Fort comme la mort by Guy de Maupassant
G >>
Guy de Maupassant >> Fort comme la mort
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 GUY DE MAUPASSANT
FORT COMME LA MORT
PREMIERE PARTIE
I
Le jour tombait dans le vaste atelier par la baie ouverte du plafond.
C'etait un grand carre de lumiere eclatante et bleue, un trou clair
sur un infini lointain d'azur, ou passaient, rapides, des vols
d'oiseaux.
Mais a peine entree dans la haute piece severe et drapee, la clarte
joyeuse du ciel s'attenuait, devenait douce, s'endormait sur les
etoffes, allait mourir dans les portieres, eclairait a peine les coins
sombres ou, seuls, les cadres d'or s'allumaient comme des feux. La
paix et le sommeil semblaient emprisonnes la dedans, la paix des
maisons d'artistes ou l'ame humaine a travaille. En ces murs que la
pensee habite, ou la pensee s'agite, s'epuise en des efforts violents,
il semble que tout soit las, accable, des qu'elle s'apaise. Tout
semble mort apres ces crises de vie; et tout repose, les meubles, les
etoffes, les grands personnages inacheves sur les toiles, comme si le
logis entier avait souffert de la fatigue du maitre, avait peine avec
lui, prenant part, tous les jours, a sa lutte recommencee. Une
vague odeur engourdissante de peinture, de terebenthine et de tabac
flottait, captee par les tapis et les sieges; et aucun autre bruit ne
troublait le lourd silence que les cris vifs et courts des hirondelles
qui passaient sur le chassis ouvert, et la longue rumeur confuse de
Paris a peine entendue par-dessus les toits. Rien ne remuait que la
montee intermittente d'un petit nuage de fumee bleue s'elevant vers le
plafond a chaque bouffee de cigarette qu'Olivier Bertin, allonge sur
son divan, soufflait lentement entre ses levres.
Le regard perdu dans le ciel lointain, il cherchait le sujet d'un
nouveau tableau. Qu'allait-il faire? Il n'en savait rien encore. Ce
n'etait point d'ailleurs un artiste resolu et sur de lui, mais un
inquiet dont l'inspiration indecise hesitait sans cesse entre toutes
les manifestations de l'art. Riche, illustre, ayant conquis tous les
honneurs, il demeurait, vers la fin de sa vie, l'homme qui ne sait
pas encore au juste vers quel ideal il a marche. Il avait ete prix de
Rome, defenseur des traditions, evocateur, apres tant d'autres, des
grandes scenes de l'histoire; puis, modernisant ses tendances,
il avait peint des hommes vivants avec des souvenirs classiques.
Intelligent, enthousiaste, travailleur tenace au reve changeant, epris
de son art qu'il connaissait a merveille, il avait acquis, grace a la
finesse de son esprit, des qualites d'execution remarquables et une
grande souplesse de talent nee en partie de ses hesitations et de ses
tentatives dans tous les genres. Peut-etre aussi l'engouement brusque
du monde pour ses oeuvres elegantes, distinguees et correctes,
avait-il influence sa nature en l'empechant d'etre ce qu'il serait
normalement devenu. Depuis le triomphe du debut, le desir de plaire
toujours le troublait sans qu'il s'en rendit compte, modifiait
secretement sa voie, attenuait ses convictions. Ce desir de plaire,
d'ailleurs, apparaissait chez lui sous toutes les formes et avait
contribue beaucoup a sa gloire.
L'amenite de ses manieres, toutes les habitudes de sa vie, le soin
qu'il prenait de sa personne, son ancienne reputation de force et
d'adresse, d'homme d'epee et de cheval, avaient fait un cortege de
petites notorietes a sa celebrite croissante. Apres _Cleopatre,_ la
premiere toile qui l'illustra jadis, Paris brusquement s'etait epris
de lui, l'avait adopte, fete, et il etait devenu soudain un de ces
brillants artistes mondains qu'on rencontre au bois, que les salons
se disputent, que l'Institut accueille des leur jeunesse. Il y etait
entre en conquerant avec l'approbation de la ville entiere.
La fortune l'avait conduit ainsi jusqu'aux approches de la vieillesse,
en le choyant et le caressant.
Donc, sous l'influence de la belle journee qu'il sentait epanouie au
dehors, il cherchait un sujet poetique. Un peu engourdi d'ailleurs
par sa cigarette et son dejeuner, il revassait, le regard en l'air,
esquissant dans l'azur des figures rapides, des femmes gracieuses dans
une allee du bois ou sur le trottoir d'une rue, des amoureux au bord
de l'eau, toutes les fantaisies galantes ou se complaisait sa pensee.
Les images changeantes se dessinaient au ciel, vagues et mobiles dans
l'hallucination coloree de son oeil; et les hirondelles qui rayaient
l'espace d'un vol incessant de fleches lancees semblaient vouloir les
effacer en les biffant comme des traits de plume.
Il ne trouvait rien! Toutes les figures entrevues ressemblaient a
quelque chose qu'il avait fait deja, toutes les femmes apparues
etaient les filles ou les soeurs de celles qu'avait enfantees son
caprice d'artiste; et la crainte encore confuse, dont il etait obsede
depuis un an, d'etre vide, d'avoir fait le tour de ses sujets, d'avoir
tari son inspiration, se precisait devant cette revue de son oeuvre,
devant cette impuissance a rever du nouveau, a decouvrir de l'inconnu.
Il se leva mollement pour chercher dans ses cartons parmi ses projets
delaisses s'il ne trouverait point quelque chose qui eveillerait une
idee en lui.
Tout en soufflant sa fumee, il se mit a feuilleter les esquisses, les
croquis, les dessins qu'il gardait enfermes en une grande armoire
ancienne; puis, vite degoute de ces vaines recherches, l'esprit
meurtri par une courbature, il rejeta sa cigarette, siffla un air qui
courait les rues et, se baissant, ramassa sous une chaise un pesant
haltere qui trainait.
Ayant releve de l'autre main une draperie voilant la glace qui
lui servait a controler la justesse des poses, a verifier les
perspectives, a mettre a l'epreuve la verite, et s'etant place juste
en face, il jongla en se regardant.
Il avait ete celebre dans les ateliers pour sa force, puis dans
le monde pour sa beaute. L'age, maintenant, pesait sur lui,
l'alourdissait. Grand, les epaules larges, la poitrine pleine, il
avait pris du ventre comme un ancien lutteur, bien qu'il continuat a
faire des armes tous les jours et a monter a cheval avec assiduite.
La tete etait restee remarquable, aussi belle qu'autrefois, bien que
differente. Les cheveux blancs, drus et courts, avivaient son oeil
noir sous d'epais sourcils gris. Sa moustache forte, une moustache de
vieux soldat, etait demeuree presque brune et donnait a sa figure un
rare caractere d'energie et de fierte.
Debout devant la glace, les talons unis, le corps droit, il faisait
decrire aux deux boules de fonte tous les mouvements ordonnes, au
bout de son bras musculeux, dont il suivait d'un regard complaisant
l'effort tranquille et puissant.
Mais soudain, au fond du miroir ou se refletait l'atelier tout entier,
il vit remuer une portiere, puis une tete de femme parut, rien qu'une
tete qui regardait. Une voix, derriere lui, demanda:
--On est ici?
Il repondit:--Present--en se retournant. Puis jetant son haltere sur
le tapis, il courut vers la porte avec une souplesse un peu forcee.
Une femme entrait, en toilette claire. Quand ils se furent serre la
main:
--Vous vous exerciez, dit-elle.
--Oui, dit-il, je faisais le paon, et je me suis laisse surprendre.
Elle rit et reprit:
--La loge de votre concierge etait vide et, comme je vous sais
toujours seul a cette heure-ci, je suis entree sans me faire annoncer.
Il la regardait.
--Bigre! comme vous etes belle. Quel chic!
--Oui, j'ai une robe neuve. La trouvez-vous jolie?
--Charmante, d'une grande harmonie. Ah! on peut dire qu'aujourd'hui on
a le sentiment des nuances.
Il tournait autour d'elle, tapotait l'etoffe, modifiait du bout des
doigts l'ordonnance des plis, en homme qui sait la toilette comme un
couturier, ayant employe, durant toute sa vie, sa pensee d'artiste et
ses muscles d'athlete a raconter, avec la barbe mince des pinceaux,
les modes changeantes et delicates, a reveler la grace feminine
enfermee et captive en des armures de velours et de soie ou sous la
neige des dentelles.
Il finit par declarer:
--C'est tres reussi. Ca vous va tres bien.
Elle se laissait admirer, contente d'etre jolie et de lui plaire.
Plus toute jeune, mais encore belle, pas tres grande, un peu forte,
mais fraiche avec cet eclat qui donne a la chair de quarante ans
une saveur de maturite, elle avait l'air d'une de ces roses qui
s'epanouissent indefiniment jusqu'a ce que, trop fleuries, elles
tombent en une heure.
Elle gardait sous ses cheveux blonds la grace alerte et jeune de ces
Parisiennes qui ne vieillissent pas, qui portent en elles une force
surprenante de vie, une provision inepuisable de resistance, et qui,
pendant vingt ans, restent pareilles, indestructibles et triomphantes,
soigneuses avant tout de leur corps et economes de leur sante.
Elle leva son voile et murmura:
--Eh bien, on ne m'embrasse pas?
--J'ai fume, dit-il.
Elle fit:--Pouah.--Puis, tendant ses levres:--Tant pis.
Et leurs bouches se rencontrerent.
Il enleva son ombrelle et la devetit de sa jaquette printaniere, avec
des mouvements prompts et surs, habitues a cette manoeuvre familiere.
Comme elle s'asseyait ensuite sur le divan, il demanda avec interet:
--Votre mari va bien?
--Tres bien, il doit meme parler a la Chambre en ce moment.
--Ah! Sur quoi donc?
--Sans doute sur les betteraves ou les huiles de colza, comme
toujours.
Son mari, le comte de Guilleroy, depute de l'Eure, s'etait fait une
specialite de toutes les questions agricoles.
Mais ayant apercu dans un coin une esquisse qu'elle ne connaissait
pas, elle traversa l'atelier, en demandant:
--Qu'est-ce que cela?
--Un pastel que je commence, le portrait de la princesse de Ponteve.
--Vous savez, dit-elle gravement, que si vous vous remettez a faire
des portraits de femme, je fermerai votre atelier. Je sais trop ou ca
mene, ce travail-la.
--Oh! dit-il, on ne fait pas deux fois un portrait d'Any.
--Je l'espere bien.
Elle examinait le pastel commence en femme qui sait les questions
d'art. Elle s'eloigna, se rapprocha, fit un abat-jour de sa main,
chercha la place d'ou l'esquisse etait le mieux en lumiere, puis elle
se declara satisfaite.
--Il est fort bon. Vous reussissez tres bien le pastel.
Il murmura, flatte:
--Vous trouvez?
--Oui, c'est un art delicat ou il faut beaucoup de distinction. Ca
n'est pas fait pour les macons de la peinture.
Depuis douze ans elle accentuait son penchant vers l'art distingue,
combattait ses retours vers la simple realite, et par des
considerations d'elegance mondaine, elle le poussait tendrement vers
un ideal de grace un peu maniere et factice.
Elle demanda:
--Comment est-elle, la princesse?
Il dut lui donner mille details de toute sorte, ces details minutieux
ou se complait la curiosite jalouse et subtile des femmes, en passant
des remarques sur la toilette aux considerations sur l'esprit.
Et soudain:
--Est-elle coquette avec vous?
Il rit et jura que non.
Alors, posant ses deux mains sur les epaules du peintre, elle le
regarda fixement. L'ardeur de l'interrogation faisait fremir la
pupille ronde au milieu de l'iris bleu tache d'imperceptibles points
noirs comme des eclaboussures d'encre.
Elle murmura de nouveau:
--Bien vrai, elle n'est pas coquette?
--Oh! bien vrai.
Elle ajouta:
--Je suis tranquille d'ailleurs. Vous n'aimerez plus que moi
maintenant. C'est fini, fini pour d'autres. Il est trop tard, mon
pauvre ami.
Il fut effleure par ce leger frisson penible qui frole le coeur des
hommes murs quand on leur parle de leur age, et il murmura:
--Aujourd'hui, demain, comme hier, il n'y a eu et il n'y aura que vous
en ma vie, Any.
Elle lui prit alors le bras, et retournant vers le divan, le fit
asseoir a cote d'elle.
--A quoi pensiez-vous?
--Je cherche un sujet de tableau.
--Quoi donc?
--Je ne sais pas, puisque je cherche.
--Qu'avez-vous fait ces jours-ci?
Il dut lui raconter toutes les visites qu'il avait recues, les diners
et les soirees, les conversations et les potins. Ils s'interessaient
l'un et l'autre d'ailleurs a toutes ces choses futiles et familieres
de l'existence mondaine. Les petites rivalites, les liaisons connues
ou soupconnees, les jugements tout faits, mille fois redits, mille
fois entendus, sur les memes personnes, les memes evenements et les
memes opinions, emportaient et noyaient leurs esprits dans ce fleuve
trouble et agite qu'on appelle la vie parisienne. Connaissant tout le
monde, dans tous les mondes, lui comme artiste devant qui toutes les
portes s'etaient ouvertes, elle comme femme elegante d'un depute
conservateur, ils etaient exerces a ce sport de la causerie francaise
fine, banale, aimablement malveillante, inutilement spirituelle,
vulgairement distinguee qui donne une reputation particuliere et tres
enviee a ceux dont la langue s'est assouplie a ce bavardage medisant.
--Quand venez-vous diner? demanda-t-elle tout a coup.
--Quand vous voudrez. Dites votre jour.
--Vendredi. J'aurai la duchesse de Mortemain, les Corbelle et
Musadieu, pour feter le retour de ma fillette qui arrive ce soir. Mais
ne le dites pas. C'est un secret.
--Oh! mais oui, j'accepte. Je serai ravi de retrouver Annette. Je ne
l'ai pas vue depuis trois ans.
--C'est vrai! Depuis trois ans!
Elevee d'abord a Paris chez ses parents, Annette etait devenue
l'affection derniere et passionnee de sa grand'mere, Mme Paradin, qui,
presque aveugle, demeurait toute l'annee dans la propriete de son
gendre, au chateau de Roncieres, dans l'Eure. Peu a peu, la vieille
femme avait garde de plus en plus l'enfant pres d'elle et, comme les
Guilleroy passaient presque la moitie de leur vie en ce domaine ou
les appelaient sans cesse des interets de toute sorte, agricoles et
electoraux, on avait fini par ne plus amener a Paris, que de temps en
temps la fillette, qui preferait d'ailleurs la vie libre et remuante
de la campagne a la vie cloitree de la ville.
Depuis trois ans elle n'y etait meme pas venue une seule fois, la
comtesse preferant l'en tenir tout a fait eloignee, afin de ne point
eveiller en elle un gout nouveau avant le jour fixe pour son
entree dans le monde. Mme de Guilleroy lui avait donne la-bas deux
institutrices fort diplomees, et elle multipliait ses voyages aupres
de sa mere et de sa fille. Le sejour d'Annette au chateau etait
d'ailleurs rendu presque necessaire par la presence de la vieille
femme.
Autrefois, Olivier Bertin allait chaque ete passer six semaines ou
deux mois a Roncieres; mais depuis trois ans des rhumatismes l'avaient
entraine en des villes d'eaux lointaines qui avaient tellement ravive
son amour de Paris, qu'il ne le pouvait plus quitter en y rentrant.
La jeune fille, en principe, n'aurait du revenir qu'a l'automne, mais
son pere avait brusquement concu un projet de mariage pour elle, et
il la rappelait afin qu'elle rencontrat immediatement celui qu'il lui
destinait comme fiance, le marquis de Farandal. Cette combinaison,
d'ailleurs, etait tenue tres secrete, et seul Olivier Bertin en avait
recu la confidence de madame de Guilleroy.
Donc il demanda:
--Alors l'idee de votre mari est bien arretee?
--Oui, je la crois meme tres heureuse.
Puis ils parlerent d'autres choses.
Elle revint a la peinture et voulut le decider a faire un Christ. Il
resistait, jugeant qu'il y en avait deja assez par le monde; mais elle
tenait bon, obstinee, et elle s'impatientait.
--Oh! si je savais dessiner, je vous montrerais ma pensee; ce serait
tres nouveau, tres hardi. On le descend de la croix et l'homme qui a
detache les mains laisse echapper tout le haut du corps. Il tombe et
s'abat sur la foule qui leve les bras pour le recevoir et le soutenir.
Comprenez-vous bien?
Oui, il comprenait; il trouvait meme la conception originale, mais
il se sentait dans une veine de modernite, et, comme son amie etait
etendue sur le divan, un pied tombant, chausse d'un fin soulier, et
donnant a l'oeil la sensation de la chair a travers le bas presque
transparent, il s'ecria:
--Tenez, tenez, voila ce qu'il faut peindre, voila la vie: un pied de
femme au bord d'une robe! On peut mettre tout la dedans, de la verite,
du desir, de la poesie. Rien n'est plus gracieux, plus joli qu'un pied
de femme, et quel mystere ensuite: la jambe cachee, perdue et devinee
sous cette etoffe!
S'etant assis par terre, a la turque, il saisit le soulier et
l'enleva; et le pied, sorti de sa gaine de cuir, s'agita comme une
petite bete remuante, surprise d'etre laissee libre.
Bertin repetait:
--Est-ce fin, et distingue, et materiel, plus materiel que la main.
Montrez votre main, Any!
Elle avait de longs gants, montant jusqu'au coude. Pour en oter un,
elle le prit tout en haut par le bord et vivement le fit glisser, en
le retournant a la facon d'une peau de serpent qu'on arrache. Le bras
apparut, pale, gras, rond, devetu si vite qu'il fit surgir l'idee
d'une nudite complete et hardie.
Alors, elle tendit sa main en la laissant pendre au bout du poignet.
Les bagues brillaient sur ses doigts blancs; et les ongles roses, tres
effiles, semblaient des griffes amoureuses poussees au bout de cette
mignonne patte de femme.
Olivier Bertin, doucement, la maniait en l'admirant. Il faisait remuer
les doigts comme des joujoux de chair, et il disait:
--Quelle drole de chose! Quelle drole de chose! Quel gentil petit
membre, intelligent et adroit, qui execute tout ce qu'on veut, des
livres, de la dentelle, des maisons, des pyramides, des locomotives,
de la patisserie, ou des caresses, ce qui est encore sa meilleure
besogne.
Il enlevait les bagues une a une; et comme l'alliance, un fil d'or,
tombait a son tour, il murmura en souriant:
--La loi. Saluons.
--Bete! dit elle, un peu froissee.
Il avait toujours eu l'esprit gouailleur, cette tendance francaise
qui mele une apparence d'ironie aux sentiments les plus serieux, et
souvent il la contristait sans le vouloir, sans savoir saisir les
distinctions subtiles des femmes, et discerner les limites des
departements sacres, comme il disait. Elle se fachait surtout chaque
fois qu'il parlait avec une nuance de blague familiere de leur
liaison si longue qu'il affirmait etre le plus bel exemple d'amour du
dix-neuvieme siecle. Elle demanda, apres un silence:
--Vous nous menerez au vernissage, Annette et moi?
--Je crois bien.
Alors, elle l'interrogea sur les meilleures toiles du prochain Salon,
dont l'ouverture devait avoir lieu dans quinze jours.
Mais soudain, saisie peut-etre par le souvenir d'une course oubliee:
--Allons, donnez-moi mon soulier. Je m'en vais.
Il jouait reveusement avec la chaussure legere en la tournant et la
retournant dans ses mains distraites.
Il se pencha, baisa le pied qui semblait flotter entre la robe et le
tapis et qui ne remuait plus, un peu refroidi par l'air, puis il le
chaussa; et Mme de Guilleroy, s'etant levee, alla vers la table ou
trainaient des papiers, des lettres ouvertes, vieilles et recentes, a
cote d'un encrier de peintre ou l'encre ancienne etait sechee. Elle
regardait d'un oeil curieux, touchait aux feuilles, les soulevait pour
voir dessous.
Il dit en s'approchant d'elle:
--Vous allez deranger mon desordre.
Sans repondre, elle demanda:
--Quel est ce monsieur qui veut acheter vos _Baigneuses_?
--Un Americain que je ne connais pas.
--Avez-vous consenti pour la _Chanteuse des rues_?
--Oui. Dix mille.
--Vous avez bien fait. C'etait gentil, mais pas exceptionnel. Adieu,
cher.
Elle tendit alors sa joue, qu'il effleura d'un calme baiser; et elle
disparut sous la portiere, apres avoir dit, a mi-voix:
--Vendredi, huit heures. Je ne veux point que vous me reconduisiez.
Vous le savez bien. Adieu.
Quand elle fut partie, il ralluma d'abord une cigarette, puis se mit
a marcher a pas lents a travers son atelier. Tout le passe de cette
liaison se deroulait devant lui. Il se rappelait les details
lointains disparus, les recherchait en les enchainant l'un a l'autre,
s'interessait tout seul a cette chasse aux souvenirs.
C'etait au moment ou il venait de se lever comme un astre sur
l'horizon du Paris artiste, alors que les peintres avaient accapare
toute la faveur du public et peuplaient un quartier d'hotels
magnifiques gagnes en quelques coups de pinceau.
Bertin, apres son retour de Rome, en 1864, etait demeure quelques
annees sans succes et sans renom; puis soudain, en 1868, il exposa sa
_Cleopatre_ et fut en quelques jours porte aux nues par la critique
et le public. En 1872, apres la guerre, apres que la mort d'Henri
Regnault eut fait a tous ses confreres une sorte de piedestal de
gloire, une _Jocaste_, sujet hardi, classa Bertin parmi les audacieux,
bien que son execution sagement originale le fit gouter quand meme
parles academiques. En 1873, une premiere medaille le mit hors
concours avec sa _Juive d'Alger_ qu'il donna au retour d'un voyage
en Afrique; et un portrait de la princesse de Salia, en 1874, le fit
considerer, dans le monde elegant, comme le premier portraitiste de
son epoque. De ce jour, il devint le peintre cheri de la Parisienne et
des Parisiennes, l'interprete le plus adroit et le plus ingenieux de
leur grace, de leur tournure, de leur nature. En quelques mois toutes
les femmes en vue a Paris solliciterent la faveur d'etre reproduites
par lui. Il se montra difficile et se fit payer fort cher.
Or, comme il etait a la mode et faisait des visites a la facon d'un
simple homme du monde, il apercut un jour, chez la duchesse de
Mortemain, une jeune femme en grand deuil, sortant alors qu'il
entrait, et dont la rencontre sous uns porte l'eblouit d'une jolie
vision de grace et d'elegance.
Ayant demande son nom, il apprit qu'elle s'appelait la comtesse de
Guilleroy, femme d'un hobereau normand, agronome et depute, qu'elle
portait le deuil du pere de son mari, qu'elle etait spirituelle, tres
admiree et recherchee. Il dit aussitot, encore emu de cette apparition
qui avait seduit son oeil d'artiste:
--Ah! en voila une dont je ferais volontiers le portrait.
Le mot des le lendemain fut repete a la jeune femme, et il recut, le
soir meme, un petit billet teinte de bleu, tres vaguement parfume,
d'une ecriture reguliere et fine, montant un peu de gauche a droite,
et qui disait:
"Monsieur,
"La duchesse de Mortemain sort de chez moi et m'assure que vous seriez
dispose a faire, avec ma pauvre figure, un de vos chefs-d'oeuvre. Je
vous la confierais bien volontiers si j'etais certaine que vous n'avez
point dit une parole en l'air et que vous voyez en moi quelque chose
qui puisse etre reproduit et idealise par vous.
"Croyez, Monsieur, a mes sentiments tres distingues.
"Anne DE GUILLEROY."
Il repondit en demandant quand il pourrait se presenter chez la
comtesse, et il fut tres simplement invite a dejeuner le lundi
suivant.
C'etait au premier etage, boulevard Malesherbes, dans une grande et
luxueuse maison moderne. Ayant traverse un vaste salon tendu de soie
bleue a encadrements de bois, blancs et or, on fit entrer le peintre
dans une sorte de boudoir a tapisseries du siecle dernier, claires
et coquettes, ces tapisseries a la Watteau, aux nuances tendres, aux
sujets gracieux, qui semblent faites, dessinees et executees par des
ouvriers revassant d'amour.
Il venait de s'asseoir quand la comtesse parut. Elle marchait si
legerement qu'il ne l'avait point entendue traverser l'appartement
voisin, et il fut surpris en l'apercevant. Elle lui tendit la main
d'une facon familiere.
--Alors, c'est vrai, dit-elle, que vous voulez bien faire mon
portrait.
--J'en serai tres heureux, Madame.
Sa robe noire, etroite, la faisait tres mince, lui donnait l'air tout
jeune, un air grave pourtant que dementait sa tete souriante, toute
eclairee par ses cheveux blonds. Le comte entra, tenant par la main
une petite fille de six ans.
Mme de Guilleroy presenta:
--Mon mari.
C'etait un homme de petite taille, sans moustaches, aux joues creuses,
ombrees, sous la peau, par la barbe rasee.
Il avait un peu l'air d'un pretre ou d'un acteur, les cheveux longs
rejetes en arriere, des manieres polies, et autour de la bouche deux
grands plis circulaires descendant des joues au menton et qu'on eut
dit creuses par l'habitude de parler en public.
Il remercia le peintre avec une abondance de phrases qui revelait
l'orateur. Depuis longtemps il avait envie de faire faire le portrait
de sa femme, et certes, c'est M. Olivier Bertin qu'il aurait choisi,
s'il n'avait craint un refus, car il savait combien il etait harcele
de demandes.
Il fut donc convenu, avec beaucoup de politesses de part et d'autre,
qu'il amenerait des le lendemain la comtesse a l'atelier. Il se
demandait cependant, a cause du grand deuil qu'elle portait, s'il ne
vaudrait pas mieux attendre, mais le peintre declara qu'il voulait
traduire la premiere emotion recue et ce contraste saisissant de la
tete si vive, si fine, lumineuse sous la chevelure doree, avec le noir
austere du vetement.
Elle vint donc le lendemain avec son mari, et les jours suivants avec
sa fille, qu'on asseyait devant une table chargee de livres d'images.
Olivier Bertin, selon sa coutume, se montrait fort reserve. Les femmes
du monde l'inquietaient un peu, car il ne les connaissait guere.
Il les supposait en meme temps rouees et niaises, hypocrites et
dangereuses, futiles et encombrantes. Il avait eu, chez les femmes du
demi-monde, des aventures rapides dues a sa renommee, a son esprit
amusant, a sa taille d'athlete elegant et a sa figure energique et brune.
Il les preferait donc et aimait avec elles les libres allures et les
libres propos, accoutume aux moeurs faciles, drolatiques et joyeuses
des ateliers et des coulisses qu'il frequentait. Il allait dans le
monde pour la gloire et non pour le coeur, s'y plaisait par vanite, y
recevait des felicitations et des commandes, y faisait la roue devant
les belles dames complimenteuses, sans jamais leur faire la cour. Ne
se permettant point pres d'elles les plaisanteries hardies et les
paroles poivrees, il les jugeait begueules, et passait pour avoir bon
ton. Toutes les fois qu'une d'elles etait venue poser chez lui, il
avait senti, malgre les avances qu'elle faisait pour lui plaire, cette
disparite de race qui empeche de confondre, bien qu'ils se melent,
les artistes et les mondains. Derriere les sourires et derriere
l'admiration, qui chez les femmes est toujours un peu factice, il
devinait l'obscure reserve mentale de l'etre qui se juge d'essence
superieure. Il en resultait chez lui un petit sursaut d'orgueil, des
manieres plus respectueuses, presque hautaines, et a cote d'une
vanite dissimulee de parvenu traite en egal par des princes et des
princesses, une fierte d'homme qui doit a son intelligence une
situation analogue a celle donnee aux autres par leur naissance. On
disait de lui, avec une legere surprise: "Il est extremement bien
eleve!" Cette surprise, qui le flattait, le froissait en meme temps,
car elle indiquait des frontieres.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17