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Bible Society to take over Christian Booksellers? Convention
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Monsieur Parent by Guy de Maupassant



G >> Guy de Maupassant >> Monsieur Parent

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MONSIEUR PARENT (et autres histoires courtes)

Par

GUY DE MAUPASSANT




MONSIEUR PARENT

I

Le petit Georges, a quatre pattes dans l'allee, faisait des montagnes de
sable. Il le ramassait de ses deux mains, l'elevait en pyramide, puis
plantait au sommet une feuille de marronnier.

Son pere, assis sur une chaise de fer, le contemplait avec une attention
concentree et amoureuse, ne voyait que lui dans l'etroit jardin public
rempli de monde.

Tout le long du chemin rond qui passe devant le bassin et devant
l'eglise de la Trinite pour revenir, apres avoir contourne le gazon,
d'autres enfants s'occupaient de meme, a leurs petits jeux de jeunes
animaux, tandis que les bonnes indifferentes regardaient en l'air
avec leurs yeux de brutes, ou que les meres causaient entre elles en
surveillant la marmaille d'un coup d'oeil incessant.

Des nourrices, deux par deux, se promenaient d'un air grave, laissant
trainer derriere elles les longs rubans eclatants de leurs bonnets, et
portant dans leurs bras quelque chose de blanc enveloppe de dentelles,
tandis que de petites filles, en robe courte et jambes nues, avaient des
entretiens serieux entre deux courses au cerceau, et que le gardien du
square, en tunique verte, errait au milieu de ce peuple de mioches,
faisait sans cesse des detours pour ne point demolir des ouvrages de
terre, pour ne point ecraser des mains, pour ne point deranger le
travail de fourmi de ces mignonnes larves humaines.

Le soleil allait disparaitre derriere les toits de la rue Saint-Lazare
et jetait ses grands rayons obliques sur cette foule gamine et paree,
Les marronniers s'eclairaient de lueurs jaunes, et les trois cascades,
devant le haut portail de l'eglise, semblaient en argent liquide.

M. Parent regardait son fils accroupi dans la poussiere: il suivait ses
moindres gestes avec amour, semblait envoyer des baisers du bout des
levres a tous les mouvements de Georges.

Mais ayant leve les yeux vers l'horloge du clocher, il constata qu'il se
trouvait en retard de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit par
le bras, secoua sa robe pleine de terre, essuya ses mains et l'entraina
vers la rue Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer apres sa
femme; et le gamin, qui ne le pouvait suivre, trottinait a son cote.

Le pere alors le prit en ses bras, et, accelerant encore son allure, se
mit a souffler de peine en montant le trottoir incline. C'etait un homme
de quarante ans; deja gris, un peu gros, portant avec un air inquiet un
bon ventre de joyeux garcon que les evenements ont rendu timide.

Il avait epouse, quelques annees plus tot, une jeune femme aimee
tendrement qui le traitait a present avec une rudesse et une autorite de
despote tout-puissant. Elle le gourmandait sans cesse pour tout ce qu'il
faisait et pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait aigrement
ses moindres actes, ses habitudes, ses simples plaisirs, ses gouts, ses
allures, ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son placide de sa
voix.

Il l'aimait encore cependant, mais il aimait surtout l'enfant qu'il
avait d'elle, Georges, age maintenant de trois ans, devenu la plus
grande joie et la plus grande preoccupation de son coeur. Rentier
modeste, il vivait sans emploi avec ses vingt mille francs de revenu; et
sa femme, prise sans dot, s'indignait sans cesse de l'inaction de son
mari.

Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant sur la premiere marche de
l'escalier, s'essuya le front, et se mit a monter.

Au second etage, il sonna.

Une vieille bonne qui l'avait eleve, une de ces servantes maitresses qui
sont les tyrans des familles, vint ouvrir; et il demanda avec angoisse:

--Madame est-elle rentree?

La domestique haussa les epaules:--Depuis quand Monsieur a-t-il vu
Madame rentrer pour six heures et demie?

Il repondit d'un ton gene:

--C'est bon, tant mieux, ca me donne le temps de me changer, car j'ai
tres chaud.

La servante le regardait avec une pitie irritee et meprisante. Elle
grogna:--Oh! je le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur a couru; il
a porte le petit peut-etre; et tout ca pour attendre Madame jusqu'a sept
heures et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas maintenant a etre
prete a l'heure. Je fais mon diner pour huit heures, moi, et quand on
l'attend, tant pis, un roti ne doit pas etre brule!

M. Parent feignait de ne point ecouter. Il murmura: "C'est bon, c'est
bon. Il faut laver les mains de Georges qui a fait des pates de sable.
Moi, je vais me changer. Recommande a la femme de chambre de bien
nettoyer le petit."

Et il entra dans son appartement. Des qu'il y fut, il poussa le verrou
pour etre seul, bien seul, tout seul. Il etait tellement habitue,
maintenant, a se voir malmene et rudoye qu'il ne se jugeait en surete
que sous la protection des serrures. Il n'osait meme plus penser,
reflechir, raisonner avec lui-meme, s'il ne se sentait garanti par un
tour de clef contre les regards et les suppositions. S'etant affaisse
sur une chaise pour se reposer un peu avant de mettre du linge propre,
il songea que Julie commencait a devenir un danger nouveau dans la
maison. Elle haissait sa femme, c'etait visible; elle haissait surtout
son camarade Paul Limousin reste, chose rare, l'ami intime et familier
du menage, apres avoir ete l'inseparable compagnon de sa vie de garcon.

C'etait Limousin qui servait d'huile et de tampon entre Henriette et
lui, qui le defendait, meme vivement, meme severement, contre les
reproches immerites, contre les scenes harcelantes, contre tontes les
miseres quotidiennes de son existence.

Mais voila que, depuis bientot six mois, Julie se permettait sans cesse
sur sa maitresse des remarques et des appreciations malveillantes. Elle
la jugeait a tout moment, declarait vingt fois par jour: "Si j'etais
Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas mener comme ca par le nez.
Enfin, enfin... Voila... chacun suivant sa nature."

Un jour meme elle avait ete insolente avec Henriette, qui s'etait
contentee de dire, le soir, a son mari: "Tu sais, a la premiere
parole vive de cette fille, je la flanque dehors, moi." Elle semblait
cependant, elle qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; et
Parent attribuait cette mansuetude a une consideration pour la bonne qui
l'avait eleve, et qui avait ferme les yeux de sa mere.

Mais c'etait fini, les choses ne pourraient trainer plus longtemps;
et il s'epouvantait a l'idee de ce qui allait arriver. Que ferait-il?
Renvoyer Julie lui apparaissait comme une resolution si redoutable,
qu'il n'osait y arreter sa pensee. Lui donner raison contre sa
femme, etait egalement impossible; et il ne se passerait pas un mois
maintenant, avant que la situation devint insoutenable entre les deux.

Il restait assis, les bras ballants, cherchant vaguement des moyens de
tout concilier, et ne trouvant rien. Alors il murmura: "Heureusement que
j'ai Georges... Sans lui, je serais bien malheureux."

Puis l'idee lui vint de consulter Limousin; il s'y resolut; mais
aussitot le souvenir de l'inimitie nee entre sa bonne et son ami lui
fit craindre que celui-ci ne conseillat l'expulsion; et il demeurait de
nouveau perdu dans ses angoisses et ses incertitudes.

La pendule sonna sept heures. Il eut un sursaut. Sept heures, et il
n'avait pas encore change de linge! Alors, effare, essouffle, il
se devetit, se lava, mit une chemise blanche, et se revetit avec
precipitation, comme si on l'eut attendu dans la piece voisine pour un
evenement d'une importance extreme.

Puis il entra dans le salon, heureux de n'avoir plus rien a redouter.

Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla regarder dans la rue, revint
s'asseoir sur le canape; mais une porte s'ouvrit, et son fils entra,
nettoye, peigne, souriant. Parent le saisit dans ses bras et le baisa
avec passion. Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis sur les yeux,
puis sur les joues, puis sur la bouche, puis sur les mains. Puis il
le fit sauter en l'air, l'elevant jusqu'au plafond, au bout de ses
poignets. Puis il s'assit, fatigue par cet effort; et prenant Georges
sur un genou, il lui fit faire "a dada".

L'enfant riait enchante, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir,
et le pere aussi riait et criait de contentement, secouant son gros
ventre, s'amusant plus encore que le petit.

Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, de resigne, de meurtri. Il
l'aimait avec des elans fous, de grandes caresses emportees, avec toute
la tendresse honteuse cachee en lui, qui n'avait jamais pu sortir,
s'epandre, meme aux premieres heures de son mariage, sa femme s'etant
toujours montree seche et reservee.

Julie parut sur la porte, le visage pale, l'oeil brillant, et elle
annonca d'une voix tremblante d'exasperation:

--Il est sept heures et demie, Monsieur.

Parent jeta sur la pendule un regard inquiet et resigne, et murmura:

--En effet, il est sept heures et demie.

--Voila, mon diner est pret, maintenant.

Voyant l'orage, il s'efforca de l'ecarter:

--Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentre, que tu ne le ferais que
pour huit heures?

--Pour huit heures!... Vous n'y pensez pas, bien sur! Vous n'allez pas
vouloir faire manger le petit a huit heures maintenant: On dit ca,
pardi, c'est une maniere de parler.

Mais ca detruirait l'estomac du petit de le faire manger a huit heures!
Oh! s'il n'y avait que sa mere! Elle s'en soucie bien de son enfant! Ah
oui! parlons-en, en voila une mere! Si ce n'est pas une pitie de voir
des meres comme ca!

Parent, tout fremissant d'angoisse, sentit qu'il fallait arreter net la
scene menacante.

--Julie, dit-il, je ne te permets point de parler ainsi de ta maitresse.
Tu entends, n'est-ce pas? ne l'oublie plus a l'avenir.

La vieille bonne, suffoquee par l'etonnement, tourna les talons et
sortit en tirant la porte avec tant de violence que tous les cristaux du
lustre tinterent. Ce fut, pendant quelques secondes, comme une legere et
vague sonnerie de petites clochettes invisibles qui voltigea dans l'air
silencieux du salon.

Georges, surpris d'abord, se mit a battre des mains avec bonheur, et,
gonflant ses joues, fit un gros "boum" de toute la force de ses poumons
pour imiter le bruit de la porte.

Alors son pere lui conta des histoires; mais la preoccupation de son
esprit lui faisait perdre a tout moment le fil de son recit; et le
petit, ne comprenant plus, ouvrait de grands yeux etonnes.

Parent ne quittait pas la pendule du regard. Il lui semblait voir
marcher l'aiguille. Il aurait voulu arreter l'heure, faire immobile le
temps jusqu'a la rentree de sa femme. Il n'en voulait pas a Henriette
d'etre en retard, mais il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de
tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de plus suffiraient pour amener
une irreparable catastrophe, des explications et des violences qu'il
n'osait meme imaginer. La seule pensee de la querelle, des eclats de
voix, des injures traversant l'air comme des balles, des deux femmes
face a face se regardant au fond des yeux et se jetant a la tete des
mots blessants, lui faisait battre le coeur, lui sechait la bouche ainsi
qu'une marche au soleil, le rendait mou comme une loque, si mou qu'il
n'avait plus la force de soulever son enfant et de le faire sauter sur
son genou.

Huit heures sonnerent; la porte se rouvrit et Julie reparut. Elle
n'avait plus son air exaspere, mais un air de resolution mechante et
froide, plus redoutable encore.

--Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre maman jusqu'a son dernier jour,
je vous ai eleve aussi de votre naissance jusqu'a aujourd'hui! Je crois
qu'on peut dire que je suis devouee a la famille...

Elle attendit une reponse.

Parent balbutia: "Mais oui, ma bonne Julie."

Elle reprit:--Vous savez bien que je n'ai jamais rien fait par interet
d'argent, mais toujours par interet pour vous; que je ne vous ai jamais
trompe ni menti; que vous n'avez jamais pu m'adresser de reproches...

--Mais oui, ma bonne Julie.

--Eh bien, Monsieur, ca ne peut pas durer plus longtemps. C'est par
amitie pour vous que je ne disais rien, que je vous laissais dans
votre ignorance; mais c'est trop fort, et on rit trop de vous dans le
quartier. Vous ferez ce que vous voudrez, mais tout le monde le sait; il
faut que je vous le dise aussi, a la fin, bien que ca ne m'aille guere
de rapporter. Si Madame rentre comme ca a des heures de fantaisie, c'est
qu'elle fait des choses abominables.

Il demeurait effare, ne comprenant pas. Il ne put que balbutier:
"Tais-toi... Tu sais que je t'ai defendu..."

Elle lui coupa la parole avec une resolution irresistible.

--Non, Monsieur, il faut que je vous dise tout, maintenant. Il y a
longtemps que Madame a faute avec M. Limousin. Moi, je les ai vus plus
de vingt fois s'embrasser derriere les portes. Oh, allez! si M. Limousin
avait ete riche, ca n'est pas M. Parent que Madame aurait epouse. Si
Monsieur se rappelait seulement comment le mariage s'est fait, il
comprendrait la chose d'un bout a l'autre...

Parent s'etait leve, livide, balbutiant: "Tais-toi... tais-toi... ou..."

Elle continua:

--Non, je vous dirai tout. Madame a epouse Monsieur par interet; et elle
l'a trompe du premier jour. C'etait entendu entre eux, pardi! Il suffit
de reflechir pour comprendre ca. Alors comme Madame n'etait pas contente
d'avoir epouse Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a fait la vie
dure, si dure que j'en avais le coeur casse, moi qui voyais ca...

Il fit deux pas, les poings fermes, repetant: "Tais-toi... tais-toi..."
car il ne trouvait rien a repondre.

La vieille bonne ne recula point; elle semblait resolue a tout.

Mais Georges, effare d'abord, puis effraye par ces voix grondantes, se
mit a pousser des cris aigus. Il restait debout derriere son pere, et,
la face crispee, la bouche ouverte, il hurlait.

La clameur de son fils exaspera Parent, l'emplit de courage et de
fureur. Il se precipita vers Julie, les deux bras leves, pret a frapper
des deux mains, et criant: "Ah miserable! tu vas tourner les sens du
petit."

Il la touchait deja! Elle lui jeta par lu face:

--Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai eleve; ca n'empechera
pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de lui!...

Il s'arreta tout net, laissa retomber ses bras; et il restait en face
d'elle tellement eperdu qu'il ne comprenait plus rien.

Elle ajouta:--Il suffit de regarder le petit pour reconnaitre le pere,
pardi! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'a regarder ses
yeux et son front. Un aveugle ne s'y tromperait pas....

Mais il l'avait saisie par les epaules et il la secouait de toute sa
force, begayant: "Vipere... vipere! Hors d'ici, vipere!... Va-t'en ou je
te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!...

Et d'un effort desespere il la lanca dans la piece voisine. Elle tomba
sur la table servie dont les verres s'abattirent et se casserent; puis,
s'etant relevee, elle mit la table entre elle et son maitre, et, tandis
qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au visage des
paroles terribles:

--Monsieur n'a qu'a sortir... ce soir... apres diner... et qu'a rentrer
tout de suite... il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur
essaye... il verra.

Elle avait gagne la porte de la cuisine et elle s'enfuit. Il courut
derriere elle, monta l'escalier de service jusqu'a sa chambre de bonne
ou elle s'etait enfermee, et heurtant la porte:

--Tu vas quitter la maison a l'instant meme.

Elle repondit a travers la planche:

--Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai plus ici.

Alors il redescendit lentement, en se cramponnant a la rampe pour ne
point tomber; et il rentra dans son salon ou Georges pleurait, assis par
terre.

Parent s'affaissa sur un siege et regarda l'enfant d'un oeil hebete. Il
ne comprenait plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait etourdi,
abruti, fou, comme s'il venait de choir sur la tete; a peine se
souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne. Puis,
peu a peu, sa raison, comme une eau troublee, se calma et s'eclairait;
et l'abominable revelation commenca a travailler son coeur.

Julie avait parle si net, avec une telle force, une telle assurance, une
telle sincerite, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait
a douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'etre trompee, aveuglee par
son devouement pour lui, entrainee par une haine inconsciente contre
Henriette. Cependant, a mesure qu'il tachait de se rassurer et de se
convaincre, mille petits faits se reveillaient en son souvenir,
des paroles de sa femme, des regards de Limousin, un tas de riens
inobserves, presque inapercus, des sorties tardives, des absences
simultanees, et meme des gestes presque insignifiants, mais bizarres
qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant,
prenaient pour lui une importance extreme, etablissaient une connivence
entre eux. Tout ce qui s'etait passe depuis ses fiancailles surgissait
brusquement en sa memoire surexcitee par l'angoisse. Il retrouvait tout,
des intonations singulieres, des attitudes suspectes; et son pauvre
esprit d'homme calme et bon, harcele par le doute, lui montrait
maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu n'etre encore que des
soupcons.

Il fouillait avec une obstination acharnee dans ces cinq annees de
mariage, cherchant a retrouver tout, mois par mois, jour par jour; et
chaque chose inquietante qu'il decouvrait le piquait au coeur comme un
aiguillon de guepe.

Il ne pensait plus a Georges, qui se taisait maintenant, le derriere sur
le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin se remit
a pleurer.

Son pere s'elanca, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tete de
baisers. Son enfant lui demeurait au moins! Qu'importait le reste?

Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulage,
console, balbutiant: "Georges..... mon petit Georges, mon cher petit
Georges....." Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie!....
Oui, elle avait dit que son enfant etait a Limousin..... Oh! cela
n'etait pas possible, par exemple! non, il ne pouvait le croire, il n'en
pouvait meme douter une seconde. C'etait la une de ces odieuses
infamies qui germent dans les ames ignobles des servantes! Il repetait:
"Georges..... mon cher Georges." Le gamin, caresse, s'etait tu de
nouveau.

Parent sentait la chaleur de la petite poitrine penetrer dans la sienne
a travers les etoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, de joie;
cette chaleur douce d'enfant le caressait, le fortifiait, le sauvait.

Alors il ecarta un peu de lui la tete mignonne et frisee pour la
regarder avec passion. Il la contemplait avidement, eperdument, se
grisant a la voir, et repetant toujours: "Oh! mon petit..... mon petit
Georges!....."

Il pensa soudain: "S'il ressemblait a Limousin... pourtant!"

Ce fut en lui quelque chose d'etrange, d'atroce, une poignante et
violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres,
comme si ses os, tout a coup, fussent devenus de glace. Oh! s'il
ressemblait a Limousin!.....et il continuait a regarder Georges qui
riait maintenant. Il le regardait avec des yeux eperdus, troubles,
hagards. Et il cherchait dans le front, dans le nez, dans la bouche,
dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du front, du nez,
de la bouche ou des joues de Limousin.

Sa pensee s'egarait comme lorsqu'on devient fou; et le visage de son
enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects bizarres,
des ressemblances invraisemblables.

Julie avait dit: "Un aveugle ne s'y tromperait pas." Il y avait donc
quelque chose de frappant, quoique chose d'indeniable! Mais quoi? Le
front? Oui, peut-etre? Cependant Limousin avait le front plus etroit!
Alors la bouche? Mais Limousin portait toute sa barbe! Comment constater
les rapports entre ce gras menton d'enfant et le menton poilu de cet
homme?

Parent pensait: "Je n'y vois pas, moi, je n'y vois plus; je suis trop
trouble; je ne pourrais rien reconnaitre maintenant... Il faut attendre;
il faudra que je le regarde bien demain matin, en me levant."

Puis il songea: "Mais s'il me ressemblait, a moi, je serais sauve!
sauve!"

Et il traversa le salon en deux enjambees pour aller examiner dans la
glace la face de son enfant a cote de la sienne.

Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent
tout proches, et il parlait haut, tant son egarement etait grand.

"Oui... nous avons le meme nez... le meme nez... peut-etre... ce n'est
pas sur... et le meme regard.... Mais non, il a les yeux bleus....
Alors... oh! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens fou!...
Je ne veux plus voir... je deviens fou!..."

Il se sauva loin de la glace, a l'autre bout du salon, tomba sur un
fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit a pleurer. Il
pleurait par grands sanglots desesperes. Georges, effare d'entendre
gemir son pere, commenca aussitot a hurler.

Le timbre d'entree sonna. Parent fil un bond, comme si une balle l'eut
traverse. Il dit: "La voila... qu'est-ce que je vais faire?..." Et il
courut s'enfermer dans sa chambre pour avoir le temps, au moins, de
s'essuyer les yeux. Mais, apres quelques secondes, un nouveau coup de
timbre le fit encore tressaillir; puis il se rappela que Julie etait
partie sans que la femme de chambre fut prevenue. Donc personne n'irait
ouvrir? Que faire? Il y alla.

Voici que tout d'un coup il se sentait brave, resolu, pret pour la
dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait muri en
quelques instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait avec une
fureur de timide et une tenacite de debonnaire exaspere.

Il tremblait cependant! Etait-ce de peur? Oui... Peut-etre avait-il
encore peur d'elle? sait-on combien l'audace contient parfois de lachete
fouettee?

Derriere la porte qu'il avait atteinte a pas furtifs, il s'arreta pour
ecouter. Son coeur battait a coups furieux; il n'entendait que ce
bruit-la: ces grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aigue de
Georges qui criait toujours, dans le salon.

Soudain, le son du timbre eclatant sur sa tete, le secoua comme une
explosion; alors il saisit la serrure, et, haletant, defaillant, il fit
tourner la clef et tira le battant.

Sa femme et Limousin se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier.

Elle dit, avec un air d'etonnement ou apparaissait un peu d'irritation:

--C'est toi qui ouvres, maintenant? Ou est donc Julie?

Il avait la gorge serree, la respiration precipitee; et il s'efforcait
de repondre, sans pouvoir prononcer un mot.

Elle reprit:--Es-tu devenu muet? Je te demande ou est Julie.

Alors il balbutia:--Elle.... elle.... est..... partie....

Sa femme commencait a se facher:

--Comment, partie? Ou ca? Pourquoi?

Il reprenait son aplomb peu a peu et sentait naitre en lui une haine
mordante contre cette femme insolente, debout devant lui.

--Oui, partie pour tout a fait... je l'ai renvoyee...

--Tu l'as renvoyee?... Julie?... Mais tu es fou....

--Oui, je l'ai renvoyee parce qu'elle avait ete insolente... et
qu'elle... qu'elle a maltraite l'enfant.

--Julie?

--Oui... Julie.

--A propos de quoi a-t-elle ete insolente?

--A propos de toi.

--A propos de moi?

--Oui... parce que son diner etait brule et que tu ne rentrais pas.

--Elle a dit...?

--Elle a dit... des choses desobligeantes pour toi... et que je ne
devais pas... que je ne pouvais pas entendre....

--Quelles choses?

--Il est inutile de les repeter.

--Je desire les connaitre.

--Elle a dit qu'il etait tres malheureux pour un homme comme moi,
d'epouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins,
mauvaise maitresse de maison, mauvaise mere, et mauvaise epouse....

La jeune femme etait entree dans l'antichambre, suivie par Limousin qui
ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle ferma brusquement
la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son mari en
begayant, exasperee:

--Tu dis?... Tu dis?... que je suis...?

Il etait tres pale, tres calme. Il repondit:

--Je ne dis rien, ma chere amie; je te repete seulement les propos de
Julie, que tu as voulu connaitre; et je te ferai remarquer que je l'ai
mise a la porte justement a cause de ces propos.

Elle fremissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les
joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle
sentait bien la revolte, quoiqu'elle ne put rien repondre; et elle
cherchait a reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant.

--Tu as dine? dit-elle.

--Non, j'ai attendu.

Elle haussa les epaules avec impatience.

--C'est stupide d'attendre apres sept heures et demie. Tu aurais du
comprendre que j'avais ete retenue, que j'avais eu des affaires, des
courses.

Puis, tout a coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps,
et elle raconta, avec des paroles breves, hautaines, qu'ayant eu des
objets de mobilier a choisir tres loin, tres loin, rue de Rennes, elle
avait rencontre Limousin a sept heures passees, boulevard Saint-Germain,
en revenant, et qu'alors elle lui avait demande son bras pour entrer
manger un morceau dans un restaurant ou elle n'osait penetrer seule,
bien qu'elle se sentit defaillir de faim. Voila comment elle avait dine,
avec Limousin, si on pouvait appeler cela diner; car ils n'avaient pris
qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bate de revenir.

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