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PW Morning Report, November 21, 2008" class="topstory">The PW Morning Report, November 21, 2008
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Contes, Nouvelles et Recits by Jules Janin



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CONTES

NOUVELLES

ET RECITS


PAR JULES JANIN


DEUXIEME EDITION




TOUT DE BON COEUR
L'EPAGNEUL MAITRE D'ECOLE
MLLE DE MALBOISSIERE
MLLE DE LAUNAY
ZEMIRE
VERSAILLES
LE POETE EN VOYAGE
LA REINE MARGUERITE




1885





TOUT DE BON COEUR


Il ne faut rien negliger, sitot que l'on exerce avec un certain zele la
profession des belles-lettres. Tout sert, ou du moins tout peut servir.
Qui dirait que, dans un vieux recueil de sermons en latin, sans date,
mais qui sent son seizieme siecle d'une lieue, un dominicain sans nom a
recueilli (_Sermones disciputi de tempore_) deux cent douze histoires
dramatiques pour tous les dimanches et les principales fetes de l'annee?
"J'ai appele ces sermons les _sermons du neophyte_, parce qu'il n'y
a rien de magistral dans ces histoires innocentes, et que le premier
ecolier venu les pourrait ecrire, et mieux inventer." Si bien que les
jeunes predicateurs, quand ils voudront tenir leur auditoire attentif,
n'auront qu'a puiser a pleines mains parmi ces contes dont la naivete
fait tout le merite. Ceci dit, le dominicain entre en matiere, et, parmi
ces historiettes, nous choisissons la presente histoire du diable et du
bailli.

Ce bailli etait le fleau d'une douzaine de malheureux villages du
Jura, groupes autour d'un miserable chateau fort, ou la devastation,
l'incendie et la guerre avaient laisse leur formidable empreinte. On
respirait la tristesse en ces lieux desoles de longue date; si l'on eut
cherche un domicile a l'aneantissement... le plus habile homme n'eut
rien trouve de plus propice que cet amas de souffrances et d'ennuis. La
nature meme, en ses beautes les plus charmantes, avait ete vaincue a
force de tyrannie. En ce lieu desole, l'echo avait oublie le refrain des
chansons; le bois sombre etait hante par des hotes silencieux; l'orfraie
et le vautour etaient les seuls habitants de ces sapins du Nord dont on
entendit les cris sauvages. Sur le bord des lacs depeuples, ce n'etaient
que coassements. Le betail avait faim; l'abeille errante avait ete
chassee, o misere! de sa ruche enfumee. Il n'y avait plus de sentiers
dans les champs, plus de ponts sur les ruisseaux, plus un bac sur la
riviere. Il y avait encore un moulin banal, mais pas un pain pour la
fournee. On racontait cependant qu'autrefois les villageois cuisaient
dans ce four leurs galettes de sarrasin, et, la veille des bonnes fetes,
un peu de viande au fond d'un plat couvert; mais le plat s'etait brise.
L'incendie et la peste avaient ete les seules distractions de ces
maisons douloureuses. La milice avait emporte les forts, la fievre avait
emporte les petits. Quelques vieux restaient pour maudire encore.
A travers le cimetiere avaient passe l'hyene et le loup devorants.
L'eglise etait vide, et la geole etait pleine. Autel brise, granges
devastees; le cure etait mort de faim; la cloche, au loin, ne battait
plus, faute d'une corde, avec laquelle le prevot, par economie, avait
pendu les plus malheureux. C'etait la seule charite que ces pauvres gens
pussent attendre. Ainsi, du Seigneur d'en haut et du seigneur d'en bas,
pas une trace. En vain il est ecrit: "Pas de terre sans seigneur, et pas
de ciel sans un Dieu!" C'etait vrai pourtant, Dieu n'etait plus la!
Le marquis de Mondragon, le maitre absolu de cette seigneurie, etait
absent; sa femme n'y venait plus, ses enfants n'y venaient pas. La honte
et le deshonneur avaient precede cette ruine. Ah! rien que des lambeaux
pour couvrir les vassaux de cet homme, et rien que des herbes pour les
nourrir! Les sangsues avaient a peine laisse sur ces pauvres un peu de
chair collee sur leurs os! Malheureux! ils avaient supporte si longtemps
les gens de guerre, les gens d'affaires, les gens du roi, des princes du
sang, des officiers de la couronne et des gentilshommes au service de Sa
Majeste! autant d'oiseaux de proie et de rapine. A la fin, quand on les
vit tout a fait reduits au neant, rois, princes et seigneurs, capitaines
et marquis semblerent avoir oublie que ce petit coin de terre existat.
C'etait une relache, et cette race, taillable et corveable a merci, eut
peut-etre fini par retrouver l'esperance et quelques epis, si M. le
marquis n'eut pas laisse M. son bailli dans son marquisat devaste.

Ce bailli, avec un peu plus de courage, eut ete homme d'armes au compte
de quelque ravageur de province. Il s'etait fait homme de loi, parce
qu'il n'eut pas ose porter une torche ou toucher une epee. Il s'etait
donne la tache unique, ayant droit de basse et haute justice a dix
lieues a la ronde, et jugeant souverainement, de ne rien laisser dans
les masures: pas un oeuf, pas un flocon de laine, un morceau de pain,
une botte de paille. Il revenait de chaque expedition rapportant quelque
chose et soupconnant ses paysans de cacher leur argent et leur betail.
Quatre fois par an, ce bourreau entrait en campagne, et, sauve qui peut!

Or, par un jour sombre et pluvieux de l'automne, au moment ou deja la
bise et l'hiver s'avancent, M. le bailli des sires de Mondragon sortit
du chateau, chaudement enveloppe sous le manteau d'un malheureux fermier
qu'il avait envoye aux galeres. Deux serfs le suivaient, portant deux
sacs vides. Il etait monte sur un cheval bien nourri d'avoine et de
foin, de si belle avoine, que les chretiens de ceans en auraient fait
leur pain de fiancailles. L'aspect de cet homme etait terrible. Il
s'avancait cependant d'un pas reserve dans la solitude et le silence. Il
comprenait que la haine etait a ses trousses et que la vengeance allait
devant lui. Mais rien ne l'arretait dans ces expeditions supremes.

Quand il eut depasse le cimetiere et l'eglise, au detour du chemin, il
entra dans une lande aussi sterile que tout le reste, et dans un espace
de vieux arbres qu'il fallait absolument franchir avant d'arriver dans
les villages de la seigneurie. Peu a peu, ne rencontrant personne, il se
sentait rassure, lorsque, d'un vieux chene dont la tete se perdait dans
les cieux, il vit sortir un homme... ou tout au moins un fantome, qui
posa sa main puissante sur la croupe du cheval. Le cheval en eprouva un
soubresaut par tout son corps. Alors le cavalier, tournant la tete, osa
contempler ce compagnon silencieux. C'etait moins un corps qu'une image,
une ombre. On voyait briller dans sa face implacable deux yeux noirs,
dont le blanc meme etait noir. Ca brillait, ca menacait, ca brulait. M.
le bailli n'eut pas grand'peine a reconnaitre qu'il venait de rencontrer
son grand'pere, le diable en personne, et celui-ci, d'une voix de
l'autre monde:

--Je sais ou tu vas, dit-il, et je vais de ce cote. Voyageons
ensemble...

Ils allerent donc, lorsqu'ils rencontrerent au carrefour de la foret
(c'est incroyable et c'est vrai pourtant) un paysan trainant apres lui
un porc qui revenait de la glandee. Il avait sauve ce porc par grand
miracle et l'emmenait dans son logis, tremblant d'etre apercu par
quelque assesseur du bailli. Certes, celui-ci n'eut pas mieux demande
que d'enfouir la bete au fond d'un sac et de rentrer dans le chateau,
pour se remettre en campagne le lendemain; mais le cheval obeissait a la
main tenebreuse. En meme temps, le pourceau refusait d'aller plus loin
et se debattait de toutes ses forces.

--Que le diable t'emporte! s'ecria le paysan.

A ces mots, le bailli, qui commencait a trembler fort, se sentit tout
rassure. Car c'est l'usage entre les demons de l'autre monde et les
demons de celui-ci, sitot que le diable a trouve sa proie, il faut
necessairement qu'il l'accepte et s'en aille au loin chercher une autre
aventure. Ainsi, vous rencontreriez Satan lui-meme et vous lui donneriez
a emporter la premiere creature qui s'offrirait a ses yeux:

--Tope la! dirait Satan.

Alors il faudrait bien qu'il se contentat d'une poule noire, ou d'un
mouton, moins encore, d'une grenouille au milieu du chemin. Ces sortes
de pactes, cependant, ne lui deplaisent pas, parce que le hasard
et Satan sont deux bons amis. Plus d'une fois il lui est arrive de
rencontrer le vieux pere, ou la femme, ou le fils de ce meme compagnon,
qui deja s'en croyait quitte a si bon compte.

Helas! c'est l'histoire d'Iphigenie ou de la fille de Jephte!

Donc, le bailli, de son petit oeil narquois, disait a cet oeil noir:

--Puisqu'on te le donne, ami fantome, prends ta proie, et va-t'en loin
d'ici. Eh bien, que tardes-tu? c'est le pacte, me voila delivre de tes
griffes.

A quoi l'homme noir repondit par un rire silencieux et de petites
flammes bleues qui sortaient de sa bouche:

--Oui, dit-il, je tiens ma proie, on me la donne, et je te quitte, a
moins pourtant que ce bonhomme ne m'ait pas donne son porc de bon coeur.
C'est le bon coeur qui fait le present, tu le sais bien. Il ne s'agit
pas de donner de bouche, il faut que la volonte y soit tout entiere.
Attendons!

Comme il disait ces mots, le diable et le bailli virent accourir du
milieu des feuillees une douzaine de charbonniers, qui, voyant le porc
allant de leur cote, pousserent des cris de joie:

--Ah! mon Dieu! disaient-ils, ami Jean, ou donc as-tu trouve tant de
provende?

Et les voila entourant la bete et son guide. Ils ne contenaient pas leur
joie; ils dansaient en rond et chantaient: Ami pourceau! quelle fete et
quel bonheur! Nous mangerons ton sang, nous mangerons ta chair! Nous
ferons des saucisses, des boudins, des grillades; ta tete et tes pieds
nous reposeront d'un long jeune!

Et tous ils etaient si contents, si joyeux, qu'ils ne virent pas meme le
bailli. Celui-ci poursuivit son chemin.

--Tu le vois bien, lui disait son camarade, avec son mechant rire, ces
paysans affames ne m'ont pas donne le pourceau de bon coeur.

Le bailli baissa la tete en se demandant ou en voulait venir le
prince des tenebres? Il savait que, de tous les logiciens de l'ecole
d'Aristote, le diable etait le plus grand de tous. Pas un argument qu'il
ne retorque, et pas un syllogisme dont il ne trouve a l'instant meme le
defaut.

Cependant ils arriverent a la porte d'une cabane, et sur le seuil ils
trouverent une humble vieille qui filait sa quenouille en agitant de son
pied lasse un petit berceau. L'enfant criait et gemissait; il appelait
sa mere; il avait faim. La mere etait au loin qui ramassait des branches
mortes, et l'enfant criait toujours:

--Ah! maudit enfant, disait la vieille, que le diable t'emporte!

Ici, le mechant bailli eut encore un certain espoir. La vieille etait si
pauvre! un enfant de plus dans cette cabane etait une bouche de plus. Ce
triste bailli s'imaginait que la corvee avait reduit ces hommes et ces
femmes a n'etre plus que des betes sauvages dans les bois. On eut dit
que son compere aux pieds fourchus partageait ses idees. Deja meme il
tendait la main pour s'emparer de la frele epave, et c'en etait fait, le
diable etait vaincu... Mais sitot que l'ombre eut touche le berceau, la
vieille, aux bras vigoureux encore, emporta le petit enfant du cote de
sa mere. Elle arrivait, celle-ci, chargee de ramee:

Messire loup, n'ecoutez mie
Mere tenchant, son fieu qui crie.

--Arrive donc! ma fille, s'ecria la mere-grand. L'enfant t'appelle, il a
soif, il a faim, et je ne puis que le bercer.

La jeune mere, a l'instant meme, jetant son fardeau, decouvrit sa
mamelle et le montra a l'enfant, qui se prit a sourire.

--Ah! je te plains, dit le demon a son compagnon; tu vois que j'y
mettais de la bonne volonte, mais tu ne saurais soutenir que la vieille
m'ait donne son petit enfant de bonne grace. Allons, courage! et
cherchons autre chose. Nous avons encore du chemin a faire avant
d'arriver a tes besognes. Mais aussi je suis bien bon d'ecouter ces
paroles en l'air; un vieux conte l'a dit avant moi.

Et ils poursuivirent leur chemin.

Plus ils marchaient, plus le ciel devenait sombre, et pourtant midi
n'avait pas encore sonne. Ils allaient entre deux haies, le bailli
songeant a sa destinee et cherchant quelque ruse en son arsenal, le
demon marmottant une antienne, en derision; les deux porteurs de sacs,
parfaitement indifferents a ce qui se passait autour d'eux, car leur
infime condition les mettait a l'abri de la colere du prince des
tenebres. On eut dit que la solitude etait agrandie et que le chemin
s'allongeait de lui-meme. Il n'y avait rien de plus triste a voir que
ces quatre monotones voyageurs.

Il y eut cependant une eclaircie inattendue: une maison neuve et de gaie
apparence. Elle etait batie en belles pierres et recouverte en
tuiles avec des carreaux de vitre, tres rares en ce temps-la, qui
resplendissaient au soleil. On eut dit que ce chef-d'oeuvre avait ete
apporte, tout fait, dans la nuit, a l'exposition du soleil levant,
sur le penchant de la colline. Une grande aisance, un ordre excellent
presidaient a cette habitation. On entendait chanter le coq vigilant;
les chiens jappaient; une belle vache a la mamelle remplie errait
librement dans l'herbe epaisse; on entendait sur le toit roucouler les
pigeons au col changeant; des canards barbotaient dans la mare, et le
long du potager s'elevait la vigne en berceau.

Le demon contempla sans envie une si grande abondance, et, se tournant
vers le bailli stupefait:

--M'est avis, maitre egorgeur, que voila un logis oublie dans tes
procedures. Prends garde a toi, j'irai le dire a ton maitre, et sans nul
doute il mettra a la porte un comptable si negligent que toi.

Le bailli, cependant, ne savait que repondre. Il etait tout ensemble
heureux d'avoir rencontre cette nouvelle mainmortable et honteux
de n'avoir pas encore exploite cette fortune. Il en avait tant de
convoitise, qu'un instant il oublia son compagnon. A la fin, et s'etant
bien assure qu'il avait son cornet a ses cotes et du parchemin a la
marque de monseigneur (c'etait un pot qui se brise, image parlante de la
feodalite), il chercha quelque porte entr'ouverte, afin d'instrumenter
contre un vassal assez hardi pour etre un peu mieux loge que son
seigneur. Les portes etaient fermees, mais la fenetre etait ouverte,
et du haut de son cheval M. le bailli put contempler tout a l'aise les
crimes contenus dans cette honnete maison.

Le premier crime etait une belle table en noyer, couverte d'une nappe
blanche, et sur la nappe, o forfait! un pain blanc, et du sel blanc dans
une saliere; un morceau de venaison sur un grand plat de riche etain,
plus brillant que l'argent, annoncait un repas tel qu'on en faisait
avant la croisade sous le roi saint Louis. Deux gobelets d'argent
etaient remplis jusqu'au bord d'une liqueur vermeille. Un hanap cisele
par un maitre, et de belles assiettes representant la reine et le roi
de France ajoutaient leur splendeur a toutes ces richesses bourgeoises.
L'ameublement n'etait pas indigne de tout le reste. Enfin, deux jeunes
gens, la femme et le mari, dans tout l'eclat de la force et de la
jeunesse, etaient assis, entoures de trois beaux enfants vetus comme
des princes, et peu affames, sans nul doute, a les voir riant et jasant
entre eux.

Pendant que M. le bailli devorait des yeux ce repas qu'un ancien
chevalier de la chevalerie errante eut trouve cuit a point, et comme il
faisait deja l'inventaire de ces richesses suspectes, une grande et
vive dispute s'eleva soudain entre la femme et le mari. Il semblait que
celle-ci avait achete, sans le dire a celui-la, un collier d'or a la
ville voisine, et le mari lui reprochait sa depense. Apres la premiere
escarmouche, ils en vinrent bien vite aux gros mots, pour finir toujours
par celui-la, si rempli de dangers pourtant: _Ma femme au diable!--Au
diable mon mari!_

En ce moment, nous convenons que meme pour le diable la tentation etait
grande, et que la proie etait belle. Une femme de vingt ans, un mari
a peu pres du meme age. Emporter cela tout de suite representait une
heureuse et diabolique journee.

--Ami! qui t'arrete? disait le bailli a son camarade. Ou trouveras-tu
deux plus belles ames et plus de larmes que dans les yeux de ces trois
enfants? Prends ta part, j'ai la mienne, et quittons-nous bons amis.

Donc, tout semblait perdu. Le bailli triomphait, la belle maison
tremblait jusqu'en ses fondements. Les enfants pleuraient. Le pere et
la mere etaient damnes... Mais au fond de leur ame ils s'aimaient trop
pour etre ainsi brouilles si longtemps.

--As-tu bien fait, ma mignonne! as-tu bien fait, s'ecriait le jeune
homme au cou de sa femme, et suis-je un mecreant de t'avoir, pour si
peu, grondee! Un brin d'or! te reprocher un brin d'or, quand je devrais
te couvrir de diamants et de perles!

--Non, non, s'ecriait la jeune epouse, avec de grosses larmes dans les
yeux, c'est ma faute et non pas la tienne. Ou donc avais-je, en effet,
si peu de coeur, que de depenser en vanites la dot de nos enfants?

Alors, quittant le cou de son mari, elle baisait avec ardeur les deux
petits garcons et la belle petite fille aux yeux bleus, les enfants ne
sachant plus s'ils devaient rire ou pleurer. Et lorsque enfin ils eurent
tous les cinq essuye ces douces larmes et retrouve leur sourire, ils
poserent le petit collier sur la tete de la madone, en guise d'ex-voto,
et tous les cinq agenouilles sous les yeux de la divine mere, ils
reciterent, les mains jointes: _Nous vous saluons, Marie, pleine de
graces!_

Ici le diable se sentit si touche, qu'une larme s'echappa de ses yeux et
tomba sur sa joue. On entendit: _Pst!_ le bruit d'une goutte d'eau sur
le fer brulant. Le bailli, lui, ne fut pas touche le moins du monde. Il
sentit grandir sa furie, et pour toute chose il eut voulu revenir sur
ses pas. Mais avec le diable il faut marcher toujours en avant. Il est
la voix qui dit: _Marche! et marche!_

En vain voulez-vous faire halte en ce bel endroit du paysage enchante;
_Marche! et marche!_ En vain la ville offre a vos yeux des beautes
singulieres: _Marche! et marche!_ En vain le libertin demande un moment
de repit pour quitter les mauvaises moeurs, et se marier a quelque
innocente: _Allons! marche! et marche!_ Il y a meme des instants ou le
traitre et le tyran feraient treve assez volontiers a leurs manoeuvres
criminelles: _Marthe en avant! Tu as laisse passer le repentir; arrive,
en boitant, le chatiment qui va te prendre!_ Ainsi l'ambitieux, quand il
renonce a l'ambition, l'avare a l'argent, le soldat aux meurtres et le
debauche a ses plaisirs d'un jour: _Marche! et marche!_ il faut obeir
jusqu'a l'abime entr'ouvert. C'est la necessite.

M. le bailli marchait donc. Toutefois, comme il etait ruse et passe
maitre en diableries, lui aussi:

--C'est mon droit, dit-il a son compagnon, d'aller en avant par le
chemin que je choisirai.

--C'est ton droit, reprit l'autre, incontestablement. Sur quoi le
bailli, rassure, prit un petit sentier par la montagne. Or ce sentier
allongeait le voyage d'une grande lieue, et le diable (on l'attrape
assez facilement) eut quelque soupcon qu'il etait joue par le bailli.

--Tu me tends un piege? dit-il. Jouons, comme on dit, _cartes sur
table_, et que chacun de nous soit content.

--Monseigneur, reprit le bailli, chacun son tour. Vous me teniez tout a
l'heure, et maintenant c'est moi qui vous tiens. Maladroit! c'etait
bien la peine de courir toute la contree et de me tendre ainsi tous ces
pieges, pour tomber dans mon embuscade! Ou sommes-nous, en ce moment,
mon camarade? Ne vois-tu pas que nous entrons dans le sentier qui mene
au couvent de Sainte-Croix? Le couvent a disparu, c'est moi qui l'ai
rase, et je me suis empare de tous ses domaines. Mais j'ai respecte le
calvaire, eleve sur ces hauteurs le jour meme de la Passion, et dans ce
calvaire sont contenues les reliques de saint Pierre martyr, de saint
Eutrope, de saint Barthelemy, de sainte Catherine, vierge et martyre, et
des dix mille crucifies. C'est la que je vous attends, messire demon, et
nous verrons si vous osez me poursuivre a l'ombre de la croix.

Qui fut contrarie de cette declaration? Ce fut Satan. Il s'en voulait
d'avoir neglige ce formidable rempart que les saints avaient dresse de
leurs mains pieuses sur la montagne. Il savait d'ailleurs la force et
l'autorite de certaines reliques enfouies dans ce calvaire. Il s'en
voulait enfin d'etre une dupe de ce bailli de la pire espece, et d'avoir
rencontre plus fin que lui. C'etait sa bataille de Pavie:

--Je prendrai ma revanche une autre fois, se dit-il en maugreant.

Cependant, comme il ne voulait pas s'en aller les mains vides:

--Je m'en vais chercher fortune ailleurs, dit-il au bailli, si du moins
tu veux me donner ces deux vilains hommes qui marchent a ta suite...
Est-ce dit? Est-ce fait?

--Vous n'aurez pas ca de moi, reprit le bailli, en faisant craquer
contre sa dent jaune un ongle aigu. Ces deux hommes sont necessaires a
ma haute et basse justice. Celui-ci est le bourreau de nos domaines. Pas
un mieux que lui ne s'entend a fustiger de verges sanglantes un rebelle,
a fletrir d'un fer chaud marque de deux fleurs de lis un braconnier, a
river la chaine au cou d'un forcat destine a ramer a perpetuite dans les
galeres de Sa Majeste. Cet autre est le concierge de nos prisons et le
parleur de nos sentences; il excelle a pendre un debiteur insolvable, et
plus d'une fois il a fait rentrer de belles sommes dans nos coffres. De
l'un et de l'autre il m'est impossible de me passer. Partez donc comme
vous etes venu, les mains vides, et bonsoir, maitre demon.

Ainsi parlant, la montagne etait deja gravie a moitie. Le diable allait
partir, lorsqu'il s'avisa de se hausser sur ses ergots.

--La, voyons, dit-il, avec un rire de mauvais presage, au moins
promets-nous d'epargner quelqu'un de ces malheureux?

--Pas un seul, reprit la bailli, ils m'ont cause trop d'ennui ce matin.

--Epargne du moins, bailli de malheur, les habitants de la maison neuve!

--Oh! pour ceux-la, leur compte est fait. J'aurai ce soir dans ma poche
le collier d'or, et si tu repasses dans un mois d'ici, la ronce et le
chaume rempliront tout cet espace.

--Mais le petit enfant a la mamelle!...

--Il payera le lait de sa mere!

--Et le pourceau?

--Mes acolytes et moi, nous le mangerons ce soir!

--Enfin, ni pardon ni pitie?

--Ni pitie ni par...

Ici, l'epouvante arrete la voix du bailli dans sa gorge... Il regarde,
il ne voit plus le calvaire! En vain son regard interroge et fouille en
tous sens... la croix sainte qui devait le proteger est abattue.

--Oui-da, reprit Satan, tu cherches en vain ta force et ton appui. Les
malheureux que tu as faits ont abattu le calvaire. A force de misere,
ils ont cesse d'esperer et de croire. Insense! voila les ruines que la
malice et ta lachete devaient prevoir. Ces desesperes se sont venges sur
les reliques des martyrs, et maintenant c'est toi qui seras chatie des
profanations de tous ces malheureux.

A cette revelation dont il comprenait toute la justice, le bailli tomba
de son cheval, et le cheval, soulage de son double fardeau, l'homme et
la main du diable, repartit au galop en faisant une telle petarade, avec
tant de soleils, de bombes, de fusees et d'artifices, qu'elle eut suffi
a solenniser la fete du plus grand roi de l'univers. Voyant l'homme
ecrase sous la honte et la peur, Satan le releva doucement, comme
eut fait un tendre pere pour son fils unique, et tous les quatre ils
descendirent la pente assez douce qui conduisait aux divers villages de
cette abominable seigneurie. Ils frolerent les premieres maisons, sans
entendre autre chose que des gemissements et des larmes, mais pas encore
une malediction. Ces gens avaient peur et tremblaient de tous leurs
membres. Le malade arretait son souffle et l'enfant brisait son jouet;
la femme, epouvantee, allait se cacher dans quelque fente, et les chiens
oubliaient d'aboyer. Mais enfin, quand ils eurent ainsi parcouru toute
une rue, on entendit sortir de ces chaumieres en debris des murmures,
des cris, des plaintes, des maledictions, la malediction unanime allant
sans cesse et grandissant toujours. Au second village, voisin du
premier, la colere avait remplace la plainte, et ces malheureux
criaient:

--Arriere le brigand qui m'a vole mon fils! mort au scelerat qui fit
perir mon pere sous le baton! Voila le monstre impitoyable! Et les
enfants de jeter des cailloux et des pierres a ce fauteur d'incendie.

--Rends-nous le pain, disaient les femmes! Rends-nous l'honneur,
disaient les hommes! rends-nous les lits et les berceaux! Regarde, la
faim nous mine, et nos mains defaillantes ne pourraient plus tenir les
outils que tu nous as voles.

A ce bruit immense, ou les dents grincaient, ou les yeux flamboyaient,
ou de ces poitrines haves et dessechees sortaient des sons rauques
et des sifflements pleins de fievre, accouraient villageois et
villageoises, et de leur doigt vengeur, designant cet homme impie, ils
criaient tous:

--Au diable! au diable! au diable!

Et l'echo repetait:

--Au diable! au diable!

Alors Satan, d'une voix qui remplit la plaine et le mont:

--Camarade! il etait convenu que je n'accepterais qu'un present fait de
bonne grace et tout d'une voix, sans que pas un des donataires y trouvat
a redire. Eh bien, que t'en semble? et que dis-tu de cette unanime
malediction? Pour le coup, tu es a moi, bien a moi. Pas un qui te
reclame ou te pardonne.

Et, prenant le bailli par les deux epaules, il le suspendit a un chene
qui n'avait pas moins de soixante pieds de hauteur. Toute la contree
applaudit a cet acte de vengeance! Helas! a defaut de justice, on se
venge, et voila pourquoi il faut etre juste avant tout.

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