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Voyage de J. Cartier au Canada by Jacques Cartier



J >> Jacques Cartier >> Voyage de J. Cartier au Canada

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[Illustration]
RELATION ORIGINALE
de JACQUES CARTIER.

Lyon. Imprimerie de Louis Perrin

BREF RECIT ET SUCCINCTE NARRATION DE LA
NAVIGATION FAITE EN MDXXXV ET MDXXXVI
PAR LE CAPITAINE JACQUES CARTIER
AUX ILES DE CANADA ET AUTRES

REIMPRESSION FIGUREE DE L'EDITION ORIGINALE
RARISSIME DE MDXLV AVEC LES
VARIANTES DES MANUSCRITS DE LA BIBLIOTHEQUE IMPERIALE

PRECEDEE D'UNE BREVE ET SUCCINCTE
INTRODUCTION HISTORIQUE
PAR M. D'AVEZAC

PARIS LIBRAIRIE TROSS
PASSAGE DES DEUX PAVILLONS (PALAIS-ROYAL), N deg. 8.
1863



BREVE ET SUCCINCTE INTRODUCTION HISTORIQUE.

I

Aucun peuple ne semble avoir tenu aussi peu de compte que les
Francais de la part legitime qui devait lui appartenir dans l'histoire
des decouvertes & de l'exploration des contrees lointaines; nul ne s'est
montre si peu soucieux de la renommee que pourraient lui acquerir ses
aventures maritimes ou ses peregrinations terrestres; & tandis que
d'autres nations sonnaient leurs plus eclatantes fanfares en l'honneur
de leurs propres merites, nous avons laisse perdre le souvenir des
navigations & des voyages parallelement accomplis avec moins
de retentissement par nos aieux, & qui nous sont quelquefois
accidentellement reveles, a notre grand ebahissement, par les recits
des etrangers. Qui donc, par exemple, nous pourra dire aujourd'hui quel
etait ce navire francais dont l'arrivee a Canton est racontee sous la
date de 1521 dans les Annales chinoises, a l'epoque ou le Portugal &
l'Espagne pretendaient avoir seuls, par privilege, l'acces de ces mers!
Bien d'autres de nos prouesses, surtout des plus anciennes, ont ainsi
disparu, sans doute, de la memoire des hommes.

Les entreprises officielles patronnees par le souverain ont presque
seules echappe a ce total oubli des contemporains & de la posterite,
mais pour beaucoup d'entre elles, c'est a grand'peine encore qu'il
se peut recueillir quelques lambeaux des relations ou elles etaient
racontees.

Tel est precisement le cas pour le celebre navigateur breton qui le
premier alla planter le drapeau de la France aux lieux ou s'elevent
maintenant Quebec & Montreal: sur ses trois voyages au Canada, nous
sommes redevables a un collecteur italien (Ramusio) de nous avoir
transmis le recit du premier dans une version que nous tenons volontiers
pour fidele, comme nous devons a un collecteur anglais (Hakluyt) d'avoir
sauve les fragments mutiles du troisieme dans une traduction que nous
voulons bien supposer exacte; c'est uniquement pour le second voyage
qu'il est parvenu jusqu'a nous une relation originale francaise, emanee
de l'un des compagnons de Jacques Cartier, sinon de lui-meme: & de
l'edition qui en fut faite a Paris en 1545, les bibliographes ne
connaissent plus en Europe qu'un seul exemplaire, conserve au musee
Britannique; c'est la qu'il a fallu en aller prendre une exacte copie a
l'intention des amateurs qui attachent du prix a ces vieilles reliques,
pour la reproduire scrupuleusement dans le mince volume en tete duquel
nous ecrivons ces lignes.

II

Les cotes derriere lesquelles s'etendent les parages explores, pour la
premiere fois suivant toute apparence, par le celebre malouin, avaient
des long-temps ete reconnues, & la tradition a conserve la memoire
d'etablissements fort anciens en quelques parties de ce vaste littoral
qui s'etend, vis-a-vis de l'Europe occidentale, depuis les abords de la
zone torride jusqu'aux froides regions arctiques.

Les enfants de la verte Erin, qui de nos jours emigrent en si grand
nombre vers les Etats de l'Union americaine, avaient, comme aux Faer-oer
& comme en Irlande, devance pareillement sur cette marge extreme de
l'Ocean occidental, les aventuriers scandinaves, qui partout les
rencontrerent deja etablis; quand le chef islandais Are Marson, le
trisaieul du savant Are Froda, fut jete par la tempete en 983 sur ces
lointains rivages, que les sagas du Nord ont appeles Irland it Mikla, ou
la Grande-Irlande, il y fut recueilli par une population chretienne, qui
le baptisa & le retint au milieu d'elle; c'est la que seize ans apres
vint se refugier Bioern Asbrandson, s'arrachant a l'amour de la belle
Thurida pour fuir la colere d'un frere offense; & il avait passe
vingt-huit annees sur cette terre etrangere quand y aborda son
compatriote Gudleif Gudlangson, parti de Dublin pour retourner en
Islande, pousse par les vents du nord-ouest jusque par dela l'Ocean,
surpris d'y entendre encore les sons de la langue d'Erin, mais reprenant
aussitot la mer, grace a l'entremise de Bioern, & emportant de la part
du vieil exile un anneau d'or pour sa bien-aimee Thurida, & une epee
pour Kiartan, le fils qu'il avait eu d'elle.

A cote de ces vestiges des anciennes emigrations transatlantiques des
Irlandais, leurs voisins les Gallois ont peut-etre aussi une place a
revendiquer pour eux-memes: du moins se conserve-t-il chez eux une
certaine tradition des navigations occidentales de Madoc, le second
des fils d'Owen Guynedd, un de leurs princes; fuyant les discordes
intestines de sa propre famille, il partit en 1170 pour aller a la
decouverte vers ces lointains parages, y choisit un lieu a sa convenance
ou il debarqua cent vingt hommes, & revint equiper en Europe une
flottille de dix navires pour transporter dans ce nouvel etablissement
tous les elements d'une colonie permanente; mais la s'arrete la
vieille legende, & quelques vers gallois du quinzieme siecle ont seuls
tardivement consacre le souvenir de l'entreprise de Madoc ap Owen.

III

Les etablissements scandinaves offrent a notre investigation plus de
certitude, de suite & de duree. L'islandais Biarne Heriulfson, ecarte
pendant une brume intense de sa route vers le Groenland ou il allait
retrouver son pere, avait apercu & cotoye en 896 des terres inconnues
vers l'occident, d'ou il avait regagne en cinq journees de mer la
demeure paternelle; le recit qu'il en faisait un jour, apres plusieurs
annees, a la cour de Norvege, fit naitre le regret qu'il n'eut pas
effectue une reconnaissance plus exacte de ces contrees nouvelles;
si bien qu'un de ses compagnons, Leif Erikson ayant resolu d'aller
completer sa decouverte, lui acheta son navire, y embarqua trente-cinq
hommes au printemps de l'an 1000, & vint atterrir a la cote signalee par
Biarne, au point ou celui-ci l'avait perdue de vue: ce n'etait qu'un
plateau rocheux & aride, Helluland, ou l'erudition moderne a cru
reconnaitre Terre-Neuve; on reprit la mer, & l'on vint descendre, au
bout de trois journees au sud-ouest, sur une terre plate & boisee,
Markland, signalee par la blancheur des sables du rivage, telle que les
instructions nautiques representent l'Acadie; puis navigant encore
deux journees au sud-ouest, on atteignit une ile, pres de laquelle une
peninsule s'avancait a l'est & au nord, comme on voit aujourd'hui le
cap Cod depasser au nord-est l'ile Nantucket; Leif s'engagea dans le
detroit, puis trouvant au-dela un lieu favorable, il forma pres d'une
petite riviere un etablissement pour explorer a son aise le pays; &
comme on rencontra dans les environs de Leifsbudir, la vigne croissant
spontanement, on donna a cette contree le nom de Vinland; c'est
aujourd'hui le Rhode-Island & la region voisine. Apres avoir pris un
chargement de bois de construction, Leif revint au printemps de 1001 au
Groenland, & pendant une douzaine d'annees encore les freres Thorwald &
Thorstein, sa belle-soeur Gudrida remariee a Thorfinn Karlsefne, & enfin
sa vaillante soeur Freydisa, firent diverses expeditions semblables au
Vinland; mais l'hostilite des sauvages indigenes les fit renoncer
a poursuivre ces armements periodiques. D'autres, sans doute, les
reprirent a leur tour, & les etablissements fondes par Leif & par
Thorfinn se developperent a la longue d'une maniere permanente, puisque
l'eveque groenlandais Erik s'y rendit lui-meme, en 1121 afin de pourvoir
aux besoins spirituels de la colonie.

Les sagas du Nord ont conserve quelques autres traces des relations
qui se continuerent entre le Groenland & la cote opposee: en 1266 des
navires furent envoyes en reconnaissance par dela les stations de peche
les plus avancees, jusqu'a la hauteur, pense-t-on, du detroit de Barrow;
en 1285 deux ecclesiastiques islandais, Adalbrand & Thorwald Helgason,
naviguaient a l'ouest jusqu'a Terre-Neuve, designee en cette
circonstance par les chroniqueurs sous le nom de Fundu-nyia-land, qui se
retrouve tout entier dans la forme anglaise actuelle de New-Foundland;
enfin, en 1347, un voyage de dix-sept Groenlandais au Markland fut
contrarie au retour par une tempete qui entraina le navire en Islande;
& la narration qu'on en faisait en 1356 montre que le pays de Markland
etait alors encore frequente par les Scandinaves. Mais il n'en est plus
question dans leurs histoires ulterieures.

IV

Un recit venitien, venu a la lumiere apres un trop long oubli, peut
neanmoins, sans trop de scrupule, etre admis en appendice a la suite de
ces souvenirs des navigations scandinaves; je veux parler des lambeaux
d'une correspondance de famille emanee des freres Nicolas & Antoine
Zeni, qui s'etaient etablis vers 1390 aux Faer-oer, ou comme on disait
alors, en Frislande, & naviguerent successivement pendant une quinzaine
d'annees dans ces mers septentrionales.

Le dernier y recueillit, de la bouche d'un vieux pecheur, la notice
d'une terre lointaine dans l'ouest, nommee Estotiland, ou vingt-six ans
auparavant (vers 1380 a ce qu'il semble), il avait ete jete par une
furieuse tempete; les habitants conservaient des rapports habituels avec
le Groenland, & possedaient encore quelques livres latins, qu'ils ne
comprenaient plus. Associe par eux, au bout de cinq annees, a une
expedition dans le sud, vers le pays de Drogio, une tempete le jeta plus
loin, chez un peuple de sauvages cannibales qui le garderent esclave
pendant de longues annees, jusqu'a ce qu'apres bien des vicissitudes il
parvint a s'echapper de leurs mains & a regagner Drogio, d'ou il revint
apres trois ans d'attente a Estotiland: il se livra alors au commerce
entre ces deux contrees, s'y enrichit, & put terminer enfin sa longue
odyssee en armant lui-meme un navire pour retourner en Frislande.

C'est encore a ces relations de plus en plus rares, mais qui n'avaient
jamais ete completement abandonnees entre les Etats scandinaves &
leurs colonies du nord-ouest, que se rattache le souvenir de ce
pilote norvegien, originaire de Pologne, Hans Koeln ou Ivan z'Kolna,
c'est-a-dire Jean de Kolno en Mazovie, envoye en 1476 pour ravitailler
les stations du Groenland, & qui visita, dit-on, la cote opposee en
penetrant jusqu'a la grande baie qui devait recevoir longtemps apres le
nom de Hudson.

V

Il est naturel de penser qu'une notion plus ou moins precise, mais
certaine & incontestee, de l'existence des regions transatlantiques tant
de fois abordees par les marins du Nord, s'etait conservee parmi eux, &
les ecrits d'Adam de Breme prouvent qu'elle avait meme penetre, des
le onzieme siecle, jusqu'au sein de la Germanie. On devait la trouver
d'autant plus vivante & plus assuree, qu'on s'elevait davantage vers les
escales d'ou etaient parties les plus frequentes expeditions: il ne
faut donc point se recrier contre la supposition que dans son voyage
d'Islande en 1477, Christophe Colomb aurait recueilli en cette ile des
indices propres a exciter ou confirmer dans son esprit la conviction que
l'Ocean occidental pouvait etre franchi par de hardis navigateurs, surs
de trouver au-dela des rivages accessibles. Les theories du florentin
Toscanelli avaient deja, en 1477, soutenu cette these aupres des savants
de Portugal, & lorsque Colomb parvint a les connaitre quelques annees
apres, vers 1481 suivant toute apparence, il n'hesita plus a se
consacrer sans reserve a l'accomplissement du grand dessein d'aller par
cette voie de l'occident a la rencontre des plages extremes de l'Asie
orientale; mais il lui fallut l'immense courage de mendier encore
pendant plus de dix annees, aupres des rois de l'Europe latine, des
vaisseaux que, nouveau Typhis, il put conduire a la conquete de cette
autre toison d'or. Serait-il vrai que, dans l'intervalle, un navigateur
francais, le capitaine Cousin, de Dieppe, porte a l'ouest en 1488,
jusqu'a de lointains parages inconnus aurait alors atteint ou apercu
quelque point de la cote americaine? Rien ne se peut deduire avec
precision des vagues indices que nous ont tardivement transmis a ce
sujet d'insuffisantes traditions en admettant le fait comme certain, ce
ne serait en definitive qu'un anneau de plus a compter dans la chaine
des decouvertes au bout de laquelle vient se souder, a la fameuse date
du 10 octobre 1492, la veritable prise de possession, par l'Europe, de
l'hemisphere transatlantique, simplement jusqu'alors visite a l'aventure
par les devanciers de l'immortel Genois.

VI

Pendant que Colomb, tout plein encore des illusions de ses reves
cosmographiques, s'ingeniait a retrouver dans l'archipel des Antilles le
Zipan-gu & les domaines du grand kaan du Khatay, marques a cette place
sur la carte que lui avait jadis envoyee Toscanelli, un autre navigateur
Italien, etabli depuis longtemps en Angleterre au port de Bristol, Jean
Cabot de Venise, S'etant eleve vers l'ouest durant un de ses voyages,
arriva, le 24 juin 1494, en vue d'une terre & d'une ile inconnues, qu'il
appela du nom de Saint-Jean, le patron du jour; & il revint solliciter
une commission royale qui lui assurat le privilege de ses decouvertes
sous l'autorite de la Couronne d'Angleterre, ce qui lui fut accorde par
lettres-patentes donnees a Westminster le 5 mars 1496. Il effectua en
consequence, en 1497, sur un navire arme a Bristol au compte du roi
Henri VII, & accompagne de trois batiments marchands, un second voyage
de trois mois, donc il etait de retour au commencement d'aout, apres une
navigation de trois cents lieues le long d'une cote ou nul habitant ne
s'etait montre, & sur laquelle il avait plante la banniere britannique
de Saint-Georges & le pavillon venitien de Saint-Marc.

De nouvelles lettres royales, du 3 fevrier 1498, l'autoriserent alors
a choisir dans les ports d'Angleterre jusqu'a six navires de charge
destines a transporter des colons aux terres & iles ainsi decouvertes,
& bientot deux batiments armes aux frais du roi & portant trois cents
hommes partirent pour cette destination sous les ordres de Sebastien
Cabot, qui avait accompagne son pere dans ses deux precedentes
explorations; mais la rigueur de la saison, bien qu'on fut au mois de
juillet, lui fit perdre une grande partie de son monde: arrete par les
glaces vers 56 deg. a 58 deg. de latitude, il descendit la cote jusqu'a la
hauteur du detroit de Gibraltar, & n'ayant plus de vivres, il revint en
Angleterre, ramenant avec lui trois sauvages, qui furent presentes au
roi quelque temps apres.

L'insucces de cette expedition, la mort de son pere, & peut-etre des
competitions rivales, eloignerent pour longtemps Sebastien Cabot de ces
entreprises. Passe au service de l'Espagne, mais revenu momentanement en
Angleterre a la mort de Ferdinand le Catholique, on le revit seulement
en 1517, sur les vaisseaux de Henri VIII, recommencer, en compagnie de
sir Thomas Pert, vice-amiral d'Angleterre, une exploration de la cote
qu'il avait deja trois fois visitee, atteindre le 11 juin une latitude
de 67 deg. 30', & se trouver force par la timidite du commandant &
l'opposition des equipages, de renoncer a pousser plus loin ses
decouvertes, bien que la mer parut encore libre devant eux.

VII

Les decouvertes anglaises de 1497 & l'essai de colonisation de 1498,
bientot connus en Espagne & en Portugal, y eveillerent la crainte d'une
concurrence inattendue dans la recherche des richesses dont on s'etait
promis la possession exclusive, & des expeditions y furent aussitot
projetees a l'encontre de cette meconnaissance de leurs pretendus
droits.

On a cru retrouver dans une lettre royale datee de Seville le 6 mai
1500, & dans quelques autres circonstances douteusement significatives,
les indices d'une entreprise meditee par l'Espagne, mais qui n'eut point
alors de suites serieuses.

Le Portugal fut plus actif: une expedition fut confiee des l'annee 1500,
par le roi Emmanuel a Gaspard Cortereal, qui partit de Tercere avec deux
navires, s'avanca tout d'abord jusqu'a 50 deg. de latitude ou davantage, &
reconnut, jusqu'a un fleuve charge de glacons, Rio Nevado, la grande
terre qui fut alors appelee de son nom & que l'on designe aujourd'hui
sous celui de Labrador. Revenu heureusement a Lisbonne, il en repartit
l'annee suivante avec ses deux navires; se dirigeant a l'ouest
nord-ouest, il trouva la terre a une distance de deux mille milles, &
courut l'espace de six a sept cents milles encore le long d'une cote,
arrosee de fleuves nombreux & couverte de grands bois, qu'il supposa
devoir etre la continuation de celle qu'il avait vue dans le nord
l'annee precedente, mais jusqu'a laquelle il ne pouvait tenter d'arriver
cette fois, a cause des glaces: le pays etait tres-peuple, & il ne se
fit pas scrupule d'y enlever un certain nombre d'habitants, dont il
garda cinquante a son bord, & placa huit autres sur la seconde de ses
caravelles. Celle-ci rentra a Lisbonne le 8 octobre 1501, mais l'autre,
attendue d'heure en heure, de semaine en semaine, ne reparut plus.
Michel Cortereal resolut d aller a la recherche de son frere, & partit
au printemps de 1502 avec trois navires pour aller fouiller separement
toutes les rivieres de la cote, fixant au 20 aout un rendez-vous
general en un lieu convenu, pour le retour; mais il ne s'y trouva point
lui-meme, & les deux autres navires, apres l'avoir vainement attendu,
revinrent seuls en Portugal, ou l'on n'eut plus aucune nouvelle de son
sort.

Dans l'intervalle, d'autres Portugais des Acores, Jean Goncalves, Jean
& Francois Fernandes, s'associaient a des armateurs de Bristol,
Richard Warde, Thomas Ashehurste & Jean Thomas, pour une expedition de
decouverte en ces parages, & obtenaient avec eux a cet effet, du roi
Henri VII, des lettres de privilege, donnees ae Westinster le 19 mars
1501, en consequence desquelles deux voyages paraissent avoir ete
executes cette meme annee & la suivante. A la fin de celle-ci, une
nouvelle association fut concertee pour le meme objet entre les deux
Portugais Jean Goncalves & Francois Fernandes, & les deux armateurs de
Bristol Hugues Elyot & Thomas Ashehurste, qui obtinrent pareillement des
lettres royales donnees a Westminster le 9 decembre 1502, & en vertu
desquelles paraissent avoir ete executes en 1503, 1504, & 1505 des
voyages successifs, dont on retrouve quelque trace, comme pour les deux
precedents, dans les comptes de depenses de la cassette particuliere du
roi Henri VII: on peut meme conjecturer qu'il se tentait des lors de
nouveaux essais de colonisation, puisqu'un pretre faisait partie de
l'expedition de 1504.

VIII

Les Francais, de leur cote, pratiquaient aussi, des cette epoque, les
mers qui baignent la cote orientale des deux Ameriques; sans nous
arreter a parler de leurs navigations australes, bornons-nous a rappeler
ici leurs expeditions de peche & leurs explorations privees en ces
parages ou l'autorite royale vint si tardivement donner une consecration
publique a leurs efforts. Nous ne chercherons meme pas a recueillir de
simples traditions ou de vagues indices plus ou moins dignes d'un examen
serieux: nous voulons nous en tenir a des temoignages explicites &
formels.

C'est a la collection italienne de Ramusio qu'il nous faut recourir pour
retrouver, sous un vetement etranger, avec le titre pompeux de grand
capitaine de mer, un francais de Dieppe, dans lequel il nous est permis
de reconnaitre l'astronome & pilote Pierre Crignon, qui fut le compagnon
des freres Parmentier dans leur voyage de 1529 a Sumatra, & qui avait
egalement navigue sur les cotes du Bresil & de Terre-Neuve.

En decrivant cette derniere, qui s'etend, continent & iles, du 40 deg. au
60 deg. degres de latitude sur une longueur de trois cent cinquante lieues,
il fait remarquer la brisure accusee par le cap Ras entre la direction
de la cote meridionale qui se refuse vers l'ouest, & celle de la cote
boreale qui court vers le nord. Aux Portugais est due la decouverte des
soixante-dix lieues environ de littoral comprises entre le cap Ras & le
cap de Boavista; tout ce qui est au sud du cap Ras a ete explore en 1504
par ses Normands, & par les Bretons, qui y ont laisse leur nom a un cap
bien connu; tout ce qui est au nord du cap de Boavista a ete releve
pareillement par les dits Normands & Bretons: le capitaine Jean Denys,
de Honfleur, avec le pilote Camart, de Rouen, y conduisit son navire en
1506, & en rapporta, dit-on, une carte assez etendue; puis, en 1508, le
capitaine Thomas Aubert, commandant le navire la Pensee, arme par Jean
Ango, pere du celebre gouverneur de Dieppe, y transporta le premier des
colons normands.

Dix ans apres, en 1518, suivant l'interpretation commune, mais peut-etre
en realite quelques annees plus tard, fut entreprise une expedition
analogue "par le sieur baron de Lery & de Saint-Just vicomte de Guen,
lequel ayant le courage porte a choses hautes, desiroit s'establir par
dela & y donner commencement a une habitation de Francois" il s'etait
approvisionne d'hommes & de bestiaux, & fit voiles jusqu'a l'ile de
Sable en face des pecheries bretonnes; mais la longueur du voyage
l'ayant trop longtemps tenu sur la mer, il fut contraint de decharger la
son bestail, vaches & pourceaux, faute d'eaux douces & de paturages";
& cette expedition avortee n'eut d'autre resultat que d'avoir jete sur
cette terre aride des animaux qui s'y multiplierent graduellement,
& devinrent, longtemps apres, une ressource inesperee pour d'autres
Francais qu'une fortune de mer devait un jour condamner a y sejourner
cinq ans entiers dans un deplorable abandon.

Jusqu'alors, ce n'etaient que des expeditions privees.

IX

Enfin le roi de France se determina a prendre lui-meme sa part dans le
lotissement des terres d'outre-mer que se faisaient a leur guise les
autres souverains de l'Europe occidentale, & il envoya officiellement
a son tour, a la decouverte des pays transatlantiques ou il lui
conviendrait de prendre pied.

Le temps etait deja loin, ou l'on avait cru retrouver en ces contrees
le Japon, la Chine & les Indes d'Asie: les navigations de Cabot dans
le nord, comme celles de Vespuce dans le sud avaient demontre qu'il
s'agissait en realite d'un monde nouveau; & bien qu'on le crut reuni a
ses dernieres limites aux regions boreales asiatiques, l'extension des
conquetes espagnoles dans l'ouest, & la circumnavigation de Magellan,
avaient appris qu'il y avait au-dela de ce nouveau continent une autre
mer par laquelle on arrivait a l'Orient veritable, si plein de richesses
& de merveilles: quelque passage, moins eloigne que le detroit franchi
par l'escadre castillane, pouvait exister sur l'immense ligne des cotes
americaines, & conduire par une voie plus courte a ces iles des epices,
objet de tant de convoitises rivales.

Francois 1er mit en 1523 aux ordres du florentin Jean Verrazzano quatre
navires pour aller a la recherche d'un tel passage & prendre possession
des terres ou il serait possible de le rencontrer. Mais une tempete fit
avorter les premieres tentatives; les vicissitudes de la guerre & de la
mer ne laisserent au navigateur la faculte d'effectuer son exploration
que dans une seconde campagne & avec une seule nef, la Dauphine sur
laquelle il partit definitivement de Madere le 17 janvier 1524 pour
aller atterrir a la fin de fevrier vers 34 deg. de latitude, sur une cote
inconnue qu'il longea l'espace de cinquante lieues en tirant au sud sans
y decouvrir aucune baie; ce qui lui fit reprendre la bordee du nord, &
suivre ensuite le littoral a l'est & au nord-est jusqu'au parallele de
41 deg. 40' descendant a terre par intervalles, pour reconnaitre le pays, ou
la vigne croissait en abondance, & les habitants, dont le teint etait
generalement fonce & les moeurs hospitalieres; il rencontra enfin une
belle a grande riviere, aux eaux profondes, aux pittoresques rivages
(le Hudson), d'ou un orage soudain le forca de s'eloigner a son grand
regret, pour ne s'arreter qu'apres une course de quatre-vingts lieues
encore droit a l'est, ou il rencontra une ile triangulaire semblable
a celle de Rhodes, qu'il appela Louise, du nom de la mere du roi de
France, & derriere laquelle s'ouvrait une baie commode; Narraganset
habitee par une population beaucoup plus blanche que toutes les autres &
qui lui fit l'accueil le plus cordial. Apres avoir joui pendant quinze
jours de cette gracieuse hospitalite, il reprit sa route le 6 mai,
longeant une cote qui s'elevait progressivement & se couvrait de bois
touffus habites par un peuple brun & farouche, puis une terre nue &
rocheuse bordee d'un grand nombre d'iles; jusqu'a ce qu'arrive a 50 deg. de
latitude, ayant consomme toutes ses munitions & ses vivres, il revint en
France, & ecrivit en rade de Dieppe le compte-rendu de son voyage, qu'il
adressa au roi le 8 juillet 1524.

On raconte que dans une expedition ulterieure aux memes parages,
Verrazzano etant descendu a terre sans assez de precaution, fut saisi
par les sauvages, & servit de pature a un horrible festin. Avait-il
immediatement recu de Francois Ier une nouvelle mission, on ne sait.
D'autres soucis etaient venus absorber les pensees du monarque, & le
prisonnier de Pavie n'eut bientot plus le loisir de songer de long-temps
a la poursuite de ses projets d'etablissement outremer.

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