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Le Docteur Ox by Jules Verne



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Les Voyages extraordinaires

Couronnes par l'Academie francaise

LE DOCTEUR OX

MAITRE ZACHARIUS UN HIVERNAGE DANS LES GLACES UN DRAME DANS LES AIRS

PAR

JULES VERNE

ILLUSTRATIONS PAR FROELICH, BAYARD, SCHULER, ADRIEN MARIE

1920




TABLE DES MATIERES


UNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX


I.--Comme quoi est inutile de chercher, meme sur les meilleures cartes,
la petite ville de Quiquendone

II.--Ou le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklausse
s'entretiennent des affaires de la ville

III.--Ou le commissaire Passauf fait une entree aussi bruyante
qu'inattendue

IV.--Ou le docteur Ox se revele comme un physiologiste de premier ordre
et un audacieux experimentateur

V.--Ou le bourgmestre et le conseiller vont faire une visite au docteur
Ox, et ce qui s'ensuit

VI.--Ou Frantz Niklausse et Suzel van Tricasse forment quelques projets
d'avenir

VII--Ou les _andante_ deviennent des _allegro_ et les _allegro_ des
_vivace_

VIII.--Ou l'antique et solennelle valse allemande se change en
tourbillon

IX.--Ou le docteur Ox et son preparateur Ygene ne se disent que quelques
mots

X.--Dans lequel on verra que l'epidemie envahit la ville entiere et quel
effet elle produisit

XI.--Ou les Quiquendoniens prennent une resolution heroique

XII.--Dans lequel le preparateur Ygene emet un avis raisonnable, qui est
repousse avec vivacite par le docteur Ox

XIII.--Ou il est prouve une fois de plus que d'un lieu eleve on domine
toutes les petitesses humaines

XIV.--Ou les choses sont poussees si loin que les habitants de
Quiquendone, les lecteurs et meme l'auteur reclament un denoument
immediat

XV.--Ou le denoument eclate

XVI.--Ou le lecteur intelligent voit bien qu'il avait devine juste,
malgre toutes les precautions de l'auteur

XVII.--Ou s'explique la theorie du docteur Ox


MAITRE ZACHARIUS

I.--Une nuit d'hiver

II.--L'orgueil de la science

III.--Une visite etrange

IV.--L'eglise de Saint-Pierre

V.--L'heure de la mort


UN DRAME DANS LES AIRS


UN HIVERNAGE DANS LES GLACES

I.--Le pavillon noir

II.--Le projet de Jean Cornbutte

III.--Lueur d'espoir

IV.--Dans les passes

V.--L'ile Liverpool

VI.--Le tremblement de glaces

VII.--Les installations de l'hivernage

VIII.--Plan d'explorations

IX.--La maison de neige

X.--Enterres vivants

XI.--Un nuage de fumee

XII.--Retour au navire

XIII.--Les deux rivaux

XIV.--Detresse

XV.--Les ours blancs

XVI.--Conclusion


QUARANTIEME ASCENSION FRANCAISE AU MONT-BLANC,

par Paul VERNE




AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR


Ce nouveau volume de Jules Verne est compose de nouvelles ecrites par
lui a des epoques tres-differentes les unes des autres. Le docteur Ox
est de date presque recente, et a ete inspire a l'auteur des _Voyages
extraordinaires_ par une experience tres-interessante faite a Paris, il
y a quelques annees. Mais les autres nouvelles intitulees _Maitre
Zacharius, Un Hivernage dans les glaces_ et _Un Drame dans les airs_,
ont ete ecrites il y a plus de vingt ans, et par consequent sont
anterieures a la serie des oeuvres qui ont si justement rendu celebre le
nom de M. Jules Verne. Il nous a paru necessaire de faire figurer ces
nouvelles dans l'oeuvre complete de Jules Verne, qu'elles ne depareront
pas assurement. Dans quelques-unes, les lecteurs decouvriront,
pressentiront le germe des ouvrages plus importants, tels que _Cinq
Semaines en ballon_, le _Capitaine Hatteras_ et le _Pays des
fourrures_, qu'il a publies depuis avec tant de succes. Ils trouveront
interessant de voir comment ces sujets se sont d'abord presentes a
l'esprit de l'auteur, et comment son talent muri les a developpes plus
tard sous l'influence d'etudes plus approfondies. Apres avoir eu les
tableaux, il leur paraitra curieux d'avoir sous les yeux les esquisses.

Sous ce titre: _Quarantieme Ascension francaise au mont Blanc_, un
recit, celui d'une ascension qui n'a rien d'imaginaire, termine ce
volume. Le recit et le voyage meme ont ete faits par M. Paul Verne,
frere de M. Jules Verne. Nous avons cru bon de mettre en regard des
_Voyages extraordinaires_ de Jules Verne la narration de cette excursion
faite par son frere dans des circonstances veritablement difficiles, et
qui placent M. Paul Verne au premier rang de nos ascensionnistes
francais dans les Alpes.

De cet ensemble, il resulte un volume dont les elements sont
tres-varies, un melange de conceptions reelles, fantastiques et
imaginaires, auquel nous avons l'espoir que notre public fera bon
accueil.

J. HETZEL.




UNE FANTAISIE

DU

DOCTEUR OX

[Illustration: Le Docteur Ox.]




I

Comme quoi il est inutile de chercher, meme sur les meilleures cartes,
la petite ville de Quiquendone.


Si vous cherchez sur une carte des Flandres, ancienne ou moderne, la
petite ville de Quiquendone, il est probable que vous ne l'y trouverez
pas. Quiquendone est-elle donc une cite disparue? Non. Une ville a
venir? Pas davantage. Elle existe, en depit des geographies, et cela
depuis huit a neuf cents ans. Elle compte meme deux mille trois cent
quatre-vingt-treize ames, en admettant une ame par chaque habitant. Elle
est situee a treize kilometres et demi dans le nord-ouest d'Audenarde et
a quinze kilometres un quart dans le sud-est de Bruges, en pleine
Flandre. Le Vaar, petit affluent de l'Escaut, passe sous ses trois
ponts, encore recouverts d'une antique toiture du moyen age, comme a
Tournay. On y admire un vieux chateau, dont la premiere pierre fut
posee, en 1197, par le comte Baudouin, futur empereur de Constantinople,
et un hotel de ville a demi-fenetres gothiques, couronne d'un chapelet
de creneaux, que domine un beffroi a tourelles, eleve de trois cent
cinquante-sept pieds au-dessus du sol. On y entend, a chaque heure, un
carillon de cinq octaves, veritable piano aerien, dont la renommee
surpasse celle du celebre carillon de Bruges. Les etrangers--s'il en est
jamais venu a Quiquendone--ne quittent point cette curieuse ville sans
avoir visite sa salle des stathouders, ornee du portrait en pied de
Guillaume de Nassau par Brandon; le jube de l'eglise Saint-Magloire,
chef-d'oeuvre de l'architecture du XVIe siecle; le puits en fer forge
qui se creuse au milieu de la grande place Saint-Ernuph, dont
l'admirable ornementation est due au peintre-forgeron Quentin Metsys; le
tombeau eleve autrefois a Marie de Bourgogne, fille de Charles le
Temeraire, qui repose maintenant dans l'eglise de Notre-Dame de Bruges,
etc. Enfin, Quiquendone a pour principale industrie la fabrication des
cremes fouettees et des sucres d'orge sur une grande echelle. Elle est
administree de pere en fils depuis plusieurs siecles par la famille van
Tricasse! Et pourtant Quiquendone ne figure pas sur la carte des
Flandres! Est-ce oubli des geographes, est-ce omission volontaire? C'est
ce que je ne puis vous dire; mais Quiquendone existe bien reellement
avec ses rues etroites, son enceinte fortifiee, ses maisons espagnoles,
sa halle et son bourgmestre,--a telles enseignes qu'elle a ete
recemment le theatre de phenomenes surprenants, extraordinaires,
invraisemblables autant que veridiques, et qui vont etre fidelement
rapportes dans le present recit.

Certes, il n'y a aucun mal a dire ni a penser des Flamands de la Flandre
occidentale. Ce sont des gens de bien, sages, parcimonieux, sociables,
d'humeur egale, hospitaliers, peut-etre un peu lourds par le langage et
l'esprit; mais cela n'explique pas pourquoi l'une des plus interessantes
villes de leur territoire en est encore a figurer dans la cartographie
moderne.

Cette omission est certainement regrettable. Si encore l'histoire, ou a
defaut de l'histoire les chroniques, ou a defaut des chroniques la
tradition du pays, faisaient mention de Quiquendone! Mais non, ni les
atlas, ni les guides, ni les itineraires n'en parlent. M. Joanne
lui-meme, le perspicace denicheur de bourgades, n'en dit pas un mot. On
concoit combien ce silence doit nuire au commerce, a l'industrie de
cette ville. Mais nous nous haterons d'ajouter que Quiquendone n'a ni
industrie ni commerce, et qu'elle s'en passe le mieux du monde. Ses
sucres d'orge et ses cremes fouettees, elle les consomme sur place et ne
les exporte pas. Enfin les Quiquendoniens n'ont besoin de personne.
Leurs desirs sont restreints, leur existence est modeste; ils sont
calmes, moderes, froids, flegmatiques, en un mot "Flamands", comme il
s'en rencontre encore quelquefois entre l'Escaut et la mer du Nord.




II

Ou le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklausse
s'entretiennent des affaires de la ville.


"Vous croyez? demanda le bourgmestre.

--Je le crois, repondit le conseiller, apres quelques minutes de
silence.

--C'est qu'il ne faut point agir a la legere, reprit le bourgmestre.

--Voila dix ans que nous causons de cette affaire si grave, repliqua le
conseiller Niklausse, et je vous avoue, mon digne van Tricasse, que je
ne puis prendre encore sur moi de me decider.

--Je comprends votre hesitation, reprit le bourgmestre, qui ne parla
qu'apres un bon quart d'heure de reflexion, je comprends votre
hesitation et je la partage. Nous ferons sagement de ne rien decider
avant un plus ample examen de la question.

--Il est certain, repondit Niklausse, que cette place de commissaire
civil est inutile dans une ville aussi paisible que Quiquendone.

--Notre predecesseur, repondit van Tricasse d'un ton grave, notre
predecesseur ne disait jamais, n'aurait jamais ose dire qu'une chose est
certaine. Toute affirmation est sujette a des retours desagreables."

Le conseiller hocha la tete en signe d'assentiment, puis il demeura
silencieux une demi-heure environ. Apres ce laps de temps, pendant
lequel le conseiller et le bourgmestre ne remuerent pas meme un doigt,
Niklausse demanda a van Tricasse si son predecesseur--il y a quelque
vingt ans--n'avait pas eu comme lui la pensee de supprimer cette place
de commissaire civil, qui, chaque annee, grevait la ville de Quiquendone
d'une somme de treize cent soixante-quinze francs et des centimes.

"En effet, repondit le bourgmestre, qui porta avec une majestueuse
lenteur sa main a son front limpide, en effet; mais ce digne homme est
mort avant d'avoir ose prendre une determination, ni a cet egard, ni a
l'egard d'aucune autre mesure administrative. C'etait un sage. Pourquoi
ne ferais-je pas comme lui?"

Le conseiller Niklausse eut ete incapable d'imaginer une raison qui put
contredire l'opinion du bourgmestre.

"L'homme qui meurt sans s'etre jamais decide a rien pendant sa vie,
ajouta gravement van Tricasse, est bien pres d'avoir atteint la
perfection en ce monde!"

Cela dit, le bourgmestre pressa du bout du petit doigt un timbre au son
voile, qui fit entendre moins un son qu'un soupir. Presque aussitot,
quelques pas legers glisserent doucement sur les carreaux du palier. Une
souris n'eut pas fait moins de bruit en trottinant sur une epaisse
moquette. La porte de la chambre s'ouvrit en tournant sur ses gonds
huiles. Une jeune fille blonde, a longues tresses, apparut. C'etait
Suzel van Tricasse, la fille unique du bourgmestre. Elle remit a son
pere avec sa pipe bourree a point un petit brasero de cuivre, ne
prononca pas une parole, et disparut aussitot, sans que sa sortie eut
produit plus de bruit que son entree.

L'honorable bourgmestre alluma l'enorme fourneau de son instrument, et
s'effaca bientot dans un nuage de fumee bleuatre, laissant le conseiller
Niklausse plonge au milieu des plus absorbantes reflexions.

La chambre dans laquelle causaient ainsi ces deux notables personnages,
charges de l'administration de Quiquendone, etait un parloir richement
orne de sculptures en bois sombre. Une haute cheminee, vaste foyer dans
lequel eut pu bruler un chene ou rotir un boeuf, occupait tout un
panneau du parloir et faisait face a une fenetre a treillis, dont les
vitraux peinturlures tamisaient doucement les rayons du jour. Dans un
cadre antique, au-dessus de la cheminee, apparaissait le portrait d'un
bonhomme quelconque, attribue a Hemling, qui devait representer un
ancetre des van Tricasse, dont la genealogie remonte authentiquement au
quatorzieme siecle, epoque a laquelle les Flamands et Gui de Dampierre
eurent a lutter contre l'empereur Rodolphe de Hapsbourg.

Ce parloir faisait partie de la maison du bourgmestre, l'une des plus
agreables de Quiquendone. Construite dans le gout flamand et avec tout
l'imprevu, le caprice, le pittoresque, le fantaisiste que comporte
l'architecture ogivale, on la citait entre les plus curieux monuments
de la ville. Un couvent de chartreux ou un etablissement de sourds-muets
n'eussent pas ete plus silencieux que cette habitation. Le bruit n'y
existait pas; on n'y marchait pas, on y glissait; on n'y parlait pas, on
y murmurait. Et cependant les femmes ne manquaient point a la maison,
qui, sans compter le bourgmestre van Tricasse, abritait encore sa femme,
Mme Brigitte van Tricasse, sa fille, Suzel van Tricasse, et sa servante,
Lotche Jansheu. Il convient de citer aussi la soeur du bourgmestre, la
tante Hermance, vieille fille repondant encore au nom de Tatanemance,
que lui donnait autrefois sa niece Suzel, du temps qu'elle etait petite
fille. Eh bien, malgre tous ces elements de discorde, de bruit, de
bavardage, la maison du bourgmestre etait calme comme le desert.

Le bourgmestre etait un personnage de cinquante ans, ni gras ni maigre,
ni petit ni grand, ni vieux ni jeune, ni colore ni pale, ni gai ni
triste, ni content ni ennuye, ni energique ni mou, ni fier ni humble, ni
bon ni mechant, ni genereux ni avare, ni brave ni poltron, ni trop ni
trop peu,--_ne quid nimis_,--un homme modere en tout; mais a la lenteur
invariable de ses mouvements, a sa machoire inferieure un peu pendante,
a sa paupiere superieure immuablement relevee, a son front uni comme une
plaque de cuivre jaune et sans une ride, a ses muscles peu saillants, un
physionomiste eut sans peine reconnu que le bourgmestre van Tricasse
etait le flegme personnifie. Jamais,--ni par la colere, ni par la
passion,--jamais une emotion quelconque n'avait accelere les mouvements
du coeur de cet homme ni rougi sa face; jamais ses pupilles ne s'etaient
contractees sous l'influence d'une irritation, si passagere qu'on
voudrait la supposer. Il etait invariablement vetu de bons habits ni
trop larges ni trop etroits, qu'il ne parvenait pas a user. Il etait
chausse de gros souliers carres a triple semelle et a boucles d'argent,
qui, par leur duree, faisaient le desespoir de son cordonnier. Il etait
coiffe d'un large chapeau, qui datait de l'epoque a laquelle la Flandre
fut decidement separee de la Hollande, ce qui attribuait a ce venerable
couvre-chef une duree de quarante ans. Mais que voulez-vous? Ce sont les
passions qui usent le corps aussi bien que l'ame, les habits aussi bien
que le corps, et notre digne bourgmestre, apathique, indolent,
indifferent, n'etait passionne en rien. Il n'usait pas et ne s'usait
pas, et par cela meme il se trouvait precisement l'homme qu'il fallait
pour administrer la cite de Quiquendone et ses tranquilles habitants.

La ville, en effet, n'etait pas moins calme que la maison van Tricasse.
Or c'etait dans cette paisible demeure que le bourgmestre comptait
atteindre les limites les plus reculees de l'existence humaine, apres
avoir vu toutefois la bonne Mme Brigitte van Tricasse, sa femme, le
preceder au tombeau, ou elle ne trouverait certainement pas un repos
plus profond que celui qu'elle goutait depuis soixante ans sur la terre.

Ceci merite une explication.

La famille van Tricasse aurait pu s'appeler justement _la famille
Jeannot_. Voici pourquoi:

Chacun sait que le couteau de ce personnage typique est aussi celebre
que son proprietaire et non moins inusable, grace a cette double
operation incessamment renouvelee, qui consiste a remplacer le manche
quand il est use et la lame quand elle ne vaut plus rien. Telle etait
l'operation, absolument identique, pratiquee depuis un temps immemorial
dans la famille van Tricasse, et a laquelle la nature s'etait pretee
avec une complaisance un peu extraordinaire. Depuis 1340, on avait
toujours vu invariablement un van Tricasse, devenu veuf, se remarier
avec une van Tricasse, plus jeune que lui, qui, veuve, convolait avec un
van Tricasse plus jeune qu'elle, qui veuf, etc., sans solution de
continuite. Chacun mourait a son tour avec une regularite mecanique. Or
la digne Mme Brigitte van Tricasse en etait a son deuxieme mari, et, a
moins de manquer a tous ses devoirs, elle devait preceder dans l'autre
monde son epoux, de dix ans plus jeune qu'elle, pour faire place a une
nouvelle van Tricasse. Sur quoi l'honorable bourgmestre comptait
absolument, afin de ne point rompre les traditions de la famille.

Telle etait cette maison, paisible et silencieuse, dont les portes ne
criaient pas, dont les vitres ne grelottaient pas, dont les parquets ne
gemissaient pas, dont les cheminees ne ronflaient pas, dont les
girouettes ne grincaient pas, dont les meubles ne craquaient pas, dont
les serrures ne cliquetaient pas, et dont les hotes ne faisaient pas
plus de bruit que leur ombre. Le divin Harpocrate l'eut certainement
choisie pour le temple du silence.




III

Ou le commissaire Passauf fait une entree aussi bruyante qu'inattendue.


Lorsque l'interessante conversation que nous avons rapportee plus haut
avait commence entre le conseiller et le bourgmestre, il etait deux
heures trois quarts apres midi. Ce fut a trois heures quarante-cinq
minutes que van Tricasse alluma sa vaste pipe, qui pouvait contenir un
quart de tabac, et ce fut a cinq heures et trente-cinq minutes seulement
qu'il acheva de fumer.

Pendant tout ce temps, les deux interlocuteurs n'echangerent pas une
seule parole.

Vers six heures, le conseiller, qui procedait toujours par pretermission
ou aposiopese, reprit en ces termes:

"Ainsi nous nous decidons?...

--A ne rien decider, repliqua le bourgmestre.

--Je crois, en somme, que vous avez raison, van Tricasse.

--Je le crois aussi, Niklausse. Nous prendrons une resolution a l'egard
du commissaire civil quand nous serons mieux edifies ... plus tard ...
Nous ne sommes pas a un mois pres.

--Ni meme a une annee," repondit Niklausse, en depliant son mouchoir de
poche, dont il se servit, d'ailleurs, avec une discretion parfaite.

Un nouveau silence, qui dura une bonne heure, s'etablit encore. Rien ne
troubla cette nouvelle halte dans la conversation, pas meme l'apparition
du chien de la maison, l'honnete Lento, qui, non moins flegmatique que
son maitre, vint faire poliment un tour de parloir. Digne chien! Un
modele pour tous ceux de son espece. Il eut ete en carton, avec des
roulettes aux pattes, qu'il n'eut pas fait moins de bruit pendant sa
visite.

Vers huit heures, apres que Lotche eut apporte la lampe antique a verre
depoli, le bourgmestre dit au conseiller:

"Nous n'avons pas d'autre affaire urgente a expedier, Niklausse?

--Non, van Tricasse, aucune, que je sache.

--Ne m'a-t-on pas dit, cependant, demanda le bourgmestre, que la tour de
la porte d'Audenarde menacait ruine?

--En effet, repondit le conseiller, et, vraiment, je ne serais pas
etonne qu'un jour ou l'autre elle ecrasat quelque passant.

--Oh! reprit le bourgmestre, avant qu'un tel malheur arrive, j'espere
bien que nous aurons pris une decision a l'endroit de cette tour.

--Je l'espere, van Tricasse.

--Il y a des questions plus pressantes a resoudre.

--Sans doute, repondit le conseiller, la question de la halle aux cuirs,
par exemple.

--Est-ce qu'elle brule toujours? demanda le bourgmestre.

--Toujours, depuis trois semaines.

--N'avons-nous pas decide en conseil de la laisser bruler?

--Oui, van Tricasse, et cela sur votre proposition.

--N'etait-ce pas le moyen le plus sur et le plus simple d'avoir raison
de cet incendie?

--Sans contredit.

--Eh bien, attendons. C'est tout?

--C'est tout, repondit le conseiller, qui se grattait le front comme
pour s'assurer qu'il n'oubliait pas quelque affaire importante.

--Ah! fit le bourgmestre, n'avez-vous pas entendu parler aussi d'une
fuite d'eau qui menace d'inonder le bas quartier de Saint-Jacques?

--En effet, repondit le conseiller. Il est meme facheux que cette fuite
d'eau ne se soit pas declaree au-dessus de la halle aux cuirs! Elle eut
naturellement combattu l'incendie, et cela nous aurait epargne bien des
frais de discussion.

--Que voulez-vous, Niklausse, repondit le digne bourgmestre, il n'y a
rien d'illogique comme les accidents. Ils n'ont aucun lien entre eux, et
l'on ne peut pas, comme on le voudrait, profiter de l'un pour attenuer
l'autre."

Cette fine observation de van Tricasse exigea quelque temps pour etre
goutee par son interlocuteur et ami.

"Eh mais? reprit quelques instants plus tard le conseiller Niklausse,
nous ne parlons meme pas de notre grande affaire!

--Quelle grande affaire? Nous avons donc une grande affaire? demanda le
bourgmestre.

--Sans doute. Il s'agit de l'eclairage de la ville.

--Ah! oui, repondit le bourgmestre, si ma memoire est fidele, vous
voulez parler de l'eclairage du docteur Ox?

--Precisement.

--Eh bien?

--Cela marche, Niklausse, repondit le bourgmestre. On procede deja a la
pose des tuyaux, et l'usine est entierement achevee.

--Peut-etre nous sommes-nous un peu presses dans cette affaire, dit le
conseiller en hochant la tete.

--Peut-etre, repondit le bourgmestre, mais notre excuse, c'est que le
docteur Ox fait tous les frais de son experience. Cela ne nous coutera
pas un denier.

--C'est, en effet, notre excuse. Puis, il faut bien marcher avec son
siecle. Si l'experience reussit, Quiquendone sera la premiere ville des
Flandres eclairee au gaz oxy ... Comment appelle-t-on ce gaz-la?

--Le gaz oxy-hydrique.

--Va donc pour le gaz oxy-hydrique."

En ce moment, la porte s'ouvrit, et Lotche vint annoncer au bourgmestre
que son souper etait pret.

Le conseiller Niklausse se leva pour prendre conge de van Tricasse, que
tant de decisions prises et tant d'affaires traitees avaient mis en
appetit; puis il fut convenu que l'on assemblerait dans un delai assez
eloigne le conseil des notables, afin de decider si l'on prendrait
provisoirement une decision sur la question veritablement urgente de la
tour d'Audenarde.

Les deux dignes administrateurs se dirigerent alors vers la porte qui
s'ouvrait sur la rue, l'un reconduisant l'autre. Le conseiller, arrive
au dernier palier, alluma une petite lanterne qui devait le guider dans
les rues obscures de Quiquendone, que l'eclairage du docteur Ox
n'illuminait pas encore. La nuit etait noire, on etait au mois
d'octobre, et un leger brouillard embrumait la ville.

Les preparatifs de depart du conseiller Niklausse demanderent un bon
quart d'heure, car, apres avoir allume sa lanterne, il dut chausser ses
gros socques articules en peau de vache et ganter ses epaisses moufles
en peau de mouton; puis il releva le collet fourre de sa redingote,
rabattit son feutre sur ses yeux, assura dans sa main son lourd
parapluie a bec de corbin, et se disposa a sortir.

Au moment ou Lotche, qui eclairait son maitre, allait retirer la barre
de la porte, un bruit inattendu eclata au dehors.

Oui! dut la chose paraitre invraisemblable, un bruit un veritable bruit,
tel que la ville n'en avait certainement pas entendu depuis la prise du
donjon par les Espagnols, en 1513, un effroyable bruit eveilla les echos
si profondement endormis de la vieille maison van Tricasse. On heurtait
cette porte, vierge jusqu'alors de tout attouchement brutal! On frappait
a coups redoubles avec un instrument contondant qui devait etre un baton
noueux manie par une main robuste! Aux coups se melaient des cris, un
appel. On entendait distinctement ces mots:

"Monsieur van Tricasse! monsieur le bourgmestre! ouvrez, ouvrez vite!"

Le bourgmestre et le conseiller, absolument ahuris, se regardaient sans
mot dire. Ceci passait leur imagination. On eut tire dans le parloir la
vieille couleuvrine du chateau, qui n'avait pas fonctionne depuis 1385,
que les habitants de la maison van Tricasse n'auraient pas ete plus
"epates". Qu'on nous passe ce mot, qu'on excuse sa trivialite en faveur
de sa justesse.

Cependant, les coups, les cris, les appels redoublaient. Lotche,
reprenant son sang-froid, se hasarda a parler.

"Qui est la? demanda-t-elle.

--C'est moi! moi! moi!

--Qui, vous?

--Le commissaire Passauf!"

Le commissaire Passauf! Celui-la meme dont il etait question, depuis dix
ans, de supprimer la charge. Que se passait-il donc? Les Bourguignons
auraient-ils envahi Quiquendone comme au XIVe siecle! Il ne fallait rien
moins qu'un evenement de cette importance pour emotionner a ce point le
commissaire Passauf, qui ne le cedait en rien, pour le calme et le
flegme, au bourgmestre lui-meme.

Sur un signe de van Tricasse,--car le digne homme n'aurait pu articuler
une parole,--la barre fut repoussee et la porte s'ouvrit.

Le commissaire Passauf se precipita dans l'antichambre. On eut dit un
ouragan.

"Qu'y a-t-il, monsieur le commissaire? demanda Lotche, une brave fille
qui ne perdait pas la tete dans les circonstances les plus graves.

--Ce qu'il y a! repondit Passauf, dont les gros yeux ronds exprimaient
une emotion reelle. Il y a que je viens de la maison du docteur Ox, ou
il y avait reception, et que la....

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