Anie by Hector Malot
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20 ANIE
PAR
HECTOR MALOT
PARIS
PREMIERE PARTIE
Au balcon d'une maison du boulevard Bonne-Nouvelle, en hautes et larges
lettres dorees, on lit: _Office cosmopolitain des inventeurs_; et sur
deux ecussons en cuivre appliques contre la porte qui, au premier etage
de cette maison, donne entree dans les bureaux, cette enseigne se trouve
repetee avec l'enumeration des affaires que traite l'office: _"Obtention
et vente de brevets d'invention en France et a l'etranger; attaque et
defense des brevets en tous pays; recherches d'anteriorites; dessins
industriels; le Cosmopolitain, journal hebdomadaire illustre: M.
Chaberton, directeur."_
Qu'on tourne le bouton de cette porte, ainsi qu'une inscription invite a
le faire, et l'on est dans une vaste piece partagee par cages grillees,
que divise un couloir central conduisant au cabinet du directeur; un
tapis en caoutchouc (B.S.G.D.G.) va d'un bout a l'autre de ce couloir,
et par son amincissement il dit, sans qu'il soit besoin d'autres
indications, que nombreux sont ceux qui, happes par les engrenages du
brevet d'invention, engages dans ses laminoirs, passent et repassent par
ce chemin de douleurs, sans pouvoir s'en echapper, et reviennent la
chaque jour jusqu'a ce qu'ils soient haches, broyes, reduits en pate et
qu'on ait exprime d'eux, au moyen de traitements perfectionnes, tout ce
qui a une valeur quelconque, argent ou idee. Tant qu'il lui reste un
souffle la victime crie, se debat, lutte, et aux guichets des cages
derriere lesquels les employes se tiennent impassibles, ce sont des
explications, des supplications ou des reproches qui n'en finissent pas;
puis l'epuisement arrive; mais celle qui disparait est remplacee par une
autre qui subit les memes epreuves avec les memes plaintes, les memes
souffrances, la meme fin, et celle-la par d'autres encore.
En general les clients du matin n'appartiennent pas a la meme categorie
que ceux du milieu de la journee ou du soir.
A la premiere heure, souvent avant que Barnabe, le garcon de bureau, ait
ouvert la porte et fait le menage, arrivent les fievreux, les inquiets,
ceux que l'engrenage a deja saisis et ne lachera plus; de la periode des
grandes esperances ils sont entres dans celle des difficultes et des
proces; ils apportent des renseignements decisifs pour leur affaire qui
dure depuis des mois, des annees, et va faire un grand pas ce jour-la;
ou bien c'est une nouvelle provision pour laquelle ils sont en retard et
qu'ils ont pu enfin se procurer le matin meme par un dernier sacrifice;
et, en attendant l'arrivee des employes ou du directeur, ils content
leurs douleurs et leurs angoisses a Barnabe qui les enveloppe de flots
de poussiere souleves par son balai.
Puis, apres ceux-la, c'est l'heure de ceux qui, pour la premiere fois,
tournent le bouton de l'office; vaguement ils savent que les brevets ou
les marques de fabrique doivent proteger leur invention, ou assurer
ainsi la propriete de ses produits; et ils viennent pour qu'on eclaire
leur ignorance. Que faut-il faire? Ils ont toutes les confiances, toutes
les audaces, portes qu'ils sont sur les ailes de la fortune ou de la
gloire. Ne sont-ils pas surs de revolutionner le monde avec leur
invention, qui va les enrichir, en meme temps qu'elle enrichira tous
ceux qui y toucheront? Et les millions roulent, montent, s'entassent,
eblouissants, vertigineux.
--S'il faut prendre un brevet en Angleterre? dit M. Chaberton repondant
a leurs questions; non seulement en Angleterre, mais aussi en Italie, en
Espagne, en Allemagne, en Europe, en Asie, en Amerique, partout ou la
legislation protectrice des brevets a penetre. Sans doute la depense
peut etre genante, alors surtout qu'on s'est epuise dans de couteux
essais; mais ce n'est pas quand on touche au succes qu'on va le laisser
echapper.
Et, sortant de son cabinet, M. Chaberton amene lui-meme dans ses bureaux
ce nouveau client pour le confier a celui des employes qui guidera ses
pas dans la voie de la prise et de l'exploitation d'un brevet.
--Voyez Mr Barincq! Voyez Mr Spring! Voyez Mr Jugu.
Et le client admis dans la cage de celui a qui on le confie s'interesse,
ravi, a voir Mr Barincq, le dessinateur de l'office, traduire sur le
papier les idees plus ou moins vagues qu'il lui explique, ou Mr Spring
preparer devant lui les pieces si importantes des patentes anglaises;
car, dans l'_Office cosmopolitain_, on opere sous l'oeil du client;
c'est meme la une des specialites de la maison, grace a Mr Spring qui
ecrit avec une egale facilite le francais, l'anglais, l'allemand,
l'italien, l'espagnol, ayant roule par tous les pays avant de venir
echouer boulevard Bonne-Nouvelle; et aussi, grace a Mr Barincq qui sait
en quelques coups de crayon batir un rapide croquis.
Apres une journee bien remplie qui n'avait guere permis aux employes de
respirer, les bureaux commencaient a se vider; il etait six heures
vingt-cinq minutes, et les clients qui tenaient a voir Mr Chaberton
lui-meme savaient par experience que, quand la demie sonnerait, il
sortirait de son cabinet, sans qu'aucune consideration put le retenir
une minute de plus, ayant a prendre au passage l'omnibus du chemin de
fer pour s'en aller a Champigny, ou, hiver comme ete, il habite une
vaste propriete dans laquelle s'engloutit le plus gros de ses benefices.
Bien que la besogne du jour fut partout achevee, et que Barnabe fut deja
revenu de la poste ou il avait ete porter le courrier, les employes,
derriere leurs grillages, paraissaient tous appliques au travail: le
patron allait passer en jetant de chaque cote des regards circulaires,
et il ne fallait pas qu'il put s'imaginer qu'on ne ferait rien apres son
depart.
Quand le coup de la demie frappa, il ouvrit la porte de son cabinet, et
apparut coiffe d'un chapeau rond, portant sur le bras un pardessus dont
la boutonniere etait decoree d'une rosette multicolore, sa canne a la
main; un client miserablement vetu le suivait et le suppliait.
--Barnabe, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.
--C'est ce que je fais, monsieur.
En effet, poste dans l'embrasure d'une fenetre, le garcon de bureau ne
quittait pas des yeux la chaussee, qu'il decouvrait au loin jusqu'a la
descente du boulevard Montmartre, son regard passant librement a travers
les branches des marronniers et des paulownias qui commencaient a peine
a bourgeonner.
Cependant le client, sans lacher M. Chaberton, manoeuvrait de facon a
lui barrer le passage.
--Tachez donc, disait-il, de m'obtenir cinq mille francs de MM.
Strifler; ils gagnent plus de cinq cent mille francs par an avec mes
brevets; ils peuvent bien faire cela pour celui qui les leur a vendus.
--Ils repondent qu'ils ont fait plus qu'ils ne devaient.
--Ce n'est pas a vous qu'ils peuvent dire cela; vous qui avez vu comme
ils m'ont saigne a blanc; qu'ils m'abandonnent ces cinq mille francs, et
je renonce a toute autre reclamation; c'est plus d'un million que je
sacrifie.
--Monsieur Barincq, interrompit le directeur, ou en est votre bois pour
le journal?
--J'avance, monsieur.
--Il faut qu'il soit fini ce soir.
--Je ne partirai pas sans qu'il soit termine.
--Je compte sur vous.
--Avec ces cinq mille francs, continuait le client, j'acheve mon
appareil calorimetrique, qui sera certainement la plus importante de mes
inventions; son influence sur les progres de notre artillerie peut etre
considerable: ce n'est pas seulement un interet egoiste qui est en jeu,
le mien, que vous m'avez toujours vu pret a sacrifier, c'est aussi un
interet patriotique.
--Vous vous ferez sauter, mon pauvre monsieur Rufin, avec vos
experiences sur les pressions des explosifs en vases clos.
--C'est bien de cela que j'ai souci!
--L'omnibus! cria le garcon de bureau.
Mr Chaberton se dirigea vivement vers la porte, accompagne de son
client, et le silence s'etablit dans les bureaux, comme si les employes
attendaient un retour possible, quelque invraisemblable qu'il fut.
--Emballe, le patron! cria Barnabe reste a la fenetre.
Mais tout a coup il poussa un cri de surprise.
--Qu'est-ce qu'il y a?
--Le vieux Rufin monte avec lui pour le raser jusqu'a la gare.
Alors, instantanement, au silence succeda un brouhaha de voix et un
tapage de pas, que dominait le chant du coq, pousse a plein gosier par
l'employe charge de la correspondance.
--Taisez-vous donc, monsieur Belmanieres, dit le caissier en venant sur
le seuil de la piece qu'il occupait seul, on ne s'entend pas.
--Tant mieux pour vous.
--Parce que? demanda le caissier qui etait un personnage grave, mais
simple et bon enfant.
--Parce que, mon cher monsieur Morisette, si vous dites des betises,
comme cela vous arrive quelquefois, on ne se fichera pas de vous.
Morisette resta un moment interloque, se demandant evidemment s'il
convenait de se facher, et cherchant une replique.
--Ah! que vous etes vraiment le bien nomme, dit-il enfin apres un temps
assez long de reflexion.
C'etait precisement parce qu'il s'appelait Belmanieres que l'employe de
la correspondance affectait l'insolence avec ses camarades, cherchant en
toute occasion et sans motif a les blesser, afin qu'ils n'eussent pas la
pensee de faire allusion a son nom, dont le ridicule ne lui laissait pas
une minute de securite; un autre que lui fut peut-etre arrive a ce
resultat avec de la douceur et de l'adresse, mais etant naturellement
grincheux, malveillant et brutal, il n'avait trouve comme moyen de se
proteger que la grossierete; la replique du caissier l'exaspera d'autant
plus qu'elle fut saluee par un eclat de rire general auquel Spring seul
ne prit pas part.
Mais l'amitie ou la bienveillance n'etait pour rien dans cette
abstention, et si Spring ne riait pas comme ses camarades de la reponse
de Morisette, et surtout de la mine furieuse de Belmanieres, c'est qu'il
etait absorbe dans une besogne dont rien ne pouvait le distraire. A
peine le patron avait-il ete emballe dans l'omnibus, comme disait
Barnabe, que Spring, ouvrant vivement un tiroir de son bureau, en avait
tire tout un attirail de cuisine: une lampe a alcool, un petit plat en
fer battu, une fiole d'huile, du sel, du poivre, une cotelette de porc
frais enveloppee dans du papier et un morceau de pain; la lampe allumee,
il avait pose dessus son plat apres avoir verse dedans un peu d'huile,
et maintenant il attendait qu'elle fut chaude pour y tremper sa
cotelette; que lui importait ce qui se disait et se faisait autour de
lui? Il etait tout a son diner.
Ce fut sur lui que Belmanieres voulut passer sa colere.
--Encore les malpropretes anglaises qui commencent, dit-il en venant
appuyer son front contre le grillage de Spring.
--Ce n'etait pas des _malpropretais_, dit celui-ci froidement avec son
accent anglais.
--Pour le nez a _vo_, repondit Belmanieres en imitant un instant cet
accent, mais pour le nez a _moa_; et je dis qu'il est insupportable que
le mardi et le vendredi vous nous infectiez de votre sale cuisine.
--Vous savez bien que le mardi et le vendredi je ne peux pas rentrer
diner chez moi, puisque je travaille dans ce quartier.
--Vous ne pouvez pas diner comme tout le monde au restaurant?
--_No_.
L'energie de cette replique contrastait avec l'apparente insignifiance
de la question de Belmanieres, et elle expliquait tout un cote des
habitudes mysterieuses de Spring obsede par une manie qui lui faisait
croire que la police russe voulait l'empoisonner. Pourquoi? Pourquoi la
police russe poursuivait-elle un sujet anglais? Personne n'en savait
rien. Rares etaient ceux a qui il avait fait des confidences a ce sujet,
et jamais elles n'avaient ete jusqu'a expliquer les causes de la
persecution dont il etait victime; mais enfin cette persecution,
evidente pour lui, l'obligeait a toutes sortes de precautions. C'etait
pour lui echapper qu'il avait successivement fui tous les pays qu'il
avait habites: Odessa, Genes, Malaga, San-Francisco, Rotterdam,
Melbourne, Le Caire, et que maintenant a Paris il demenageait tous les
mois pour depister les mouchards, passant de Montrouge a Charonne, des
Ternes, a la Maison-Blanche. Et c'etait aussi parce qu'il se sentait
enveloppe par cette surveillance, qu'il ne mangeait que les aliments
qu'il avait lui-meme prepares, convaincu que s'il entrait dans un
restaurant, un agent acharne a sa poursuite trouverait moyen de jeter
dans son assiette ou dans son verre une goutte de ces poisons terribles
dont les gouvernements ont le secret.
--Savez-vous seulement pourquoi vous ne pouvez pas diner au restaurant?
demanda Belmanieres pour exasperer Spring.
--Je sais ce que je sais.
--Alors, vous savez que vous etes toque.
--Laissez-moi tranquille, je ne vous parle pas.
Une voix sortit de la cage situee pres de la porte, celle de Barincq:
--Mr Spring a raison, chacun ses idees.
--Quand elles sont cocasses, on peut bien en rire sans doute.
--Riez-en tout bas.
--Ne perdez donc pas votre temps a faire le Don Quichotte gascon; vous
n'aurez pas fini votre bois et vous arriverez en retard a votre soiree.
Abandonnant la cage de Spring, Belmanieres vint se camper au milieu du
passage:
--Dites donc, messieurs, vous savez que c'est aujourd'hui que Mr Barincq
donne a danser dans les salons de la rue de l'Abreuvoir? Une soiree
dansante rue de l'Abreuvoir, a Montmartre, dans les salons de Mr
Barincq, autrefois inventeur de son metier, presentement dessinateur de
l'office Chaberton, en voila encore une idee cocasse: "Mr et Mme Barincq
de Saint-Christeau prient M*** de leur faire l'honneur de venir passer
la soiree chez eux le mardi 4 avril a 9 heures. On dansera." Non, vous
savez, ce que c'est drole; c'est a se rouler.
--Roulez-vous, dit le caissier, nous serons tous bien aises de voir ca;
ne vous genez pas.
--Barnabe, balayez donc une place pour que M. Belmanieres puisse se
rouler.
--Pourquoi ne nous avez-vous pas invites? demanda Belmanieres sans
repondre directement.
--On ne pouvait pas vous inviter, vous? repondit l'employe au
contentieux qui jusque-la n'avait rien dit, occupe qu'il etait a cirer
ses souliers.
--Parce que, monsieur Jugu?
--Parce que pour aller dans le monde il faut certaines manieres.
Un rire courut dans toutes les cages.
Exaspere, Belmanieres se demanda manifestement s'il devait assommer
Jugu; seulement la replique qu'il fallait pour cela ne lui vint pas a
l'esprit; apres un moment d'attente il se dirigea vers la porte avec
l'intention de sortir; mais, rageur comme il l'etait, il ne pouvait pas
abandonner ainsi la partie; on l'accuserait de lachete, on se moquerait
de lui lorsqu'il ne serait plus la; il revint donc sur ses pas:
--Certainement j'aurais ete deplace dans les salons de M. et madame
Barincq de Saint-Christeau, dit-il en prenant un ton railleur; mais il
n'en eut pas ete de meme de M. Jugu; et assurement quand Barnabe, qui va
ce soir faire fonction d'introducteur des ambassadeurs, aurait annonce
de sa belle voix enrouee: "M. Jugu" il y aurait eu sensation dans les
salons, comme il convient pour l'entree d'un gentleman aussi pourri de
chic, aussi pschut; sans compter que ce haut personnage pouvait faire un
mari pour mademoiselle de Saint-Christeau.
--Monsieur, dit Barincq d'une voix de commandement, je vous defends de
meler ma fille a vos sornettes.
--Vous n'avez rien a me defendre ni a m'ordonner; et le ton que vous
prenez n'est pas ici a sa place. Peut-etre etait-il admissible quand
vous etiez M. de Saint-Christeau; mais maintenant que vous avez perdu
votre noblesse avec votre fortune pour devenir simplement le pere
Barincq, employe de l'office Chaberton ni plus ni moins que moi, il est
ridicule avec un camarade qui est votre egal. Quant a votre fille, j'ai
le droit de parler d'elle, de la juger, de la critiquer, meme de me
ficher d'elle...
--Monsieur!
--Oui, mon bonhomme, de me ficher d'elle, de la blaguer.... puisqu'elle
est une artiste. Quand par suite de malheurs, ils sont connus ici vos
malheurs, on laisse sa fille frequenter l'atelier Julian, et exposer au
Salon des petites machines pas mechantes du tout, pour lesquelles on
mendie une recompense de tous les cotes, on n'a pas de ces fiertes-la.
--Taisez-vous; je vous dis de vous taire.
L'accent aurait du avertir Belmanieres qu'il serait sage de ne pas
continuer; mais, avec le role de provocateur qu'il prenait a chaque
instant, obeir a cette injonction eut ete reculer et abdiquer;
d'ailleurs une querelle ne lui faisait pas peur, au contraire.
--Non, je ne me tairai pas, dit-il; non, non.
--Vous nous ennuyez, cria Morisette.
--Raison de plus pour que je continue; il est 6 heures 52 minutes, vous
en avez encore pour huit minutes, puisqu'il n'y en a pas un seul de vous
assez resolu pour deguerpir avant que 7 heures n'aient sonne. C'est
Anie, n'est-ce pas, qu'elle se nomme votre fille, monsieur Barincq?
Barincq ne repondit pas.
--En voila un drole de nom. Vous vous etes donc imagine, quand vous le
lui avez donne, que c'est commode un nom qui commence par Anie. Anie,
quoi? Anisette? Alors ce serait un qualificatif de son caractere. Ou
bien Anicroche qui serait celui de son mariage.
--Il y a encore autre chose qui commence par ani, interrompit un employe
qui n'avait encore rien dit.
--Quoi donc?
--Il y a animal qui est votre nom a vous.
--Monsieur Ladvenu, vous etes un grossier personnage.
--Vraiment?
--Il y a aussi animosite, dit Morisette, qui est le qualificatif de
votre nature; ne pouvez-vous pas laisser vos camarades tranquilles, sans
les provoquer ainsi a tout bout de champ; c'est insupportable d'avoir a
subir tous les soirs vos insolences, que vous trouvez peut-etre
spirituelles, mais qui pour nous, je vous le dis au nom de tous, sont
stupides.
Precisement parce que tout le monde etait contre lui, Belmanieres voulut
faire tete:
--Il y a aussi animation, continua-t-il en poursuivant son idee avec
l'obstination de ceux qui ne veulent jamais reconnaitre qu'ils sont dans
une mauvaise voie; et c'est pour cela que je regrette de n'avoir pas ete
invite rue de l'Abreuvoir, j'aurais ete curieux de voir une jeune
personne qui se coiffe d'un beret bleu quand elle va a son atelier, ce
qui indique tout de suite du gout et de la simplicite, manoeuvrer ce
soir pour pecher un mari...
Brusquement la porte de Barincq s'ouvrait, et, avant que Belmanieres
revenu de sa surprise eut pu se mettre sur la defensive, il recut en
pleine figure un furieux coup de poing qui le jeta dans la cage de Jugu.
--Je vous avais dit de vous taire, s'ecria Barincq.
Tous les employes sortirent precipitamment dans le passage, et, avant
que Belmanieres ne se fut releve, se placerent entre Barincq et lui.
Mais cette intervention ne paraissait pas bien utile, Belmanieres
n'ayant evidemment pas plus envie de rendre la correction qu'il avait
recue que Barincq de continuer celle qu'il avait commencee.
--C'est une lachete, hurlait Belmanieres, entre collegues! entre
collegues! sans prevenir.
Et du bras, mais a distance, il menacait ce collegue, en se dressant et
en renversant sa tete en arriere: evidemment il eut pu etre redoutable
pour son adversaire, et, trapu comme il l'etait, carre des epaules,
solidement assis sur de fortes jambes, age d'une trentaine d'annees
seulement, il eut eu le dessus dans une lutte avec un homme de tournure
plus leste que vigoureuse; mais cette lutte il ne voulait certainement
pas l'engager, se contentant de repeter:
--C'est une lachete! Un collegue!
--Vous n'avez que ce que vous meritez, dit Morisette, M. Barincq vous
avait prevenu.
Spring seul n'avait pas bouge; quand il eut avale le morceau qu'il
etait en train de manger, il sortit a son tour de son bureau, vint a
Barincq, et, lui prenant la main, il la secoua fortement:
--_All right_, dit-il.
Aussitot les autres employes suivirent cet exemple et vinrent serrer la
main de Barincq.
--N'etaient vos cheveux gris, disait Belmanieres de plus en plus
exaspere, je vous assommerais.
--Ne dites donc pas de ces choses-la, repondit Morisette, on sait bien
que vous n'avez envie d'assommer personne.
--Insulter, oui, dit Ladvenu; assommer, non.
--Vous etes des laches, vocifera Belmanieres, de vous mettre tous contre
moi.
--Dix manants contre un gentilhomme, dit Jugu en riant.
--Allons, gentilhomme, rapiere au vent, cria Ladvenu.
Belmanieres roulait des yeux furibonds, allant de l'un a l'autre,
cherchant une injure qui fut une vengeance; a la fin, n'en trouvant pas
d'assez forte, il ouvrit la porte avec fracas:
--Nous nous reverrons, s'ecria-t-il en les menacant du poing.
--Esperons-le, o mon Dieu!
--Quel chagrin ce serait de perdre un collegue aimable comme vous!
--Tous nos respects.
--Prenez garde a l'escalier.
Ces mots tomberent sur lui drus comme grele avant qu'il eut ferme la
porte.
--Messieurs, je vous demande pardon, dit Barincq quand Belmanieres fut
parti.
--C'est nous qui vous felicitons.
--En entendant parler ainsi de ma fille, je n'ai pas ete maitre de moi;
m'attaquant dans ma tendresse paternelle, il devait savoir qu'il me
blessait cruellement.
--Il le savait, soyez-en sur, dit Jugu.
--Seulement je suppose, dit Spring la bouche pleine, qu'il n'avait pas
cru que vous iriez jusqu'au coup de poing.
--Et voila pourquoi nous ne pouvons que vous approuver de l'avoir donne,
dit Morisette, a qui ses fonctions et son age conferaient une sorte
d'autorite; esperons que la lecon lui profitera.
--Si vous comptez la-dessus, vous etes naif, dit Ladvenu; le personnage
appartient a cette categorie dont on rencontre des types dans tous les
bureaux, et qui n'ont d'autre plaisir que d'embeter leurs camarades;
celui-la nous a embetes et nous embetera tant que nous n'aurons pas, a
tour de role, use avec lui du procede de Mr Barincq.
--Moi, je n'approuve pas le coup de poing, dit Jugu.
--Elle est bien bonne.
--Je parle en me mettant a la place de Mr Barincq.
--J'aurais cru que c'etait en vous mettant a celle de Belmanieres.
--Expliquez-vous, philosophe.
--Ca agite la main, et cela ne va pas aider M. Barincq pour finir son
bois.
Le premier coup de 7 heures qui sonna au cartel interrompit ces propos;
avant que le dernier eut frappe, tous les employes, meme Spring, etaient
sortis, et il ne restait plus dans les bureaux que Barincq, qui s'etait
remis au travail, pendant que Barnabe allumait un bec de gaz et achevait
son menage a la hate, presse, lui aussi, de partir.
Il fut bientot pret.
--Vous n'avez plus besoin de moi, monsieur Barincq?
--Non; allez-vous-en, et dinez vite; si vous arrivez a la maison avant
moi, vous expliquerez a madame Barincq ce qui m'a retenu, et lui direz
qu'en tous cas je rentrerai avant 8 heures et demie.
--N'allez pas vous mettre en retard, au moins.
--Il n'y a pas de danger que je fasse ce chagrin a ma fille.
II
Il croyait avoir du travail pour trois quarts d'heure, en moins d'une
demi-heure il eut acheve son dessin, et quitta les bureaux a 7 heures et
demie. Comme avec les jarrets qu'il devait a son sang basque il pouvait
faire en vingt minutes la course du boulevard Bonne-Nouvelle au sommet
de Montmartre, il ne serait pas trop en retard. Par le boulevard
Poissonniere, le faubourg Montmartre, il fila vite, ne ralentit point le
pas pour monter la rue des Martyrs, et escalada en jeune homme les
escaliers qui grimpent le long des pentes raides de la butte.
C'est tout au haut que se trouve la rue de l'Abreuvoir, qui, entre des
murs soutenant le sol mouvant de jardins plantes d'arbustes, descend par
un trace sinueux sur le versant de Saint-Denis. Le quartier est assez
desert, assez sauvage pour qu'on se croie a cent lieues de Paris.
Cependant la grande ville est la, au-dessous, a quelques pas, tout
autour au loin, et quand on ne l'apercoit pas par des echappees de vues
qu'ouvre tout a coup entre les maisons, une rue faisant office de
telescope, on entend son mugissement humain, sourd et profond comme
celui de la mer, et dans ses fumees, de quelque cote que les apporte le
vent, on sent passer son souffle et son odeur.
Dans un de ces jardins s'elevent un long corps de batiment divise en une
vingtaine de logements, puis tout autour sur ses pentes accidentees
quelques maisonnettes d'une simplicite d'architecture qui n'a de
comparable que celles qu'on voit dans les boites de jouets de bois pour
les enfants: un cube allonge perce de trois fenetres au rez-de-chaussee,
au premier etage, un toit en tuiles, et c'est tout. Des bosquets de
lilas les separent les unes des autres en laissant entre elles quelques
plates-bandes, et un chemin recouvert de berceaux de vigne les dessert
suivant les mouvements du terrain; chacune a son jardinet; toutes
jouissent d'un merveilleux panorama,--leur seul agrement; celui qui
determine des gens aux jarrets solides et aux poumons vigoureux a gravir
chaque jour cette colline, sur laquelle ils sont plus isoles de Paris
que s'ils habitaient Rouen ou Orleans.
Une de ces maisonnettes etait celle de la famille Barincq, mais les
charmes de la vue n'etaient pour rien dans le choix que leur avaient
impose les duretes de la vie. Ruines, expropries, ils se trouvaient sans
ressources, lorsqu'un ami que leur misere n'avait pas eloigne d'eux
avait offert la gerance de cette propriete a Barincq, avec le logement
dans l'une de ces maisonnettes pour tout traitement; et telle etait leur
detresse qu'ils avaient accepte; au moins c'etait un toit sur la tete;
et, avec quelques meubles sauves du naufrage, ils s'etaient installes
la, en attendant, pour quelques semaines, quelques mois.
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