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La Maison Tellier by Guy de Maupassant



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GUY DE MAUPASSANT


La

Maison Tellier



1891




A

IVAN TOURGUENEFF

_Hommage d'une affection profonde et d'une grande admiration_

GUY DE MAUPASSANT.




LA MAISON TELLIER

I


On allait la, chaque soir, vers onze heures, comme au cafe, simplement.

Ils s'y retrouvaient a six ou huit, toujours les memes, non pas des
noceurs, mais des hommes honorables, des commercants, des jeunes gens de
la ville; et l'on prenait sa chartreuse en lutinant quelque peu les
filles, ou bien on causait serieusement avec _Madame_, que tout le monde
respectait.

Puis on rentrait se coucher avant minuit. Les jeunes gens quelquefois
restaient.

La maison etait familiale, toute petite, peinte en jaune, a l'encoignure
d'une rue derriere l'eglise Saint-Etienne; et, par les fenetres, on
apercevait le bassin plein de navires qu'on dechargeait, le grand marais
salant appele "la Retenue" et, derriere, la cote de la Vierge avec sa
vieille chapelle toute grise.

_Madame_, issue d'une bonne famille de paysans du departement de l'Eure,
avait accepte cette profession absolument comme elle serait devenue
modiste ou lingere. Le prejuge du deshonneur attache a la prostitution,
si violent et si vivace dans les villes, n'existe pas dans la campagne
normande. Le paysan dit:--"C'est un bon metier";--et il envoie son
enfant tenir un harem de filles comme il l'enverrait diriger un
pensionnat de demoiselles.

Cette maison, du reste, etait venue par heritage d'un vieil oncle qui la
possedait _Monsieur_ et _Madame_, autrefois aubergistes pres d'Yvetot,
avaient immediatement liquide, jugeant l'affaire de Fecamp plus
avantageuse pour eux; et ils etaient arrives un beau matin prendre la
direction de l'entreprise qui periclitait en l'absence des patrons.

C'etaient de braves gens qui se firent aimer tout de suite de leur
personnel et des voisins.

Monsieur mourut d'un coup de sang deux ans plus tard. Sa nouvelle
profession l'entretenant dans la mollesse et l'immobilite, il etait
devenu tres gros, et la sante l'avait etouffe.

Madame, depuis son veuvage, etait vainement desiree par tous les
habitues de l'etablissement; mais on la disait absolument sage, et ses
pensionnaires elles-memes n'etaient parvenues a rien decouvrir.

Elle etait grande, charnue, avenante. Son teint, pali dans l'obscurite
de ce logis toujours clos, luisait comme sous un vernis gras. Une mince
garniture de cheveux follets, faux et frises, entourait son front, et
lui donnait un aspect juvenile qui jurait avec la maturite de ses
formes. Invariablement gaie et la figure ouverte, elle plaisantait
volontiers, avec une nuance de retenue que ses occupations nouvelles
n'avaient pas encore pu lui faire perdre. Les gros mots la choquaient
toujours un peu; et quand un garcon mal eleve appelait de son nom propre
l'etablissement qu'elle dirigeait, elle se fachait, revoltee. Enfin elle
avait l'ame delicate, et bien que traitant ses femmes en amies, elle
repetait volontiers qu'elles "n'etaient point du meme panier".

Parfois, durant la semaine, elle partait en voiture de louage avec une
fraction de sa troupe; et l'on allait folatrer sur l'herbe au bord de la
petite riviere qui coule dans les fonds de Valmont. C'etaient alors des
parties de pensionnaires echappees, des courses folles, des jeux
enfantins, toute une joie de recluses grisees par le grand air. On
mangeait de la charcuterie sur le gazon en buvant du cidre, et l'on
rentrait a la nuit tombante avec une fatigue delicieuse, un
attendrissement doux; et dans la voiture on embrassait Madame comme une
mere tres bonne, pleine de mansuetude et de complaisance.

La maison avait deux entrees. A l'encoignure, une sorte de cafe borgne
s'ouvrait, le soir, aux gens du peuple et aux matelots. Deux des
personnes chargees du commerce special du lieu etaient particulierement
destinees aux besoins de cette partie de la clientele. Elles servaient,
avec l'aide du garcon, nomme Frederic, un petit blond imberbe et fort
comme un boeuf, les chopines de vin et les canettes sur les tables de
marbre branlantes, et, les bras jetes au cou des buveurs, assises en
travers de leurs jambes, elles poussaient a la consommation.

Les trois autres dames (elles n'etaient que cinq) formaient une sorte
d'aristocratie, et demeuraient reservees a la compagnie du premier, a
moins pourtant qu'on n'eut besoin d'elles en bas et que le premier fut
vide.

Le salon de Jupiter, ou se reunissaient les bourgeois de l'endroit,
etait tapisse de papier bleu et agremente d'un grand dessin representant
Leda etendue sous un cygne. On parvenait dans ce lieu au moyen d'un
escalier tournant termine par une porte etroite, humble d'apparence,
donnant sur la rue, et au-dessus de laquelle brillait toute la nuit,
derriere un treillage, une petite lanterne comme celles qu'on allume
encore en certaines villes aux pieds des madones encastrees dans les
murs.

Le batiment, humide et vieux, sentait legerement le moisi. Par moments,
un souffle d'eau de Cologne passait dans les couloirs, ou bien une porte
entr'ouverte en bas faisait eclater dans toute la demeure, comme une
explosion de tonnerre, les cris populaciers des hommes attables au
rez-de-chaussee, et mettait sur la figure des messieurs du premier une
moue inquiete et degoutee.

_Madame_, familiere avec les clients ses amis, ne quittait point le
salon, et s'interessait aux rumeurs de la ville qui lui parvenaient par
eux. Sa conversation grave faisait diversion aux propos sans suite des
trois femmes; elle etait comme un repos dans le badinage polisson des
particuliers ventrus qui se livraient chaque soir a cette debauche
honnete et mediocre de boire un verre de liqueur en compagnie de filles
publiques.

Les trois dames du premier s'appelaient Fernande, Raphaele et Rosa la
Rosse.

Le personnel etant restreint, on avait tache que chacune d'elles fut
comme un echantillon, un resume de type feminin, afin que tout
consommateur put trouver la, a peu pres du moins, la realisation de son
ideal.

Fernande representait la _belle blonde_, tres grande, presque obese,
molle, fille des champs dont les taches de rousseur se refusaient a
disparaitre, et dont la chevelure filasse, ecourtee, claire et sans
couleur, pareille a du chanvre peigne, lui couvrait insuffisamment le
crane.

Raphaele, une Marseillaise, roulure des ports de mer, jouait la role
indispensable de la _belle Juive_, maigre, avec des pommettes saillantes
platrees de rouge. Ses cheveux noirs, lustres a la moelle de boeuf,
formaient des crochets sur ses tempes. Ses yeux eussent paru beaux si le
droit n'avait ete marque d'une taie. Son nez arque tombait sur une
machoire accentuee ou deux dents neuves, en haut, faisaient tache a
cote de celles du bas qui avaient pris en vieillissant une teinte foncee
comme les bois anciens.

Rosa la Rosse, une petite boule de chair tout en ventre avec des jambes
minuscules, chantait du matin au soir, d'une voix eraillee, des couplets
alternativement grivois ou sentimentaux, racontait des histoires
interminables et insignifiantes, ne cessait de parler que pour manger et
de manger que pour parler, remuait toujours, souple comme un ecureuil
malgre sa graisse et l'exiguite de ses pattes; et son rire, une cascade
de cris aigus, eclatait sans cesse, de-ci, de-la, dans une chambre, au
grenier, dans le cafe, partout, a propos de rien.

Les deux femmes du rez-de-chaussee, Louise, surnommee Cocote, et Flora,
dite Balancoire parce qu'elle boitait un peu, l'une toujours en
_Liberte_ avec une ceinture tricolore, l'autre en Espagnole de fantaisie
avec des sequins de cuivre qui dansaient dans ses cheveux carotte a
chacun de ses pas inegaux, avaient l'air de filles de cuisine habillees
pour un carnaval. Pareilles a toutes les femmes du peuple, ni plus
laides, ni plus belles, vraies servantes d'auberge, on les designait
dans le port sous le sobriquet des deux Pompes.

Une paix jalouse, mais rarement troublee, regnait entre ces cinq femmes,
grace a la sagesse conciliante de Madame et a son intarissable bonne
humeur.

L'etablissement, unique dans la petite ville, etait assidument
frequente. Madame avait su lui donner une tenue si comme il faut; elle
se montrait si aimable, si prevenante envers tout le monde; son bon
coeur etait si connu, qu'une sorte de consideration l'entourait. Les
habitues faisaient des frais pour elle, triomphaient quand elle leur
temoignait une amitie plus marquee; et lorsqu'ils se rencontraient dans
le jour pour leurs affaires, ils se disaient: "A ce soir, ou vous
savez", comme on se dit: "Au cafe, n'est-ce pas? apres diner."

Enfin la maison Tellier etait une ressource, et rarement quelqu'un
manquait au rendez-vous quotidien.

Or, un soir, vers la fin du mois de mai, le premier arrive, M. Poulin,
marchand de bois et ancien maire, trouva la porte close. La petite
lanterne, derriere son treillage, ne brillait point; aucun bruit ne
sortait du logis, qui semblait mort. Il frappa, doucement d'abord, avec
plus de force ensuite; personne ne repondit. Alors il remonta la rue a
petits pas, et, comme il arrivait sur la place du Marche, il rencontra
M. Duvert, l'armateur, qui se rendait au meme endroit. Ils y
retournerent ensemble sans plus de succes. Mais un grand bruit eclata
soudain tout pres d'eux, et, ayant tourne la maison, ils apercurent un
rassemblement de matelots anglais et francais qui heurtaient a coups de
poing les volets fermes du cafe.

Les deux bourgeois aussitot s'enfuirent pour n'etre pas compromis; mais
un leger "pss't" les arreta: c'etait M. Tournevau, le saleur de poisson,
qui, les ayant reconnus, les helait. Ils lui dirent la chose, dont il
fut d'autant plus affecte que lui, marie, pere de famille et fort
surveille, ne venait la que le samedi, "_securitatis causa_", disait-il,
faisant allusion a une mesure de police sanitaire dont le docteur Borde,
son ami, lui avait revele les periodiques retours. C'etait justement son
soir et il allait se trouver ainsi prive pour toute la semaine.

Les trois hommes firent un grand crochet jusqu'au quai, trouverent en
route le jeune M. Philippe, fils du banquier, un habitue, et M.
Pimpesse, le percepteur. Tous ensemble revinrent alors par la rue "aux
Juifs" pour essayer une derniere tentative. Mais les matelots exasperes
faisaient le siege de la maison, jetaient des pierres, hurlaient; et les
cinq clients du premier etage, rebroussant chemin le plus vite possible,
se mirent a errer par les rues.

Ils rencontrerent encore M. Dupuis, l'agent d'assurances, puis M. Vasse,
le juge au tribunal de commerce; et une longue promenade commenca qui
les conduisit a la jetee d'abord. Ils s'assirent en ligne sur le
parapet de granit et regarderent moutonner les flots. L'ecume, sur la
crete des vagues, faisait dans l'ombre des blancheurs lumineuses,
eteintes presque aussitot qu'apparues, et le bruit monotone de la mer
brisant contre les rochers se prolongeait dans la nuit tout le long de
la falaise. Lorsque les tristes promeneurs furent restes la quelque
temps, M. Tournevau declara:--"Ca n'est pas gai."--"Non certes," reprit
M. Pimpesse; et ils repartirent a petits pas.

Apres avoir longe la rue que domine la cote et qu'on appelle:
"Sous-le-bois", ils revinrent par le pont de planches sur la Retenue,
passerent pres du chemin de fer et deboucherent de nouveau place du
Marche, ou une querelle commenca tout a coup entre le percepteur, M.
Pimpesse, et le saleur, M. Tournevau, a propos d'un champignon
comestible que l'un d'eux affirmait avoir trouve dans les environs.

Les esprits etant aigris par l'ennui, on en serait peut-etre venu aux
voies de fait si les autres ne s'etaient interposes. M. Pimpesse,
furieux, se retira; et aussitot une nouvelle altercation s'eleva entre
l'ancien maire, M. Poulin, et l'agent d'assurances, M. Dupuis, au sujet
des appointements du percepteur et des benefices qu'il pouvait se creer.
Les propos injurieux pleuvaient des deux cotes, quand une tempete de
cris formidables se dechaina, et la troupe des matelots, fatigues
d'attendre en vain devant une maison fermee, deboucha sur la place. Ils
se tenaient par le bras, deux par deux, formant une longue procession,
et ils vociferaient furieusement. Le groupe des bourgeois se dissimula
sous une porte, et la horde hurlante disparut dans la direction de
l'abbaye. Longtemps encore on entendit la clameur diminuant comme un
orage qui s'eloigne; et le silence se retablit.

M. Poulin et M. Dupuis, enrages l'un contre l'autre, partirent, chacun
de son cote, sans se saluer.

Les quatre autres se remirent en marche, et redescendirent
instinctivement vers l'etablissement Tellier. Il etait toujours clos,
muet, impenetrable. Un ivrogne, tranquille et obstine, tapait des
petits coups dans la devanture du cafe, puis s'arretait pour appeler a
mi-voix le garcon Frederic. Voyant qu'on ne lui repondait point, il prit
le parti de s'asseoir sur la marche de la porte, et d'attendre les
evenements.

Les bourgeois allaient se retirer quand la bande tumultueuse des hommes
du port reparut au bout de la rue. Les matelots francais braillaient la
_Marseillaise_, les anglais le _Rule Britannia_. Il y eut un ruement
general contre les murs, puis le flot de brutes reprit son cours vers le
quai, ou une bataille eclata entre les marins des deux nations. Dans la
rixe, un Anglais eut le bras casse, et un Francais le nez fendu.

L'ivrogne, qui etait reste devant la porte, pleurait maintenant comme
pleurent les pochards ou les enfants contraries.

Les bourgeois, enfin, se disperserent.

Peu a peu le calme revint sur la cite troublee. De place en place,
encore par instants, un bruit de voix s'elevait, puis s'eteignait dans
le lointain.

Seul, un homme errait toujours, M. Tournevau, le saleur, desole
d'attendre au prochain samedi; et il esperait on ne sait quel hasard, ne
comprenant pas, s'exasperant que la police laissat fermer ainsi un
etablissement d'utilite publique qu'elle surveille et tient sous sa
garde.

Il y retourna, flairant les murs, cherchant la raison; et il s'apercut
que sur l'auvent une pancarte etait collee. Il alluma bien vite une
allumette-bougie, et lut ces mots traces d'une grande ecriture inegale:
"_Ferme pour cause de premiere communion_."

Alors il s'eloigna, comprenant bien que c'etait fini.

L'ivrogne maintenant dormait, etendu tout de son long en travers de la
porte inhospitaliere.

Et le lendemain, tous les habitues, l'un apres l'autre, trouverent moyen
de passer dans la rue avec des papiers sous le bras pour se donner une
contenance; et, d'un coup d'oeil furtif, chacun lisait l'avertissement
mysterieux: "_Ferme pour cause de premiere communion_."




II


C'est que Madame avait un frere etabli menuisier en leur pays natal,
Virville, dans l'Eure. Du temps que Madame etait encore aubergiste a
Yvetot, elle avait tenu sur les fonts baptismaux la fille de ce frere
qu'elle nomma Constance, Constance Rivet; etant elle-meme une Rivet par
son pere. Le menuisier, qui savait sa soeur en bonne position, ne la
perdait pas de vue, bien qu'ils ne se rencontrassent pas souvent,
retenus tous les deux par leurs occupations et habitant du reste loin
l'un de l'autre. Mais comme la fillette allait avoir douze ans, et
faisait, cette annee-la, sa premiere communion, il saisit cette
occasion d'un rapprochement, et il ecrivit a sa soeur qu'il comptait sur
elle pour, la ceremonie. Les vieux parents etaient morts, elle ne
pouvait refuser a sa filleule; elle accepta. Son frere, qui s'appelait
Joseph, esperait qu'a force de prevenances il arriverait peut-etre a
obtenir qu'on fit un testament en faveur de la petite, Madame etant sans
enfants.

La profession de sa soeur ne genait nullement ses scrupules, et, du
reste, personne dans le pays ne savait rien. On disait seulement en
parlant d'elle: "Madame Tellier est une bourgeoise de Fecamp", ce qui
laissait supposer qu'elle pouvait vivre de ses rentes. De Fecamp a
Virville on comptait au moins vingt lieues; et vingt lieues de terre
pour des paysans sont plus difficiles a franchir que l'Ocean pour un
civilise. Les gens de Virville n'avaient jamais depasse Rouen; rien
n'attirait ceux de Fecamp dans un petit village de cinq cents feux,
perdu au milieu des plaines et faisant partie d'un autre departement.
Enfin on ne savait rien.

Mais, l'epoque de la communion approchant, Madame eprouva un grand
embarras. Elle n'avait point de sous-maitresse, et ne se souciait
nullement de laisser sa maison, meme pendant un jour. Toutes les
rivalites entre les dames d'en haut et celles d'en bas eclateraient
infailliblement; puis Frederic se griserait sans doute, et quand il
etait gris, il assommait les gens pour un oui ou pour un non. Enfin elle
se decida a emmener tout son monde, sauf le garcon a qui elle donna sa
liberte jusqu'au surlendemain.

Le frere consulte ne fit aucune opposition, et se chargea de loger la
compagnie entiere pour une nuit. Donc, le samedi matin, le train express
de huit heures emportait Madame et ses compagnes dans un wagon de
seconde classe.

Jusqu'a Beuzeville elles furent seules et jacasserent comme des pies.
Mais a cette gare un couple monta. L'homme, vieux paysan vetu d'une
blouse bleue, avec un col plisse, des manches larges serrees aux
poignets et ornees d'une petite broderie branche, couvert d'un antique
chapeau de forme haute dont le poil roussi semblait herisse, tenait
d'une main un immense parapluie vert, et de l'autre un vaste panier qui
laissait passer les tetes effarees de trois canards. La femme, raide en
sa toilette rustique, avait une physionomie de poule avec un nez pointu
comme un bec. Elle s'assit en face de son homme et demeura sans bouger,
saisie de se trouver au milieu d'une aussi belle societe.

Et c'etait, en effet, dans le wagon un eblouissement de couleurs
eclatantes. Madame, tout en bleu, en soie bleue des pieds a la tete,
portait la-dessus un chale de faux cachemire francais, rouge, aveuglant,
fulgurant. Fernande soufflait dans une robe ecossaise dont le corsage,
lace a toute force par ses compagnes, soulevait sa croulante poitrine en
un double dome toujours agite qui semblait liquide sous l'etoffe.

Raphaele, avec une coiffure emplumee simulant un nid plein d'oiseaux,
portait une toilette lilas, pailletee d'or, quelque chose d'oriental qui
seyait a sa physionomie de Juive. Rosa la Rosse, en jupe rose a larges
volants, avait l'air d'une enfant trop grasse, d'une naine obese; et les
deux Pompes semblaient s'etre taille des accoutrements etranges au
milieu de vieux rideaux de fenetre, ces vieux rideaux a ramages datant
de la Restauration.

Sitot qu'elles ne furent plus seules dans le compartiment, ces dames
prirent une contenance grave, et se mirent a parler de choses relevees
pour donner bonne opinion d'elles. Mais a Bolbec apparut un monsieur a
favoris blonds, avec des bagues et une chaine en or, qui mit dans le
filet sur sa tete plusieurs paquets enveloppes de toile ciree. Il avait
un air farceur et bon enfant. Il salua, sourit et demanda avec
aisance:--"Ces dames changent de garnison?"--Cette question jeta dans le
groupe une confusion embarrassee. Madame enfin reprit contenance, et
elle repondit sechement, pour venger l'honneur du corps:--"Vous pourriez
bien etre poli!"--Il s'excusa:--"Pardon, je voulais dire de
monastere."--Madame ne trouvant rien a repliquer, ou jugeant peut-etre
la rectification suffisante, fit un salut digne en pincant les levres.

Alors le monsieur, qui se trouvait assis entre Rosa la Rosse et le vieux
paysan, se mit a cligner de l'oeil aux trois canards dont les tetes
sortaient du grand panier; puis, quand il sentit qu'il captivait deja
son public, il commenca a chatouiller ces animaux sous le bec, en leur
tenant des discours droles pour derider la societe:--"Nous avons quitte
notre petite ma-mare! couen! couen! couen!--pour faire connaissance avec
la petite broche,--couen! couen! couen!"--Les malheureuses betes
tournaient le cou afin d'eviter ses caresses, faisaient des efforts
affreux pour sortir de leur prison d'osier; puis soudain toutes trois
ensemble pousserent un lamentable cri de detresse:--Couen! couen! couen!
couen!--Alors ce fut une explosion de rires parmi les femmes. Elles se
penchaient, elles se poussaient pour voir; on s'interessait follement
aux canards; et le monsieur redoublait de grace, d'esprit et
d'agaceries.

Rosa s'en mela, et, se penchant par-dessus les jambes de son voisin,
elle embrassa les trois betes sur le nez. Aussitot chaque femme voulut
les baiser a son tour; et le monsieur asseyait ces dames sur ses genoux,
les faisait sauter, les pincait; tout a coup il les tutoya.

Les deux paysans, plus affoles encore que leurs volailles, roulaient des
yeux de possedes sans oser faire un mouvement, et leurs vieilles figures
plissees n'avaient pas un sourire, pas un tressaillement.

Alors le monsieur, qui etait commis voyageur, offrit par farce des
bretelles a ces dames, et, s'emparant d'un de ses paquets, il l'ouvrit.
C'etait une ruse, le paquet contenait des jarretieres.

Il y en avait en soie bleue, en soie rose, en soie rouge, en soie
violette, en soie mauve, en soie ponceau, avec des boucles de metal
formees par deux amours enlaces et dores. Les filles pousserent des cris
de joie, puis examinerent les echantillons, reprises par la gravite
naturelle a toute femme qui tripote un objet de toilette. Elles se
consultaient de l'oeil ou d'un mot chuchote, se repondaient de meme, et
Madame maniait avec envie une paire de jarretieres orangees, plus
larges, plus imposantes que les autres: de vraies jarretieres de
patronne.

Le monsieur attendait nourrissant une idee:--"Allons, mes petites
chattes, dit-il, il faut les essayer."--Ce fut une tempete
d'exclamations; et elles serraient leurs jupes entre leurs jambes comme
si elles eussent craint des violences. Lui, tranquille, attendait son
heure. Il declara:--"Vous ne voulez pas, je remballe." Puis,
finement:--"J'offrirai une paire, au choix, a celles qui feront
l'essai."--Mais elles ne voulaient pas, tres dignes, la taille
redressee. Les deux Pompes cependant semblaient si malheureuses qu'il
leur renouvela la proposition. Flora Balancoire surtout, torturee de
desir, hesitait visiblement. Il la pressa:--"Vas-y, ma fille, un peu de
courage; tiens, la paire lilas, elle ira bien avec ta toilette." Alors
elle se decida, et, relevant sa robe, montra une forte jambe de
vachere, mal serree en un bas grossier. Le monsieur, se baissant,
accrocha la jarretiere sous le genou d'abord, puis au-dessus; et il
chatouillait doucement la fille pour lui faire pousser des petits cris
avec de brusques tressaillements. Quand il eut fini, il donna la paire
lilas et demanda:--"A qui le tour?" Toutes ensemble s'ecrierent:--"A
moi! a moi!" Il commenca par Rosa la Rosse; qui decouvrit une chose
informe, toute ronde, sans cheville, un vrai "boudin de jambe", comme
disait Raphaele. Fernande fut complimentee par le commis voyageur
qu'enthousiasmerent ses puissantes colonnes. Les maigres tibias de la
belle Juive eurent moins de succes. Louise Cocote, par plaisanterie,
coiffa le monsieur de sa jupe; et Madame fut obligee d'intervenir pour
arreter cette farce inconvenante. Enfin Madame elle-meme tendit sa
jambe, une belle jambe normande, grasse et musclee; et le voyageur,
surpris et ravi, ota galamment son chapeau pour saluer ce maitre mollet
en vrai chevalier francais.

Les deux paysans, figes dans l'ahurissement, regardaient de cote, d'un
seul oeil; et ils ressemblaient si absolument a des poulets que l'homme
aux favoris blonds, en se relevant, leur fit dans le nez "Co-co-ri-co".
Ce qui dechaina de nouveau un ouragan de gaite.

Les vieux descendirent a Motteville, avec leur panier, leurs canards et
leur parapluie: et l'on entendit la femme dire a son homme en
s'eloignant:--"C'est des trainees qui s'en vont encore a ce satane
Paris."

Le plaisant commis porte-balle descendit lui-meme a Rouen, apres s'etre
montre si grossier que Madame se vit obligee de le remettre vertement a
sa place. Elle ajouta, comme morale:--"Ca nous apprendra a causer au
premier venu."

A Oissel, elles changerent de train, et trouverent a une gare suivante
M. Joseph Rivet qui les attendait avec une grande charrette pleine de
chaises et attelee d'un cheval blanc.

Le menuisier embrassa poliment toutes ces dames et les aida a monter
dans sa carriole. Trois s'assirent sur trois chaises au fond; Raphaele,
Madame et son frere, sur les trois chaises de devant, et Rosa, n'ayant
point de siege, se placa tant bien que mal sur les genoux de la grande
Fernande; puis l'equipage se mit en route. Mais, aussitot, le trot
saccade du bidet secoua si terriblement la voiture que les chaises
commencerent a danser, jetant les voyageuses en l'air, a droite, a
gauche, avec des mouvements de pantins, des grimaces effarees, des cris
d'effroi, coupes soudain par une secousse plus forte. Elles se
cramponnaient aux cotes du vehicule; les chapeaux tombaient dans le dos,
sur le nez ou vers l'epaule; et le cheval blanc allait toujours,
allongeant la tete, et la queue droite, une petite queue de rat sans
poil dont il se battait les fesses de temps en temps. Joseph Rivet, un
pied tendu sur le brancard, l'autre jambe repliee sous lui, les coudes
tres eleves, tenait les renes, et de sa gorge s'echappait a tout instant
une sorte de gloussement qui, faisant dresser les oreilles au bidet,
accelerait son allure.

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