes se precipiterent
aux signaux desesperes de la jeune femme qui tomba dans leurs bras en
balbutiant: "Cet homme a voulu... a voulu... me... me..." Et elle
s'evanouit.

On etait en gare de Mauze. Le gendarme present arreta Morin.

Quand la victime de sa brutalite eut repris connaissance, elle fit sa
declaration. L'autorite verbalisa. Et le pauvre mercier ne put regagner
son domicile que le soir, sous le coup d'une poursuite judiciaire pour
outrage aux bonnes moeurs dans un lieu public.




II


J'etais alors redacteur en chef du _nal des Charentes_; et je voyais
Morin, chaque soir, au Cafe du commerce.

Des le lendemain de son aventure, il vint me trouver, ne sachant que
faire. Je ne lui cachai pas mon opinion: "Tu n'es qu'un cochon. On ne se
conduit pas comme ca."

Il pleurait; sa femme l'avait battu; et il voyait son commerce ruine,
son nom dans la boue, deshonore, ses amis, indignes, ne le saluant plus.
Il finit par me faire pitie, et j'appelai mon collaborateur Rivet, un
petit homme goguenard et de bon conseil, pour prendre ses avis.

Il m'engagea a voir le procureur imperial, qui etait de mes amis. Je
renvoyai Morin chez lui et je me rendis chez ce magistrat.

J'appris que la femme outragee etait une jeune fille, Mlle Henriette
Bonnel, qui venait de prendre a Paris ses brevets d'institutrice et qui,
n'ayant plus ni pere ni mere, passait ses vacances chez son oncle et sa
tante, braves petits bourgeois de Mauze.

Ce qui rendait grave la situation de Morin, c'est que l'oncle avait
porte plainte. Le ministere public consentait a laisser tomber l'affaire
si cette plainte etait retiree. Voila ce qu'il fallait obtenir.

Je retournai chez Morin. Je le trouvai dans son lit, malade d'emotion et
de chagrin. Sa femme, une grande gaillarde osseuse et barbue, le
maltraitait sans repos. Elle m'introduisit dans la chambre en me criant
par la figure: "Vous venez voir ce cochon de Morin? Tenez, le voila, le
coco!"

Et elle se planta devant le lit, les poings sur les hanches. J'exposai
la situation; et il me supplia d'aller trouver la famille. La mission
etait delicate; cependant je l'acceptai. Le pauvre diable ne cessait de
repeter: "Je t'assure que je ne l'ai pas meme embrassee, non, pas meme.
Je te le jure!"

Je repondis: "C'est egal, tu n'es qu'un cochon." Et je pris mille francs
qu'il m'abandonna pour les employer comme je le jugerais convenable.

Mais comme je ne tenais pas a m'aventurer seul dans la maison des
parents, je priai Rivet de m'accompagner. Il y consentit, a la condition
qu'on partirait immediatement, car il avait, le lendemain dans
l'apres-midi, une affaire urgente a la Rochelle.

Et, deux heures plus tard, nous sonnions a la porte d'une jolie maison
de campagne. Une belle jeune fille vint nous ouvrir. C'etait elle
assurement. Je dis tout bas a Rivet: "Sacrebleu, je commence a
comprendre Morin."

L'oncle, M. Tonnelet, etait justement un abonne du _Fanal_, un fervent
coreligionnaire politique qui nous recut a bras ouverts, nous felicita,
nous congratula, nous serra les mains, enthousiasme d'avoir chez lui les
deux redacteurs de son journal. Rivet me souffla dans l'oreille: "Je
crois que nous pourrons arranger l'affaire de ce cochon de Morin."

La niece s'etait eloignee; et j'abordai la question delicate. J'agitai
le spectre du scandale; je fis valoir la depreciation inevitable que
subirait la jeune personne apres le bruit d'une pareille affaire; car on
ne croirait jamais a un simple baiser.

Le bonhomme semblait indecis; mais il ne pouvait rien decider sans sa
femme qui ne rentrerait que tard dans la soiree. Tout a coup il poussa
un cri de triomphe: "Tenez, j'ai une idee excellente. Je vous tiens, je
vous garde. Vous allez diner et coucher ici tous les deux; et, quand ma
femme sera revenue, j'espere que nous nous entendrons."

Rivet resistait; mais le desir de tirer d'affaire ce cochon de Morin le
decida; et nous acceptames l'invitation.

L'oncle se leva, radieux, appela sa niece, et nous proposa une promenade
dans sa propriete en proclamant: "A ce soir les affaires serieuses."

Rivet et lui se mirent a parler politique. Quant a moi, je me trouvai
bientot a quelques pas en arriere, a cote de la jeune fille. Elle etait
vraiment charmante, charmante!

Avec des precautions infinies, je commencai a lui parler de son aventure
pour tacher de m'en faire une alliee.

Mais elle ne parut pas confuse le moins du monde; elle m'ecoutait de
l'air d'une personne qui s'amuse beaucoup.

Je lui disais: "Songez donc, mademoiselle, a tous les ennuis que vous
aurez. Il vous faudra comparaitre devant le tribunal, affronter les
regards malicieux, parler en face de tout ce monde, raconter
publiquement cette triste scene du wagon. Voyons, entre nous,
n'auriez-vous pas mieux fait de ne rien dire, de remettre a sa place ce
polisson sans appeler les employes; et de changer simplement de
voiture."

Elle se mit a rire. "C'est vrai ce que vous dites! mais que voulez-vous?
J'ai eu peur; et, quand on a peur, on ne raisonne plus. Apres avoir
compris la situation, j'ai bien regrette mes cris; mais il etait trop
tard. Songez aussi que cet imbecile s'est jete sur moi comme un furieux,
sans prononcer un mot, avec une figure de fou. Je ne savais meme pas ce
qu'il me voulait."

Elle me regardait en face, sans etre troublee ou intimidee. Je me
disais: "Mais c'est une gaillarde, cette fille. Je comprends que ce
cochon de Morin se soit trompe.

Je repris, en badinant: "Voyons Mademoiselle, avouez qu'il etait
excusable, car, enfin, on ne peut pas se trouver en face d'une aussi
belle personne que vous sans eprouver le desir absolument legitime de
l'embrasser."

Elle rit plus fort, toutes les dents au vent: "Entre le desir et
l'action, monsieur, il y a place pour le respect."

La phrase etait drole, bien que peu claire. Je demandai brusquement: "Eh
bien, voyons, si je vous embrassais, moi, maintenant; qu'est-ce que vous
feriez?"

Elle s'arreta pour me considerer du haut en bas, puis elle dit,
tranquillement: "Oh, vous, ce n'est pas la meme chose."

Je le savais bien, parbleu, que ce n'etait pas la meme chose, puisqu'on
m'appelait dans toute la province "le beau Labarbe". J'avais trente ans,
alors, mais je demandai: "Pourquoi ca?"

Elle haussa les epaules, et repondit: "Tiens! parce que vous n'etes pas
aussi bete que lui." Puis elle ajouta, en me regardant en dessous: "Ni
aussi laid."

Avant qu'elle eut pu faire un mouvement pour m'eviter, je lui avais
plante un bon baiser sur la joue. Elle sauta de cote, mais trop tard.
Puis elle dit: "Eh bien vous n'etes pas gene non plus, vous. Mais ne
recommencez pas ce jeu-la."

Je pris un air humble et je dis a mi-voix: "Oh! mademoiselle, quant a
moi, si j'ai un desir au coeur, c'est de passer devant un tribunal pour
la meme cause que Morin."

Elle demanda a son tour: "Pourquoi ca?" Je la regardai au fond des yeux
serieusement. "Parce que vous etes une des plus belles creatures qui
soient; parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire,
que d'avoir voulu vous violenter. Parce qu'on dirait apres vous avoir
vue: "Tiens, Labarbe n'a pas vole ce qui lui arrive, mais il a de la
chance tout de meme."

Elle se remit a rire de tout son coeur.

"Etes-vous drole?" Elle n'avait pas fini le mot "_drole_" que je la
tenais a pleins bras et je lui jetais des baisers voraces partout ou je
trouvais une place, dans les cheveux, sur le front, sur les yeux, sur la
bouche parfois, sur les joues, par toute la tete, dont elle decouvrait
toujours malgre elle un coin pour garantir les autres.

A la fin, elle se degagea, rouge et blessee. "Vous etes un grossier,
monsieur, et vous me faites repentir de vous avoir ecoute."

Je lui saisis la main, un peu confus, balbutiant: "Pardon, pardon,
mademoiselle. Je vous ai blessee; j'ai ete brutal! Ne m'en voulez pas.
Si vous saviez?..." Je cherchais vainement une excuse.

Elle prononca, au bout d'un moment: "Je n'ai rien a savoir, monsieur."

Mais j'avais trouve; je m'ecriai: "Mademoiselle, voici un an que je vous
aime!"

Elle fut vraiment surprise et releva les yeux. Je repris: "Oui,
mademoiselle, ecoutez-moi. Je ne connais pas Morin et je me moque bien
de lui. Peu m'importe qu'il aille en prison et devant les tribunaux. Je
vous ai vue ici l'an passe, vous etiez la-bas, devant la grille. J'ai
recu une secousse en vous apercevant et votre image ne m'a plus quitte.
Croyez-moi, ou ne me croyez pas, peu m'importe. Je vous ai trouvee
adorable; votre souvenir me possedait; j'ai voulu vous revoir; j'ai
saisi le pretexte de cette bete de Morin; et me voici. Les circonstances
m'ont fait passer les bornes; pardonnez-moi, je vous en supplie,
pardonnez-moi."

Elle guettait la verite dans mon regard, prete a sourire de nouveau; et
elle murmura: "Blagueur."

Je levai la main, et, d'un ton sincere (je crois meme que j'etais
sincere): "Je vous jure que je ne mens pas."

Elle dit simplement: "Allons donc."

Nous etions seuls, tout seuls, Rivet et l'oncle ayant disparu dans les
allees tournantes; et je lui fis une vraie declaration, longue, douce,
en lui pressant et lui baisant les doigts. Elle ecoutait cela comme une
chose agreable et nouvelle, sans bien savoir ce qu'elle en devait
croire.

Je finissais par me sentir trouble; par penser ce que je disais; j'etais
pale, oppresse, frissonnant; et, doucement, je lui pris la taille.

Je lui parlais tout bas dans les petits cheveux frises de l'oreille.
Elle semblait morte tant elle restait reveuse.

Puis sa main rencontra la mienne et la serra; je pressai lentement sa
taille d'une etreinte tremblante et toujours grandissante; elle ne
remuait plus du tout; j'effleurais sa joue de ma bouche; et tout a coup
mes levres, sans chercher, trouverent les siennes. Ce fut un long, long
baiser; et il aurait encore dure longtemps; si je n'avais entendu "hum,
hum" a quelques pas derriere moi.

Elle s'enfuit a travers un massif. Je me retournai et j'apercus Rivet
qui me rejoignait.

Il se campa au milieu du chemin; et sans rire: "Eh bien! c'est comme ca
que tu arranges l'affaire de ce cochon de Morin."

Je repondis avec fatuite: "On fait ce qu'on peut, mon cher. Et l'oncle?
Qu'en as-tu obtenu? Moi, je reponds de la niece."

Rivet declara: "J'ai ete moins heureux avec l'oncle."

Et je lui pris le bras pour rentrer.




III


Le diner acheva de me faire perdre la tete. J'etais a cote d'elle et ma
main sans cesse rencontrait sa main sous la nappe; mon pied pressait son
pied; nos regards se joignaient, se melaient.

On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l'ame
toutes les tendresses qui me montaient du coeur. Je la tenais serree
contre moi, l'embrassant a tout moment, mouillant mes levres aux
siennes. Devant nous, l'oncle et Rivet discutaient. Leurs ombres les
suivaient gravement sur le sable des chemins.

On rentra. Et bientot l'employe du telegraphe apporta une depeche de la
tante annoncant qu'elle ne reviendrait que le lendemain matin, a sept
heures, par le premier train.

L'oncle, dit: "Eh bien, Henriette, va montrer leurs chambres a ces
messieurs." On serra la main du bonhomme et on monta. Elle nous
conduisit d'abord dans l'appartement de Rivet, et il me souffla dans
l'oreille: "Pas de danger qu'elle nous ait menes chez toi d'abord." Puis
elle me guida vers mon lit. Des qu'elle fut seule avec moi, je la saisis
de nouveau dans mes bras, tachant d'affoler sa raison et de culbuter sa
resistance. Mais, quand elle se sentit tout pres de defaillir, elle
s'enfuit.

Je me glissais entre mes draps, tres contrarie, tres agite, et tres
penaud, sachant bien que je ne dormirais guere, cherchant quelle
maladresse j'avais pu commettre, quand on heurta doucement ma porte.

Je demandai: "Qui est la?"

Une voix legere repondit: "Moi."

Je me vetis a la hate; j'ouvris; elle entra. "J'ai oublie, dit-elle, de
vous demander ce que vous prenez le matin: du chocolat, du the, ou du
cafe?"

Je l'avais enlacee impetueusement, la devorant de caresses, begayant:
"Je prends... je prends... je prends..." Mais elle me glissa entre les
bras, souffla ma lumiere, et disparut.

Je restai seul, furieux, dans l'obscurite, cherchant des allumettes,
n'en trouvant pas. J'en decouvris enfin et je sortis dans le corridor, a
moitie fou, mon bougeoir a la main.

Qu'allais-je faire? Je ne raisonnais plus; je voulais la trouver; je la
voulais. Et je fis quelques pas sans reflechir a rien. Puis, je pensai
brusquement: "Mais si j'entre chez l'oncle? que dirais-je?... Et je
demeurai immobile, le cerveau vide, le coeur battant. Au bout de
plusieurs secondes, la reponse me vint: "Parbleu je dirai que je
cherchais la chambre de Rivet pour lui parler d'une chose urgente."

Et je me mis a inspecter les portes m'efforcant de decouvrir la sienne,
a elle. Mais rien ne pouvait me guider. Au hasard je pris une clef que
je tournai. J'ouvris, j'entrai... Henriette assise dans son lit,
effaree, me regardait.

Alors je poussai doucement le verrou; et, m'approchant sur la pointe des
pieds, je lui dis: "J'ai oublie, mademoiselle, de vous demander quelque
chose a lire." Elle se debattait; mais j'ouvris bientot le livre que je
cherchais. Je n'en dirai pas le titre. C'etait vraiment le plus
merveilleux des romans, et le plus divin des poemes.

Une fois tournee la premiere page, elle me le laissa parcourir a mon
gre; et j'en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s'userent
jusqu'au bout.

Puis, apres l'avoir remerciee, je regagnais, a pas de loup, ma chambre,
quand une main brutale m'arreta; et une voix, celle de Rivet, me
chuchota dans le nez: "Tu n'as donc pas fini d'arranger l'affaire de ce
cochon de Morin?"

Des sept heures du matin elle m'apportait elle-meme une tasse de
chocolat. Je n'en ai jamais bu de pareil. Un chocolat a s'en faire
mourir, moelleux, veloute, parfume, grisant. Je ne pouvais oter ma
bouche des bords delicieux de sa tasse.

A peine la jeune fille etait-elle sortie que Rivet entra. Il semblait un
peu nerveux, agace comme un homme qui n'a guere dormi, il me dit d'un
ton maussade: "Si tu continues, tu sais, tu finiras par gater l'affaire
de ce cochon de Morin."

A huit heures, la tante arrivait. La discussion fut courte. Les braves
gens retiraient leur plainte, et je laisserais cinq cents francs aux
pauvres du pays.

Alors on voulut nous retenir a passer la journee. On organiserait meme
une excursion pour aller visiter des ruines. Henriette derriere le dos
de ses parents me faisait des signes de tete: "Oui, restez donc."
J'acceptais, mais Rivet s'acharna a s'en aller.

Je le pris a part; je le priai, je le sollicitai; je lui disais:
"Voyons, mon petit Rivet, fais cela pour moi." Mais il semblait exaspere
et me repetait dans la figure: "J'en ai assez, entends-tu, de l'affaire
de ce cochon de Morin."

Je fus bien contraint de partir aussi. Ce fut un des moments les plus
durs de ma vie. J'aurais bien arrange cette affaire-la pendant toute mon
existence.

Dans le wagon, apres les energiques et muettes poignees de main des
adieux, je dis a Rivet: "Tu n'es qu'une brute". Il repondit: "Mon petit,
tu commencais a m'agacer bougrement".

En arrivant aux bureaux du _Fanal_, j'apercus une foule qui nous
attendait... On cria des qu'on nous vit: "Eh bien, avez-vous arrange
l'affaire de ce cochon de Morin?"

Tout la Rochelle en etait trouble. Rivet, dont la mauvaise humeur
s'etait dissipee en route, eut grand'peine a ne pas rire en declarant:
"Oui, c'est fait, grace a Labarbe."

Et nous allames chez Morin.

Il etait etendu dans un fauteuil, avec des sinapismes aux jambes et des
compresses d'eau froide sur le crane, defaillant d'angoisse. Et il
toussait sans cesse, d'une petite toux d'agonisant, sans qu'on sut d'ou
lui etait venu ce rhume. Sa femme le regardait avec des yeux de tigresse
prete a le devorer.

Des qu'il nous apercut, il eut un tremblement qui lui secouait les
poignets et les genoux. Je dis: "C'est arrange, salaud, mais ne
recommence pas."

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