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Contes, Nouvelles et Recits by Jules Janin



J >> Jules Janin >> Contes, Nouvelles et Recits

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On etait alors aux dernieres heures de Mme de Pompadour. A la meme heure
(et c'est tant mieux pour elle), notre innocente etait occupee egalement
de son serin, de son singe et de Mme de Pompadour: "Mon serin est mort
tout couvert d'abces. Brunet, mon singe, allait beaucoup mieux. Il me
faisait toutes sortes de caresses. Le voila mort, en meme temps que Mme
de Pompadour." Elle aimait les livres. C'est le plus beau gout du monde.
Il n'est pas de passion plus charmante. Elle en parlait a merveille:

"J'ai achete ce matin trente volumes latins et grecs de la bibliotheque
des jesuites." Nouveau motif d'etonnement de rencontrer cette jeune
fille attentive a tant de choses: "Aujourd'hui, dit-elle, apres avoir
lu Locke et Spinosa, fait mon theme espagnol et ma version latine, j'ai
pris ma lecon de mathematiques et ma lecon de danse. A cinq heures, est
arrive mon petit maitre de dessin, qui est reste avec moi une heure un
quart. Apres son depart, j'ai lu douze chapitres d'Epictete en grec, et
la derniere partie du _Timon d'Athenes_, de Shakspeare..."

Le reste de la soiree appartenait au theatre. On donnait _Heraclide_ et
_le Cocher suppose_, et, fouette, cocher! on rentre au logis, on soupe;
et voici le menu de ce repas simple et frugal: "Une bonne et franche
soupe a la paysanne, sans jus, sans coulis, avec de la laitue, des
poireaux et de l'oseille; un petit bouilli de bonne mine, du beurre
frais, des raves, des cotelettes bien cuites, sans sauce, une poularde
rotie excellente, une salade delicieuse, une tourte de pigeons, une de
frangipane, et des petits pois accommodes a la bourgeoise: voila tous
les plats qui parurent sur la table. Au dessert, nous eumes du fromage
a la creme, des echaudes, des confitures, des bonbons et des abricots
seches, et, pour que la fin couronnat l'oeuvre, on nous servit du cafe
que j'avais fait moi-meme."

Le lendemain, elle achete encore un beau Dante en maroquin a la vente
des Jesuites. Le meme jour, elle va visiter, au Louvre, l'atelier de
Drouais le fils: "Nous y avons vu le portrait de Mme de Pompadour, qui
est reellement une tres belle chose. Elle travaille sur un petit metier;
son attitude est tres noble; sa robe est de perse garnie en dentelles de
la plus grande beaute. Son petit chien cherche a monter sur son metier."

A la campagne, Laurette habite une belle chambre, et la description de
son appartement, entre deux tourelles, sera la bienvenue,--apres le
recit de son diner:

"Je suis dans une grande et assez belle chambre; mon lit est cramoisi
brode en noeuds blancs; sur ma tapisserie sont des chars, des gens
montes dessus, des chevaux pomponnes, des curieux aux fenetres. J'ai,
pour meubles, une commode, une cheminee, une chaise longue, autrefois
de damas bleu et blanc, six chaises en tapisserie, deux fauteuils, un
crucifix, le portrait du pere et de la mere de notre chatelain. J'ai vue
sur l'eau et sur le parc; mais mon cabinet de toilette est delicieux. Il
a deux fenetres etroites, dont l'une est au nord, et donne sur la partie
la plus large du fosse et sur un paysage charmant. Il est meuble en
indienne, bleu et blanc, a une cheminee et une petite glace. C'est la
que couche ma gouvernante, Mlle Jaillie."

Lorsqu'il fallait se mettre au niveau des bonnes gens de la campagne et
partager leurs amusements, la belle Laurette etait la premiere a les
encourager: "Il y avait eu, le matin, dans notre village, un mariage
auquel nous avions assiste; et, le soir, toute la noce etait venue
danser au chateau. La mariee n'est point jolie; elle n'a que de belles
dents et vingt-deux ans. Le marie est fort laid aussi, trente-cinq ans,
et n'est point de ce village-ci. J'ai presque toujours danse avec lui,
et mon cousin avec son epouse. Ils viennent encore ici aujourd'hui pour
faire le lendemain."

Et, pendant que cette aimable enfant s'amuse avec tant de belle grace
innocente, deja la mort s'avance. Elle souffre, elle est malade; elle
eprouve un je ne sais quoi qui est semblable a l'ennui. Sa jeune amie
et confidente, helas! la voila qui se marie. Un jeune homme, un certain
Lucenax, son cousin, au coeur tendre, a l'esprit frivole, a delaisse la
charmante Laurette. Il aime ailleurs. Il va, il vient; on lui pardonne:
"Zest! le voila qui s'echappe encore!" Elle pleure, elle rit, elle
oublie.

Peu a peu, cela devait etre, au fond de ces rires on entend le sanglot.

L'enfant deja n'est plus qu'une fille serieuse, obeissant aux tristesses
d'alentour. A peine elle a dix-neuf ans, qu'elle dirait volontiers,
comme autrefois Valentine de Milan: "Rien ne m'est plus, plus ne m'est
rien!" C'est qu'en effet la voila tout simplement qui se meurt. Il n'y a
rien de plus triste et de plus doux que les derniers jours de l'aimable
Laurette. Elle met en ordre toutes choses, et puis elle dit: "Je
voudrais voir M. Tronchin." C'etait le medecin a la mode. Il se rendit
chez Laurette, et cet homme lasse de tout, le temoin de tous les
desespoirs silencieux, de toutes les douleurs muettes, et des plus
terribles agonies que contenaient ces temps de desordre et de doute,
comme il dut etre etonne et charme de cette enfant resignee et calme et
regardant la mort sans palir!

Toutefois, malgre notre juste et sincere admiration pour cette aimable
demoiselle, il nous semble, en fin de compte, qu'elle eut laisse pour
les jeunes filles d'aujourd'hui un plus heureux et plus utile exemple,
avec moins de zele a des etudes trop nombreuses pour etre toutes
salutaires, avec plus de modestie et de reserve au milieu des vains
bruits de ce monde, emporte par les grands orages. Peut-etre on
admirerait un peu moins Mlle de Malboissiere; on l'aimerait davantage.
Son portrait serait d'un moins vif eclat sans doute, et y gagnerait en
grace, en charme, en candeur.




MADEMOISELLE DE LAUNAY OU LA FILLE PAUVRE


I

La ville d'Evreux, en Normandie, est une des grandes et antiques cites
de la province. Elle compte, au nombre de ses eveques, des hommes
illustres a tous les titres du talent, de la naissance et de la vertu.
Grace a leur exemple, a leurs enseignements, la foi de l'Evangile est
restee en toute sa purete a l'ombre austere de ses cloitres, de ses
chapelles, de cette eglise cathedrale qui soutiendrait fierement la
comparaison avec la cathedrale meme de la ville de Rouen, la capitale.
Au temps ou va se passer notre histoire, une des abbayes de la ville
d'Evreux, l'abbaye de Saint-Sauveur, avait pour abbesse une dame
illustre, Mme de La Rochefoucauld, la propre niece de ce rare et grand
esprit, M. le duc de La Rochefoucauld, l'auteur des _Maximes_, et de cet
autre duc de La Rochefoucauld, l'ami du roi, qui, pendant quarante ans
de sa vie, avait assiste au botte et au debotte de Sa Majeste, qu'elle
allat a la chasse, ou qu'elle en revint, et toujours Sa Majeste avait
rencontre ses regards attristes si le roi etait triste, et joyeux s'il
daignait sourire. En ce moment, le grand siecle est acheve; le roi et
son digne ami, accables de la meme vieillesse et sous le poids du meme
ennui, assistent silencieux aux derniers jours du grand regne; ils en
ont contemple toutes les merveilles, ils en subissent maintenant toutes
les douleurs: une ruine immense, une gloire evanouie, un deuil sans
cesse et sans fin de ces jeunes princes et de ces belles princesses,
doux enfants dont les voix fraiches avaient peine a reveiller ces echos
endormis. Et maintenant tout se tait dans ce Versailles des repentirs,
des remords et des tombeaux.

Un soir d'hiver, quand le jour tout a coup tombe, au seuil de la sainte
abbaye ou Mme de La Rochefoucauld etait un exemple austere des plus
grandes vertus, une pauvre femme, a pied et venant de loin, s'etait
assise sur un banc de pierre et se reposait d'une grande course. Elle
etait jeune encore, et l'on voyait qu'elle avait ete fort belle; mais la
peine et l'abandon, la pauvrete, dont le joug est si dur, avaient laisse
sur ce beau visage une empreinte ineffacable. Evidemment cette humble
femme etait au bout de ses forces et ne pouvait aller plus loin. Elle
tenait de ses mains nues et pressait sur son coeur resigne une enfant
pale et frele, une petite fille affamee et dont les grands yeux,
brillant du triste eclat de la fievre, imploraient a travers la porte
fermee une protection invisible. Apres un instant d'attente, et sans que
la mere, ici presente, eut ose faire un appel a cette charitable maison,
la porte s'ouvrit comme par miracle, et deux soeurs du Saint-Sauveur
vinrent a la femme abandonnee, et, l'encourageant de la voix et du
geste, celle-ci prit l'enfant dans ses bras, celle-la conduisit la mere
au refectoire, ou se reunissaient toutes les soeurs pour le repas du
soir. La salle etait tiede et bien close; au coin du feu petillant dans
l'atre etait le fauteuil de Mme l'abbesse. On y fit asseoir la pauvre
voyageuse; empressees autour de cette misere touchante, les bonnes
soeurs lui prodiguerent tous les services; elles laverent ses pieds
ensanglantes sur les paves du chemin; elles presenterent a cette
abandonnee la coupe ou buvait Mme de La Rochefoucauld elle-meme, et
pendant que la douce couleur revenait a cette joue ou tant de larmes
avaient coule, la petite fille, debarrassee enfin de ses haillons, se
rejouissait dans des linges blancs et chauds. Prenez et mangez! Puis
la mere et l'enfant furent conduites a l'infirmerie, et s'endormirent
paisibles dans un lit, dont elles etaient privees depuis huit jours.

Le lendemain, a leur reveil, leur premier regard rencontra les
yeux tendres et serieux tout ensemble de cette illustre dame de La
Rochefoucauld. De sa voix, faite aussi bien pour la priere que pour le
commandement, elle encouragea la mere a lui raconter par quelle suite de
miseres elle etait arrivee a ce denuement si triste et si complet. La
mere alors repondit qu'elle avait epouse naguere un gentilhomme, un
pauvre Irlandais de la catholique Irlande, qui l'avait emmenee avec lui
dans une cabane ou, pendant quatre annees, ils avaient eu grand'peine a
vivre. Il y avait deux ans deja que la petite fille etait au monde, et
Dieu sait qu'ils avaient grand espoir de l'elever; mais la famine avait
envahi toute la contree, et la peste avait emporte le mari; les hommes
du fisc etaient venus qui avaient vendu la cabane et le champ de ble;
puis la charite publique, disons mieux, la prudence irlandaise, habile a
se defaire des pauvres gens sans soutien, les avait embarquees sur une
barque de pecheur qui les avait jetees a la cote, et voila comment elle
etait venue en tendant la main jusqu'a ce lieu d'asile, ou elle esperait
trouver quelque emploi dans la domesticite de l'abbaye, et chaque jour
un verre de lait chaud pour son enfant.

A ce recit, tout rempli de courage et de resignation, les dames de
Saint-Sauveur repondirent qu'elles emploieraient la mere a la lingerie
et qu'elles adopteraient la jeune enfant. Mais la mere etait morte apres
une lutte desesperee de quinze mois contre le mal qui l'envahissait,
elle mourut en benissant ses bienfaitrices et leur recommandant son
enfant. La jeune fille avait grandi dans l'intervalle, et le bien-etre
et l'amitie de tant de bonnes meres adoptives avaient affermi sa sante
chancelante. Elle etait devenue assez jolie et toute mignonne; elle
etait un veritable jouet pour les jeunes novices, dont elle remplacait
la poupee. Elle etait tout le long du jour admiree et choyee; on
obeissait a ses moindres fantaisies, et sa plus legere parole etait
comptee. "Ah! disaient les bonnes dames, qu'elle a de grace et qu'elle a
d'esprit! Elle est charmante;" et c'est a qui redoublerait de tendresse.

Seule, Mme l'abbesse etait reservee avec cette enfant. Elle disait que
toutes ces louanges auraient bientot gate le meilleur naturel; que mieux
eut valu munir cette orpheline contre les embuches et les pieges du
dehors; qu'elle aurait bientot sa vie a conduire et son pain de chaque
jour a gagner... Mais c'etaient la de vaines paroles; le couvent n'avait
pas d'autre enjouement et s'en donnait a coeur joie. Et plus l'enfant
grandissait, plus grandes etaient les tendresses; ces dames se
disputaient le bonheur de lui apprendre a lire, a ecrire, et les belles
histoires qu'elle lisait dans Royaumont, tout rempli des plus belles
images. Quelques-unes de ces dames, plus savantes, enseignaient a ce
jeune esprit, celle-ci la geographie, et celle-la les premieres notions
des mathematiques. Des veuves retirees du monde, et qui n'acceptaient du
cloitre que le silence et la solitude, attendant l'heure ou leur deuil
se changerait en grande parure, avaient soin de chanter a ta jeune
recluse une suite d'elegies et de chansonnettes galantes, avec
accompagnement de theorbe ou de clavecin. Pensez donc si elle en etait
toute joyeuse, et si ces belles chansons se gravaient facilement dans ce
jeune cerveau.

Les deux vraies meres de la jeune Elisa (c'etait son nom) s'appelaient
Mmes de Gien. Elles s'etaient chargees tout particulierement de cette
enfant devenue une grande fille, et comme elles seraient mortes de
chagrin a la seule idee de s'en separer, elles se firent nommer au
prieure de Saint-Louis, situe dans un faubourg de la ville de Rouen,
sur les hauteurs. Mme de Gien l'ainee, etant abbesse, eut sa soeur
pour coadjutrice, et l'une et l'autre, ayant pris conge de Mme de La
Rochefoucauld, elles emmenerent avec elles la jeune Elisa, qui devint
une espece de souveraine en ce prieure, qui etait pauvre et menacait
ruine de toute part. Mais ces dames avaient obtenu de leur famille une
pension qui leur permettait de garder avec elles leur fille adoptive.
Elles l'aimaient, en effet, comme une mere aime son enfant; elle, de son
cote, les entourait de mille tendresses. Elle etait leur lectrice et
leur secretaire; elle devint leur conseil.

Les livres etant chers et rares, ces dames ouvrirent une ecole, et la
jeune Elisa tint leur ecole, ou venaient plusieurs fillettes assez
grandes, qui se lierent d'amitie avec leur institutrice. Une entre
autres, Mlle de Silly, agreable et bien faite, un bon esprit, un bon
coeur, une vraie et sincere Normande, eblouie et charmee a son tour par
la jeune Elisa, en fit comme sa soeur ainee. Elles s'eprirent l'une pour
l'autre d'une amitie tres grande, et se firent le serment de ne plus se
quitter: "Non, jamais de separation. Nous vivrons ensemble."

Et justement Mlle de Silly fut prise d'un mal affreux en ce temps-la.
Une jeune fille y laissait tres souvent la vie et presque toujours sa
beaute. Ce mal, qui repandait la terreur, etait presque sans remede, et
Mlle de Silly, lorsqu'au bout de quarante jours elle sentit disparaitre
enfin cette contagion qui avait eloigne de sa jeunesse toutes ses
compagnes, trouvant la petite Elisa qui se tenait a son chevet comme
un ange gardien: "Tu vois bien, lui dit-elle, que j'avais raison de
t'aimer: tu m'as sauve la vie! Et comme Elisa lui voulait apporter un
miroir:--Non, non, pas encore, attendons; je dois etre affreuse!" et
quelques larmes vinrent mouiller ses beaux yeux couverts encore du
nuage... Elle ne fut pas defiguree; elle revint a la beaute comme elle
etait revenue a la vie, et sa reconnaissance en redoubla pour cette amie
qui l'avait sauvee.

Mme de Silly la mere accourut aussitot que sa fille fut hors de danger,
et ne put guere se refuser a inviter la jeune Elisa d'accompagner sa
fille au chateau de Silly. C'etait une vieille maison batie en S,
l'usage etant alors de donner aux chateaux normands la forme de la
premiere lettre du nom de la terre: ainsi la Meilleraie representait une
M dans la disposition de ses batiments; mais la veritable distinction du
chateau de Silly, c'est qu'il etait place au beau milieu de la vallee
d'Auge, ou tout fleurit, jusqu'aux epines. Au printemps, en ete, aux
derniers jours de l'automne, on n'entend que ruisseaux murmurant,
oiseaux chantant, legers bruissements sous le souffle invisible.

Une fillette hors de son couvent, toute rayonnante de jeunesse et
d'esperance, est naturellement heureuse en ce vaste jardin, et
volontiers elle oublie, o l'ingrate! le couvent et ses meres adoptives.
Tel etait l'enivrement de la jeune Elisa, lorsqu'au bras de son amie
elle entrait dans cette maison, triste au dedans, c'est vrai, mais au
dehors toute charmante. M. de Silly le pere etait un vieillard morose;
on ne l'entendait guere, on le voyait fort peu, il comprenait que sa
mort etait proche, et, resigne comme un vieux soldat, il se preparait a
mourir en chretien.

Beaucoup plus jeune, et tres agissante encore, Mme de Silly s'inquietait
avec moderation des tristesses de son mari, non plus que des dangers
recents de sa fille, en proie a la petite verole. Elle etait, comme
toutes les meres de ces temps antiques, passionnee pour la gloire et
pour le nom de leur maison; toute leur tendresse et toute leur ambition
se reportaient sans cesse et sans fin sur leur fils, heritier et
continuateur du nom, de la fortune et de l'autorite des aieux. C'etait
l'habitude et la loi du monde feodal: tout revenait au fils aine; il
etait tout, le cadet n'etait rien, il s'appelait M. le chevalier, et
passait une vie obscure en un coin du chateau de son pere, heureux de
promener dans les jardins paternels le neveu qui devait le desheriter
tout a fait. Quant aux filles, elles etaient encore moins comptees que
les cadets; on les mettait au couvent, moyennant une petite dot, et les
voila disparues a jamais.

Ainsi Mlle de Silly, dans la maison de ses peres, etait une etrangere
autant que la jeune Elisa; mais l'habitude et la resignation, ajoutez
la jeunesse, ont de grands privileges! Elles se contentent a si peu
de frais! l'horizon le plus prochain, elles ne vont pas au dela. Le
lendemain, voila le reve des jeunes filles; aujourd'hui, demain, rien de
plus, pourvu qu'aujourd'hui et demain le jardin soit en fleur.

Donc ces deux jeunesses, livrees a elles-memes, lisaient les chers
poetes de la jeunesse, a commencer par La Fontaine; elles s'enivraient
des tragedies de Racine; elles savaient par coeur l'_Athalie_ et
l'_Esther_. Parfois le vieux Corneille et parfois Moliere etaient
invoques de ces deux ingenues; le plus souvent elles se racontaient de
belles histoires qu'elles avaient inventees. Mais leur curiosite la plus
vive et la causerie intarissable, c'etait le retour du comte de Silly,
le fils unique et l'unique heritier, dans le chateau de ses peres,
disons mieux, dans son chateau.

Le comte de Silly remplissait de son souvenir jusqu'au dernier recoin
de ces demeures; ses chiens hurlaient dans le chenil; ses bois etaient
remplis de gibier; ses paysans regardaient chaque matin de quel cote le
maitre et seigneur allait venir; son banc restait vide a l'eglise. Il
etait partout; le plus petit enfant du village eut raconte au passant
la gloire et le nom du jeune seigneur. Il etait capitaine a seize
ans, colonel quatre ans plus tard. Il avait fait toutes les guerres
malheureuses des dernieres annees de Louis XIV, toujours vaincu et se
relevant toujours. A la bataille d'Hochstedt, ou il s'etait battu comme
un heros, le comte de Silly avait ete fait prisonnier par les Anglais,
qui l'avaient emmene dans leur ile, ou ses blessures et surtout le
regret de la patrie absente eurent bientot reduit le jeune homme a
desesperer de la vie. Une dame, une amie qu'il avait a la cour, s'etait
inquietee enfin de ses destinees, et, grace a son intervention, le jeune
homme allait revenir, prisonnier sur sa parole. On l'attendait de jour
en jour, les deux jeunes filles non moins impatientes que la marquise de
Silly, sa mere.

Il revint enfin au milieu de la joie universelle, et la jeune Elisa,
avertie a l'avance, reconnut du premier coup d'oeil le parfait cavalier
dont elle avait entendu parler si souvent. C'etait un jeune homme aux
yeux noirs et pleins de feu, de bonne mine et de taille haute, a la
tournure militaire, a la demarche un peu grave et le front pensif. Il
avait beaucoup vieilli en peu de temps; rien ne vieillit un militaire
comme une guerre malheureuse. Celui-la, nous l'avons dit, etait venu a
la mauvaise heure, apres M. de Turenne, apres les grandes victoires, les
villes conquises, les batailles gagnees, les _Te Deum_ et les drapeaux
que le victorieux va suspendre aux voutes sacrees de l'hotel royal des
Invalides. "Monsieur le marechal, on n'est plus heureux a notre age,"
disait Louis XIV a l'un de ses generaux vaincus... Louis XIV et le
marechal de Villeroi en parlaient bien a leur aise; ils avaient la
gloire ancienne en consolation de la defaite presente; mais les jeunes
gens, les nouveaux-nes, appeles les derniers a la gloire, ou donc etait
leur consolation de n'arriver qu'a la defaite?

En ces tristes pensees vivait depuis longtemps le comte de Silly. Il
avait beau payer de sa personne, etre au premier rang des combattants,
pousser le soldat aux ennemis, appeler de toute sa voix la victoire a
son aide... il y avait toujours un moment ou il fallait ceder, reculer,
repasser le fosse, incendier la ville assiegee et sortir la nuit aux
petillements de ces clartes funebres. Que disons-nous? et ce moment
funeste ou le plus vaillant rend son epee, et ces longs sentiers par
lesquels il faut passer, conduit par la cohorte ennemie; et ces femmes,
ces enfants, ces vieillards, parmi les victorieux, qui disent, vous
designant d'un doigt meprisant: Voila des vaincus, des prisonniers!
C'etaient la des angoisses insupportables, et M. de Silly, porteur d'une
epee qui ne lui appartenait plus, rentra chez lui triste, abattu, la
tete courbee, imposant silence aux cris de joie. Il baisa la main de
sa mere sans mot dire, et dans les bras de son pere il pleura. Le pere
aussi pleurait la gloire passee; il avait, par pitie pour son fils,
detacha de sa poitrine sa croix de Saint-Louis.

Ce retour, qu'elles s'etaient figure superbe et triomphant, avait frappe
de stupeur les deux jeunes filles, et, chose encore plus etrange (elles
etaient a peu pres du meme age, de la meme taille, et les traits de Mlle
de Silly avaient un peu grossi), le jeune colonel prit Elisa pour sa
soeur, et sa soeur pour l'etrangere. Il embrassa tendrement la premiere,
il salua poliment la seconde, et ne voyant pas que celle-ci rougissait,
que celle-la restait interdite, il s'enferma dans un cabinet plein de
livres, ou il se tenait chaque jour, triste et silencieux, lisant les
guerres de Thucydide, les _Commentaires_ de Cesar ou les livres de
Polybe. Il etudiait aussi les grands capitaines; a chaque bataille
gagnee il poussait un profond soupir.

C'est ainsi qu'il menait une vie austere et serieuse au milieu de ses
livres, cherchant la solitude, le visage couvert d'une sombre tristesse.
Etonnees et bientot fachees de son indifference, les deux jeunes filles
en murmurerent chacune de son cote; bientot celle-ci fit a celle-la la
confidence que si son frere ne l'avait pas reconnue, elle, de son cote,
avait grand'peine a reconnaitre son frere dans ce beau tenebreux. "Quand
il a quitte, disait-elle avec un gros soupir, la maison paternelle, il
etait tout ce qu'il y a de plus alerte et de plus joyeux; il ne parlait
que de batailles et de victoires; il ecrivait des sonnets et des
chansons; il aimait la chasse, et, le dimanche, il dansait sous l'orme
avec les villageoises. Si parfois le violoneux du pays manquait a la
fete, eh bien, M. mon frere envoyait chercher son violon et nous faisait
danser. En ce temps-la, il portait de beaux habits brodes, les cheveux
boucles; il n'avait pas de moustache; en revanche, une plume a son
chapeau rappelait le blanc panache de la bataille d'Ivry. On n'entendait
que sa voix dans la maison, que ses appels dans les bois... On m'a
change mon frere! Il ressemble a quelque Anglais puritain du temps de
Cromwell. On viendrait me dire qu'il s'est fait huguenot, je ne m'en
etonnerais point."

Tels etaient les discours de Mlle de Silly a sa jeune camarade, et
celle-ci, opinant du bonnet, ne songeait guere a prendre en main la
defense de ce beau cavalier, dont la conduite lui semblait veritablement
plutot d'un rustre et d'un mal eleve que d'un porteur d'epee et d'un
gentilhomme. Or ces deux jeunes personnes, qui se croyaient bien seules,
se faisaient leurs confidences, assises sur les marches d'un pont
rustique a l'extremite du parc, au murmure de l'eau transparente, et
celle-ci, non plus que celle-la, etait loin de se douter que le jeune
homme ecoutait malgre lui leur conversation sous l'arche du pont ou il
s'etait arrete pour voir l'eau couler, ce qui est le signe d'un vrai
penchant a la reverie. A la fin, quand elles eurent bien debite toutes
leurs censures, elles s'en revinrent au logis en se tenant par la
taille, et l'on voyait a leur attitude que la conversation interrompue
avait repris de plus belle.

--Ah! se disait M. de Silly, quand on est battu quelque part, on l'est
partout, et le jour que voici m'apporte une defaite de plus.

Cependant, a l'heure du souper, il entra d'un visage plus riant que
d'habitude, et quand il eut salue son pere et sa mere, il fit une belle
reverence aux jeunes dames. Le repas fut gai; le vieux seigneur etait
dans ses bons moments, et comme il etait grand amateur de proverbes, il
en lacha deux ou trois coup sur coup au grand contentement des convives.

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