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Baccara by Hector Malot



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BACCARA

HECTOR MALOT


1886



BACCARA



PREMIERE PARTIE


I

Ouvrez les livres de geographie les plus complets, etudiez les cartes,
meme celle de l'etat-major, et vous y chercherez en vain un petit
affluent de la Seine, qui cependant a ete pour la ville qu'il traverse
ce que le Furens a ete pour Saint-Etienne et l'eau de Robec pour
Rouen.--Cette riviere est le Puchot. Il est vrai que de sa source a son
embouchure elle n'a que quelques centaines de metres, mais si peu long
que soit son cours, si peu considerable que soit le debit de ses eaux,
ils n'en ont pas moins fait la fortune industrielle d'Elbeuf.

Pendant des centaines d'annees, c'est sur ses rives que se sont
entassees les diverses industries de la fabrication du drap qui exigent
l'emploi de l'eau, le lavage des laines en suint, celui des laines
teintes, le degraissage en pieces, et il a fallu l'invention de la
vapeur et des puits artesiens pour que les nouvelles manufactures
l'abandonnent; encore n'est-il pas rare d'entendre dire par les
_Puchotiers_ que la petite riviere n'a pas ete remplacee, et que si
Elbeuf n'est plus ce qu'il a ete si longtemps, c'est parce qu'on a
renonce a se servir des eaux froides et limpides du Puchot, douees de
toutes sortes de vertus speciales qui lui appartenaient en propre.
Mauvaises, les eaux des puits artesiens et de la Seine, aussi mauvaises
que le sont les drogues chimiques qui ont remplace dans la teinture le
noir qu'on obtenait avec le brou des noix d'Orival.

Le Puchot a donc ete le berceau d'Elbeuf; c'est aux abords de ses rives
basses et tortueuses, au pied du mont Duve d'ou il sort, a quelques pas
du chateau des ducs, rue Saint-Etienne, rue Saint-Auct qui descend de
la foret de la Londe, rue Meleuse, rue Royale, que peu a peu se sont
groupes les fabricants de drap; et c'est encore dans ce quartier aux
maisons sombres, aux cours profondes, aux ruelles etroites ou les
ruisseaux charrient des eaux rouges, bleues, jaunes quelquefois epaisses
comme une bouillie laiteuse quand elles sont chargees de terre a foulon,
que se trouvent les vieilles fabriques qui ont vecu jusqu'a nos jours.

Une d'elles que le Bottin designe ainsi: "Adeline (Constant), O. *,
medailles A. 1827 et 1834, O. 1839, 1844, 1849, 1re classe Exposition
universelle de 1855, hors concours 1867, medaille de progres Vienne,
_nouveautes pour pantalons, jaquettes et paletots_", occupe, impasse du
Glayeul, une de ces cours etroites et noires; et c'est probablement la
plus ancienne d'Elbeuf, car elle remonte authentiquement a la revocation
de l'Edit de Nantes, quand les grands fabricants qui avaient alors
accapare l'industrie du drap en introduisant les facons de Hollande et
d'Angleterre, forces comme protestants de quitter la France, laisserent
la place libre a leurs ouvriers. Un de ces ouvriers se nommait Adeline;
il etait intelligent, laborieux, entreprenant, doue de cet esprit
d'initiative et de prudence avisee qui est le propre du caractere
normand: mais, lie par l'engagement que ses maitres lui avaient impose,
comme a tous ses camarades, d'ailleurs, de ne jamais s'etablir maitre a
son tour, il serait reste ouvrier toute sa vie. Libere par le depart de
ses patrons, il avait commence a fabriquer pour son compte des draps
facon de Hollande et d'Angleterre, et il etait devenu ainsi le fondateur
de la maison actuelle; ses fils lui avaient succede; un autre Adeline
etait venu apres ceux-la; un quatrieme apres le troisieme, et ainsi
jusqu'a Constant Adeline, que le nom estime de ses peres, au moins
autant que le merite personnel, avaient fait successivement conseiller
general, president du tribunal de commerce, chevalier puis officier de
la Legion d'honneur, et enfin depute.

C'etait petitement que le premier Adeline avait commence, en ouvrier qui
n'a rien et qui ne sait pas s'il reussira, et il avait fallu des succes
repetes pendant des series d'annees pour que ses successeurs eussent
la pensee d'agrandir l'etablissement primitif; peu a peu cependant ils
avaient pris la place de leurs voisins moins heureux qu'eux, rebatissant
en briques leurs bicoques de bois, montant etages sur etages, mais sans
vouloir abandonner l'impasse du Glayeul, si a l'etroit qu'ils y fussent.
Il semblait qu'il y eut dans cette obstination une religion de famille,
et que le nom d'Adeline format avec celui du Glayeul une sorte de raison
sociale.

Pour l'habitation personnelle, il en avait ete comme pour la fabrique:
c'etait impasse du Glayeul que le premier Adeline avait demeure,
c'etait impasse du Glayeul que ses heritiers continuaient de demeurer;
l'appartement etait bien noir cependant, peu confortable, compose de
grandes pieces mal closes, mal eclairees, mais ils n'avaient besoin
ni du bien-etre ni du luxe que ne comprenaient point leurs idees
bourgeoises. A quoi bon? C'etait dans l'argent amasse qu'ils mettaient
leur satisfaction; surtout dans l'importance, dans la consideration
commerciale qu'il donne. Vendre, gagner, etre estimes, pour eux tout
etait la, et ils n'epargnaient rien pour obtenir ce resultat, surtout
ils ne s'epargnaient pas eux-memes: le mari travaillait dans la
fabrique, la femme travaillait au bureau, et quand les fils revenaient
du college de Rouen, les filles du couvent des Dames de la Visitation,
c'etait pour travailler,--ceux-ci avec le pere, celles-la avec la mere.

Jusqu'a la Restauration, ils s'etaient contentes de cette petite
existence, qui d'ailleurs etait celle de leurs concurrents les plus
riches, mais a cette epoque le dernier des ducs d'Elbeuf ayant mis en
vente ce qui lui restait de proprietes, ils avaient achete le chateau du
Thuit, aux environs de Bourgtheroulde. A la verite, ce nom de "chateau"
les avait un moment arretes et failli empecher leur acquisition; mais de
ce chateau dependaient une ferme dont les terres etaient en bon etat,
des bois qui rejoignaient la foret de la Londe; l'occasion se presentait
avantageuse, et les bois, la ferme et les terres avaient fait passer
le chateau, que d'ailleurs ils s'etaient empresses de debaptiser et
d'appeler "notre maison du Thuit", se gardant soigneusement de tout
ce qui pouvait donner a croire qu'ils voulaient jouer aux chatelains:
petits bourgeois etaient leurs peres, petits bourgeois ils voulaient
rester, mettant leur ostentation dans la modestie.

Cependant cette acquisition du Thuit avait necessairement amene avec
elle de nouvelles habitudes. Jusque-la toutes les distractions de la
famille consistaient en promenades aux environs le dimanche, aux
roches d'Orival, au chene de la Vierge, en parties dans la foret qui,
quelquefois, en ete, se prolongeaient par le chateau de Robert-le-Diable
jusqu'a la Bouille, pour y manger des douillons et des matelotes. Mais
on ne pouvait pas tous les samedis, par le mauvais comme par le beau
temps, s'en aller au Thuit a pied a la queue leu-leu; il fallait une
voiture; on en avait achete une; une vieille caleche d'occasion encore
solide, si elle etait ridicule; et, comme les harnais vendus avec elle
etaient plaques en argent, on les avait recures jusqu'a ce qu'il ne
restat que le cuivre, qu'on avait laisse se ternir. Tous les samedis,
apres la paye des ouvriers, la famille s'etait entassee dans le vieux
carrosse charge de provisions, et par la cote de Bourgtheroulde, au trot
pacifique de deux gros chevaux, elle s'en etait allee a la maison du
Thuit, ou l'on restait jusqu'au lundi matin; les enfants passant leur
temps a se promener a travers les bois, les parents parcourant les
terres de la ferme, discutant avec les ouvriers les travaux a executer,
estimant les arbres a abattre, toisant les tas de cailloux extraits dans
la semaine ecoulee.

Cependant ces moeurs qui etaient alors celles de la fabrique elbeuvienne
s'etaient peu a peu modifiees; le bien-etre, le brillant, le luxe, la
vie de plaisir, jusque-la a peu pres inconnus, avaient gagne petit
a petit, et l'on avait vu des fils enrichis abandonner le commerce
paternel, ou ne le continuer que mollement, avec indifference, lassitude
ou degout. A quoi bon se donner de la peine? Ne valait-il pas mieux
jouir de leur fortune dans les terres qu'ils achetaient, ou les chateaux
qu'ils se faisaient construire avec le faste de parvenus?

Mais les Adeline n'avaient pas suivi ce mouvement, et chez eux les
habitudes, les usages, les procedes de la vieille maison etaient en 1830
ce qu'ils avaient ete en 1800, en 1870 ce qu'ils avaient ete en 1850.
Quand la vapeur avait revolutionne l'industrie, ils ne l'avaient point
systematiquement repoussee mais ils ne l'avaient admise que prudemment,
au moment juste ou ils auraient dechu en ne l'employant pas; encore,
au lieu de se lancer dans des installations couteuses, s'etaient-ils
contentes de louer a un voisin la force motrice necessaire a la marche
de leurs metiers mecaniques. Bonnes pour leurs concurrents, les
innovations, mauvaises pour eux. Ils etaient les plus hauts
representants de la fabrique en chambre, ils voulaient rester ce qu'ils
avaient toujours ete. Les manufactures puissantes qui s'etaient elevees
autour d'eux ne les avaient point tentes. Ils n'enviaient point ces
casernes vitrees en serres et ces hautes cheminees qui, jour et nuit,
vomissaient des tourbillons de fumee. C'etait le chiffre d'affaires qui
seul meritait consideration, et le leur etait superieur a ceux de leurs
rivaux. Ils pouvaient donc continuer la vieille industrie elbeuvienne,
celle ou les nombreuses operations de la fabrication du drap, le
degraissage de la laine en suint, la teinture, le sechage, le cardage,
la filature, le bobinage, l'ourdissage, le tissage, le degraissage en
pieces, le foulage, le lainage, le tondage, le decatissage s'executent
au dehors dans des ateliers speciaux ou chez l'ouvrier meme, et ou la
fabrique ne sert qu'a visiter les produits de ces diverses operations et
a creer la nouveaute au moyen de l'agencement des fils et du coloris.

Ailleurs qu'a Elbeuf cette prudence et ces facons de gagne-petit eussent
peut-etre amoindri et deconsidere les Adeline, mais en Normandie on
estime avant tout la prudence et on respecte les gagne-petit. Quand on
disait: "Voyez les Adeline", ce n'etait pas avec pitie, c'etait avec
envie quelquefois et le plus souvent avec admiration. Avec eux on
ecrasait les imprudents qui s'etaient ruines, aussi bien que les
parvenus fils d'_epinceteuses_ ou de _rentrayeuses_ qui, au lieu de
continuer le commerce de leurs peres, jouaient a la grande vie dans
leurs hotels ou leurs chateaux.

Constant Adeline, le chef de la maison actuelle, etait le digne heritier
de ces sages fabricants; d'aucun de ses peres on n'avait pu dire aussi
justement que de lui: "Voyez Adeline"; et on l'avait dit, on l'avait
repete a satiete, a propos de tout, dans toutes les circonstances:--des
le college ou il s'etait montre intelligent et studieux, bon camarade,
estime de ses professeurs, le Benjamin de l'aumonier, heureux de trouver
en lui un garcon eleve chretiennement et de complexion religieuse, ce
qui etait rare dans la generation de 1830;--plus tard au tribunal de
Commerce, au conseil general et enfin a la Chambre, ou il etait un
excellent depute, applique au travail, vivant en dehors des intrigues
de couloir, ne parlant que sur ce qu'il connaissait a fond et alors se
faisant ecouter de tous, votant selon sa conscience tantot pour, tantot
contre le ministere, sans qu'aucune consideration de groupe ou d'interet
particulier pesat sur lui.

A un certain moment cependant, ce modele avait inspire des craintes
a ses amis. Apres avoir travaille quelques annees dans la fabrique
paternelle en sortant du college, il avait fait un voyage d'etudes en
Allemagne, en Autriche, en Russie, et alors on avait dit, a Elbeuf,
qu'une femme galante l'accompagnait; un acheteur en laines les avait
rencontres dans des casinos, ou Adeline jouait gros jeu.

--Un Adeline! Etait-ce possible? Un garcon si sage! La "femme galante",
on la lui pardonnait; il faut bien que jeunesse se passe. Mais les
casinos?

Epouvante, le pere avait couru en Allemagne, ne s'en rapportant a
personne pour sauver son fils. Celui-ci n'avait fait aucune resistance,
et, soumis, repentant, il etait revenu a Elbeuf: il s'etait laisse
entrainer; comment? il ne le comprenait pas, n'aimant pas le jeu; mais
humilie d'avoir perdu son argent, il avait voulu le rattraper.

On l'avait alors marie.

Et depuis cette epoque, il avait ete, comme ses amis le disaient en
plaisantant, l'exemple des maris, des fabricants, des juges au tribunal
de Commerce, des conseillers generaux, des jures d'exposition et et des
deputes.

--Voyez Adeline!

Que lui manquait-il pour etre l'homme le plus heureux du monde?
N'avait-il pas tout,--l'estime, la consideration, les honneurs, la
fortune?--et une honnete fortune, loyalement acquise si elle n'etait pas
considerable.


II

C'etait dans le gros public qu'on parlait de la fortune des Adeline, la
ou l'on s'en tient aux apparences et ou l'on repete consciencieusement
les phrases toutes faites sans s'inquieter de ce qu'elles valent; il y
avait cent cinquante ans que cette fortune etait monnaie courante de la
conversation a Elbeuf, on continuait a s'en servir.

Mais, parmi ceux qui savent et qui vont au fond des choses, cette
croyance a une fortune, solide et inebranlable, commencait a etre
amoindrie.

A sa mort, le pere de Constant Adeline avait laisse deux fils: Constant,
l'aine, chef de la maison d'Elbeuf, et Jean, le cadet, qui, au lieu de
s'associer avec son frere, avait fonde a Paris une importante maison de
laines en gros, si importante qu'elle avait des comptoirs de vente
au Havre et a Roubaix, d'achat a Buenos-Ayres, a Moscou, a Odessa, a
Saratoff. Celui-la n'avait que le nom des Adeline; en realite, c'etait
un ambitieux et un aventureux; la fortune gagnee dans le commerce petit
a petit lui paraissait miserable, il lui fallait celle que donne en
quelques coups hardis la speculation. S'il avait vecu, peut-etre
l'eut-il realisee. Mais, surpris par la mort, il avait laisse de
grosses, de tres grosses affaires engagees qui s'etaient liquidees par
la ruine complete--la sienne, celle de sa femme, celle de sa mere. A la
verite, elles pouvaient ne pas payer, mais alors c'etait la faillite.
Elles s'etaient sacrifiees et l'honneur avait ete sauf. Pour acquitter
ce lourd passif, la femme avait abandonne tout ce qu'elle possedait, et
la mere, apres avoir vendu ses proprietes et ses valeurs mobilieres,
s'etait encore fait rembourser par son fils aine la part qui lui
revenait dans la maison d'Elbeuf. Constant eut pu resister a la demande
de sa mere; en tout cas, il eut pu ne donner que la moitie de cette
part; il l'avait donnee entiere, autant par respect pour la volonte
de sa mere que pour l'honneur de son nom qui ne devait pas figurer au
tableau des faillites.

Un commercant ne retire pas douze cent mille francs de ses affaires sans
embarras et sans trouble, cependant Constant Adeline avait pu s'imposer
cette saignee sans compromettre, semblait-il, la solidite de sa maison;
s'il s'en trouvait un peu gene, quelques bonnes annees combleraient ce
trou; il n'avait qu'a travailler.

Mais justement a cette epoque avait commence une crise commerciale qui
dure encore, et un changement radical dans la mode qui, a la nouveaute
en tissu foule, fabrique a Elbeuf depuis trente ou quarante ans avec une
superiorite reconnue, a fait preferer le tissu fortement serre en chaine
et en trame, fabrique en Angleterre et a Roubaix;--au lieu des bonnes
annees attendues, les mauvaises s'etaient enchainees; au lieu de
travailler pour combler le trou creuse, il avait fallu travailler pour
qu'il ne s'agrandit pas demesurement, et encore n'y avait-on pas reussi.
Car, pour la nouveaute beaucoup plus que pour les autres industries, les
crises sont une cause de ruine: il en est d'elle comme des primeurs,
elle ne se garde pas. Une piece de drap uni, noir, vert, bleu, reste en
magasin sans autre inconvenient pour le fabricant que la perte d'interet
de l'argent avance et du benefice manque. Une piece de nouveaute ne peut
pas y rester, le mot meme le dit. Lorsque tout a ete dispose par le
fabricant pour faire une etoffe neuve: melange de la matiere, laine de
telle espece avec telle autre laine ou avec la soie; teinture de ces
laines et de cette soie; filature selon l'effet cherche; tissage d'apres
certaines combinaisons determinees pour le dessin, la force, la facon;
appret special aussi varie dans ses combinaisons que celles de la
teinture, de la filature et du tissage--il faut que cette etoffe soit
vendue a son heure precise et pour la saison en vue de laquelle elle a
ete creee, ou la saison suivante elle ne vaut plus rien. Et comment la
vendre quand, par suite d'une raison quelconque, crise commerciale ou
changement de mode, les acheteurs pour lesquels on a travaille ne se
presentent pas? La mode, le fabricant doit la pressentir, et tant pis
pour lui s'il est sa victime. Mais il n'a pas la responsabilite des
crises commerciales, il n'est ni ministre ni roi, et ce n'est pas lui
qui souffle ou ecarte les maladies, les fleaux et les guerres.

Depute, Constant Adeline ne pouvait plus s'occuper de sa fabrique
comme au temps de sa jeunesse, du matin au soir, mais, pour passer ses
journees au palais Bourbon, il ne l'abandonnait pas cependant. Elbeuf
n'est qu'a deux heures et demie de Paris; tous les samedis, apres la
seance, il prenait le train, et a neuf heures et demie il arrivait chez
lui, ou il trouvait les siens qui l'attendaient. Ce jour-la, le diner
retarde etait un souper; et tout le monde, meme la vieille madame
Adeline, agee de quatre-vingt-quatre ans, infirme et paralysee des
jambes, qu'on appelait "la Maman", meme la jeune Leonie Adeline, fille
de Jean Adeline, qui depuis la mort de sa mere demeurait chez son oncle,
ne se mettait a table qu'apres que le chef de la famille s'etait assis a
sa place, vide pendant toute la semaine; les visages etaient epanouis,
et, malgre le retard qui avait dit aiguiser les appetits, on causait
plus qu'on ne mangeait.

--Comment vas-tu, la Maman?

--Bien, mon garcon; et toi? Il y a encore eu du tapage a la Chambre
cette semaine, tu as du te bruler _les sangs_, c'est vraiment trop
_arkanser_.

La Maman, restee vieille Elbeuvienne, avait conserve, sans se donner la
peine de les modifier en rien, ses usages d'autrefois aussi bien pour la
toilette que pour le langage et le parler: en ete ses robes etaient en
indienne de Rouen, en hiver en drap d'Elbeuf; ses bonnets de tulle noir
garnis de dentelle etaient a la mode de 1840, la derniere a laquelle
elle eut fait des concessions; et avec un accent trainant elle lachait
les mots de patois normand et les locutions elbeuviennes avec lesquelles
elle avait ete elevee, sans s'inquieter des effarements de ses
petites-filles qui, n'osant pas la reprendre en face, insinuaient
adroitement que les _chaircuitiers_ s'appelaient maintenant des
charcutiers, que les _castoroles_ sont devenues des casseroles, et que
"ne rien faire de bon" vaut mieux qu'_arkanser_, qu'on doit traduire
pour ceux qui n'entendent pas le normand.

Il fallait qu'Adeline expliquat pourquoi on avait _arkanse_, car la
Maman, assise du matin au soir dans son fauteuil roulant, lisait
l'_Officiel_ d'un bout a l'autre, et elle ne lui faisait grace d'aucun
detail, plus au courant de ce qui se passait a la Chambre que bien des
deputes. Quand son fils avait parle, elle discutait les raisons que ses
contradicteurs lui avaient opposees et les pulverisait, s'indignant
que tout le monde n'eut pas vote comme lui. Sur un seul point, elle le
blamait--c'etait sur tout ce qui touchait aux choses religieuses; ne
mettrait-il donc jamais la religion au-dessus de la politique? Quel
chagrin pour elle que dans ces questions il ne votat point comme elle
aurait voulu! il etait si soumis, si pieux, quand il etait petit!

Respectueusement il se defendait, mais le plus souvent il cherchait a
changer la conversation en faisant signe a sa femme ou a sa fille de
venir a son secours; il en avait assez de la politique, et ce n'etait
point pour reprendre et continuer les discussions de la semaine qu'il
avait hate d'arriver chez lui. C'etait pour se retrouver avec les siens
dans cette maison toute pleine de souvenirs, ou il avait ete enfant,
ou il avait grandi, ou son pere etait mort, ou il s'etait marie, ou sa
fille etait nee, ou il n'y avait pas un meuble, pas un coin qui ne lui
parlat au coeur et ne le reposat de la vie parisienne vide et fatigante
qu'il menait pendant neuf mois. Comme ces vastes pieces un peu noires
d'aspect, comme ces vieux meubles demodes qu'il avait toujours vus,
ces fauteuils de style Empire, ces pendules en bronze dore a sujets
mythologiques, ces fleurs en papier conservees sous des cylindres depuis
la jeunesse de sa mere, lui etaient plus doux aux yeux que le mobilier
du petit appartement de garcon qu'il occupait dans une maison meublee
de la rue Tronchet. Comme le fumet du pot-au-feu qui lui chatouillait
l'appetit des qu'il poussait sa porte le disposait mieux a se mettre
a table que les bouffees chaudes qui le frappaient au visage quand il
entrait dans les restaurants parisiens ou il mangeait seul! A mesure
qu'il revenait dans son milieu d'autrefois, l'homme d'autrefois
se retrouvait. Des cases de son cerveau s'ouvraient, d'autres se
refermaient. Le Parisien restait a Paris, a Elbeuf il n'y avait plus
que l'Elbeuvien, l'odeur fade des cuves d'indigo l'avait rajeuni; le
commercant remplacait le depute; il n'etait plus que mari et pere de
famille.

Aussi se fachait-il contre la politique qu'il lui deplaisait de
retrouver a Elbeuf: c'etait de paroles affectueuses, de regards tendres
qu'il avait besoin, du laisser-aller de l'intimite, de sorte que
bien souvent, pendant que la Maman continuait ses discussions, ses
approbations ou ses reprimandes, il oubliait de lui repondre ou ne le
faisait qu'en quelques mots distraits: "Oui, maman; non, maman; tu as
raison, certainement, sans aucun doute."

C'etait assez indifferemment qu'a son retour d'Allemagne il s'etait
laisse marier par son pere avec une jeune fille nee dans une condition
inferieure a la sienne, au moins pour la fortune, mais depuis vingt ans
il vivait dans une etroite communion de sentiment et de pensee avec sa
femme, car il s'etait trouve que celle qu'il avait acceptee pour la
grace de sa jeunesse etait une femme douee de qualites reelles que
chaque jour revelait: l'intelligence, la fermete de la raison, la
droiture du caractere, la bonte indulgente, et, ce qui pour lui etait
inappreciable depuis son entree dans la vie politique--le flair et
le genie du commerce qui faisaient d'elle une associee a laquelle il
pouvait laisser la direction de la maison aussi bien pour la fabrication
que pour la vente. Pendant qu'a Paris il s'occupait des affaires de la
France, a Elbeuf elle dirigeait d'une main aussi habile que ferme celles
de la fabrique; en vraie femme de commerce, comme il n'etait pas rare
d'en rencontrer autrefois derriere les rideaux verts d'un comptoir, mais
comme on n'en voit plus maintenant, trouvant encore le temps d'accomplir
avec un seul commis la besogne du bureau: la correspondance, la
comptabilite, la caisse et la paye qu'elle faisait elle-meme.

Si bon commercant que fut Adeline, ce n'etait cependant pas d'affaires
qu'il avait hate de s'entretenir en arrivant chez lui--ces affaires,
il les connaissait, au moins en gros, par les lettres que sa femme lui
ecrivait tous les soirs; c'etait sa femme meme, c'etait sa fille qui
occupaient son coeur, et tout en mangeant, tout en repondant avec plus
ou moins d'a-propos a sa mere, ses yeux allaient de l'une a l'autre.
S'il aimait celle-ci tendrement, il adorait celle-la, et il n'etait
pas rare que tout a coup il s'interrompit pour se pencher vers elle et
l'embrasser en la prenant dans ses bras:

--Eh bien, ma petite Berthe, es-tu contente du retour du papa?

Il la regardait, il la contemplait avec un bon sourire, fier de sa
beaute qui lui semblait incomparable; ou trouver une fille de dix-huit
ans plus charmante? Elle avait des cheveux d'un blond soyeux qu'il ne
voyait chez aucune autre, une fraicheur de carnation, une profondeur,
une tendresse dans le regard vraiment admirables, et avec cela si bonne
de coeur, si facile, si aimable de caractere!

Comme il ne voulait pas faire de jaloux, il avait aussi des mots
affectueux pour la petite Leonie, sa niece, agee de douze ans, dont il
etait le tuteur et qui vivait chez lui, travaillant sous la direction de
maitres particuliers, parce qu'elle etait trop faible de sante pour etre
envoyee a Rouen au couvent des Dames de la Visitation ou toutes les
filles des Adeline avaient ete elevees.

Le diner se prolongeait; quand il etait fini, l'heure etait avancee;
alors il roulait lui-meme sa mere jusqu'a la chambre qu'elle occupait
au rez-de-chaussee, de plain-pied avec le salon, depuis qu'elle etait
paralysee; puis, apres avoir embrasse Berthe et Leonie, qui montaient
a leurs chambres, il passait avec sa femme dans le bureau, et alors
commencait entre eux la causerie serieuse, celle des affaires, qui, plus
d'une fois, se prolongeait tard dans la nuit.

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