A » B » C » D » E
F » G » H » I » J
K » L » M » N » O
P » R » S » T
U » V » W » Z


Bible Society to take over Christian Booksellers? Convention
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Iconoclast at Bloomsbury
Ad -

Melanie Beer Joins HarperCollins
Bible Society is set to take over Christian Booksellers' Convention Ltd (CBC) in time for the 2009 CBC trade event. Negotiations are expected to be complete by Christmas 2008, and the 2009 convention will take place at the National Christian Resources

L\'inutile beaute by Guy de Maupassant



G >> Guy de Maupassant >> L\'inutile beaute

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10


GUY DE MAUPASSANT

L'inutile

Beaute

PARIS



1890




L'INUTILE BEAUTE




OUVRAGES DU MEME AUTEUR



BEL-AMI, _59e edition_ 1 vol.
MONT-ORIOL, _40e edition_ 1 vol.
UNE VIE, _34e edition_ 1 vol.
LA MAISON TELLIER, _20e edition_ 1 vol.
Mlle FIFI, _14e edition_ 1 vol.
AU SOLEIL, _11e edition_ 1 vol.
MISS HARRIET, _14e edition_ 1 vol.
YVETTE, _16e edition_ 1 vol.
LA PETITE ROQUE, _18e edition_ 1 vol.
CONTES DE LA BECASSE, _13e edition._ 1 vol.

* * * * *

DES VERS, petite edition de luxe 6 fr.




GUY DE MAUPASSANT



L'inutile

Beaute




1890




L'INUTILE BEAUTE




I


La victoria fort elegante, attelee de deux superbes chevaux noirs,
attendait devant le perron de l'hotel. C'etait a la fin de juin, vers
cinq heures et demie, et, entre les toits qui enfermaient la cour
d'honneur, le ciel apparaissait plein de clarte, de chaleur, de
gaiete.

La comtesse de Mascaret se montra sur le perron juste au moment ou son
mari, qui rentrait, arriva sous la porte cochere. Il s'arreta quelques
secondes pour regarder sa femme, et il palit un peu. Elle etait fort
belle, svelte, distinguee avec sa longue figure ovale, son teint
d'ivoire dore, ses grands yeux gris et ses cheveux noirs; et elle
monta dans sa voiture sans le regarder, sans paraitre meme l'avoir
apercu, avec une allure si particulierement racee, que l'infame
jalousie dont il etait depuis si longtemps devore, le mordit au coeur
de nouveau. Il s'approcha, et la saluant:

--Vous allez vous promener? dit-il.

Elle laissa passer quatre mots entre ses levres dedaigneuses.

--Vous le voyez bien!

--Au bois?

--C'est probable.

--Me serait-il permis de vous accompagner?

--La voiture est a vous.

Sans s'etonner du ton dont elle lui repondait, il monta et s'assit a
cote de sa femme, puis il ordonna:

--Au bois.

Le valet de pied sauta sur le siege aupres du cocher; et les chevaux,
selon leur habitude, piafferent en saluant de la tete jusqu'a ce
qu'ils eussent tourne dans la rue.

Les deux epoux demeuraient cote a cote sans se parler. Il cherchait
comment entamer l'entretien, mais elle gardait un visage si
obstinement dur qu'il n'osait pas.

A la fin, il glissa sournoisement sa main vers la main gantee de la
comtesse et la toucha comme par hasard, mais le geste qu'elle fit en
retirant son bras fut si vif et si plein de degout qu'il demeura
anxieux, malgre ses habitudes d'autorite et de despotisme.

Alors il murmura:

--Gabrielle!

Elle demanda, sans tourner la tete:

--Que voulez-vous?

--Je vous trouve adorable.

Elle ne repondit rien, et demeurait etendue dans sa voiture avec un
air de reine irritee.

Ils montaient maintenant les Champs-Elysees, vers l'Arc de Triomphe de
l'Etoile. L'immense monument, au bout de la longue avenue, ouvrait
dans un ciel rouge son arche colossale. Le soleil semblait descendre
sur lui en semant par l'horizon une poussiere de feu.

Et le fleuve des voitures, eclaboussees de reflets sur les cuivres,
sur les argentures et les cristaux des harnais et des lanternes,
laissait couler un double courant vers le bois et vers la ville.

Le comte de Mascaret reprit:

--Ma chere Gabrielle.

Alors, n'y tenant plus, elle repliqua d'une voix exasperee:

--Oh! laissez-moi tranquille, je vous prie. Je n'ai meme plus la
liberte d'etre seule dans ma voiture, a present.

Il simula n'avoir point ecoute, et continua:

--Vous n'avez jamais ete aussi jolie qu'aujourd'hui.

Elle etait certainement a bout de patience et elle repliqua avec une
colere qui ne se contenait point:

--Vous avez tort de vous en apercevoir, car je vous jure bien que je
ne serai plus jamais a vous.

Certes, il fut stupefait et bouleverse, et, ses habitudes de violence
reprenant le dessus, il jeta un--"Qu'est-ce a dire?" qui revelait plus
le maitre brutal que l'homme amoureux.

Elle repeta, a voix basse, bien que leurs gens ne pussent rien
entendre dans l'assourdissant ronflement des roues:

--Ah! qu'est-ce a dire? qu'est-ce a dire? Je vous retrouve donc! Vous
voulez que je vous le dise?

--Oui.

--Que je vous dise tout?

--Oui.

--Tout ce que j'ai sur le coeur depuis que je suis la victime de votre
feroce egoisme.

Il etait devenu rouge d'etonnement et d'irritation. Il grogna, les
dents serrees:

--Oui, dites?

C'etait un homme de haute taille, a larges epaules, a grande barbe
rousse, un bel homme, un gentilhomme, un homme du monde qui passait
pour un mari parfait et pour un pere excellent.

Pour la premiere fois depuis leur sortie de l'hotel elle se retourna
vers lui et le regarda bien en face:

--Ah! vous allez entendre des choses desagreables, mais sachez que je
suis prete a tout, que je braverai tout, que je ne crains rien, et
vous aujourd'hui moins que personne.

Il la regardait aussi dans les yeux, et une rage deja le secouait. Il
murmura:

--Vous etes folle!

--Non, mais je ne veux plus etre la victime de l'odieux supplice de
maternite que vous m'imposez depuis onze ans! je veux vivre enfin en
femme du monde, comme j'en ai le droit, comme toutes les femmes en ont
le droit.

Redevenant pale tout a coup, il balbutia:

--Je ne comprends pas.

--Si, vous comprenez. Il y a maintenant trois mois que j'ai accouche
de mon dernier enfant, et comme je suis encore tres belle, et, malgre
vos efforts, presque indeformable, ainsi que vous venez de le
reconnaitre en m'apercevant sur votre perron, vous trouvez qu'il est
temps que je redevienne enceinte.

--Mais vous deraisonnez!

--Non. J'ai trente ans et sept enfants, et nous sommes maries depuis
onze ans, et vous esperez que cela continuera encore dix ans, apres
quoi vous cesserez d'etre jaloux.

Il lui saisit le bras et l'etreignant:

--Je ne vous permettrai pas de me parler plus longtemps ainsi.

--Et moi, je vous parlerai jusqu'au bout, jusqu'a ce que j'aie fini
tout ce que j'ai a vous dire, et si vous essayez de m'en empecher,
j'eleverai la voix de facon a etre entendue par les deux domestiques
qui sont sur le siege. Je ne vous ai laisse monter ici que pour cela,
car j'ai ces temoins qui vous forceront a m'ecouter et a vous
contenir. Ecoutez-moi. Vous m'avez toujours ete antipathique et je
vous l'ai toujours laisse voir, car je n'ai jamais menti, monsieur.
Vous m'avez epousee malgre moi, vous avez force mes parents qui
etaient genes a me donner a vous, parce que vous etes tres riche. Ils
m'y ont contrainte, en me faisant pleurer.

Vous m'avez donc achetee, et des que j'ai ete en votre pouvoir, des
que j'ai commence a devenir pour vous une compagne prete a s'attacher,
a oublier vos procedes d'intimidation et de coercition pour me
souvenir seulement que je devais etre une femme devouee et vous aimer
autant qu'il m'etait possible de le faire, vous etes devenu jaloux,
vous, comme aucun homme ne l'a jamais ete, d'une jalousie d'espion,
basse, ignoble, degradante pour vous, insultante pour moi. Je n'etais
pas mariee depuis huit mois que vous m'avez soupconnee de toutes les
perfidies. Vous me l'avez meme laisse entendre. Quelle honte! Et comme
vous ne pouviez pas m'empecher d'etre belle et de plaire, d'etre
appelee dans les salons et aussi dans les journaux une des plus jolies
femmes de Paris, vous avez cherche ce que vous pourriez imaginer pour
ecarter de moi les galanteries, et vous avez eu cette idee abominable
de me faire passer ma vie dans une perpetuelle grossesse, jusqu'au
moment ou je degouterais tous les hommes. Oh! ne niez pas! Je n'ai
point compris pendant longtemps, puis j'ai devine. Vous vous en etes
vante meme a votre soeur, qui me l'a dit, car elle m'aime et elle a
ete revoltee de votre grossierete de rustre.

Ah! rappelez-vous nos luttes, les portes brisees, les serrures
forcees! A quelle existence vous m'avez condamnee depuis onze ans, une
existence de jument pouliniere enfermee dans un haras. Puis, des que
j'etais grosse, vous vous degoutiez aussi de moi, vous, et je ne vous
voyais plus durant des mois. On m'envoyait a la campagne, dans le
chateau de la famille, au vert, au pre, faire mon petit. Et quand je
reparaissais, fraiche et belle, indestructible, toujours seduisante et
toujours entouree d'hommages, esperant enfin que j'allais vivre un peu
comme une jeune femme riche qui appartient au monde, la jalousie vous
reprenait, et vous recommenciez a me poursuivre de l'infame et haineux
desir dont vous souffrez en ce moment, a mon cote. Et ce n'est pas le
desir de me posseder--je ne me serais jamais refusee a vous--c'est le
desir de me deformer.

Il s'est de plus passe cette chose abominable et si mysterieuse que
j'ai ete longtemps a la penetrer (mais je suis devenue fine a vous
voir agir et penser): vous vous etes attache a vos enfants de toute la
securite qu'ils vous ont donnee pendant que je les portais dans ma
taille. Vous avez fait de l'affection pour eux avec toute l'aversion
que vous aviez pour moi, avec toutes vos craintes ignobles
momentanement calmees et avec la joie de me voir grossir.

Ah! cette joie, combien de fois je l'ai sentie en vous, je l'ai
rencontree dans vos yeux, je l'ai devinee. Vos enfants, vous les aimez
comme des victoires et non comme votre sang. Ce sont des victoires sur
moi, sur ma jeunesse, sur ma beaute, sur mon charme, sur les
compliments qu'on m'adressait, et sur ceux qu'on chuchotait autour de
moi, sans me les dire. Et vous en etes fier; vous paradez avec eux,
vous les promenez en break au bois de Boulogne, sur des anes a
Montmorency. Vous les conduisez aux matinees theatrales pour qu'on
vous voit au milieu d'eux, qu'on dise "quel bon pere" et qu'on le
repete....

Il lui avait pris le poignet avec une brutalite sauvage, et il le
serrait si violemment qu'elle se tut, une plainte lui dechirant la
gorge.

Et il lui dit tout bas:

--J'aime mes enfants, entendez-vous! Ce que vous venez de m'avouer est
honteux de la part d'une mere. Mais vous etes a moi. Je suis le maitre
... votre maitre ... je puis exiger de vous ce que je voudrai, quand
je voudrai ... et j'ai la loi ... pour moi:

Il cherchait a lui ecraser les doigts dans la pression de tenaille de
son gros poignet musculeux. Elle, livide de douleur, s'efforcait en
vain d'oter sa main de cet etau qui la broyait; et la souffrance la
faisant haleter, des larmes lui vinrent aux yeux.

--Vous voyez bien que je suis le maitre, dit-il, et le plus fort.

Il avait un peu desserre son etreinte. Elle reprit:

--Me croyez-vous pieuse?

Il balbutia, surpris.

--Mais oui.

--Pensez-vous que je croie a Dieu?

--Mais oui.

--Que je pourrais mentir en vous faisant un serment devant un autel ou
est enferme le corps du Christ.

--Non.

--Voulez-vous m'accompagner dans une eglise.

--Pourquoi faire?

--Vous le verrez bien. Voulez-vous?

--Si vous y tenez, oui.

Elle eleva la voix, en appelant:

--Philippe.

Le cocher, inclinant un peu le cou, sans quitter ses chevaux des yeux,
sembla tourner son oreille seule vers sa maitresse, qui reprit:

--Allez a l'eglise Saint-Philippe-du-Roule.

Et la victoria qui arrivait a la porte du Bois de Boulogne, retourna
vers Paris.

La femme et le mari n'echangerent plus une parole pendant ce nouveau
trajet. Puis, lorsque la voiture fut arretee devant l'entree du
temple, Mme de Mascaret, sautant a terre, y penetra, suivie a quelques
pas, par le comte.

Elle alla, sans s'arreter, jusqu'a la grille du choeur, et tombant a
genoux contre une chaise, cacha sa figure dans ses mains et pria. Elle
pria longtemps, et lui, debout derriere elle, s'apercut enfin qu'elle
pleurait. Elle pleurait sans bruit, comme pleurent les femmes dans les
grands chagrins poignants. C'etait, dans tout son corps, une sorte
d'ondulation qui finissait par un petit sanglot, cache, etouffe sous
ses doigts.

Mais le comte de Mascaret jugea que la situation se prolongeait trop,
et il la toucha sur l'epaule.

Ce contact la reveilla comme une brulure. Se dressant, elle le regarda
les yeux dans les yeux.

--Ce que j'ai a vous dire, le voici. Je n'ai peur de rien, vous ferez
ce que vous voudrez. Vous me tuerez si cela vous plait. Un de vos
enfants n'est pas a vous, un seul. Je vous le jure devant le Dieu qui
m'entend ici. C'etait l'unique vengeance que j'eusse contre vous,
contre votre abominable tyrannie de male, contre ces travaux forces
de l'engendrement auxquels vous m'avez condamnee. Qui fut mon amant?
Vous ne le saurez jamais! Vous soupconnerez tout le monde. Vous ne le
decouvrirez point. Je me suis donnee a lui sans amour et sans plaisir,
uniquement pour vous tromper. Et il m'a rendue mere aussi, lui. Qui
est son enfant? Vous ne le saurez jamais. J'en ai sept, cherchez!
Cela, je comptais vous le dire plus tard, bien plus tard, car on ne
s'est venge d'un homme, en le trompant, que lorsqu'il le sait. Vous
m'avez forcee a vous le confesser aujourd'hui, j'ai fini.

Et elle s'enfuit a travers l'eglise, vers la porte ouverte sur la rue,
s'attendant a entendre derriere elle le pas rapide de l'epoux brave,
et a s'affaisser sur le pave sous le coup d'assommoir de son poing.

Mais elle n'entendit rien, et gagna sa voiture. Elle y monta d'un
saut, crispee d'angoisse, haletante de peur, et cria au cocher: "a
l'hotel".

Les chevaux partirent au grand trot.




II


La comtesse de Mascaret, enfermee en sa chambre, attendait l'heure du
diner comme un condamne a mort attend l'heure du supplice.
Qu'allait-il faire? Etait-il rentre? Despote, emporte, pret a toutes
les violences, qu'avait-il medite, qu'avait-il prepare, qu'avait-il
resolu? Aucun bruit dans l'hotel, et elle regardait a tout instant les
aiguilles de sa pendule. La femme de chambre etait venue pour la
toilette crepusculaire; puis elle etait partie.

Huit heures sonnerent, et, presque tout de suite deux coups furent
frappes a la porte.

--Entrez.

Le maitre d'hotel parut, et dit:

--Madame la comtesse est servie.

--Le comte est rentre?

--Oui, madame la comtesse. M. le comte est dans la salle a manger.

Elle eut, pendant quelques secondes, la pensee de s'armer d'un petit
revolver qu'elle avait achete quelque temps auparavant, en prevision
du drame qui se preparait dans son coeur. Mais elle songea que tous
les enfants seraient la; et elle ne prit rien, qu'un flacon de sels.

Lorsqu'elle entra dans la salle, son mari, debout pres de son siege,
attendait. Ils echangerent un leger salut, et s'assirent. Alors, les
enfants, a leur tour, prirent place. Les trois fils, avec leur
precepteur, l'abbe Marin, etaient a la droite de la mere; les trois
filles, avec la gouvernante anglaise, Mlle Smith, etaient a gauche.
Le dernier enfant, age de trois mois, restait seul a la chambre avec
sa nourrice.

Les trois filles, toutes blondes, dont l'ainee avait dix ans, vetues
de toilettes bleues, ornees de petites dentelles blanches,
ressemblaient a d'exquises poupees. La plus jeune n'avait pas trois
ans. Toutes, jolies deja, promettaient de devenir belles comme leur
mere.

Les trois fils, deux chatains, et l'aine, age de neuf ans, deja brun,
semblaient annoncer des hommes vigoureux, de grande taille, aux larges
epaules. La famille entiere semblait bien du meme sang, fort et
vivace.

L'abbe prononca le benedicite selon l'usage, lorsque personne n'etait
invite, car, en presence des etrangers, les enfants ne venaient point
a la table. Puis on se mit a diner.

La comtesse, etreinte d'une emotion qu'elle n'avait point prevue,
demeurait les yeux baisses, tandis que le comte examinait tantot les
trois garcons et tantot les trois filles, avec des yeux incertains qui
allaient d'une tete a l'autre, troubles d'angoisses. Tout a coup, en
reposant devant lui son verre a pied, il le cassa, et l'eau rougie se
repandit sur la nappe. Au leger bruit que fit ce leger accident la
comtesse eut un soubresaut qui la souleva sur sa chaise. Pour la
premiere fois ils se regarderent. Alors, de moment en moment, malgre
eux, malgre la crispation de leur chair et de leur coeur, dont les
bouleversait chaque rencontre de leurs prunelles, ils ne cessaient
plus de les croiser comme des canons de pistolet.

L'abbe, sentant qu'une gene existait dont il ne devinait pas la cause,
essaya de semer une conversation. Il egrenait des sujets sans que ses
inutiles tentatives fissent eclore une idee, fissent naitre une
parole.

La comtesse, par tact feminin, obeissant a ses instincts de femme du
monde, essaya deux ou trois fois de lui repondre: mais en vain. Elle
ne trouvait point ses mots dans la deroute de son esprit; et sa voix
lui faisait presque peur dans le silence de la grande piece ou
sonnaient seulement les petits heurts de l'argenterie et des
assiettes.

Soudain son mari, se penchant en avant, lui dit:

--En ce lieu, au milieu de vos enfants, me jurez-vous la sincerite de
ce que vous m'avez affirme tantot.

La haine fermentee dans ses veines la souleva soudain, et repondant a
cette demande avec la meme energie qu'elle repondait a son regard,
elle leva ses deux mains, la droite vers les fronts de ses fils, la
gauche vers les fronts de ses filles, et d'un accent ferme, resolu,
sans defaillance:

--Sur la tete de mes enfants, je jure que je vous ai dit la verite.

Il se leva, et, avec un geste exaspere ayant lance sa serviette sur la
table, il se retourna en jetant sa chaise contre le mur, puis sortit
sans ajouter un mot.

Mais elle, alors, poussant un grand soupir, comme apres une premiere
victoire, reprit d'une voix calmee:

--Ne faites pas attention, mes cheris, votre papa a eprouve un gros
chagrin tantot. Et il a encore beaucoup de peine. Dans quelques jours
il n'y paraitra plus.

Alors elle causa avec l'abbe; elle causa avec Mlle Smith; elle eut
pour tous ses enfants des paroles tendres, des gentillesses, de ces
douces gateries de mere qui dilatent les petits coeurs.

Quand le diner fut fini, elle passa au salon avec toute sa maisonnee.
Elle fit bavarder les aines, conta des histoires aux derniers, et,
lorsque fut venue l'heure du coucher general, elle les baisa tres
longuement puis, les ayant envoyes dormir, elle rentra seule dans sa
chambre.

Elle attendit, car elle ne doutait pas qu'il viendrait. Alors, ses
enfants etant loin d'elle, elle se decida a defendre sa peau d'etre
humain comme elle avait defendu sa vie de femme du monde; et elle
cacha, dans la poche de sa robe, le petit revolver charge qu'elle
avait achete quelques jours plus tot.

Les heures passaient, les heures sonnaient. Tous les bruits de l'hotel
s'eteignirent. Seuls les fiacres continuerent dans les rues leur
roulement vague, doux et lointain a travers les tentures des murs.

Elle attendait, energique et nerveuse, sans peur de lui maintenant,
prete a tout et presque triomphante, car elle avait trouve pour lui un
supplice de tous les instants et de toute la vie.

Mais les premieres lueurs du jour glisserent entre les franges du bas
de ses rideaux, sans qu'il fut entre chez elle. Alors elle comprit,
stupefaite, qu'il ne viendrait pas. Ayant ferme sa porte a clef et
pousse le verrou de surete qu'elle y avait fait appliquer, elle se mit
au lit enfin et y demeura, les yeux ouverts, meditant, ne comprenant
plus, ne devinant pas ce qu'il allait faire.

Sa femme de chambre, en lui apportant le the, lui remit une lettre de
son mari. Il lui annoncait qu'il entreprendrait un voyage assez long,
et la prevenait, en _post-scriptum_, que son notaire lui fournirait
les sommes necessaires a toutes ses depenses.




III


C'etait a l'Opera, pendant un entr'acte de _Robert le Diable_. Dans
l'orchestre, les hommes debout, le chapeau sur la tete, le gilet
largement ouvert sur la chemise blanche ou brillaient l'or et les
pierres des boutons, regardaient les loges pleines de femmes
decolletees, diamantees, emperlees, epanouies dans cette serre
illuminee ou la beaute des visages et l'eclat des epaules semblent
fleurir pour les regards au milieu de la musique et des voix humaines.

Deux amis, le dos tourne a l'orchestre, lorgnaient, en causant, toute
cette galerie d'elegance, toute cette exposition de grace vraie ou
fausse, de bijoux, de luxe et de pretention qui s'etalait en cercle
autour du grand-theatre.

Un d'eux, Roger de Salins, dit a son compagnon Bernard Grandin:

--Regarde donc la comtesse de Mascaret comme elle est toujours belle.

L'autre, a son tour, lorgna, dans une loge de face, une grande femme
qui paraissait encore tres jeune, et dont l'eclatante beaute semblait
appeler les yeux de tous les coins de la salle. Son teint pale, aux
reflets d'ivoire, lui donnait un air de statue, tandis qu'en ses
cheveux noirs comme une nuit, un mince diademe en arc-en-ciel, poudre
de diamants, brillait ainsi qu'une voie lactee.

Quand il l'eut regardee quelque temps, Bernard Grandin repondit avec
un accent badin de conviction sincere.

--Je te crois qu'elle est belle!

--Quel age peut-elle avoir maintenant?

--Attends. Je vais te dire ca exactement. Je la connais depuis son
enfance. Je l'ai vue debuter dans le monde comme jeune fille. Elle a
... elle a ... trente ... trente ... trente-six ans.

--Ce n'est pas possible?

--J'en suis sur.

--Elle en porte vingt-cinq.

--Et elle a eu sept enfants.

--C'est incroyable.

--Ils vivent meme tous les sept, et c'est une fort bonne mere. Je vais
un peu dans la maison qui est agreable, tres calme, tres saine. Elle
realise le phenomene de la famille dans le monde.

--Est-ce bizarre? Et on n'a jamais rien dit d'elle?

--Jamais.

--Mais, son mari? Il est singulier, n'est-ce pas?

--Oui et non. Il y a peut-etre eu entre eux un petit drame, un de ces
petits drames de menage qu'on soupconne, qu'on ne connait jamais bien,
mais qu'on devine a peu pres.

--Quoi?

--Je n'en sais rien, moi. Mascaret est grand viveur aujourd'hui, apres
avoir ete un parfait epoux. Tant qu'il est reste bon mari, il a eu un
affreux caractere, ombrageux et grincheux. Depuis qu'il fait la fete,
il est devenu tres indifferent, mais on dirait qu'il a un souci, un
chagrin, un ver rongeur quelconque, il vieillit beaucoup, lui.

Alors, les deux amis philosopherent quelques minutes sur les peines
secretes, inconnaissables, que des dissemblances de caracteres, ou
peut-etre des antipathies physiques, inapercues d'abord, peuvent faire
naitre dans une famille.

Roger de Salins, qui continuait a lorgner Mme de Mascaret, reprit.

--Il est incomprehensible que cette femme-la ait eu sept enfants?

--Oui, en onze ans. Apres quoi elle a cloture, a trente ans, sa
periode de production pour entrer dans la brillante periode de
representation, qui ne semble pas pres de finir.

--Les pauvres femmes!

--Pourquoi les plains-tu?

--Pourquoi? Ah! mon cher, songe donc! Onze ans de grossesses pour une
femme comme ca! quel enfer! C'est toute la jeunesse, toute la beaute,
toute l'esperance de succes, tout l'ideal poetique de vie brillante,
qu'un sacrifice a cette abominable loi de la reproduction qui fait de
la femme normale une simple machine a pondre des etres.

--Que veux-tu? c'est la nature!

--Oui, mais je dis que la nature est notre ennemie, qu'il faut
toujours lutter contre la nature, car elle nous ramene sans cesse a
l'animal. Ce qu'il y a de propre, de joli, d'elegant, d'ideal sur la
terre, ce n'est pas Dieu qui l'y a mis, c'est l'homme, c'est le
cerveau humain. C'est nous qui avons introduit dans la creation, en la
chantant, en l'interpretant, en l'admirant en poetes, en l'idealisant
en artistes, en l'expliquant en savants qui se trompent mais qui
trouvent aux phenomenes des raisons ingenieuses, un peu de grace, de
beaute, de charme inconnu et de mystere. Dieu n'a cree que des etres
grossiers, pleins de germes des maladies, qui, apres quelques annees
d'epanouissement bestial, vieillissent dans les infirmites, avec
toutes les laideurs et toutes les impuissances de la decrepitude
humaine. Il ne les a faits, semble-t-il, que pour se reproduire
salement et pour mourir ensuite, ainsi que les insectes ephemeres des
soirs d'ete. J'ai dit "pour se reproduire salement"; j'insiste. Qu'y
a-t-il, en effet, de plus ignoble, de plus repugnant que cet acte
ordurier et ridicule de la reproduction des etres, contre lequel
toutes les ames delicates sont et seront eternellement revoltees.
Puisque tous les organes inventes par ce createur econome et
malveillant servent a deux fins, pourquoi n'en a-t-il pas choisi
d'autres qui ne fussent point malpropres et souilles, pour leur
confier cette mission sacree, la plus noble et la plus exaltante des
fonctions humaines. La bouche, qui nourrit le corps avec des aliments
materiels, repand aussi la parole et la pensee. La chair se restaure
par elle, et c'est par elle, en meme temps, que se communique l'idee.
L'odorat, qui donne aux poumons l'air vital, donne au cerveau tous
les parfums du monde: l'odeur des fleurs, des bois, des arbres, de la
mer. L'oreille, qui nous fait communiquer avec nos semblables, nous a
permis encore d'inventer la musique, de creer du reve, du bonheur, de
l'infini et meme du plaisir physique avec des sons! Mais on dirait que
le Createur, sournois et cynique, a voulu interdire a l'homme de
jamais anoblir, embellir et idealiser sa rencontre avec la femme.
L'homme, cependant, a trouve l'amour, ce qui n'est pas mal comme
replique au Dieu narquois, et il l'a si bien pare de poesie litteraire
que la femme souvent oublie a quels contacts elle est forcee. Ceux,
parmi nous, qui sont impuissants a se tromper en s'exaltant, ont
invente le vice et raffine les debauches, ce qui est encore une
maniere de berner Dieu, et de rendre hommage, un hommage impudique, a
la beaute.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10
Copyright (c) 2007. topknownbooks.com. All rights reserved.