La derniere lettre ecrite par des soldats francais by L\'Union des Peres et des Meres dont les fils sont morts pour la Patrie
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10 La derniere lettre
ecrite par des soldats francais
tombes au champ d'honneur
1914-1918
Ces lettres ont ete choisies
par des peres qui pleurent
un enfant mort pour la France
et par d'anciens combattants
reunis sous la presidence de
M. le Marechal FOCH.
L'_Union des Peres et des Meres dont les fils sont morts pour la
Patrie_, 10, rue Lafitte, Paris (IXe), la _Ligue des Chefs de Section et
des Soldats combattants_, 17 ter, Avenue Beaucour, Paris (VIIIe), et _M.
Ernest Flammarion_, 26, rue Racine, Paris (VIe) ont edite ce livre.
Paris, le 29 Octobre 1921.
Le sacrifice de tous les soldats tombes pour la defense de la Patrie fut
d'autant plus sublime qu'il fut librement consenti.
Les "_Dernieres Lettres_" montrent de facon touchante l'esprit ideal et
pur dans lequel ce sacrifice a ete fait; c'est un monument de plus a la
Gloire imperissable du Soldat Francais.
_Lettre ecrite par le Soldat ABEILLE, 42e d'Infanterie, tombe au champ
d'honneur le 12 Novembre 1914._
Saint-Gaudens, samedi 26 Septembre 1914.
...A Paris, j'ai vu une ville que je connaissais de longue date et dont
les beautes m'etaient familieres, avec des yeux sur lesquels l'amour
avait mis son charme inexprimable.
C'etait le 23 Septembre, apres-midi ensoleillee et claire avec sur
les arbres et dans le ciel des teintes douces qui deja annoncaient le
prochain automne. Je me suis trouve sur la place de la Concorde, touche
de la grace extraordinaire, de la beaute de ce coin de Paris par cette
claire journee de guerre. Je venais de passer devant la statue de
Strasbourg, si eloquente dans son geste fier. Je venais d'admirer les
pures couleurs du grand pavillon tricolore flottant comme toujours
au-dessus du Ministere de la Marine.
Et au centre de la grande place, je voyais, d'un cote, a l'extremite
grandiose de l'avenue des Champs-Elysees, le profil de l'arc de triomphe
de l'Etoile, monument de nos prestigieuses gloires passees.
A l'autre extremite, au fond des Tuileries, encadrees d'arbres et
de jets d'eau, les colonnes de porphyre du petit arc de triomphe du
Carrousel, eleve lui aussi a la gloire des grandes armees, narguant le
monument de Gambetta et les paroles emouvantes gravees dans la pierre
devant le Louvre.
Et je voyais cela pour la premiere fois avec des yeux qui n'etaient plus
ceux d'un vaincu accable par l'abaissement d'une patrie qui avait ete
si grande. Je voyais pour la premiere fois la capitale de mon pays, en
ayant le droit de regarder en face le sens des pierres de ses monuments,
en etant certain que nous allions enfin nous montrer dignes de notre
grande histoire.
Avoir vecu trente-trois ans avec l'angoisse de ne pas voir venir le jour
de gloire tant reve, avec l'humiliation de transmettre aux enfants la
honte d'etre des Francais diminues, moins fiers, moins libres que leurs
grands-peres, avoir souffert de cela silencieusement, mais profondement,
avec toute l'elite de mon pays, et voir soudain resplendir l'aube de la
resurrection alors que je suis encore jeune et fort et que mon sang est
pret a jaillir, heureux, pour tous les sacrifices.
Je suis satisfait d'avoir ete utile et meme necessaire a Nancy dans un
moment difficile, ou les evenements n'auraient pas eu le meme caractere
si mes fonctions avaient ete detenues par un homme ayant moins de
sang-froid et d'esprit de decision. J'aurais ete affecte s'il m'avait
fallu quitter Nancy, moins d'un mois apres mon arrivee, alors que le
danger etait grand et que j'avais beaucoup a faire.
Maintenant que mon role est termine, il n'etait pas admissible de
s'attarder. Meme utile, ma place n'etait pas confinee dans un cabinet
de travail. Ce n'est pas la qu'on participe suffisamment a une oeuvre
historique qui exige la collaboration des forces de tout un peuple. Il
est des heures ou il faut la grande collaboration anonyme mais vivante
sous le grand ciel avec la jeunesse entiere de son pays. Malheur a ceux
qui ne sont pas la a ce moment!
Malheur aux intellectuels qui ne comprennent pas qu'ils ont eux un
double devoir, un devoir sacre de mettre leurs bras et leurs poitrines
a la meme place que les bras et les poitrines de leurs freres, moins
avances qu'eux-memes dans la possession de la conscience nationale.
A nous, les privilegies, les gardiens de la tradition, les transmetteurs
de l'Ideal, d'exposer nos vies et de faire joyeusement le don de
nous-memes pour le maintien, le prolongement, l'exaltation de toute
cette beaute, de toute cette fierte que nous sommes les premiers a
sentir, dont nous sommes les premiers a jouir.
Et demain, nous aurons l'orgueil de rendre a nos fils le prestige de
leur race et de faire tressaillir de reconnaissance nos peres dans leurs
tombeaux....
_Lettre d'Emile ABGRALL, Officier mecanicien a bord du_ Leon-Gambetta.
Cinq jours plus tard, le 27 Avril 1915, le sous-marin autrichien U-5
torpillait le "_Leon Gambetta_" a cinq milles de Sainte-Marie de
Leuca. Emile ABGRALL disparut avec le croiseur.
22 Avril.
Notre plus cher desir etait d'aller charbonner a Malte. Crac!
contre-ordre. C'est Navarin qui nous reapprovisionnera. Mais a quel
prix! Les Grecs vendent 35 francs les 100 kilos de patates. C'est la
guerre!
Reuter nous apprend une bonne nouvelle: les Boches, qui avaient reussi
a gagner du terrain pres d'Ypres, grace a l'emploi d'explosifs
asphyxiants, ont ete repousses par les notres. Tout le terrain perdu est
reconquis. Bravo! vivent les Poilus! Quel coup de main nous voudrions
pouvoir leur donner.
Hier, des petits oiseaux sont venus nous rendre visite. Ils se sont
installes sur les caisses qui servent de prisons a de jolis cochons
roses et nous ont donne un ravissant concert. Ils avaient peut-etre
passe l'hiver en Bretagne. Qui sait! Tout l'equipage leur a fait fete.
Nous avons eu un instant l'espoir qu'ils allaient continuer a vivre
notre vie. Helas! le soir venu, ils ont repris leur vol.
Reverrai-je un jour les oiseaux?...
Embrasse bien pour moi Papa, Maman. Mais, surtout, ne leur donne pas
connaissance de mes alarmes. Laisse-les croire que je navigue sur une
mer d'huile, loin de tout danger. Si le sort nous designe pour le grand
voyage, ils apprendront bien assez tot cette facheuse nouvelle. S'il
est ecrit que la famille doit perdre l'un des siens dans la tourmente,
n'est-il pas juste que ce soit moi?... Je ne laisserai ni femme, ni
enfants.
Allons, adieu, cher Frere. Longues caresses a Raoul et a Joel.
Bien affectueusement a toi.
EMILE.
_Lettre trouvee dans le portefeuille de l'Aspirant Henri ACHALME (9 Juin
1894-16 Juin 1915)._
14 Juin.
Mes cheris,
Ne pleurez pas. Pendant toute ma vie, j'ai ete heureux autant qu'on peut
le rever, autant, je crois, qu'on peut le realiser et c'est vous qui
m'avez tout donne. Je vous ai aimes de tout coeur, de toutes forces.
Peut-etre aurais-je souffert plus tard, et je m'en vais pour la plus
belle cause: pour qu'en France on ait encore le droit d'aimer. J'espere
etre tombe face a la victoire. Alors, c'est bien!
Moi qui aurais tant voulu ne jamais vous faire de peine! Enfin, puisque
je ne laisse ni haines, ni degouts, que tout m'a semble beau et m'a
ete doux, je m'en vais encore heureux, puisque c'est pour permettre a
d'autres de l'etre. Comme c'etait facile d'etre heureux! Dites-le a
Jacquot.
Je vous aime et tout doucement je vous embrasse.
HENRI.
Dites encore a mes amis, a tous ceux qui, de pres ou de loin, m'ont un
peu connu ou un peu aime, que je les remercie de m'avoir permis de m'en
aller en pouvant dire: "J'etais heureux!"
HENRI.
_Lettre de Charles ADRIEN, Adjudant-Chef, 361e R.I., mort le 27 Mars
1916, a Verdun._
Mon cher petit Pere,
Je suis heureux en ce jour de pouvoir t'adresser du fond de mon coeur
mes voeux et souhaits de bonne fete.
Je sais que tu prefererais que tous tes gars soient la pour te les
exprimer de vive voix, mais sois bien certain, ou qu'ils se trouvent,
qu'ils ne t'oublient pas en ce triste jour qui devrait etre si gai.
Les dures necessites de l'existence nous imposent ce triste moment;
soyons convaincus, cependant, que bientot tous reunis, de notre franc
sourire, nous ferons oublier a tous et a nous-memes ces mauvais
passages.
Ce 24 Juin 1915 ne se passera pas sans que les pensees de mon coeur et
de mon ame te soient adressees, a toi, mon cher petit Pere bien-aime,
qui sut faire de nous des hommes.
Sans penser a ce que nous sommes en ce moment, sois fier de tes enfants
et de toi-meme, car tu les as faits d'un moral et d'une sante assez
eleves pour qu'ils puissent passer le plus aisement cette dure epreuve.
Tu as donc pour ta part contribue a nous donner une bonne chance de
revenir. Nous saurons trouver les autres.
Je souhaite que cette lettre t'arrive pour le 24, pour bien te marquer
que nous pensons beaucoup a toi que nous aimons si tendrement.
J'espere que mon cher frere Baptiste, dans la dure epreuve morale qu'il
traverse, ne doutera pas que nos pensees vont un peu vers lui aussi.
Ayons confiance qu'un jour proche nous retrouvera tous joyeusement
reunis et que si nous avons rate nos fetes de famille cette annee, nous
puissions faire celle du coeur et du bonheur de nous revoir.
Je t'envoie de ma tranchee nouvellement conquise, bien pres des Boches
qui nous marmitent en ce moment, ces petites fleurs que j'ai cueillies a
Hebuterne avant de partir.
Puisses-tu trouver dans elles l'expression de mes plus tendres
sentiments affectueux.
Ton fils,
CHARLOT.
_Lettre ecrite par le Lieutenant ARNON, Maurice-Eugene, du Groupe
cycliste de la 6e Division de Cavalerie, tombe a l'assaut de Launois
(Vosges), le 24 Juillet 1915._
Le 23 Juillet 1915.
Mon cher Oncle,
Demain, j'aurai le tres grand honneur de monter a l'assaut des tranchees
ennemies, je commande une des colonnes d'attaque et dois m'emparer d'un
blockaus garni de mitrailleuses et d'une maison crenelee. Je ferai tout
mon devoir et, si je tombe, je vous demande de prevenir chez moi avec
tous les menagements possibles; c'est vous que j'ai demande d'avertir.
Et, maintenant, courage!
En avant! et vivent les chasseurs!
Bons baisers a tous.
MAURICE.
_Lettre du Lieutenant Emmanuel AUBER, 2e Regiment d'Infanterie, tue en
entrainant sa Compagnie a l'assaut, le 30 Avril 1917._
Maman adoree,
On t'aura deja prevenue lorsque tu recevras cette lettre.
Oui, Maman cherie, si ce mot t'est envoye, c'est que je serai reste
la-bas, sur la plaine, dans l'assaut formidable que la France a
entrepris.
Il ne faudra pas pleurer, ma Maman bien-aimee. Souviens-toi que tu es
Francaise avant tout et que la mort qui m'enleve est glorieuse
entre toutes. Il faut etre fiere de moi car j'aurai fait mon devoir
pleinement. Je veux mourir face a l'ennemi et non dans la tranchee.
Tu crois en l'immortalite de l'ame, Maman cherie, seule l'enveloppe
terrestre perit, l'ame demeure plus belle, plus pure.
Sois heureuse pour ton fils. Je veux de la-haut voir ma Mere calme
devant cette mort, assez forte pour vaincre son emotion et pour dire
encore: Vive notre belle France!
Je veux voir de la-haut notre cher Pays debarrasse de ses ennemis et son
peuple renaitre plus vigoureux et plus prospere.
Maman adoree, je reste aupres de toi. Frison n'est pas loin. Que ma
pensee te soutienne pour etre heureuse pleinement.
Adieu.
E. AUBER.
_Lettre ecrite par le Pretre Marie-Dominique AUBERT, 18e Section
d'Infirmiers militaires, tombe au champ d'honneur, le 18 Novembre 1916,
a Rancourt (Somme)._
18 Novembre 1916.
...Je ne me fais pas illusion, je sais que je serai plus expose au
danger ... mais aussi je pourrai remplir un ministere plus fructueux,
assistant les pauvres blesses et mourants, leur donnant les secours de
la religion, leur ouvrant les portes du Ciel et remplacant en quelque
sorte aupres d'eux leur famille absente.
Quel beau ministere pour un pretre!
AUBERT.
_Lettre ecrite par le Lieutenant Eugene AUBERT, 3e Genie, tombe au
champ d'honneur, a Hannappes, sur le canal de la Sambre a l'Oise, le 31
Octobre 1918._
26 Octobre 1918.
Mes chers tous,
Je suis content ce matin, mais bien fatigue par une reconnaissance qui
m'a tenu toute la nuit jusqu'a 5 heures du matin, puis de 5 a 7 heures
pour etablir mes plans et comptes rendus.
Enfin, j'ai passe une bonne nuit, je dis bien une bonne, car je suis
heureux, j'ai rampe dans la boue, dans les orties, je me suis egratigne
aux fils de fer, mais j'ai pu faire une bonne observation de laquelle va
s'ensuivre un bon travail, je l'espere.
Ne vous en faites pas, tout va pour le mieux puisque la nuit d'hier
etait pour moi la seule qui portait des risques. Nous allons inscrire
une autre victoire au tableau.
Vive la France! Sante parfaite.
J'espere que vous etes tous tres bien portants et, en attendant de vos
nouvelles, je vous embrasse tous comme je vous aime.
Votre fils et frere,
E. AUBERT.
_Lettre de Lucien AUFRERE, Aspirant au 172e Regiment d'Infanterie,
blesse mortellement a Bouchavesnes, le 26 Septembre 1916._
Cher Pere.
Je t'ecris a toi parce que tu es homme et que je ne veux pas chagriner
Maman.
Nous avons eu deux jours de repos. Ce soir, nous montons a l'attaque.
C'est nous qui percerons; j'ai le coeur plein de fierte et de confiance
qu'une aussi belle tache nous ait ete confiee.
Nous vaincrons.
Pendant plusieurs jours, vous ne recevrez pas de nouvelles, l'avance ne
permet pas des rapports tres suivis entre l'arriere et l'avant.
Enfin, Pere, sois sur que ton fils sera toujours au chemin de l'honneur.
Tous mes baisers.
LUCIEN.
Je pense bien a Maman, comme je la plains.
_Lettre ecrite par le Caporal Georges ANFRIE, 158e Regiment
d'Infanterie, tombe au champ d'honneur, le 25 Aout 1914, a
Menil-sur-Belville (Vosges)._
Je vous embrasse tous fort, et si la chance nous est defavorable, ce ne
sera pas un cas isole et ce sera pour la plus grande France. Souhaitons
que cela finisse bientot.
Gardez-moi tous les documents que vous pourrez trouver sur la guerre
pour que je voie un peu comment cela a marche. Jusqu'a present, nous
n'avons pas eu trop faim.
Envoyez-moi de l'argent, s'il ne vous est pas plus utile. J'ai repris
froid dans ces tranchees par les nuits fraiches et je me complimente
d'avoir emporte ma ceinture bleue.
Ne soyez pas trop en peine, ne voyez pas qu'un cas particulier. Il faut
avoir du courage pour vaincre et vous ce pourrez faire que nous pleurer.
Je vous embrasse.
GEORGES.
_Lettre ecrite par le Caporal Armand BAYLE, 109e Regiment d'Infanterie,
tombe au champ d'honneur le 24 Septembre 1915._
BIEN CHERS TOUS,
C'est quelques heures avant le "Grand Coup" que je trace ces quelques
lignes, renfermant tout mon espoir et tout mon coeur! Un vague
pressentiment me dit que, en meme temps que beaucoup de mes camarades,
je suis appele a y rester, sur ce terrible plateau de Lorette, ou je
combats depuis le mois de mars! C'est ma destinee qui l'aura voulu.
Aussi ma derniere pensee est-elle pour vous, qui avez toujours ete si
devoues pour moi, vous qui avez pris tant de peine, qui vous etes tant
prives pour me donner l'education que j'ai en ce moment. Aucun geste,
aucune parole ne pourront vous remercier assez de tous les bienfaits
dont vous m'avez comble: une reconnaissance eternelle, voila
malheureusement tous les remerciements que je puis vous adresser; car au
moment ou vous recevrez cette lettre, je ne serai plus de ce monde.
Grande sera votre douleur, mais vous aurez une consolation. Votre fils
sera mort en brave; il sera digne de vous, vous pourrez parler de lui,
car il aura merite de la patrie. Quelle plus douce consolation, en des
temps si cruels ou la vie d'un homme ne tient a rien.
Adieu, bien chers tous; que mon sacrifice soit pour vous un
porte-bonheur. Ayez confiance comme je l'ai en ce moment, et que cette
horde de sauvages soit bientot acculee a la defaite.
Tous mes souhaits, tout mon coeur sont enfermes dans cette lettre, a
laquelle je joins mes plus ardents baisers.
Votre malheureux fils,
ARMAND.
_Lettre ecrite par Georges BELAUD, 369e Regiment d'Infanterie, tombe au
champ d'honneur._
MA CHERE YVONNE,
Ne te fais pas de mauvais sang. J'ai bon espoir de te revoir, ainsi que
mon cher Raymond. Je te recommande de te soigner, ainsi que mon fils,
car, tu sais, je ne te pardonnerais jamais s'il t'arrivait quelque chose
ainsi qu'a lui.
Maintenant, si, par hasard, il m'arrivait quelque chose, car, apres
tout, nous sommes en guerre et, ma foi, nous risquons quelque chose, eh
bien! j'espere que tu seras courageuse et sache bien, si je meurs, je
mets toute ma confiance en toi et je te demande de vivre pour elever mon
fils en homme de coeur et donne-lui une instruction assez forte et selon
les moyens que tu disposeras.
Et surtout tu lui diras, quand il sera grand, que son pere est mort
pour lui ou tout au moins pour une cause qui doit lui servir a lui et a
toutes les generations a venir.
Maintenant, ma chere Yvonne, tout ceci n'est que simple precaution et
je pense etre la pour t'aider dans cette tache, mais enfin, comme je te
l'ai dit, on ne sait pas ce qui peut arriver. En tout cas, nous partons
tous de bon coeur et dans le ferme espoir de vaincre.
Pour toi, ma chere Yvonne, saches bien que je t'ai toujours aimee et
que je t'aime toujours quoi qu'il arrive; et j'espere que, quand je
reviendrai, tu ne m'en feras plus jamais le reproche.
Aussitot que tu le pourras, pars pour Fontenay, car, a mon retour,
j'aimerai mieux te trouver la-bas et, encore une fois, je compte sur toi
et tu seras courageuse et je ne te fais plus de recommandations car je
crois que ce serait superflu.
Pour m'ecrire, renseigne-toi, je suis au 369e d'Infanterie, mais au lieu
du 5e Corps, c'est au 20e.
Ton petit homme qui t'embrasse bien fort ainsi que mon cher petit
Raymond.
GEORGES.
_Lettre ecrite par le Lieutenant BENDER, Robert, 3e Chasseurs Alpins,
tombe au champ d'honneur le 27 Aout 1916._
22 Aout 1916.
Chere Maria,
Toujours en bonne sante, mais la vie est dure; malgre cela, sante et
moral a la hauteur; le marmitage est terrible et tout voltige en l'air;
nous vivons dans les trous d'obus. Nous avons largement la superiorite,
mais le travail sera dur; dans tous les cas, il ne faut pas reculer
devant aucun sacrifice pour la Patrie et la paix victorieuse. Vive la
France! Nous ne serons tranquilles qu'au moment ou les Boches seront
tellement bas qu'ils demanderont grace, c'est alors seulement qu'on
pourra leur imposer notre volonte sans pitie et surtout pas de paix
boiteuse, car tout serait nul.
Chere Maria, ne te fais pas de mauvais sang a cause de moi, tu sais que
je suis un soldat consciencieux, je donne l'exemple a mes hommes dans le
danger comme en dehors, ma conscience est tranquille, je ne crains pas
la mort, au contraire, je la regarde bien en face; si toutefois ma
destinee est de retourner pres de toi, je retournerai; si le bon Dieu
decide autrement, il n'y a rien a faire; prie pour moi et mes hommes,
c'est tout ce qu'on peut faire; moi, de mon cote, si un malheur doit
m'arriver, je suis pret. Hier soir, avant de partir, je me suis fait
donner l'absolution de notre aumonier, je suis tranquille; si quelque
chose doit m'arriver, il t'avertira ou le medecin en chef a qui j'ai
donne mon argent et portefeuille. Haut le coeur. Vive la France!
C'est en face de la mort qui fauche autour de nous que l'on sent revivre
les sentiments de la foi la plus vive. Dieu est vraiment la qui me
protege et me garde, mais je suis bien resigne a sa volonte: s'il me
conserve pour ma chere Maria et mon cher Alexandre, je l'en remercie;
s'il juge que mon sang et ma vie sont utiles a la France, je serai
heureux de tout sacrifier pour la Patrie.
Voila trois nuits que je ne dors pas, mais le moral prime sur la fatigue
et mes hommes sont merveilleux. Heureux ceux qui verront la victoire et
le retour de ma chere Alsace a la France.
Recois de ton Robert les meilleurs baisers, caresses a Alexandre.
Tout a toi.
ROBERT.
_Dernier adieu de BERT, Paul, Sous-Officier au 43e Regiment
d'Infanterie, tue a l'ennemi, le 25 Septembre 1916, a l'age de 19 ans._
_ULTIMA VERBA_
Priez pour moi.
A MES PARENTS
Si l'honneur du Pays, de ma jeune existence,
Immole a son salut les reves d'avenir,
Que de ce sacrifice le noble souvenir
Eteigne en votre ame une injuste souffrance!
Surtout de l'holocauste ignorez le remords!
De me revoir aux cieux que le pieux espoir,
Ressuscitant ma vie a votre dernier soir,
Donne a vos coeurs meurtris le pouvoir d'etre forts.
_Lettre ecrite par le Sous-Lieutenant Ernest-Augustin BERTAULT, 132e
Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur le 22 Septembre 1914._
Ma derniere pensee sera pour tous ceux qui me sont chers, et pour mon
pays qui bientot sera le plus grand et le plus fier de tous.
A mes camarades, je demande de croire avec quelle fierte je me suis
trouve parmi eux et quelle affection j'avais vouee a notre cher
regiment. Qu'ils pensent a moi quand on sonnera au Drapeau.
Je demande, et ceci est ma derniere volonte, qu'on ne pleure pas ma
mort. C'est un honneur de pouvoir donner sa vie pour une cause aussi
belle que la notre; et mes enfants se souviendront, je l'espere, que
leur pere est mort au champ d'honneur.
On doit envier ceux qui sont tombes comme moi en soldat, face a
l'ennemi. Nous monterons, nous autres morts, la garde eternelle et notre
souvenir rappellera aux vivants qu'on ne doit jamais desesperer et que
le droit primera toujours un jour ou l'autre la force.
Je prie Dieu qu'il m'accorde, si telle est sa volonte, de tomber au dela
de la frontiere, la vraie, celle d'au dela du Rhin!
Je laisse ma femme libre de disposer de mon corps comme elle l'entendra.
J'aurais voulu reposer parmi mes hommes, mais je n'ose lui demander ce
dernier sacrifice et la laisse libre de me faire inhumer a Reims dans
notre caveau.
Vive la France!
_Lettre ecrite par le Caporal Robert BERTRAND, 407e Regiment
d'Infanterie, tombe au champ d'honneur, en Artois, le 28 Septembre
1915._
Chers Parents,
Quand vous recevrez cette carte, je ne serai plus de ce monde; je
l'ecris quelques minutes avant l'attaque et ce n'est pas sans emotion
que je m'entretiens pour la derniere fois avec vous.
J'ai charge un fidele ami de vous la faire parvenir; il vous narrera
aussi mes dernieres heures de vie.
Une recommandation: n'ecrivez a personne pour vous renseigner a mon
sujet, car on pourrait apprendre que c'est lui qui vous a annonce ma
mort, ce qui est formellement interdit.
Bien chers parents, j'ai le coeur bien gros en songeant a tous les
bienfaits dont vous m'avez comble et qu'une vie trop courte m'a empeche
de vous rendre.
Je vous embrasse de tout mon coeur, chers aimes, et quand je serai
la-haut, pres de la chere maman, je veillerai sur vous, comme elle
veillait sur nous.
Ne nous oubliez pas dans vos prieres, ne vous laissez pas abattre par ce
malheur: c'est la destinee.
Faites comprendre a tous ceux qui vous parleront de moi que je n'ai fait
que mon devoir en empechant l'envahisseur de venir vous inquieter.
Je donne gaiement ma vie, en songeant que c'est une facon pour moi de
racheter tous les sacrifices que vous vous etes imposes.
Ne me pleurez pas trop, mais songez a moi.
Allons, le devoir m'appelle, j'y cours. Encore une fois de gros baisers.
Vive la France!
ROBERT.
_Derniere lettre du Sergent Louis BIELER, 238e Regiment d'Infanterie
Coloniale, disparu au combat de la Main-de-Massiges, le 25 Septembre
1915._
24 Septembre 1915.
Mon cher Pere et mon cher Charley,
J'ai bien recu vos bonnes lettres. Merci pour vos encouragements. Je les
porte graves dans mon coeur. Mon regiment attaque demain et ma compagnie
est en premiere ligne. C'est vous dire, mes bien-aimes, que je touche a
l'une des heures les plus solennelles de ma vie. Soyez sans inquietude,
j'ai fait ma paix avec Dieu, j'ai confiance en Lui et j'espere en sa
bonte. Lui qui sonde les coeurs sait que j'ai horreur du sang. Je vais a
la lutte sans haine contre nos ennemis, mais pour remplir mon devoir de
bon Francais, de soldat de la Liberte et de bon chretien. Puissent les
flots de sang genereux verses pour une cause sainte etre le signal d'un
magnifique renouveau pour notre France meurtrie ... et puisse la paix du
Seigneur regner a jamais entre les hommes.
Au revoir, mes bien-aimes. Merci pour votre bonne et reconfortante
affection. Priez Dieu pour moi et pour votre fils et frere bien-aime
Andre et recevez les plus affectueux baisers de votre fils et frere.
LOUIS.
_Lettre ecrite par le Sergent Isaac-Henri BISMUTH, Regiment colonial
du Maroc, tombe au champ d'honneur, le 24 Octobre 1916, au fort de
Douaumont._
8 heures du matin.
Au front, le 22 Octobre 1916.
Cher Frere,
Je crois que c'est la derniere lettre que je t'ecris. Je pars
aujourd'hui, a 10 heures, en auto, a Verdun, et je monte probablement en
ligne cette nuit. On attaquera dans deux ou trois jours, je t'assure que
je ferai du bon travail; on attaque pour prendre le fort de Douaumont.
Eh bien! on le prendra, on le gardera, et en plus, les Boches, on les
aura.
Je laisse le caoutchouc que Mme Sebah a bien voulu me payer, chez une
bonne femme qui habite Stainville; s'il m'arrive un malheur, tu
le reclameras. Voici son adresse: Mme Gallois, rue Nationale, 57,
Stainville (Meuse).
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