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La Main Gauche by Guy de Maupassant



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GUY DE MAUPASSANT

La Main Gauche

1889




ALLOUMA


I


Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes par hasard aux environs de
Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage en Algerie, va donc voir mon ancien
camarade Auballe, qui est colon la-bas.

J'avais oublie le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba et je ne songeais
guere a ce colon, quand j'arrivai chez lui, par pur hasard. Depuis un
mois je rodais a pied par toute cette region magnifique qui s'etend
d'Alger a Cherchell, Orleansville et Tiaret. Elle est en meme temps
boisee et nue, grande et intime. On rencontre, entre deux monts, des
forets de pins profondes en des vallees etroites ou roulent des torrents
en hiver. Des arbres enormes tombes sur le ravin servent de pont aux
Arabes, et aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs morts et les
parent d'une vie nouvelle. Il y a des creux, et des plis inconnus de
montagne, d'une beaute terrifiante, et des bords de ruisselets, plats et
couverts de lauriers-roses, d'une inimaginable grace.

Mais ce qui m'a laisse au coeur les plus chers souvenirs en cette
excursion, ce sont les marches de l'apres-midi le long des chemins un
peu boises sur ces ondulations des cotes d'ou l'on domine un immense
pays onduleux et roux depuis la mer bleuatre jusqu'a la chaine
de l'Ouarsenis qui porte sur ses faites la foret de cedres de
Teniet-el-Haad.

Ce jour-la je m'egarai. Je venais de gravir un sommet, d'ou j'avais
apercu, au-dessus d'une serie de collines, la longue plaine de la
Mitidja, puis par derriere, sur la crete d'une autre chaine, dans un
lointain presque invisible, l'etrange monument qu'on nomme le Tombeau de
la Chretienne, sepulture d'une famille de rois de Mauritanie, dit-on. Je
redescendais, allant vers le Sud, decouvrant devant moi jusqu'aux cimes
dressees sur le ciel clair, au seuil du desert, une contree bosselee,
soulevee et fauve, fauve comme si toutes ces collines etaient
recouvertes de peaux de lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu
d'elles, une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareille au
dos broussailleux d'un chameau.

J'allais a pas rapides, leger, comme on l'est en suivant les sentiers
tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien ne pese, en ces courses
alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pese, ni le corps, ni le
coeur, ni les pensees, ni meme les soucis. Je n'avais plus rien en moi,
ce jour-la, de tout ce qui ecrase et torture notre vie, rien que la joie
de cette descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes
brunes, pointues, accrochees au sol comme les coquilles de mer sur les
rochers, ou bien des gourbis, huttes de branches d'ou sortait une fumee
grise. Des formes blanches, hommes ou femmes, erraient autour a pas
lents; et les clochettes des troupeaux tintaient vaguement dans l'air du
soir.

Les arbousiers sur ma route se penchaient, etrangement charges de leurs
fruits de pourpre qu'ils repandaient dans le chemin. Ils avaient l'air
d'arbres martyrs d'ou coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque
branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang.

Le sol, autour d'eux, etait couvert de cette pluie suppliciale, et le
pied ecrasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre.
Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mures pour les
manger.

Tous les vallons a present se remplissaient d'une vapeur blonde qui
s'elevait lentement comme la buee des flancs d'un boeuf; et sur la
chaine des monts qui fermaient l'horizon, a la frontiere du Sahara
flamboyait un ciel de Missel. De longues trainees d'or alternaient
avec des trainees de sang--encore du sang! du sang et de l'or, toute
l'histoire humaine--et parfois entre elles s'ouvrait une trouee mince
sur un azur verdatre, infiniment lointain comme le reve.

Oh! que j'etais loin, que j'etais loin de toutes les choses et de toutes
les gens dont on s'occupe autour des boulevards, loin de moi-meme aussi,
devenu une sorte d'etre errant, sans conscience, et sans pensee, un oeil
qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route a laquelle
je ne songeais plus, car aux approches de la nuit je m'apercus que
j'etais perdu.

L'ombre tombait sur la terre comme une averse de tenebres, et je ne
decouvrais rien devant moi que la montagne a perte de vue. Des tentes
apparurent dans un vallon, j'y descendis et j'essayai de faire
comprendre au premier Arabe rencontre la direction que je cherchais.

M'a-t-il devine? je l'ignore; mais il me repondit longtemps, et moi je
ne compris rien. J'allais, par desespoir, me, decider a passer la nuit,
roule dans un tapis, aupres du campement, quand je crus reconnaitre,
parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de
Bordj-Ebbaba.

Je repetai:--Bordj-Ebbaba.--Oui, oui.

Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit a marcher, je le
suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuit profonde, ce fantome
pale qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux ou je
trebuchais sans cesse.

Soudain une lumiere brilla. Nous arrivions devant la porte d'une maison
blanche, sorte de fortin aux murs droits et sans fenetres exterieures.
Je frappai, des chiens hurlerent au dedans. Une voix francaise demanda:
"Qui est la!"

Je repondis:

--Est-ce ici que demeure M. Auballe?

--Oui.

On m'ouvrit, j'etais en face de M. Auballe lui-meme, un grand garcon
blond, en savates, pipe a la bouche, avec l'air d'un hercule bon enfant.

Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: "Vous etes chez vous,
monsieur."

Un quart d'heure plus tard je dinais avidement en face de mon hote qui
continuait a fumer.

Je savais son histoire. Apres avoir mange beaucoup d'argent avec les
femmes, il avait place son reste en terres algeriennes, et plante des
vignes.

Les vignes marchaient bien; il etait heureux, et il avait en effet
l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvais comprendre comment ce
Parisien, ce feteur, avait pu s'accoutumer a cette vie monotone, dans
cette solitude, et je l'interrogeai.

--Depuis combien de temps etes-vous ici?

--Depuis neuf ans.

--Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?

--Non, on se fait a ce pays, et puis on finit par l'aimer. Vous ne
sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits instincts
animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par nos
organes a qui il donne des satisfactions secretes que nous ne raisonnons
pas. L'air et le climat font la conquete de notre chair, malgre nous, et
la lumiere gaie dont il est inonde tient l'esprit clair et content, a
peu de frais. Elle entre en nous a flots, sans cesse, par les yeux, et
on dirait vraiment qu'elle lave tous les coins sombres de l'ame.

--Mais les femmes?

--Ah!... ca manque un peu!

--Un peu seulement?

--Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, meme dans les tribus,
des indigenes complaisants qui pensent aux nuits du Roumi.

Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garcon brun dont
l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit:

--Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi.

Puis, a moi:

--Il comprend le francais et je vais vous conter une histoire ou il joue
un grand role.

L'homme etant parti, il commenca:

--J'etais ici depuis quatre ans environ, encore peu installe, a tous
egards, dans ce pays dont je commencais a balbutier la langue, et oblige
pour ne pas rompre tout a fait avec des passions qui m'ont ete fatales
d'ailleurs, de faire a Alger un voyage de quelques jours, de temps en
temps.

J'avais achete cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifie, a quelques
centaines de metres du campement indigene dont j'emploie les hommes a
mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en
arrivant, pour mon service particulier, un grand garcon, celui que vous
venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientot extremement
devoue. Comme il ne voulait pas coucher dans une maison dont il n'avait
point l'habitude, il dressa sa tente a quelques pas de la porte, afin
que je pusse l'appeler de ma fenetre.

Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les defrichements et
les plantations, je chassais un peu, j'allais diner avec les officiers
des postes voisins, ou bien ils venaient diner chez moi.

Quant aux... plaisirs--je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus
raffines; et de temps en temps, un arabe complaisant et compatissant
m'arretait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi,
a la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus
souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me creer.

Et, un soir, en rentrant d'une tournee dans les terres, au commencement
de l'ete, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans
l'appeler. Cela m'arrivait a tout moment.

Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du Djebel-Amour, epais
et doux comme des matelas, une femme, une fille, presque nue, dormait,
les bras croises sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur luisante
sous le jet de lumiere de la toile soulevee, m'apparut comme un des plus
parfaits echantillons de la race humaine que j'eusse vus. Les femmes
sont belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits et de
lignes.

Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente et je rentrai
chez moi.

J'aime les femmes! L'eclair de cette vision m'avait traverse et brule,
ranimant en mes veines la vieille ardeur redoutable a qui je dois d'etre
ici. Il faisait chaud, c'etait en juillet, et je passai presque toute la
nuit a ma fenetre, les yeux sur la tache sombre que faisait a terre la
tente de Mohammed.

Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le regardai bien en
face, et il baissa la tete comme un homme confus, coupable. Devinait-il
ce que je savais?

Je lui demandai brusquement.

--Tu es donc marie, Mohammed? Je le vis rougir, et il balbutia:

--Non, moussie!

Je le forcais a parler francais et a me donner des lecons d'arabe, ce
qui produisait souvent une langue intermediaire des plus incoherentes.

Je repris:

--Alors, pourquoi y a-t-il une femme chez toi.

Il murmura:

--Il est du Sud.

--Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique pas comment elle se trouve
sous ta tente.

Sans repondre a ma question, il reprit:

--Il est tres joli.

--Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, quand tu recevras comme ca
une tres jolie femme du Sud, tu auras soin de la faire entrer dans mon
gourbi et non dans le tien. Tu entends, Mohammed?

Il repondit avec un grand serieux:

--Oui, moussie.

J'avoue que pendant toute la journee je demeurai sous l'emotion
agressive du souvenir de cette fille arabe etendue sur un tapis rouge;
et, en rentrant, a l'heure du diner, j'eus une forte envie de traverser
de nouveau la tente de Mohammed. Durant la soiree, il fit son service
comme toujours, tournant autour de moi avec sa figure impassible, et je
faillis plusieurs fois lui demander s'il allait garder longtemps sous
son toit de poil de chameau cette demoiselle du Sud, qui etait tres
jolie.

Vers neuf heures, toujours hante par ce gout de la femme, qui est tenace
comme l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis pour prendre l'air
et pour roder un peu dans les environs du cone de toile brune a travers
laquelle j'apercevais le point brillant d'une lumiere.

Puis je m'eloignai, pour n'etre pas surpris par Mohammed dans les
environs de son logis.

En rentrant, une heure plus tard, je vis nettement son profil a lui,
sous sa tente. Puis ayant tire ma clef de ma poche, je penetrai dans le
bordj ou couchaient, comme moi, mon intendant, deux laboureurs de France
et une vieille cuisiniere cueillie a Alger.

Je montai mon escalier et je fus surpris en remarquant un filet de
clarte sous ma porte. Je l'ouvris, et j'apercus en face de moi, assise
sur une chaise de paille a cote de la table ou brulait une bougie, une
fille au visage d'idole, qui semblait m'attendre avec tranquillite,
paree de tous les bibelots d'argent que les femmes du Sud portent
aux jambes, aux bras, sur la gorge et jusque sur le ventre. Ses yeux
agrandis par le khol jetaient sur moi un large regard; et quatre petits
signes bleus finement tatoues sur la chair etoilaient son front, ses
joues et son menton. Ses bras, charges d'anneaux, reposaient sur ses
cuisses que recouvrait, tombant des epaules, une sorte de gebba de soie
rouge dont elle etait vetue.

En me voyant entrer, elle se leva et resta devant moi, debout, couverte
de ses bijoux sauvages, dans une attitude de fiere soumission.

--Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe.

--J'y suis parce qu'on m'a ordonne de venir.

--Qui te l'a ordonne?

--Mohammed.

--C'est bon. Assieds-toi.

Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant elle, l'examinant.

La figure etait etrange, reguliere, fine et un peu bestiale, mais
mystique comme celle d'un Boudha. Les levres, fortes et colorees d'une
sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps,
indiquaient un leger melange de sang noir, bien que les mains et les
bras fussent d'une blancheur irreprochable.

J'hesitais sur ce que je devais faire, trouble, tente et confus. Pour
gagner du temps et me donner le loisir de la reflexion, je lui posai
d'autres questions, sur son origine, son arrivee dans ce pays et
ses rapports avec Mohammed. Mais elle ne repondit qu'a celles qui
m'interessaient le moins et il me fut impossible de savoir pourquoi elle
etait venue, dans quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce
qui s'etait passe entre elle et mon serviteur.

Comme j'allais lui dire: "Retourne sous la tente de Mohammed", elle
me devina peut-etre, se dressa brusquement et levant ses deux bras
decouverts dont tous les bracelets sonores glisserent ensemble vers ses
epaules, elle croisa ses mains derriere mon cou en m'attirant avec un
air de volonte suppliante et irresistible.

Ses yeux, allumes par le desir de seduire, par ce besoin de vaincre
l'homme qui rend fascinant comme celui des felins le regard impur
des femmes, m'appelaient, m'enchainaient, m'otaient toute force de
resistance, me soulevaient d'une ardeur impetueuse. Ce fut une lutte
courte, sans paroles, violente, entre les prunelles seules, l'eternelle
lutte entre les deux brutes humaines, le male et la femelle, ou le male
est toujours vaincu.

Ses mains, derriere ma tete m'attiraient d'une pression lente,
grandissante, irresistible comme une force mecanique, vers le sourire
animal de ses levres rouges ou je collai soudain les miennes en enlacant
ce corps presque nu et charge d'anneaux d'argent qui tinterent, de la
gorge aux pieds, sous mon etreinte.

Elle etait nerveuse, souple et saine comme une bete, avec des airs, des
mouvements, des graces et une sorte d'odeur de gazelle, qui me firent
trouver a ses baisers une rare saveur inconnue, etrangere a mes sens
comme un gout de fruit des tropiques.

Bientot... je dis bientot, ce fut peut-etre aux approches du matin,
je la voulus renvoyer, pensant qu'elle s'en irait ainsi qu'elle etait
venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce
qu'elle ferait de moi.

Mais des qu'elle eut compris mon intention, elle murmura:

--Si tu me chasses, ou veux-tu que j'aille maintenant? I1 faudra que je
dorme sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me coucher sur le tapis, au
pied de ton lit.

Que pouvais-je repondre? Que pouvais-je faire? Je pensai que Mohammed,
sans doute, regardait a son tour la fenetre eclairee de ma chambre; et
des questions de toute nature, que je ne m'etais point posees dans le
trouble des premiers instants, se formulerent nettement.

--Reste ici, dis-je, nous allons causer.

Ma resolution fut prise en une seconde. Puisque cette fille avait ete
jetee ainsi dans mes bras, je la garderais, j'en ferais une sorte de
maitresse esclave, cachee dans le fond de ma maison, a la facon des
femmes des harems. Le jour ou elle ne me plairait plus, il serait
toujours facile de m'en defaire d'une facon quelconque, car ces
creatures-la, sur le sol africain, nous appartenaient presque corps et
ame.

Je lui dis:

--Je veux bien etre bon pour toi. Je te traiterai de facon a ce que tu
ne sois pas malheureuse, mais je veux savoir ce que tu es, et d'ou tu
viens.

Elle comprit qu'il fallait parler et me conta son histoire, ou plutot
une histoire, car elle dut mentir d'un bout a l'autre, comme mentent
tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs.

C'est la un des signes les plus surprenants et les plus
incomprehensibles du caractere indigene: le mensonge. Ces hommes en qui
l'islamisme s'est incarne jusqu'a faire partie d'eux, jusqu'a modeler
leurs instincts, jusqu'a modifier la race entiere et a la differencier
des autres au moral autant que la couleur de la peau differencie le
negre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne
peut se fier a leurs dires. Est-ce a leur religion qu'ils doivent
cela? Je l'ignore. Il faut avoir vecu parmi eux pour savoir combien
le mensonge fait partie de leur etre, de leur coeur, de leur ame, est
devenu chez eux une sorte de seconde nature, une necessite de la vie.

Elle me raconta donc qu'elle etait fille d'un caid des Ouled Sidi Cheik
et d'une femme enlevee par lui dans une razzia sur les Touaregs. Cette
femme devait etre une esclave noire, ou du moins provenir d'un premier
croisement de sang arabe et de sang negre. Les negresses, on le
sait, sont fort prisees dans les harems ou elles jouent le role
d'aphrodisiaques.

Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait hors cette couleur
empourpree des levres et les fraises sombres de ses seins allonges,
pointus et souples comme si des ressorts les eussent dresses. A cela, un
regard attentif ne se pouvait tromper. Mais tout le reste appartenait a
la belle race du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine est faite de
lignes droites et simples comme une tete d'image indienne. Les yeux
tres ecartes augmentaient encore l'air un peu divin de cette rodeuse du
desert.

De son existence veritable, je ne sus rien de precis. Elle me la conta
par details incoherents qui semblaient surgir au hasard dans une memoire
en desordre; et elle y melait des observations delicieusement pueriles,
toute une vision du monde nomade nee dans une cervelle d'ecureuil qui a
saute de tente en tente, de campement en campement, de tribu en tribu.

Et cela etait debite avec l'air severe que garde toujours ce peuple
drape, avec des mines d'idole qui potine et une gravite un peu comique.

Quand elle eut fini, je m'apercus que je n'avais rien retenu de cette
longue histoire pleine d'evenements insignifiants, emmagasines en sa
legere cervelle, et je me demandai si elle ne m'avait pas berne tres
simplement par ce bavardage vide et serieux qui ne m'apprenait rien sur
elle ou sur aucun fait de sa vie.

Et je pensais a ce peuple vaincu au milieu duquel nous campons ou plutot
qui campe au milieu de nous, dont nous commencons a parler la langue,
que nous voyons vivre chaque jour sous la toile transparente de ses
tentes, a qui nous imposons nos lois, nos reglements et nos coutumes,
et dont nous ignorons tout, mais tout, entendez-vous, comme si nous
n'etions pas la, uniquement occupes a le regarder depuis bientot
soixante ans. Nous ne savons pas davantage ce qui se passe sous cette
hutte de branches et sous ce petit cone d'etoffe cloue sur la terre avec
des pieux, a vingt metres de nos portes, que nous ne savons encore ce
que font, ce que pensent, ce que sont les Arabes dits civilises des
maisons mauresques d'Alger. Derriere le mur peint a la chaux de leur
demeure des villes, derriere la cloison de branches de leur gourbi, ou
derriere ce mince rideau brun de poil de chameau que secoue le vent, ils
vivent pres de nous, inconnus, mysterieux, menteurs, sournois, soumis,
souriants, impenetrables. Si je vous disais qu'en regardant de loin,
avec ma jumelle, le campement voisin, je devine qu'ils ont des
superstitions, des ceremonies, mille usages encore ignores de nous, pas
meme soupconnes! Jamais peut-etre un peuple conquis par la force n'a
su echapper aussi completement a la domination reelle, a l'influence
morale, et a l'investigation acharnee, mais inutile du vainqueur.

Or, cette infranchissable et secrete barriere que la nature
incomprehensible a verrouillee entre les races, je la sentais soudain,
comme je ne l'avais jamais sentie, dressee entre cette fille arabe et
moi, entre cette femme qui venait de se donner, de se livrer, d'offrir
son corps a ma caresse et moi qui l'avait possedee.

Je lui demandai y songeant pour la premiere fois:

--Comment t'appelles-tu?

Elle etait demeuree quelques instants sans parler et je la vis
tressaillir comme si elle venait d'oublier que j'etais la, tout contre
elle. Alors, dans ses yeux leves sur moi, je devinai que cette minute
avait suffi pour que le sommeil tombat sur elle, un sommeil irresistible
et brusque, presque foudroyant, comme tout ce qui s'empare des sens
mobiles des femmes.

Elle repondit nonchalamment avec un baillement arrete dans la bouche:

--Allouma.

Je repris:

--Tu as envie de dormir?

--Oui, dit-elle.

--Eh bien! dors.

Elle s'allongea tranquillement a mon cote, etendue sur le ventre, le
front pose sur ses bras croises, et je sentis presque tout de suite que
sa fuyante pensee de sauvage s'etait eteinte dans le repos.

Moi, je me mis a rever, couche pres d'elle, cherchant a comprendre?
Pourquoi Mohammed me l'avait-il donnee? Avait-il agi en serviteur
magnanime qui se sacrifie pour son maitre jusqu'a lui ceder la femme
attiree en sa tente pour lui-meme, ou bien avait-il obei a une pensee
plus complexe, plus pratique, moins genereuse en jetant dans mon lit
cette fille qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit de femmes, a
toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances inavouables;
et on ne comprend guere plus sa morale rigoureuse et facile que tout le
reste de ses sentiments. Peut-etre avais-je devance, en penetrant par
hasard sous sa tente, les intentions bienveillantes de ce prevoyant
domestique qui m'avait destine cette femme, son amie, sa complice, sa
maitresse aussi peut-etre.

Toutes ces suppositions m'assaillirent et me fatiguerent si bien que
tout doucement je glissai a mon tour dans un sommeil profond.

Je fus reveille par le grincement de ma porte; Mohammed entrait comme
tous les matins pour m'eveiller. Il ouvrit la fenetre par ou un flot
de jour s'engouffrant eclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours
endormie, puis il ramassa sur le tapis mon pantalon, mon gilet et ma
jaquette afin de les brosser. Il ne jeta pas un regard sur la femme
couchee a mon cote, ne parut pas savoir ou remarquer qu'elle etait la,
et il avait sa gravite ordinaire, la meme allure, le meme visage. Mais
la lumiere, le mouvement, le leger bruit des pieds nus de l'homme, la
sensation de l'air pur sur la peau et dans les poumons tirerent Allouma
de son engourdissement. Elle allongea les bras, se retourna, ouvrit les
yeux, me regarda, regarda Mohammed avec la meme indifference et s'assit.
Puis elle murmura.

--J'ai faim, aujourd'hui.

--Que veux-tu manger? demandai-je.

--Kahoua.

--Du cafe et du pain avec du beurre?

--Oui.

Mohammed, debout pres de notre couche, mes vetements sur les bras,
attendait les ordres.

--Apporte a dejeuner pour Allouma et pour moi, lui dis-je.

Et il sortit sans que sa figure revelat le moindre etonnement ou le
moindre ennui.

Quand il fut parti, je demandai a la jeune Arabe:

--Veux-tu habiter dans ma maison?

--Oui, je le veux bien.

--Je te donnerai un appartement pour toi seule et une femme pour te
servir.

--Tu es genereux, et je te suis reconnaissante.

--Mais si ta conduite n'est pas bonne, je te chasserai d'ici.

--Je ferai ce que tu exigeras de moi.

Elle prit ma main et la baisa, en signe de soumission.

Mohammed rentrait, portant un plateau avec le dejeuner. Je lui dis:

--Allouma va demeurer dans la maison. Tu etaleras des tapis dans la
chambre, au bout du couloir, et tu feras venir ici pour la servir la
femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara.

--Oui, moussie.

Ce fut tout.

Une heure plus tard, ma belle Arabe etait installee dans une grande
chambre claire; et comme je venais m'assurer que tout allait bien, elle
me demanda, d'un ton suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire
a glace. Je promis, puis je la laissai accroupie sur un tapis du
Djebel-Amour, une cigarette a la bouche, et bavardant avec la vieille
Arabe que j'avais envoye chercher, comme si elles se connaissaient
depuis des annees.



II


Pendant un mois, je fus tres heureux avec elle et je m'attachai d'une
facon bizarre a cette creature d'une autre race, qui me semblait presque
d'une autre espece, nee sur une planete voisine.

Je ne l'aimais pas--non--on n'aime point les filles de ce continent
primitif. Entre elles et nous, meme entre elles et leurs males naturels,
les Arabes, jamais n'eclot la petite fleur bleue des pays du Nord.
Elles sont trop pres de l'animalite humaine, elles ont un coeur trop
rudimentaire, une sensibilite trop peu affinee, pour eveiller dans
nos ames l'exaltation sentimentale qui est la poesie de l'amour. Rien
d'intellectuel, aucune ivresse de la pensee ne se mele a l'ivresse
sensuelle que provoquent en nous ces etres charmants et nuls.

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