Contes a Jeannot by J. Girardin
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CONTES A JEANNOT
J. GIRARDIN
1896
A mon petit-fils JEAN LEBOSSE
Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu sois en etat de lire ce
livre; n'importe, je te le dedie tout de meme, pour te remercier du
plaisir que j'ai a voir ta gentillesse et ta belle humeur de bebe bien
portant.
J. Girardin.
I
LETTRES DE FINETTE
A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS
Houlgate, 3 Juillet 1885.
Ma Michette, mon Michon cheri, tu vois que je t'ecris tout de suite.
Nous voila a la mer. Le voyage a ete bon, sauf que j'ai eu grand chaud,
et que mon cousin Jean m'a taquinee presque la moitie du temps, et qu'il
m'est arrive un grand malheur en route.
D'abord, je me suis amusee a regarder par la portiere, et c'etait bien
drole de voir les gens a leurs portes ou a leurs fenetres, les vaches
dans les pres, les chevaux qui labouraient la terre, les oiseaux qui
s'envolaient, les petits gardeurs de moutons qui agitaient leurs bonnets
en l'air ou bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire
semblant de suivre le train! Oh! ils etaient bien vite las, je t'en
reponds. Alors ils s'arretaient tout essouffles, s'essuyaient le front
et nous montraient le poing.
C'etait si amusant, que j'ai dit a maman: "Oh! maman, si le voyage
pouvait durer toujours!" Maman a souri sans rien dire; Jean a hausse les
epaules, et je me suis remise a la portiere.
Alors sais-tu ce que j'ai vu?
Nous etions sur une hauteur, on voyait les maisons et les personnes tout
en bas; dans le jardin d'une des maisons, deux garcons s'amusaient a
trainer une petite fille dans une voiture a quatre roues. Voila un des
garcons qui se retourne en riant, leve la corde aussi haut qu'il peut,
et fait chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont mechants
et mal eleves, les garcons! Comme nous allions tres vite, des arbres
m'ont cache le jardin; mais je suis sure que la pauvre petite fille
s'est fait grand mal.
Jean a tout de suite pris le parti des garcons; il a pretendu que la
petite fille etait probablement quelque mauvaise peste qui avait dit
quelque chose de desagreable a ses freres, et qu'ils avaient bien fait
de la faire chavirer pour la punir.
Je lui ai tourne le dos et je suis revenue a la portiere. Mais bientot
je me suis apercue que c'etait toujours la meme chose et que cela
devenait un peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes.
Maman me dit: "Finette, tu bailles, tu dois avoir faim; je te permets de
faire la dinette avec ta poupee."
Alors j'ai fait la dinette avec ma poupee: mais tu penses bien que je
l'ai enveloppee jusqu'au cou dans mon mouchoir, a cause des miettes de
pain et des petits morceaux de chocolat qui auraient pu tomber sur ce
joli cache-poussiere que nous lui avons fabrique a nous deux.
[Illustration: Deux garcons trainaient une petite fille.]
Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais rien fait. Aussi
j'etais bien sure qu'il se moquerait d'elle, et cela n'a pas manque. Il
m'a demande a quoi servent les cache-poussiere, si les personnes sont
obligees de s'envelopper de la tete aux pieds dans un mouchoir, a cause
de quelques mechantes miettes de pain.
Je ne lui ai pas seulement repondu. Et, comme je voyais bien que ma
poupee avait envie de dormir, je l'ai couchee dans mon petit panier.
Je ne sais pas si c'est d'avoir couche ma fille qui m'a donne envie
de dormir aussi, mais je me suis allongee dans mon coin et je me suis
endormie.
C'est pendant que je dormais que le grand malheur est arrive.
En me reveillant, longtemps apres, j'ai pense que ma fille devait etre
eveillee aussi. J'ai ouvert tout doucement le panier. Les cahots avaient
jete Lili tout d'un cote; quand je l'ai tiree du panier, j'ai pousse un
grand cri et je me suis mise a pleurer. Figure-toi que le cote droit
de la figure de Lili etait barbouille d'encre bleue, et son bras droit
aussi, et tout le cote droit de son joli costume.
Quand maman avait fait les malles, j'avais oublie de lui donner la
bouteille d'encre bleue que j'avais achetee pour t'ecrire. Je ne m'en
suis apercue qu'au dernier moment, et alors, sans rien dire, je l'ai
mise dans le panier de Lili. La bouteille s'etait debouchee pendant que
je dormais, et ma pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue.
Jean n'a pas ose se moquer de moi, parce que j'avais beaucoup, beaucoup
de chagrin; il est taquin, mais il n'est pas mechant. Maman m'a consolee
en me disant que, comme la tete, les bras et les mains de Lili sont
en porcelaine, on pourra enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le
cache-poussiere est perdu, et le joli costume de plage aussi!
Maman ne m'a pas grondee d'avoir mis la bouteille d'encre bleue dans mon
panier; mais je sais bien tout de meme que c'est ma faute si le malheur
est arrive; car j'aurais du songer plus tot a la bouteille, au lieu de
jouer tout le temps a la poupee pendant que maman faisait les malles
et me repetait toujours: "Finette, tu n'oublies rien? Si tu as oublie
quelque chose, il est encore temps."
[Illustration: Les canards l'ont bien passe, tire, lire, lire.]
Quand j'ai vu que j'avais oublie la bouteille, j'aurais du la laisser a
la maison ou demander a maman de la mettre quelque part ou elle n'aurait
pas cause de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! Au lieu de cela,
j'ai fait une grosse sottise et cause un grand malheur. Songe que la
pauvre Lili n'a plus rien a mettre!
Pour me consoler, Jean m'a explique que nous etions en Normandie, et m'a
montre les clos pleins de pommiers, les patures avec de belles vaches et
les petites rivieres qui courent a la mer, des coqs et des poules sur
des fumiers, des canards sur des rivieres et de petites hetes qui
sautaient a travers les haies: Jean me disait que c'etaient des lapins;
mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. Toutes ces jolies
choses n'empechaient pas les costumes de Lili d'etre perdus. Et moi
qui m'etais fait une si grande fete de montrer Lili aux autres petites
filles!
Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant Jean a fini par me
faire rire. Le chemin traversait des herbages. Tout d'un coup, nous
voyons un homme, une jeune fille et un petit garcon qui traversaient un
pont de bois, pour s'en aller dans les pres, faner le foin coupe. Ils
avaient un toutou derriere eux.
Jean s'est mis a chanter: _Les canards l'ont bien passe, tire, lire,
lire_. Cela ressemblait si bien a ce que nous avions vu chez Robert
Houdin, que je n'ai pas pu m'empecher de rire.
Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repense tout de suite a la
pauvre Lili. C'est ce malheur-la qui est cause que je t'ecris avec de
l'encre noire et non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais
promis. Je t'aime bien tout de meme et je t'embrasse comme je t'aime.
Ta petite amie,
FINETTE.
Houlgate, 8 Juillet, 1885.
Ma Michette, mon Michon cheri, je t'ai promis de te dire ce que c'est
que la mer, et je vais te le dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne
peut pas dire le contraire. Mais, quand on est tout pres de l'eau sur le
sable, on pense en soi-meme: Ce n'est pas si grand qu'on me l'avait dit.
Mais on garde ca pour soi, parce qu'il y a toujours la des gens pour se
moquer de vous quand vous faites des reflexions tout haut. J'ai bien
fait de me taire, car mon cousin Jean ne se serait pas gene pour me dire
que je n'y entendais rien.
Le 4 juillet, dans l'apres-midi, nous sommes montes sur des hauteurs;
plus nous montions, plus nous voyions loin, et plus la mer paraissait
grande. Je n'ai encore rien dit.
Mais, a mesure que nous montions, le fin bord de la mer, la-bas, du cote
ou elle touche au ciel, avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela,
je n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: "Petite oie, c'est
l'effet de la perspective!"
Alors je lui ai demande ce que c'est que la perspective; il m'a repondu
que j'etais trop petite pour comprendre l'explication de ce mot-la.
Veux-tu que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait pas
plus que moi ce que cela veut dire; sans cela il m'aurait donne des
explications pour se faire valoir. Les garcons ont grand tort de se
croire plus que les filles!
Je te dirai que l'eau de la mer est salee, avec un gout amer. Je le
sais, parce que j'en ai avale plus d'une gorgee a mon premier bain.
Sais-tu ce que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, c'est
un homme a figure rasee, qui a l'air d'avoir marine dans l'eau de mer.
Il a une bonne figure, mais il ne faut pas se fier a cela. Il vous prend
dans ses bras, et il vous plonge en pleine eau. Vous avez beau prier,
supplier, vous debattre, rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux
fois, trois fois dans la mer, et puis apres il vous rend a votre maman.
Comme c'est par ordre du medecin que l'homme me plonge dans la mer,
maman donne raison au baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas
faire rire a mes depens les autres personnes qui sont la, je ne crie
plus, je ne me debats plus. Quand l'homme dit: "Allons-y!" je ferme les
yeux et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut croire que je
ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours quelques gorgees de cette
eau salee et amere.
J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le sable, mais je n'aime
pas la mer pour etre fourree dedans trois fois de suite. Voila ce que
c'est que la mer.
Ah! il y a encore quelque chose que j'allais oublier. Il y a des heures
ou la mer se retire si loin, si loin, qu'on ne la voit presque plus;
alors les gens du pays disent que la _maree_ est _basse_. A d'autres
heures, elle revient couvrir le sable, et l'on dit que la _maree_ est
_haute_.
[Illustration: Jean s'en va pecher des crevettes.]
A maree basse, Jean s'en va pecher des crevettes avec d'autres garcons
de son age. Tu sais ce que c'est que des crevettes, mais tu ne les
as vues que cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on les
apercoit a peine dans l'eau.
[Illustration: Il y a des petits garcons qui lancent des bateaux.]
Et puis il y a des petits garcons qui lancent des bateaux sur les
flaques d'eau que la maree a laissees apres elle. J'ai remarque un de
ces petits garcons, qui a une grosse tete, une figure renfrognee et un
caractere grognon.
Jean m'a dit que si ce petit garcon etait maussade, c'est parce qu'il a
une grosse tete, et il m'a fait croire que tous les petits garcons qui
ont une grosse tete sont grognons. Quand j'en ai parle a maman, elle
m'a dit que Jean s'etait encore moque de moi. Elle connait des petits
garcons qui sont grognons avec une tete menue, et d'autres qui sont tres
gentils avec de grosses tetes. C'est bon a savoir, et je te le dis pour
que tu ne te laisses pas attraper.
[Illustration: Ils ont transporte dans leurs brouettes des broussailles.]
C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la plage. Tu vois que, si
je te dis ses defauts, je te dis aussi ses qualites; hier il a pris a
part, dans un coin, tous ses petits camarades, et il leur a donne l'idee
de faire un feu de joie sur la plage, le soir, a maree basse. Toute la
journee, ils ont transporte dans leurs brouettes du foin, de la paille,
des broussailles et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu au
bucher. C'etait tres joli, et tout le monde se promenait autour, meme
les grandes personnes.
Les garcons commencaient a danser des rondes autour du feu, et les plus
hardis parlaient de sauter par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui
a disperse tout le monde.
10 juillet 1885.
Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute la journee et toute
la nuit d'apres. Il pleut encore au moment ou je t'ecris. C'est ennuyeux
partout, la pluie, mais surtout a la mer. On ne voit dehors que les gens
du pays et quelques baigneurs enrages; toutes les dames restent dans
leurs logements ou vont faire de la musique au casino.
On ne voit dehors qu'une Anglaise de quatorze ou quinze ans. Il parait
que les petites Anglaises font tout au rebours de nous autres; par
exemple, elles se promenent sans leur bonne et sans leur maman, et elles
sortent par tous les temps.
[Illustration: Un grand parapluie a la main.]
Je vois la notre par la fenetre; elle fait les cent pas toute seule,
chaussee de grosses bottines, un grand parapluie a la main, et les
cheveux au vent. Jean pretend que tous les Anglais font expres de se
promener a la pluie, et que c'est pour cela qu'ils ont tous les cheveux
rouges. Mais je commence a me defier de Jean, et je l'ai bien attrape en
lui disant que j'ai vu a Paris beaucoup d'Anglais qui n'avaient pas les
cheveux rouges.
Figure-toi qu'elle se promene toujours! Maman, qui a trouve ici des
personnes de connaissance, a appris que ce n'est pas pour faire de
l'effet que la petite Anglaise se promene a la pluie. Son medecin lui a
ordonne de se promener deux heures, par tous les temps. Quand maman m'a
dit cela, il y a deux minutes, je n'ai pas pu m'empecher de rougir parce
que je l'avais suppliee de ne pas me faire fourrer dans l'eau par la
pluie.
Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? Je dirai a maman de
me faire prendre mon bain tout de meme. J'espere qu'elle sera contente
de moi.
Je te regrette tout le long du jour, ma chere Michette; mais je te
regrette doublement par la pluie. Ah! si tu etais ici, nous ferions de
bonnes causettes, comme a Paris, et nous ne nous apercevrions seulement
pas qu'il pleut.
11 juillet 1885.
Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. J'ai demande a maman de
m'envoyer au bain avec Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a
tenu a venir elle-meme. Elle a pense que cela me donnerait du courage,
et elle a eu raison. Oui, cela me donnait du courage de la voir me
sourire sous son parapluie. Je tremblais malgre moi, mais j'avais le
coeur content. Le baigneur s'est mis a rire et m'a dit: "Ma petite
demoiselle, vous faites comme Gribouille, qui se mettait a l'eau pour
n'etre point mouille par la pluie". J'ai ri aussi, et puis il m'a
plongee trois fois dans la vague, et puis c'etait fini, et j'avais envie
de danser. Maman m'a promis d'ecrire a papa que je m'etais conduite
comme une bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider a coudre
le nouveau costume de Lili.
[Illustration: Des lapins vivants!]
Pour me desennuyer, elle m'a menee apres dejeuner a une espece de
ferme qui est a deux pas de notre chalet; dans cette promenade, tout
m'amusait, meme de patauger, meme de recevoir des ondees dans le cou.
Maman m'a dit que, quand on avait le coeur content, on voyait toujours
le bon cote des choses. Je tacherai d'avoir le coeur content le plus
souvent possible.
A la ferme, dans une espece de grange, il y avait des lapins, mais, tu
sais, Michon cheri, des lapins vivants! Ah! des lapins comme ceux que
nous avons vus souvent a la devanture des fruitiers, pendus la tete en
bas, ou bien des lapins vivants, ce n'est pas du tout la meme chose. Oh!
si tu avais ete la avec moi pour les voir sauter, s'asseoir pour friser
leur moustache, faire aller leurs oreilles, et me regarder d'un air
eveille! D'abord ils avaient un peu peur de moi, mais la fermiere m'a
dit: "Donnez-leur des carottes, mademoiselle, et vous verrez". Elle m'a
montre un panier ou il y avait des carottes, et j'en ai donne a mes
petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant mes petits
amis. Crois-moi, Michette, quand tu rencontreras des lapins, donne-leur
des carottes, et tu verras!
Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon Michon cheri, je n'aimerai
jamais personne plus que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur.
Ta petite amie,
Finette.
II
LA FAUTE DE NONO
I
C'etait, en cette belle terre classique de Sicile, un de ces coins
charmants que Theocrite aimait a contempler et a depeindre dans ses
idylles.
Depuis la pointe du jour, la vendange occupait tous les bras et
rejouissait tous les coeurs.
Le pere de famille, semblable, dans sa robuste elegance, a quelque
dieu rustique de l'ancienne Grece, apres avoir distribue la tache aux
vendangeurs et aux vendangeuses, avait mis lui-meme la main a l'oeuvre
pour donner le bon exemple.
Il avait ri et il avait chante, parce que la joie de vivre etait en lui;
car les grappes etaient nombreuses et lourdes, et il voyait le pain de
l'annee assure pour tous les siens.
Il avait ri et il avait chante, parce que le ciel etait sans nuages;
parce que l'odeur du raisin ecrase, qui planait dans l'air, ajoutait
en son ame quelque chose a l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants
etaient gais, alertes et bien portants, comme de jeunes faunes; parce
que la compagne de sa vie etait la matrone la plus belle et la plus sage
de la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour deux.
Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour deux; car lui, Maso, en
depit de son faux air de dieu antique, en depit de sa force, en depit de
sa barbe, n'etait qu'un grand enfant.
II
Apres avoir vaillamment peine, en bon pere de famille, pendant toute la
premiere partie du jour, Maso ota son rustique chapeau de paille, essuya
de son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: "Mes enfants, je
crois que c'est assez pour une fois! Allons voir si la maitresse a pense
a nous. Qui m'aime me suive!"
Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'a l'endroit ou la
maitresse avait prepare le repas des vendangeurs. C'etait un repas
frugal, mais il avait ete apprete avec tant de soin et de proprete,
le travail avait si bien aiguise l'appetit des travailleurs, que les
convives le savourerent comme si c'eut ete un festin de nectar et
d'ambroisie.
Le repas termine, les vendangeurs se separerent, et chacun d'eux chercha
un bon petit coin a l'ombre pour y faire la sieste.
Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa femme a part et lui
demanda ce qu'elle avait fait de Nino.
Nino etait le dernier-ne de la famille, et par consequent le Benjamin.
Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans une corbeille, a l'ombre.
Maso pensa en lui-meme que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour
dormir, mais il eut la sagesse de garder cette reflexion pour lui.
Alors, prenant son parti en brave, il se donna le plaisir de regarder
dormir Nino. Mais, en verite, c'etait un plaisir bien fade, compare a
celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner pour le faire jaser,
de se laisser tirer la barbe et les cheveux, ou meme de se laisser
egratigner les mains et la figure par ses griffes de chat.
La mere, ayant quelques ordres a donner et quelques soins a prendre,
laissa ses deux enfants ensemble, le grand et le petit, non sans dire au
grand: "Et surtout ne le reveille pas!"
III
"Comme elle me connait bien!" se dit Maso, emerveille de la perspicacite
de sa femme. Comment avait-elle pu deviner qu'il avait concu l'idee de
reveiller son petit camarade de jeux? Car cette idee, il l'avait concue
un moment. Desormais il fallait y renoncer.
Cependant Nino semblait faire expres de dormir plus longtemps que
d'habitude. La patience de Maso etait a bout. Et, pour resister a la
tentation de le reveiller, Maso fut oblige de s'en aller. Mais il ne
s'en alla pas bien loin, voulant etre a portee d'entendre le premier
gazouillement du cheri, quand il se reveillerait.
Adosse contre une barriere rustique, les bras croises sur sa poitrine
nue, le bon Maso s'endormit tout debout, comme une sentinelle
negligente, ayant a ses cotes son grand chien qui dormait comme son
maitre.
Tout a coup il sembla a Maso que son chien se frottait contre lui, et
qu'en meme temps quelqu'un tirait son chapeau.
Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand eclat de rire en
voyant Nino qui le regardait d'un air surpris, et qui s'efforcait de lui
prendre son chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de risettes.
Les eclats de rire de Maso etaient toujours formidables, mais celui-la
etait si inattendu que Nino se rejeta sur sa mere et se cacha la figure
contre son epaule.
IV
Apres le premier mouvement de terreur enfantine, il se tourna de nouveau
vers son pere, et, comme son pere lui tendait les bras, il lui tendit
les bras de son cote.
La paix etait faite; mais la paix ne se fait jamais sans que le vaincu
accepte les conditions du vainqueur. Le vaincu, c'etait Maso. Les
vainqueurs, c'etaient la mere et le petit garcon.
La mere, avant de livrer son precieux fardeau aux mains robustes et
halees qui se tendaient vers lui, dit a son mari d'un petit air moqueur
qui lui allait bien: "Surtout ne l'ecrase pas, et ne le laisse pas
tomber.
--Bon, c'est convenu", repondit le dieu antique du ton le plus benevole.
Et alors seulement il put prendre possession du second vainqueur.
Le second vainqueur s'attaqua a la barbe, aux levres, aux yeux, aux
sourcils du vaincu, et revint finalement a son chapeau.
Le vainqueur etait si agressif et si temeraire, le vaincu si patient et
si heureux d'etre malmene et maltraite, que le grand chien en poussait
de petits cris de tendresse, et frottait sa tete contre la jambe du
vaincu, les yeux fixes sur le vainqueur, pour bien montrer qu'il entrait
dans l'esprit de la chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie.
En ce moment, deux personnages nouveaux entrerent en scene: Stella, la
soeur ainee, qui avait sept ans, et Nono, le frere cadet, qui en avait
trois.
Tous deux etaient couronnes de pampres, en l'honneur des vendanges.
Ni le grand chien, ni le pere, ni le petit Nino ne s'apercurent de leur
arrivee; mais les meres de famille ont l'oeil a tout, meme dans les
moments les plus pathetiques, et la mere de famille s'apercut tout de
suite que la bonne harmonie ne regnait pas entre Nono et Stella.
V
"Mon pere! s'ecria Stella d'un ton tragique.
--Chuc! chuc! chuc!" repondit le pere, non pas a Stella, mais a Nino,
qui accaparait toute son attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour
l'exciter a rire.
"Mere! dit Stella d'un ton non moins tragique.
--Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa mere.
--Il faut gronder Nono, repondit Stella.
--Gronder Nono! s'ecria le pere, qui avait entendu les derniers mots.
Gronder Nono! et pourquoi donc?
--Il a fait une chose defendue! repliqua Stella avec un serieux tout a
fait bouffon.
--Il a fait une chose defendue! reprit le pere en se debattant de son
mieux contre Nino, qui cherchait a lui fourrer son petit poing dans la
bouche.
--Oui, pere, une chose defendue. Au lieu de cueillir des grappes, il a
casse la branche tout entiere. Vois plutot!"
Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette relevee deux
grosses grappes et la branche tout entiere, qui trainait derriere lui.
"Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la branche des grappes pour
l'annee prochaine; on ne les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a
dit le jour ou j'avais casse une branche.
--La belle affaire! s'ecria le pere de famille en haussant les epaules;
je ne veux pas qu'on se querelle un jour comme celui-ci. Venez tous les
deux embrasser votre petit frere; apres cela allez-vous-en jouer, et ne
nous ennuyez plus de vos querelles."
VI
Les deux enfants embrasserent leur petit frere, et s'en allerent jouer
chacun de son cote, emportant dans leurs petites cervelles chacun une
idee fausse.
Nono etait persuade que desormais, avec l'approbation paternelle, il
pouvait traiter la vigne comme bon lui semblerait.
Quant a Stella, elle se dit que la justice etait un vain mot, puisque
l'on permettait a Nono ce qu'on lui avait formellement interdit a
elle-meme.
Ces idees auraient fermente dans les deux petites tetes comme le vin
nouveau dans la cuve, si la mere de famille, avant la fin du jour, ne
s'etait arrangee pour prendre chacun de ses enfants en particulier, et
pour leur faire voir la verite.
Stella, adroitement interrogee, dut convenir que le pauvre Nono n'avait
peche ni par malice ni par desobeissance, puisqu'il avait casse la
branche sans qu'on lui eut defendu de la casser ni explique pourquoi il
ne fallait pas la casser. Il avait si peu conscience d'avoir commis
un crime, que, quand Stella l'avait si vertement tance, il apportait
triomphalement la branche a sa maman pour lui faire plaisir. Stella dut
reconnaitre que la justice n'est pas un vain mot.
A Nono, la jeune mere se contenta de dire ce qui peut entrer dans
l'intelligence d'un enfant de trois ans. Sans lui charger l'esprit de la
theorie des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un tout petit
enfant ne doit toucher a rien sans avoir demande conseil a son papa ou a
sa maman. C'est une regle dont l'application ne demande point de grands
efforts d'intelligence.
"Nono a compris", repondit le jeune delinquant.
Le pere n'eut point connaissance des exploits de sa petite femme; mais,
d'une maniere generale, il continua a en etre tres fier, parce qu'elle
"avait de la cervelle pour deux".
III
CHARLES KLIPMANN
J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils ont en tete une
decouverte importante, n'ont plus aucune idee de ce qui se passe autour
d'eux. M. Klipmann etait un grand chimiste, et il ne savait jamais ce
qui se passait dans sa maison, toute son attention etant concentree sur
ses cornues, sur ses alambics et sur ses petites fioles.
Comme il n'etait pas riche, il n'avait qu'une seule domestique, la
vieille Francoise. La vieille Francoise passait sa vie a se desesperer,
parce-que Monsieur tachait et dechirait ses vetements, sans s'en
apercevoir, mettait tout le menage en desordre pour trouver un objet
qu'il tenait a la main, enfilait ses bas a l'envers, en songeant a autre
chose, sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se douter de ce
qu'il mangeait, s'etranglait en meditant des problemes, et, a toutes
les observations, repondait d'un air ahuri: "Eh oui! comment donc!
certainement!"