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Contes a mes petites amies by J. N. Bouilly



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J. N. BOUILLY

CONTES

A MES PETITES AMIES

EDITION REVUE

PAR E. DU CHATENET.





LE PERE DANIEL


C'est une grande erreur et souvent une grand injustice, que de juger
des personnes qu'on rencontre dans le monde de d'apres leur exterieur.
L'etre le plus obscur, le plus disgracie de la nature, cache
quelquefois, sous des vetements grossiers et des difformites ridicules,
les qualites les plus rares, que ne possedent pas ceux-la memes qui
l'accablent de leurs mepris.

Amelie Dorval habitait, une grande partie de l'annee, la jolie terre de
la Plaine, situee a une lieue et demie de la ville de Tours, sur les
delicieux bords de la Loire. Fille unique de la plus tendre mere occupee
constamment a diriger son education, elle en avait deja la grace,
l'amenite. Elle etait bonne, affable pour tout le monde. Jamais elle ne
dedaignait le pauvre qui venait reclamer assistance, ni aucun des
gens attaches a son service. On la voyait jouer avec les enfants des
jardiniers, avec les petits voisins fils d'agriculteurs ou d'honnetes
ouvriers, sans jamais leur faire sentir qu'ils etaient d'une classe
inferieure a la sienne. Elle avait appris de son excellente mere que
Dieu dispense, a son gre, les faveurs du rang et de la fortune, et que,
tous egaux aux yeux du Createur, nous ne nous faisons estimer et cherir
que par l'elevation de notre ame et la delicatesse de nos sentiments.

Aussi la jeune Amelie etait-elle aimee, consideree de tout le petit
peuple qui l'entourait, et pour lequel on la voyait toujours etre la
meme. C'etait a qui lui offrirait les meilleurs fruits des vergers, les
plus belles fleurs des jardins. Decouvrait-on dans le parc un nid de
chardonnerets, de linottes, de tourterelles, aussitot il lui etait
indique. Parvenait-on, en fauchant les fertiles prairies qu'arrose la
Loire, a prendre des cailles, de petits lapins, deja vigoureux a la
course, tout etait offert a la bonne Amelie. Elle avait forme une espece
de menagerie de tous les dons qu'elle avait recus.

Parmi les personnes attachees au service de madame Dorval etait un
pauvre vieillard infirme appele _Daniel_. A force de becher la terre
depuis quatre-vingts ans, il avait le dos voute; sa tete, ou il ne
restait plus que quelques cheveux blancs echappes a l'ardeur du soleil,
etait penchee vers ses pieds couverts de durillons, qui ralentissaient
encore sa marche vacillante. Ses pauvres jambes, affaiblies par la
fatigue et par l'age, supportaient, non sans effort, son corps decharne,
et ses mains tremblantes soutenaient a peine le baton noueux sur lequel
il s'appuyait. Toutefois il n'avait aucune autre infirmite. On le
rencontrait toujours gai, travaillant autant que ses forces pouvaient le
permettre, et chevrotant la vieille chanson du pays.

Trop fier, quoique pauvre, pour etre a charge a ses maitres, il savait
encore se rendre utile, soit en arrachant les herbes parasites qui
croissaient dans le parterre, soit en ratissant les principales allees
des bosquets, emondant les arbrisseaux les plus rares, et portant un
arrosoir a moitie plein, pour rafraichir les rosiers de toutes especes
et les plantes etrangeres que reunissait ce jardin particulier d'Amelie.
C'etait son occupation cherie; il n'etait jamais plus heureux que
lorsqu'il entendait sa jeune maitresse, qu'il appelait toujours la
_p'tite mam'zelle_, dire a ceux qui s'etonnaient de l'admirable tenue de
son jardin: "C'est l'ouvrage du pere Daniel." On la nommait ainsi dans
toute la contree, ou l'on admirait son aptitude au travail, sa gaiete
franche et son heureux naturel. Tous les jeunes patres le saluaient avec
respect: chacun d'eux ambitionnait un sourire, un serrement de main
du pere Daniel. Tant il est vrai que la vieillesse imprime partout un
respect qui est independant des vertus dont elle offre l'exemple.

On concoit que ce digne vieillard avait un grand attachement pour la
p'tite mam'zelle, qu'il avait vue naitre, dont il avait servi le pere
et le grand-pere. Jamais il ne passait devant elle sans lui oter son
chapeau rapiece, sans lui offrir le bonjour le plus affectueux. Amelie,
de son cote, portait au pere Daniel le plus tendre interet. Elle
s'informait toujours si rien ne lui manquait, et souvent elle le
conduisait elle-meme a l'office, ou elle lui versait une rasade du
meilleur vin, qui le reconfortait; il le buvait de bon coeur, en
invoquant le ciel pour le bonheur et la conservation de celle qui savait
si bien soutenir, honorer sa vieillesse.

Parmi les jeunes personnes du voisinage et de la ville de Tours qui
formaient habituellement la societe d'Amelie, et que sa prevoyante mere
avait admises comme les plus dignes de cultiver avec sa fille les doux
epanchements de l'amitie, etait Celestine de Montaran, nee d'une famille
distinguee par des services militaires. Elle cachait sous des dehors
aimables un orgueil indomptable, et surtout un dedain outrageant pour
tous les gens qui appartenaient a la classe populaire. Elle s'imaginait
qu'ils etaient formes d'une tout autre substance que la sienne, qu'ils
n'avaient ni son ame, ni son intelligence, ni ses organes. L'insensee!
elle ignorait donc que nous sommes tous faits sur le meme modele, avec
plus ou moins de perfection; que nous sommes tous sujets aux memes
besoins, aux memes infirmites, et qu'apres avoir voyage dans ce
monde, les uns a pied, les autres sur des chars brillants, nous nous
retrouvons, dans l'autre, depouilles de ces hochets de la grandeur et
de l'opulence, tous egaux, tous soumis au jugement de Dieu, qui ne
distinguera que ceux dont la vie aura ete sans tache, et qui ne seront
riches alors que du bien qu'ils auront fait....

Mais la vaine Celestine ne connaissait que l'antique origine de ses
ancetres, ne calculait que les riches revenus de sa mere, veuve d'un
officier de marine, et dont elle etait l'idole, l'unique espoir. Peu
instruite et seulement remarquable par des talents d'agrement, la jeune
Montaran faisait consister le bonheur dans l'eclat et la richesse; et
ses yeux eblouis ne regardaient que comme des esclaves faits pour ramper
sur la terre tous ceux que le sort assujetissait a vivre du travail de
leurs mains.

Un jour qu'Amelie et Celestine se promenaient ensemble dans une allee du
parc, devant elles passe le pere Daniel, couvert de pauvres vetements,
et portant sur son dos courbe l'instrument avec lequel il avait
l'habitude de parer les jardins. Il salue sa jeune maitresse, et lui
dit, avec l'expression du respect et de l'attachement le plus tendre:
"Dieu vous conserve, p'tite mam'zelle!--Quoi! dit Celestine a celle-ci,
tu souffres que ce pauvre t'appelle sa petite!--C'est par habitude,
repond en souriant Amelie: il m'a vue naitre; c'est le plus ancien
serviteur de ma mere; et le salut d'un octogenaire n'a jamais rien de
deshonorant.--Pour moi, ma chere, je ne laisse point ces sortes de gens
m'aborder, et je leur permets encore moins de m'adresser la parole.
Je les fais assister par ma femme de chambre, et me garde bien de me
compromettre en leur adressant un seul mot.--Mais la pere Daniel n'est
point un etranger pour moi: c'est un ancien jardinier de ma mere, qui,
pour recompense de ses longs services, lui a accorde une retraite qu'il
n'eut point acceptee, s'il n'eut pas cru la meriter: il est trop fier
pour cela; et, tel que tu le vois, Celestine, il ne supporterait pas
la moindre humiliation.--Mais, encore une fois, ma chere, on place
ces gens-la dans quelque hospice, et l'on evite, par ce moyen, leurs
fatigantes familiarites.--Un hospice pour un digne vieillard qui a servi
ma famille pendant un demi-siecle! ce serait l'humilier, lui faire
rompre ses cheres habitudes: ce serait lui donner la mort."

Quelque temps s'ecoula, pendant lequel les deux petites amies
s'entretenaient souvent du pauvre vieillard. Amelie le traitait toujours
comme un bon et fidele serviteur, tandis que Celestine ne cessait de
le regarder comme un etre inutile sur la terre, et de le traiter avec
dedain. Jamais elle ne repondait a son salut que par un regard plein de
mepris; et, si quelquefois le pere Daniel osait lui adresser la parole,
elle lui tournait le dos et s'eloignait sans lui repondre. Le bon
vieillard souriait de pitie, et semblait demander tout bas au ciel de
lui procurer l'occasion de prouver a la jeune orgueilleuse que, malgre
son grand age, il pouvait etre encore de quelque utilite.

La Providence lui permit de donner a Celestine une lecon tout a la fois
forte et touchante, qui levait servir a la convaincre que nous avons
tous besoin les uns des autres, quelle que soit la distance que le sort
semble avoir mise entre nous. On etait au mois de juillet; la chaleur
etait extreme. Les deux jeunes amies avaient coutume d'aller respirer
le frais dans une ile charmante, ombragee par des arbres tres-eleves,
entouree d'une eau limpide et courante, et dans laquelle est etablie une
grotte solitaire en face d'un moulin dont l'aspect est ravissant. Un
gazon epais y repand en tout temps une fraicheur salutaire; la suave
odeur des arbrisseaux en fleurs, dont les touffes nombreuses caressent
le visage, semble y attirer la douce haleine des zephyrs, et le bruit
des eaux irritees par les roues du moulin, et les differentes cascades
dont il est environne, forment un murmure delicieux qui invite au charme
d'une douce reverie. Amelie et Celestine y venaient ensemble faire des
lectures choisies par leur mere; quelquefois meme elles y repetaient la
lecon d'histoire qu'elles avaient recue la veille.

Un jour que Celestine, entrainee par le calme du matin, avait devance
son amie a la grotte solitaire et qu'en l'attendant elle repassait une
lecon d'anglais, elle s'endormit sur un banc de mousse, ou deja les plus
heureux songes venaient bercer son imagination. Elle n'avait pas apercu
le pere Daniel, qui, place a quelque distance, raccommodait un treillage
couvert de chevrefeuille, de lilas et d'aubepine.

Mais souvent, au moment meme ou nous revons le bonheur, le plus grand
danger nous menace. Un enorme serpent, se glissant sous des roseaux, la
gueule beante et le dard en avant, s'approchait, en longs replis, de la
jeune dormeuse, qu'il avait apercue. Il allait s'elancer sur la figure
de Celestine, et l'infecter du poison mortel qu'il recelait sous sa dent
venimeuse, lorsque le pere Daniel, qui, par un coup de la Providence,
venait couper quelques joncs pour terminer son treillage, pousse un cri
percant qui reveille Celestine. Il s'elance sur l'affreux reptile et
l'attaque avec intrepidite. Le peu de forces qui lui restent semblent
doubler en cet instant, et, au risque d'etre victime de son courage, il
lui casse la tete avec la beche dont il est arme. Aux nouveaux cris de
frayeur qu'il exhale, et a la vue du serpent qui se debat encore en
expirant, Celestine palit et tombe sans connaissance dans les bras
du courageux vieillard. Celui-ci, effraye lui-meme, crie, appelle au
secours. Amelie accourt en ce moment; elle aide Daniel, deja vacillant
sur ses jambes, a soutenir sa jeune amie, qui reprend ses sens et se
trouve appuyee sur le dos voute du pauvre jardinier dont elle s'etait
moquee tant de fois. Elle le designe comme son liberateur; elle ne
dedaigne plus ce bon pere Daniel qu'elle croyait n'etre d'aucune utilite
sur la terre; elle ne craint plus de s'abaisser en lui parlant. Avec
quelle ivresse elle presse dans ses mains delicates et parfumees les
mains noires et durillonnees de son genereux defenseur! Elle s'oublia
meme, dans l'effusion de sa reconnaissance, jusqu'a poser ses levres
sur le front chauve et ride de ce fidele serviteur, auquel elle voua
un attachement qui ne se dementit jamais. Elle se faisait un devoir de
soutenir ce vieillard dans sa marche; elle repetait sans cesse qu'elle
lui devait la vie. A partir de cette epoque, elle honora, secourut la
vieillesse, meme dans la classe la plus obscure; et, chaque fois qu'elle
voyait les jeunes personnes de son age rire d'un agriculteur courbe
sous le poids de l'age, ou repousser avec dedain un vieil indigent qui
implorait leur assistance, elle les blamait a son tour, et se rappelait
le _pere Daniel_.




LA SOURIS BLANCHE.


Laure Melval, agee de dix ans, reunissait tout ce qui peut faire
remarquer dans le monde: une education soignee, un heureux caractere,
une humeur enjouee, une sensibilite vraie, et surtout un attachement
sans bornes pour sa mere. Jamais la moindre humeur ne venait alterer
ses qualites aimables; et, si quelquefois un mouvement de contrariete
paraissait sur sa figure, il en disparaissait aussitot, comme un nuage
leger qui se glisse passagerement sous un ciel pur et serein.

Cependant, a travers tous ces avantages dont la nature avait pris
plaisir a doter Laure, on apercevait une faiblesse d'esprit qu'elle
portait jusqu'au ridicule: c'etait une frayeur pusillanime, une peur
insurmontable que lui causaient les animaux les plus petits, les
insectes memes qui, par leur nature autant que par leur petitesse, ne
peuvent faire le moindre mal. Apercevait-elle un papillon de nuit dans
le salon, voltigeant autour de la lampe allumee, elle poussait des cris
affreux, et s'imaginait que ce timide insecte, seulement trompe par
l'eclat de la lumiere, allait la devorer. Mais c'etait bien pis quand
par hasard une chauve-souris s'introduisait dans son appartement:
quoique le pauvre animal, d'une forme hideuse, il est vrai, ne cherchait
qu'une issue par laquelle il put se sauver, la jeune peureuse etait
convaincue qu'il n'etait parvenu jusqu'a elle que pour la saisir dans
ses serres rousses et velues, et l'emporter dans les airs. C'est en
vain que madame de Melval faisait observer a sa fille que cette
chauve-souris, grosse a peine comme la moitie de sa main, ne pouvait
soulever un poids deux mille fois plus pesant qu'elle. Laure, pale
et tremblante, soutenait que ce monstre affreux etait venu pour lui
arracher les yeux, ou tout au moins les oreilles; et, se couvrant alors
le visage de ses mains, elle se refugiait dans le sein de sa mere, et
ne relevait sa tete en hesitant que lorsque celle-ci lui avait donne
l'assurance que la chauve-souris avait disparu, en s'envolant par la
croisee. Il ne se passait pas de jour que la jeune insensee ne fit
quelque scene nouvelle qui donnait aux traits de son visage un mouvement
convulsif, a son regard un vague hebete, a son maintien une attitude
gauche et forcee, et qui, nuisant au developpement de son intelligence
et au progres de son education, causait a madame de Melval un chagrin
profond, une douleureuse inquietude.

Un jour, entre autres, c'etait un beau soir de l'ete, au moment ou Laure
allait se mettre au lit, elle releve l'oreiller sur lequel elle devait
poser sa tete, et tout-a-coup elle en voit sortir une souris qui grimpe
sur son epaule, passe sur son cou, descend sur ses bras et s'enfuit avec
une frayeur qui n'etait rien en comparaison de celle qu'eprouvait Laure.
Elle fait entendre des cris dechirants, et prononce ces mots d'une voix
entrecoupee: "Au secours!... au meurtre!... je suis perdue... je suis
devisagee... je suis morte!..." A ces cris, accourent tous les gens, et
bientot la mere de la jeune peureuse, qu'elle trouve appuyee sur le pied
de son lit, la figure enveloppee dans ses draps et son couvre pieds,
suffoquant et respirant a peine. "Eh! quel est donc l'horrible assassin
qui en veut a tes jours?" lui demande madame de Melval en regardant de
tous cotes. "Ah! maman ... ne m'interrogez pas ... cet affreux animal
... ce monstre epouvantable....--Eh bien! c'est?--Une souris, maman ...
oui, une souris, dont les yeux etaient flamboyants ... sa queue avait
... une aune de long ... elle a effleure mon cou, mes oreilles, mes
bras ... ah! c'est fait de moi!" Madame de Melval ne put s'empecher de
pousser un grand eclat de rire qui fit relever un peu la tete de Laure.
D'abord elle se tate les oreilles, pour s'assurer que la souris ne lui
en a pas emporte au moins une; puis elle porte en tremblant la main a
son cou, qu'elle s'imaginait etre ulcere par la trace qu'y avait laissee
la souris; enfin elle attache ses regards avides sur ses bras, et
ne peut y decouvrir la moindre rougeur, la moindre alteration. Elle
reconnut alors son erreur, et ne put s'empecher de sourire elle-meme de
sa pusillanimite. A son etonnement succeda la confusion, et bientot elle
concut le dessein de dompter ces frayeurs enfantines et cette faiblesse
d'esprit, qui l'eussent rendue l'objet des railleries les plus ameres,
tout en alterant les aimables qualites qu'elle avait recues de la
nature. Madame de Melval s'occupa, de son cote, a corriger sa fille de
ses frayeurs ridicules, a lui donner cette reflexion si utile sur tout
ce qui nous frappe, cette force de caractere sans laquelle nous nous
aveuglons sur ce qui peut en effet nous etre nuisible, et qui nous met
au-dessus de ces craintes pueriles.

Un jour que Laure vint, selon son usage, offrir a sa mere le bonjour du
matin, elle apercut une souris qui courait ca et la dans l'appartement.
Un cri de frayeur lui echappe; mais quelle fut sa surprise de voir cette
souris grimper sur les genoux de madame de Melval, de la monter sur ses
epaules, sur sa tete, et redescendre avec la vivacite de l'eclair, et se
cacher sous sa collerette! Elle avait remarque que cette souris etait
blanche, qu'elle avait des yeux roses, et portait au cou un petit
collier d'argent sur lequel etait gravee une inscription. Ce qui
surtout confondit la jeune peureuse, ce fut d'entendre sa mere appeler:
"Zizi!... Zizi!..." et aussitot la charmante petite bete, sortant de
l'endroit ou elle s'etait refugiee, venait se poser sur la main de sa
maitresse, dans l'attitude la plus familiere et en meme temps la plus
gracieuse, faisait mille gambades pour gagner un petit morceau de sucre
que celle-ci lui presentait au bout de ses doigts, et que Zizi prenait
avec une precaution tout-a-fait remarquable. Ce ne fut pas seulement
a tout cela que la souris blanche borna son manege accoutume; Laure,
stupefaite, attentive, la vit tour a tour, au commandement de sa mere,
faire la morte, se reveiller tout-a-coup, et, se redressant sur ses deux
pattes de derriere, saisir avec celles de devant un joli petit balai,
avec lequel elle nettoyait, de la maniere la plus adroite et en meme
temps la plus comique, la poussiere qui se trouvait sur les vetements de
sa maitresse. De la elle remontait sur la tete de celle-ci, passait et
repassait comme un leger zephir dans les boucles de cheveux formees sur
son front; elle caressait ensuite avec sa queue le dessous du menton de
madame de Melval, souriant a cet etrange manege, et venait se poser sur
une de ces epaules, ou elle semblait attendre ses ordres. "Quoi! s'ecria
Laure involontairement, ces petits animaux que je trouvais si vilains,
et dont j'avais tant de frayeur, seraient susceptibles d'etre aussi bien
apprivoises?..." A ces mots, elle avancait, en tremblant encore, la main
vers Zizi, et la retirait aussitot avec crainte. Oh! si elle n'eut pas
ete retenue par sa peur insurmontable, avec quel plaisir elle eut offert
elle-meme un morceau de sucre a la souris blanche, et eut vu cette
charmante petite bete se poser sur sa main, sur ses bras, sur sa tete,
obeir a ses ordres!

Ce qui surtout piquait sa curiosite, c'etait de savoir quelle pouvait
etre l'inscription gravee sur son collier d'argent; mais les lettres
en etaient si petites, et les mouvements de Zizi si prompts et si
frequents, qu'il etait impossible de distinguer la moindre chose. Enfin,
apres avoir hesite longtemps a s'approcher de la souris blanche,
Laure s'habitua par degres a ses bonds frequents, a ses gambades, aux
differents exercices qu'on lui avait appris: peu a peu elle la vit sans
effroi roder autour d'elle; et, un soir que, ravie de voir la souris
faire la morte, elle laissa malgre elle echapper ces mots: "Zizi!...
Zizi!" elle la sentit tout-a-coup monter sur ses genoux, sur sa tete,
redescendre sur son epaule, s'y poser, s'y nettoyer le museau avec ses
pattes de devant, puis venir sur sa main y prendre le petit morceau de
sucre accoutume. Ce fut alors que la peureuse, plus d'a moitie guerie,
put lire l'inscription gravee sur le collier de la souris, et qui
portait ces mots: "J'appartiens a Laure."

--Oui, s'ecria celle-ci avec une joie involontaire, je sens deja que tu
me plairas autant que d'abord tu m'avais fait de frayeur. Comment ai-je
pu me montrer assez sotte pour trembler, palir et frissonner de tout
mon corps a l'aspect de petits animaux si timides d'eux-memes, et qui
pourtant, malgre leur petitesse, ne craignent pas de nous approcher, de
se fier a nous?... O ma chere Zizi! ajouta-t-elle en la caressant pour
la premiere fois, tu m'as guerie a jamais de la fausse idee que je
m'etais faite des animaux de ton espece, et d'autres bien plus petits
encore dont j'avais la faiblesse de m'effrayer. Je vois que notre
imagination nous aveugle souvent, et nous fait voir des dangers la ou il
ne s'en trouve aucun; je vois que les insectes les plus hideux, et meme
les animaux dont l'atteinte est venimeuse, ne nous feraient jamais le
moindre mal si nous ne les excitions pas, soit par nos cris, soit par
nos menaces, a exercer sur nous une legitime vengeance.

Madame de Melval, enchantee d'avoir detruit dans sa fille un ridicule
qu'elle eut conserve toute sa vie, et qui, sans aucun doute, eut nui a
son repos et a son bonheur, lui confia qu'elle s'etait adressee a l'un
de ces habiles oiseleurs de Paris, connus pour avoir le secret, ou
plutot la patience d'habituer a l'exercice le plus familier ces souris
blanches, dont l'espece est rare, et qui semble etre douee d'une
intelligence remarquable. Elle lui apprit qu'on instruit ces jolis
petits animaux au point de les faire obeir au commandement; qu'il en
est qui dansent sur la corde tendue; que d'autres jouent du tambour de
basque; que celles-ci font une partie des evolutions militaires, que
celles-la mettent le feu a un petit canon, dont l'explosion ne leur
cause aucune frayeur.... "Tu le vois, chere enfant, dit a Laure madame
de Melval, il n'est rien que ne surmontent l'habitude et l'education,
meme chez les animaux les plus delicats; et tu m'avoueras que lorsqu'une
petite souris a l'adresse de faire la morte, de danser sur la corde,
et surtout a le courage d'entendre, sans broncher, la detonation de la
poudre a canon, nous sommes veritablement indignes de cette suprematie
que le Createur nous a donnee sur tous les animaux, et tout-a-fait
denues de cette supreme intelligence dont nous sommes si fiers, lorsque,
par une faiblesse ridicule, par une frayeur pusillanime, nous nous
placons au-dessous de ces memes animaux sur lesquels nous devrions
regner."

Laure, convaincue de ces verites frappantes, s'arma de courage et de
resignation. On ne la vit plus frissonner et changer de couleur en
apercevant une araignee traverser sa chambre, et meme grimper sur sa
robe. Les papillons de nuit qui venaient le soir voltiger autour de la
lampe, et les souris qu'elle rencontrait, bien qu'elles n'eussent ni la
blancheur ni l'education de Zizi, ne lui firent plus pousser des cris
effrayants, appeler a son secours. En un mot, elle s'habitua a voir de
sang-froid les insectes les plus hideux; et, sans s'exposer imprudemment
aux atteintes des animaux malfaisants, elle supporta leur vue, leur
approche, et ne tarda pas a se convaincre que presque toujours la peur
qu'on ressent nous fait seule beaucoup plus de mal que n'en pourrait
faire l'objet meme qui la cause.




LE COMITE DES BERGERES.


C'est une erreur de croire qu'a la campagne on peut se livrer impunement
a toutes les extravagances de son esprit, a toutes les imperfections de
son caractere. A la ville, on est plus circonspect; on craint d'etre
observe par des personnes dont on ambitionne le suffrage, et qui
remarqueraient nos defauts; mais, aux champs, plus d'etiquette, plus
de contrainte: on n'a nul interet a plaire a des laboureurs, a des
vignerons, a des jardiniers, et l'on s'imagine que ces gens, occupes de
leurs travaux, ne sont pas assez clairvoyants pour s'apercevoir du bien
ou du mal que nous faisons.

Telle etait l'opinion de Gabrielle Dostanges, fille unique d'un officier
general retire du service. Celui-ci, pour se livrer entierement a
l'agriculture, son occupation cherie, avait achete une terre sur les
bords de l'Indre, qui partage en deux parties egales le beau jardin de
la France: sites ravissants ou la nature semble etaler avec coquetterie
tout ce qui peut charmer les yeux et interesser le coeur par de
touchants souvenirs.

C'etait dans le joli vallon de Courcay que le general Dostanges, veuf
depuis quelque temps, avait acquis une terre ou il passait la belle
saison. Pendant le reste de l'annee, il habitait Paris, ou sans cesse il
s'occupait de l'education de sa fille, qu'il ne quittait jamais.

Gabrielle avait une figure spirituelle; sa taille elancee etait pleine
de graces, et son regard penetrant annoncait une imagination vive et
le plus heureux naturel; mais, gatee par son pere, sur lequel son
espieglerie meme avait le plus grand empire, elle se livrait a une
dissipation continuelle, et souvent a des inconvenances qui diminuaient
le vif interet qu'inspiraient au premier abord sa gaiete franche et ses
heureuses saillies. Tantot elle coupait brusquement la conversation
des personnes les plus respectables que reunissait le general, et les
fatiguait bien souvent par mille questions pueriles; tantot elle se
servait elle-meme a table, et s'appropriait tout ce qui pouvait flatter
sa friandise ou son caprice.

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