Contes bruns by Honore de Balzac, Philarete Chasles et Charles Rabou
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15 CONTES BRUNS.
Par
Honore de Balzac, Philarete Chasles et Charles Rabou.
PARIS.
MDCCCXXXII.
[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle:
savants = savans, documents = documens, etc.]
UNE CONVERSATION
ENTRE ONZE HEURES ET MINUIT.
Je frequentais l'hiver dernier une maison, la seule peut-etre ou
maintenant, le soir, la conversation echappe a la politique et aux
niaiseries de salon. La viennent des artistes, des poetes, des hommes
d'etat, des savans, des jeunes gens occupes de chasse, de chevaux, de
femmes, de jeu, ailleurs, de toilette, mais qui, dans cette reunion,
prennent sur eux de depenser leur esprit, comme ils prodiguent ailleurs
leur argent ou leurs fatuites.
Ce salon est le dernier asile ou se soit refugie l'esprit francais
d'autrefois, avec sa profondeur cachee, ses mille detours, sa politesse
exquise. La vous trouverez encore quelque spontaneite dans les coeurs,
de l'abandon, de la generosite dans les idees. Nul ne pense a garder sa
pensee pour un drame, ne voit des livres dans un recit. Personne ne vous
apporte le hideux squelette de la litterature, a propos d'une saillie
heureuse ou d'un sujet interessant.
Pendant la soiree que je vais raconter, le hasard, ou plutot l'habitude,
avait reuni plusieurs personnes auxquelles d'incontestables merites
ont valu des reputations europeennes. Ceci n'est point une flatterie
adressee a la France; plusieurs etrangers etaient parmi nous; et, par
cas fortuit, les hommes qui brillerent le plus n'etaient pas les
plus celebres. Ingenieuses reparties, observations fines, railleries
excellentes, peintures dessinees avec une nettete brillante, petillerent
et se presserent sans appret, se prodiguerent sans dedain comme sans
recherche, mais furent delicieusement senties, delicatement savourees.
Les gens du monde se firent surtout remarquer par une grace, par une
verve tout artistiques.
Vous trouverez ailleurs, en Europe, d'elegantes manieres, de la
cordialite, de la bonhomie, de la science; mais a Paris seulement,
dans ce salon et dans quelques autres encore, se rencontre l'esprit
particulier qui donne a toutes ces qualites sociales un agreable
et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure fluviale qui fait
facilement serpenter cette profusion de pensees, de formules, de contes,
de documens historiques. Paris, capitale du gout, connait seul cette
science qui change une conversation en une joute, ou chaque nature
d'esprit se condense par un trait, ou chacun dit sa phrase et jette
son experience dans un mot, ou tout le monde s'amuse, se delasse et
s'exerce.
Aussi, la seulement, vous echangerez vos idees, la vous ne porterez pas,
comme le dauphin de la fable, quelque singe sur vos epaules; la vous
serez compris, et vous ne risquerez pas de mettre au jeu des pieces d'or
contre du billon; la, des secrets bien trahis; la, des causeries legeres
et profondes ondoyent, tournent, changent d'aspect et de couleurs a
chaque phrase. Les critiques vives, les recits presses abondent; les
yeux ecoutent; les gestes interrogent; la physionomie repond; tout est
esprit et pensee.
Jamais le phenomene oral qui, bien etudie, bien manie, fait la puissance
de l'acteur et du conteur, ne m'avait si completement ensorcele; je ne
fus pas seul soumis a ces doux prestiges; nous passames tous une soiree
delicieuse.
Entre onze heures et minuit, la conversation, jusque la brillante,
antithetique, devint conteuse, elle entraina dans son cours precipite de
curieuses confidences, plusieurs portraits, mille folies.
Un savant, avec lequel je fis de conserve la route de la rue
Saint-Germain-des-Pres a l'Observatoire royal, regarda cette ravissante
improvisation comme intraduisible; mais, dans ma temerite de disputeur,
je m'engageai presque a reproduire les plaisirs de cette soiree, moins
pour soutenir mon opinion que pour donner a mes emotions la vie factice
du souvenir, la distance qui se trouve entre la parole et l'ecrit. Mais
en voulant tacher de laisser a ces choses leur verdeur, leur abrupte
naturel, leurs fallacieuses sinuosites, j'ai pris la conversation a
l'heure ou chaque recit nous attacha vivement. S'il fallait peindre le
moment ou tous les esprits lutterent, ou toutes les opinions brulerent,
ou la pensee imita les gerbes eblouissantes d'un feu d'artifice, cette
entreprise serait une folie, et une folie ennuyeuse peut-etre.
Donc, representez-vous assises autour d'une cheminee, dans un salon
elegant, une douzaine de personnes dont toutes les physionomies, plus ou
moins tourmentees, plus ou moins belles, expriment des passions ou des
pensees. Trois femmes aimables, bien mises, gracieuses, dont la voix
etait douce, presidaient cette scene, a laquelle aucune seduction ne
manqua, pour moi, du moins. A la lueur des lampes, quelques artistes
dessinaient en ecoutant, et souvent je vis la sepia se secher dans leurs
pinceaux oisifs. Le salon etait deja par lui-meme un tableau tout fait,
et plus d'un peintre se trouvait la, capable de le bien executer.
Nous fumes redevables a un vieux militaire de la tournure que prit la
conversation. Il venait d'achever une partie dans un salon voisin, et
lorsqu'il se planta tout droit devant la cheminee, en relevant les deux
pans de son habit bleu, l'une des dames lui dit:
--Eh bien! general, avez-vous gagne?...
--Oh! mon Dieu non... Je ne puis pas toucher une carte...
Meme question faite a quelques joueurs qui songeaient sans doute a
s'evader, il se trouva, comme toujours, que tout le monde avait a se
plaindre du jeu.
Recapitulation savamment faite, il advint qu'un sculpteur qui, a ma
connaissance, avait perdu vingt-cinq louis, fut atteint et convaincu
d'avoir gagne six cents francs.
--Bah! les plaies d'argent ne sont pas mortelles... dit mon savant, et
tant qu'un homme n'a pas perdu ses deux oreilles...
--Un homme peut-il perdre ses deux oreilles? demanda la dame.
--Pour les perdre il faut les jouer... repondit un medecin.
--Mais les joue-t-on?...
--Je le crois bien!... s'ecria le general en levant un de ses pieds pour
en presenter la plante au feu.
J'ai connu en Espagne, reprit-il, un nomme Bianchi, capitaine au 6e de
ligne,--il a ete tue au siege de Tarragone,--qui joua ses oreilles pour
mille ecus. Il ne les joua pas, pardieu, il les paria bel et bien; mais
le pari est un jeu. Son adversaire etait un autre capitaine du meme regiment,
Italien comme lui, comme lui mauvais garnement, deux vrais diables ensemble,
mais bons officiers, excellens militaires.
Nous etions donc au bivouac, en Espagne. Bianchi avait besoin de mille
ecus pour le lendemain matin, et comme il ne possedait que quinze cents
francs, il se mit a jouer aux des sur un tambour avec son camarade,
pendant que leurs compagnies preparaient le souper.
Il y avait, ma foi, trois beaux quartiers de chevre qui cuisaient dans
une marmite, pres de nous; et nous autres officiers nous regardions
alternativement et le jeu et la chevre qui frissonnait fort agreablement
a nos oreilles; car nous n'avions rien mange depuis le matin. Nos
soldats revenaient un a un de la chasse, apportant du vin et des fruits.
Nous avions un bon repas en perspective. La marmite etait suspendue
au-dessus du feu par trois perches arrangees en faisceau, et assez
eloignees du foyer pour ne pas bruler; mais d'ailleurs les soldats, avec
cet instinct merveilleux qui les caracterise, avaient fait un petit
rempart de terre autour du feu--Bianchi perdit tout; il ne dit pas un
mot; il resta comme il etait, accroupi; mais il se croisa les bras sur
la poitrine, regarda le feu, le ciel, et par momens son adversaire.
Alors j'avais peur qu'il ne fit quelque mauvais coup; il semblait
vouloir lui manger les entrailles. Enfin il se leva brusquement, comme
pour fuir une tentation. En se levant, il renversa l'une des trois
perches qui soutenaient la marmite, et--voila la chevre et notre souper
a tous les diables!... Nous restames silencieux; et, quoique ventre
affame ne porte guere de respect aux passions, nous n'osames rien lui
dire, tant il nous faisait peine a voir... L'autre comptait son argent.
Alors Bianchi se mit a rire. Il regarda la marmite vide, et pensa
peut-etre alors qu'il n'avait pas plus de souper que d'argent. Il se
tourna vers son camarade, puis avec un sourire d'Italien:
--Veux-tu parier mille ecus, lui dit-il en montrant une sentinelle
espagnole postee a cent cinquante pas environ de notre front de
bandiere, et dont nous apercevions la baionnette au clair de la lune,
veux-tu parier tes mille ecus que, sans autre arme que le briquet de
ton caporal,--et il prit le sabre d'un nomme _Garde-a-Pied_,--je vais
a cette sentinelle, j'en apporte le coeur, je le fais cuire et le
mange...
--Cela va!... dit l'autre; mais--si tu ne reussis pas...
--Eh bien! _corro di Baccho_--il jura un peu mieux que cela; mais il
faut gazer le mot pour ces dames,--tu me couperas les deux oreilles...
--Convenu!... dit l'autre.
--Vous etes temoins du pari!... s'ecria Bianchi d'un air triomphant, en
se tournant vers nous...
Et il partit.
Nous n'avions plus envie de manger, nous autres. Cependant, nous nous
levames tous pour voir comment il s'y prendrait, mais nous ne vimes rien
du tout. En effet, il tourna par un sentier, rampa comme un serpent;
bref, nous n'entendimes pas seulement le bruit que peut faire une
feuille en tombant. Nos yeux ne quittaient pas de vue la sentinelle.
Tout a coup, un petit gemissement de rien, un--_heu_!... profond et
sourd nous fit tressaillir. Quelque chose tomba... Paoud!--Et nous ne
vimes plus la sacree--excusez-moi, mesdames!--baionnette.
Cinq minutes apres, ce farceur de Bianchi galopait dans le lointain
comme un cheval, et revint tout pale, tout haletant. Il tenait a la main
le coeur de l'Espagnol, et le montra en riant a son adversaire.
Celui-ci lui dit d'un air serieux:
--Ce n'est pas tout!...
--Je le sais bien!... repliqua Bianchi.
Alors, sans laver le sang de ses mains, il releva les perches, rajusta
la marmite, attisa le feu, fit cuire le coeur et le mangea sans en etre
incommode. Il empocha les mille ecus...
--Il avait donc bien besoin de cet argent-la?... demanda la maitresse du
logis.
Il les avait promis a une petite vivandiere parisienne dont il etait
amoureux...
--Oh! madame, reprit le general, apres une petite pause, tous ces
Italiens-la etaient de vrais cannibales, et des chiens finis...--Ce
Bianchi venait de l'hopital de Como, ou tous les enfans trouves
recoivent le meme nom, ils sont tous des Bianchi: c'est une coutume
italienne. L'empereur avait fait deporter a l'ile d'Elbe les mauvais
sujets de l'Italie, les fils de famille incorrigibles, les malfaiteurs
de la bonne societe qu'il ne voulait pas tout-a-fait fletrir. Aussi,
plus tard, il les enregimenta, il en fit la _legion italienne_; puis il
les incorpora dans ses armees et en composa le 6e de ligne, auquel
il donna pour colonel un Corse, nomme Eugene. C'etait un regiment de
demons. Il fallait les voir a un assaut, ou dans une melee!... Comme ils
etaient presque tous decores pour des actions d'eclat, ce colonel leur
criait naivement, en les menant au plus fort du feu:
--_Avanti, avanti, signori ladroni, cavalieri ladri_... En avant,
chevaliers voleurs, en avant, seigneurs brigands!...
Pour un coup de main, il n'y avait pas de meilleures troupes dans
l'armee; mais c'etaient des chenapans a voler le bon Dieu. Un jour,
ils buvaient l'eau-de-vie des pansemens; un autre, ils tiraient, sans
scrupule, un coup de fusil a un payeur, et mettaient le vol sur le
compte des Espagnols. Et, cependant, ils avaient de bons momens!... A
je ne sais quelle bataille, un de ces hommes-la tua dans la melee un
capitaine anglais qui, en mourant, lui recommanda sa femme et son
enfant. La veuve et l'orphelin se trouvaient dans un village voisin.
L'Italien y alla sur-le-champ, a travers la melee, et les prit avec
lui. La jeune dame etait, ma foi, fort jolie. Les mauvaises langues du
regiment pretendirent qu'il consola la veuve; mais le fait est qu'il
partagea sa solde avec l'enfant jusqu'en 1814. Dans la deroute de
Moscou, l'un de ces garnemens, ayant un camarade attaque de la poitrine,
eut pour lui des soins inimaginables depuis Moscou jusqu'a Wilna. Il le
mettait a cheval, l'en descendait, lui donnait a manger, le defendait
contre les cosaques, l'enveloppait de son mieux avec les haillons qu'il
pouvait trouver, le couchait comme une mere couche son enfant, et
veillait a tous ses besoins. Un soir, le diable de malade alla, malgre
la defense de son ami, se chauffer a un feu de cosaques, et lorsque
celui-ci vint pour l'y reprendre, un cosaque croyant qu'on voulait leur
chercher chicane tua le pauvre Italien...
--Napoleon avait des idees bien philosophiques! s'ecria une dame. Ne
faut-il pas avoir reflechi bien profondement sur la nature humaine,
pour oser chercher ce qu'il peut y avoir de heros dans une troupe de
malfaiteurs?...
--Oh! Napoleon, Napoleon! repondit un de nos grands poetes en levant
les bras vers le plafond, par un mouvement theatral. Qui pourra jamais
expliquer, peindre ou comprendre Napoleon!... Un homme qu'on represente
les bras croises, et qui a tout fait; qui a ete le plus beau pouvoir
connu, le pouvoir le plus concentre, le plus mordant, le plus acide
de tous les pouvoirs; singulier genie, qui a promene partout la
civilisation armee sans la fixer nulle part; un homme qui pouvait
tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux phenomene de volonte,
domptant une maladie par une bataille, et cependant il devait mourir
de maladie dans son lit apres avoir vecu au milieu des balles et des
boulets; un homme qui avait dans la tete un code et une epee, la parole
et l'action; esprit perspicace qui a tout devine, excepte sa chute;
politique bizarre qui jouait les hommes a poignees, par economie, et qui
respecta deux tetes, celles de Talleyrand et de Metternich, diplomates
dont la mort eut evite la combustion de la France, et qui lui
paraissaient peser plus que des milliers de soldats; homme auquel, par
un rare privilege, la nature avait laisse un coeur dans son corps de
bronze; homme, rieur et bon a minuit entre des femmes, et, le matin,
maniant l'Europe comme une jeune fille fouette l'eau de son bain!...
Hypocrite, genereux, aimant le clinquant, sans gout, et malgre cela
grand en tout, par instinct ou par organisation; Cesar a vingt-deux ans,
Cromwell a trente; puis, comme un epicier du Pere La Chaise, bon pere et
bon epoux. Enfin, il a improvise des monumens, des empires, des rois,
des codes, des vers, un roman, et le tout avec plus de portee que de
justesse. N'a-t-il pas fait de l'Europe la France? Et, apres nous avoir
fait peser sur la terre de maniere a changer les lois de la gravitation,
il nous a laisses plus pauvres que le jour ou il avait mis la main sur
nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son nom, perdit son nom au
bord de son empire, dans une mer de sang et de soldats. Homme qui, toute
pensee et toute action, comprenait Desaix et Fouche... Tout arbitraire
et toute justice!--le vrai roi!...
--J'aurais bien voulu qu'il fut un peu moins roi... dit en riant un
de mes amis, je n'aurais point passe six ans dans la forteresse ou sa
police m'a jete, comme tant d'autres.
--Mais ne vous etes-vous pas singulierement evade?... demanda une dame.
--Non, ce n'est pas moi, repondit-il.
--Racontez donc cette aventure-la, dit la maitresse du logis, il n'y a
que nous deux ici qui la connaissions...
--Volontiers, repliqua-t-il, et chacun d'ecouter.
Peu de temps apres le 18 brumaire, dit le meilleur de nos philologues
et le plus aimable des bibliophiles, il y eut une levee de boucliers en
Bretagne et dans la Vendee. Le premier consul, empresse de pacifier la
France, entama comme vous le savez des negociations avec les principaux
chefs, deploya les plus vigoureuses mesures militaires; et, tout en
combinant des plans de seduction, mit en jeu les ressorts machiaveliques
de la police, alors confiee a Fouche. Rien de tout cela ne fut inutile,
et il reussit a etouffer la guerre de l'Ouest.
A cette epoque, un jeune homme appartenant a la famille de Maille
fut envoye par les chouans, de Bretagne a Saumur, afin d'etablir des
intelligences entre certaines personnes de la ville ou des environs
et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de son voyage, la
police de Paris avait depeche des agens charges de s'emparer du jeune
emissaire a son arrivee a Saumur. Effectivement, il fut arrete le jour
meme de son debarquement, car il vint en bateau, sous un deguisement de
maitre marinier; mais c'etait un homme d'execution!... Il avait calcule
toutes les chances de son entreprise, et son passe-port, ses papiers
etaient si bien en regle, que les gens envoyes pour se saisir de lui
craignirent de s'etre trompes.
Le chevalier de Beauvoir,--je me rappelle maintenant son nom,--avait
bien medite son role. Il cita sa famille d'emprunt, son faux domicile,
et soutint si hardiment son interrogatoire, qu'il aurait ete mis en
liberte sans l'espece de croyance aveugle que les espions eurent en
leurs instructions; elles etaient trop precises; dans le doute, ils
aimerent mieux commettre un acte arbitraire que de laisser echapper un
homme a la capture duquel le premier consul paraissait attacher une
grande importance. Dans ces temps de liberte, les agens du pouvoir
national se souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui la
_legalite_. Le chevalier fut donc provisoirement emprisonne, jusqu'a ce
que les autorites superieures eussent pris une decision a son egard.
Cette sentence bureaucratique ne se fit pas attendre, et la police
ordonna de garder tres-etroitement le prisonnier, malgre toutes ses
denegations.
Alors le chevalier de Beauvoir fut transfere, suivant de nouveaux
ordres, au chateau de l'Escarpe. Ce nom indique assez la situation de la
forteresse: assise sur des rochers d'une grande elevation, elle a pour
fosses des precipices; et l'on n'y peut arriver que par une pente rapide
et dangereuse, aboutissant, comme dans tous les anciens chateaux, a la
porte principale, qui est defendue par un fosse sur lequel s'abaisse un
pont-levis.
Le commandant de cette prison, charme d'avoir un homme de distinction,
dont les manieres etaient fort agreables, qui s'exprimait a merveille,
et paraissait instruit, qualites assez rares a cette epoque, accepta le
chevalier comme un bienfait de la Providence. Il lui proposa d'etre a
l'Escarpe sur parole, et de faire cause commune avec lui contre l'ennui.
Beauvoir ne demanda pas mieux. C'etait un loyal gentilhomme; mais
c'etait aussi, par malheur, un fort joli garcon. Il avait une figure
attrayante, l'air resolu, la parole engageante, une force prodigieuse.
C'eut ete un excellent chef de parti. Il etait surtout leste et bien
decouple. Le commandant lui assigna le plus commode des appartemens
du chateau, l'admit a sa table; et, d'abord, n'eut qu'a se louer du
Vendeen.
Ce commandant etait un officier corse; il etait marie, et tres-jaloux,
parce que sa femme, assez jolie, lui semblait peut-etre difficile a
garder. Il parait que Beauvoir plut a la dame, et qu'il la trouva fort a
son gout. Ils s'aimerent sans doute. Commirent-ils quelque imprudence?
Le sentiment qu'ils eurent l'un pour l'autre depassa-t-il les bornes de
cette galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers
les femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement explique sur ce point
assez obscur de son histoire; mais toujours est-il constant que le
commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur
son prisonnier.
Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, abreuve d'eau claire,
et enchaine suivant le perpetuel programme des divertissemens prodigues
aux captifs. Sa cellule, situee sous la plate-forme du donjon, etait
voutee en pierre dure; les murailles avaient une epaisseur desesperante;
la tour donnait vraisemblablement sur un precipice; il n'y avait pas la
moindre chance de salut.
Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilite d'une evasion,
il tomba dans ces reveries qui sont tout ensemble le desespoir et la
consolation des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent
de grandes affaires. Il compta les heures, les jours; il fit
l'apprentissage du triste _etat de prisonnier_. Il recut le bapteme des
douleurs. Il se replia sur lui-meme, et sut ce que c'etaient que l'air
et le soleil; puis, apres une quinzaine de jours, il eut cette maladie
terrible, cette fievre de liberte qui pousse les prisonniers a ces
entreprises sublimes dont nous ne pouvons expliquer les prodigieux
resultats que par des forces inconnues, par des concentrations de
volonte qui font le desespoir de notre analyse physiologique, mysteres
dont les savans craignent presque de sonder les profondeurs. Mais il se
rongeait le coeur; car il n'y avait que la mort qui put le rendre libre.
Un matin, le porte-clefs charge d'apporter la nourriture de Beauvoir, au
lieu de s'en aller apres lui avoir donne sa maigre pitance, resta devant
lui les bras croises, et le regarda singulierement. Leur conversation
se reduisait de coutume a peu de chose; et jamais son gardien ne
l'entamait. Aussi le chevalier fut-il tres-etonne lorsque cet homme lui
dit:
--Monsieur, vous avez sans doute votre idee en vous faisant toujours
appeler M. Lebrun ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas; mon affaire
n'est point de verifier votre nom: que vous vous nommiez Pierre ou Paul,
cela m'est bien egal; mais je sais, dit-il en clignant de l'oeil, que
vous etes M. Charles-Felix-Theodore, chevalier de Beauvoir et cousin de
Mme la duchesse de Maille...
--Hein?... ajouta-t-il d'un air de triomphe, apres un moment de silence
en regardant son prisonnier.
Beauvoir, se voyant incarcere fort et ferme, ne crut pas que sa position
put s'empirer par l'aveu de son veritable nom; et alors il repondit:
--Eh bien! quand je serais le chevalier de Beauvoir, qu'y
gagnerais-tu?...
--Oh! tout est gagne!... repliqua le porte-clefs a voix basse.
Ecoutez-moi. J'ai recu de l'argent pour faciliter votre evasion; mais un
instant!... Comme on me fusillerait tout bellement si j'etais soupconne
de la moindre chose, j'ai dit que je ne tremperais dans cette affaire-la
que juste l'histoire de gagner mon argent. Tenez, monsieur, voila une
clef...
Et il sortit de sa poche une petite lime.
--Avec cela, reprit-il, vous scierez un de vos barreaux. Dam! ce ne sera
pas commode.
Et il montra l'ouverture etroite par laquelle le jour entrait dans
le cachot. C'etait une espece de baie pratiquee entre le cordon qui
couronnait exterieurement le donjon et ces grossieres saillies en pierre
destinees a figurer les supports des creneaux.
--Dam, monsieur, dit le geolier, il faudra scier le fer assez pres pour
que vous puissiez passer.
--Oh! sois tranquille!--je passerai...
--Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher votre corde...
--Ou est-elle?
--La voici, repondit le guichetier en lui jetant une corde a noeuds.
Elle a ete fabriquee avec du linge, afin de faire supposer que vous
l'avez confectionnee vous-meme. Elle est de longueur suffisante. Quand
vous serez au dernier noeud, laissez-vous couler tout doucement; le
reste est votre affaire. Vous trouverez probablement dans les environs
une voiture tout attelee et des amis qui vous attendent... De cela, je
n'ai rien voulu savoir. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a une
sentinelle au _dret_ de la tour... Vous saurez ben choisir une nuit
noire, et guetter le moment ou le soldat de faction dormira. Vous
risquera peut-etre d'attraper un coup de fusil; mais...
--C'est bon! c'est bon!... je ne pourrirai pas ici... s'ecria le
chevalier.
--Ah! ca se pourrait ben tout de meme!... repliqua le geolier d'un air
bete.
Beauvoir prit cela pour une de ces reflexions niaises que font ces
gens-la. L'espoir d'etre bientot libre le rendait si joyeux qu'il ne
pouvait guere s'arreter aux discours de cet homme, espece de paysan
renforce. Il se mit a l'ouvrage aussitot, et la journee lui suffit pour
scier les barreaux.
Craignant une visite du commandant, il cacha son travail, en bouchant
les fentes avec de la mie de pain roulee dans de la rouille, afin de lui
donner la couleur du fer; puis ayant serre sa corde, il epia quelque
nuit favorable, avec cette impatience concentree et cette profonde
agitation d'ame qui font vivre si poetiquement les prisonniers.
Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier les
barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit a l'exterieur sur
le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer qui
restait dans la baie; et, la, il attendit le moment le plus obscur de la
nuit et l'heure a laquelle les sentinelles doivent dormir... C'est vers
le matin, a peu pres...
Connaissant la duree des factions, l'instant des rondes, toutes choses
dont s'occupent les prisonniers, meme involontairement, il epia le
moment ou l'une des sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et
retiree dans sa guerite, a cause du brouillard; puis, certain d'avoir
reuni le plus de chances favorables a son evasion, il se mit a
descendre, noeud a noeud, suspendu entre le ciel et la terre, mais
tenant sa corde avec une force de geant.
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