Contes choisis de la famille by Les freres Grimm
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LES FRERES GRIMM
CONTES CHOISIS
DE LA FAMILLE
TRADUIT DE L'ALLEMAND
LE LOUP ET L'HOMME.
Le renard fit un jour au loup des recits merveilleux de la force de
l'homme; il n'est pas un seul des animaux, dit-il, qui puisse lui
resister, et tous ont besoin de recourir a la ruse pour echapper a ses
coups.
Le loup repondit au renard d'un air fanfaron:
--Je voudrais bien qu'un heureux hasard me fit rencontrer un homme; tous
tes beaux discours ne m'empecheraient pas de l'aborder en face.
--Si tel est ton desir, repliqua le renard, il me sera facile de te
fournir l'occasion que tu parais poursuivre. Viens me trouver demain de
bon matin, et je te montrerai celui que tu cherches.
Le loup se trouva a l'heure convenue au rendez-vous, et maitre renard
le conduisit par des detours a lui familiers, jusqu'au chemin qu'un
chasseur avait coutume de prendre tous les jours. Le premier individu
qui se presenta fut un vieux soldat, congedie depuis longtemps.
--Est-ce la un homme? demanda le loup.
--Non, repondit le renard, c'en etait un autrefois.
Apres le soldat, un petit garcon qui se rendait a l'ecole apparut sur le
chemin.
Le loup demanda de nouveaux:
--Est-ce la un homme?
--Non, mais c'en sera un plus tard.
Enfin arriva le chasseur, son fusil a deux coups sur le dos et son
couteau de chasse au cote.
Maitre renard s'adressant au loup:
--Cette fois, celui que tu vois venir est bien un homme; voici le moment
de l'aborder en face; quant a moi, tu ne trouveras pas mauvais que
j'aille me reposer un peu dans ma taniere.
Ainsi qu'il l'avait dit, le loup marcha droit a la rencontre du
chasseur; a sa vue, celui-ci se dit en lui-meme:
--Quel dommage que je n'aie pas charge mon fusil a balles!
Il mit en joue, et envoya tout son petit plomb dans le visage de messire
loup, qui fit une grimace affreuse, et continua cependant d'avancer sans
se laisser intimider. Le chasseur lui adressa une seconde decharge.
Le loup supporta sa douleur en silence et s'elanca d'un bond sur le
chasseur; mais celui-ci tira du fourreau sa lame aceree, et lui en porta
dans les flancs de si rudes coups que le pauvre animal, renoncant a sa
vengeance, prit la fuite et retourna tout sanglant vers le renard.
--Eh bien, lui cria le ruse compere, du plus loin qu'il l'apercut,
comment t'es-tu tire de ta rencontre avec l'homme?
--Ne me le demande pas, repondit le loup tout confus, je ne me serais
jamais fait une telle idee de la force de l'homme; il commenca par
prendre un baton qu'il portait sur le dos, souffla par un bout et
m'envoya au visage une certaine poussiere qui m'a chatouille de la
maniere la plus desagreable du monde; puis il souffla une seconde fois
dans son baton, et je crus recevoir dans le nez une pluie de grelons et
d'eclairs; enfin, lorsque je fus parvenu tout pres de lui, il tira de
son corps une blanche cote, et m'en assena des coups si violents, que
peu s'en est fallu que je ne restasse mort sur la place.
--Cela te prouve, repondit le renard, que l'on ne gagne pas toujours a
faire le fanfaron, et qu'il ne faut jamais promettre plus qu'on ne peut
tenir.
LE VIOLON MERVEILLEUX.
Il etait une fois un menetrier qui avait un violon merveilleux. Ce
menetrier se rendit un jour tout seul dans une foret, laissant errer sa
pensee ca et la; et quand il ne sut plus a quoi songer, il se dit:
--Le temps commence a me sembler long dans cette foret; je veux faire en
sorte qu'il m'arrive un bon compagnon.
En consequence, il prit son violon qu'il portait sur le dos, et se mit
a jouer un air qui reveilla mille echos dans le feuillage. Il n'y avait
pas longtemps qu'il jouait, lorsqu'un loup vint en tapinois derriere les
arbres.
--Ciel! voila un loup! ce n'est point la le compagnon que je desire,
pensa le menetrier.
Cependant le loup s'approcha, et lui dit:
--Eh! cher menetrier, que tu joues bien! ne pourrais-je pas aussi
apprendre ton art?
--La chose est facile, repondit le menetrier; il suffit pour cela que tu
fasses exactement tout ce que je te dirai.
--Oh! cher menetrier, reprit le loup, je veux t'obeir, comme un ecolier
obeit a son maitre.
Le musicien lui enjoignit de le suivre, et lorsqu'ils eurent fait un
bout de chemin, ils arriverent au pied d'un vieux chene qui etait creux
et fendu par le milieu.
--Tu vois cet arbre, dit le menetrier; si tu veux apprendre a jouer du
violon, il faut que tu places tes pattes de devant dans cette fente.
Le loup obeit; mais le musicien ramassa aussitot une pierre et en frappa
avec tant de force les deux pattes du loup, qu'elles s'enfoncerent dans
la fente, et que le pauvre animal dut rester prisonnier.
--Attends-moi jusqu'a ce que je revienne, ajouta le menetrier.
Et il continua sa route.
Il avait a peine marche pendant quelques minutes, qu'il se prit a penser
de nouveau:
--Le temps me semble si long dans cette foret, que je vais tacher de
m'attirer un autre compagnon.
En consequence, il prit son violon, et joua un nouvel air. Il n'y avait
pas longtemps qu'il jouait, lorsqu'un renard arriva en tapinois a
travers les arbres.
--Ah! voila un renard, se dit le musicien; ce n'est pas la le compagnon
que je desire.
Le renard s'approcha, et lui dit:
--Eh! cher musicien, que tu joues bien! Je voudrais bien apprendre ton
art.
--La chose est facile, repondit le musicien; il suffit pour cela que tu
fasses exactement tout ce que je te dirai.
--Oh! cher musicien, reprit le renard, je te promets de t'obeir, comme
un ecolier obeit a son maitre.
--Suis-moi, dit le menetrier.
Quand ils eurent marche pendant quelques minutes, ils arriverent a un
sentier borde des deux cotes par de hauts arbustes. En cet endroit, le
musicien s'arreta, saisit d'un cote du chemin un noisetier qu'il inclina
contre terre, mit le pied sur sa cime; puis de l'autre cote, il en fit
de meme avec un autre arbrisseau; apres quoi, s'adressant au renard:
--Maintenant, camarade, s'il est vrai que tu veuilles apprendre quelque
chose, avance ta patte gauche.
Le renard obeit, et le musicien lui lia la patte a l'arbre de gauche.
--Renard, mon ami, lui dit-il ensuite, avance maintenant ta patte
droite.
L'animal ne se le fit pas dire deux fois, et le menetrier lui lia cette
patte a l'arbre de droite. Cela fait, il lacha les deux arbustes qui se
redresserent soudain, emportant avec eux dans l'air le renard qui resta
suspendu et se debattit vainement.
--Attends-moi jusqu'a ce que je revienne, dit le musicien.
Et il continua sa route. Il ne tarda pas a penser pour la troisieme
fois:
--Le temps me semble long dans cette foret; il faut que je tache de me
procurer un autre compagnon.
En consequence, il prit son violon, et les accords qu'il en tira
retentirent a travers le bois. Alors arriva, a bonds legers, un levraut.
--Ah! voila un levraut, se dit le musicien. Ce n'est pas la le compagnon
que je desire.
--Eh! cher musicien, dit le levraut, que tu joues bien! je voudrais bien
apprendre ton art.
--La chose est facile, repondit le menetrier; il suffit pour cela que tu
fasses exactement tout ce que je te dirai.
--Oh! cher musicien, reprit le levraut, je te promets de t'obeir comme
un ecolier obeit a son maitre.
Ils cheminerent quelque temps ensemble, puis ils arriverent a un endroit
moins sombre du bois ou se trouvait un peuplier. Le musicien attacha au
cou du levraut une longue corde qu'il noua au peuplier par l'autre bout.
--Maintenant alerte! ami levraut, fais-moi vingt fois en sautant le tour
de l'arbre.
Le levraut obeit; et quand il eut fait vingt fois le tour commande,
la corde etait enroulee vingt fois autour de l'arbre, si bien que le
levraut se trouva captif, et il eut beau tirer de toutes ses forces, il
ne reussit qu'a se meurtrir le cou avec la corde.
--Attends-moi jusqu'a ce que je revienne, dit le musicien.
Et il poursuivit sa route.
Cependant a force de tirer, de s'agiter, de mordre la pierre et de
travailler en tous sens, le loup avait fini par rendre la liberte a ses
pattes en les retirant de la fente. Plein de colere et de rage, il se
mit a la poursuite du musicien qu'il se promettait de mettre en pieces.
Lorsque le renard l'apercut qui arrivait au galop, il se prit a gemir et
a crier de toutes ses forces:
--Frere loup, viens a mon secours! le musicien m'a trompe.
Le loup inclina les deux arbustes, rompit les cordes d'un coup de dent,
et rendit la liberte au renard qui le suivit, impatient aussi de se
venger du musicien. Ils rencontrerent bientot le pauvre levraut, qu'ils
delivrerent egalement, et tous les trois se mirent a la poursuite de
l'ennemi commun.
Or, en continuant son chemin, le menetrier avait une quatrieme fois
joue de son violon merveilleux; pour le coup il avait mieux reussi. Les
accords de son instrument etaient arrives jusqu'aux oreilles d'un pauvre
bucheron, qui, seduit par cette douce musique, abandonna sa besogne,
et, la hache sous le bras, s'empressa de courir vers l'endroit d'ou
partaient les sons.
--Voila donc enfin le compagnon qu'il me faut! dit le musicien; car je
cherchais un homme et non des betes sauvages.
Puis il se remit a jouer d'une facon si harmonieuse et si magique, que
le pauvre homme resta la immobile comme sous l'empire d'un charme, et
que son coeur deborda de joie. C'est en ce moment qu'arriverent le loup,
le renard et le levraut. Le bucheron n'eut pas de peine a remarquer que
ses camarades n'avaient pas les meilleures intentions. En consequence,
il saisit sa hache brillante et se placa devant le musicien, d'un air
qui voulait dire:
--Celui qui en veut au menetrier fera bien de se tenir sur ses gardes,
car il aura affaire a moi.
Aussi la peur s'empara-t-elle des animaux conjures, qui retournerent
en courant dans la foret. Le musicien temoigna sa reconnaissance au
bucheron en lui jouant encore un air melodieux, puis il s'eloigna.
LE RENARD ET LES OIES.
Un jour qu'il rodait selon sa coutume, maitre renard arriva dans une
prairie ou une troupe de belles oies bien grasses se prelassait au
soleil.
A cette vue, notre chercheur d'aventures poussa un eclat de rire
effrayant, et s'ecria:
--En verite, je ne pouvais venir plus a propos! vous voila alignees
d'une facon si commode, que je n'aurai guere besoin de me deranger pour
vous croquer l'une apres l'autre.
A ces mots, les oies epouvantees pousserent des cris lamentables et
supplierent le renard de vouloir bien se laisser toucher et de ne point
leur oter la vie.
Elles eurent beau dire et beau faire, maitre renard resta inebranlable.
--Il n'y a pas de grace possible, repondit-il, votre derniere heure a
sonne.
Cet arret cruel donna de l'esprit a l'une des oies qui, prenant la
parole au nom de la troupe:
--Puisqu'il nous faut, dit-elle, renoncer aux douces voluptes des pres
et des eaux, soyez assez genereux pour nous accorder la derniere faveur
qu'on ne refuse jamais a ceux qui doivent mourir; promettez de ne nous
oter la vie que lorsque nous aurons acheve notre priere; ce devoir
accompli, nous nous mettrons sur une ligne, de facon a ce que vous
puissiez devorer successivement les plus grasses d'entre nous.
--J'y consens, repondit le renard; votre demande est trop juste pour
n'etre point accueillie: commencez donc votre priere; j'attendrai
qu'elle soit finie.
Aussitot, une des oies entonna une interminable priere, un peu monotone
a la verite, car elle ne cessait de dire: caa-caa-caa. Et comme, dans
son zele, la pauvre bete ne s'interrompait jamais, la seconde oie
entonna le meme refrain, puis la troisieme, puis la quatrieme, puis
enfin toute la troupe, de sorte qu'il n'y eut bientot plus qu'un concert
de caa-caa-caa!
Et maitre renard qui avait donne sa parole, dut attendre qu'elles
eussent fini leur caquetage.
Nous devrons faire comme lui pour connaitre la suite de ce conte. Par
malheur, les oies caquettent encore toujours, d'ou je conclus qu'elles
ne sont pas aussi betes qu'on veut bien le dire.
LE RENARD ET LE CHAT.
Un jour le chat rencontra messire le renard au fond d'un bois, et comme
il le connaissait pour un personnage adroit, experimente, et fort en
credit dans le monde, il l'aborda avec une grande politesse:
--Bonjour, monsieur le renard, lui dit-il; comment vous portez-vous?
etes-vous content de vos affaires? comment faites-vous dans ce temps de
disette?
Le renard, tout gonfle d'orgueil, toisa de la tete aux pieds le pauvre
chat, et sembla se demander pendant quelques instants s'il daignerait
l'honorer d'une reponse. Il s'y decida pourtant a la fin:
--Pauvre here que tu es! repliqua-t-il d'un ton de mepris, miserable
meurt-de-faim, infime et ridicule chasseur de souris, d'ou te vient
aujourd'hui tant d'audace? Tu oses te faire l'honneur de me demander
comment je me porte? Mais pour te permettre de me questionner, quelles
sont donc les connaissances que tu possedes? de combien d'arts
connais-tu les secrets?
--Je n'en connais qu'un seul, repondit le chat d'un air modeste et
confus.
--Et quel est cet art? demanda le renard avec arrogance.
--Quand les chiens sont a ma poursuite, repartit le chat, je sais leur
echapper en grimpant sur un arbre.
--Est-ce la tout? reprit le renard. Moi, je suis passe docteur en cent
arts divers; mais ce n'est rien encore: je possede en outre un sac tout
rempli de ruses. En verite, j'ai compassion de toi; suis-moi, et je
t'apprendrai comment on echappe aux chiens.
Comme il achevait ces mots, un chasseur, precede de quatre dogues
vigoureux, parut au bout du sentier. Le chat s'empressa de sauter sur un
arbre, et alla se fourrer dans les branches les plus touffues, si bien
qu'il etait entierement cache.
Hatez-vous de delier votre sac! hatez-vous d'ouvrir votre sac! cria-t-il
au renard.
Mais deja les chiens s'etaient precipites sur ce dernier, et le tenaient
entre leurs crocs.
--Eh! monsieur le renard, cria de nouveau le chat, vous voila bien
embourbe avec vos cent arts divers! Si vous n'aviez su que grimper comme
moi, vous seriez en ce moment un peu plus a votre aise.
LE SOLEIL QUI REND TEMOIGNAGE.
Un ouvrier tailleur voyageait de ville en ville pour se perfectionner
dans son etat. Les temps devinrent si difficiles, qu'il ne put plus
trouver d'ouvrage, et qu'il tomba dans une misere profonde. Dans cette
extremite, il rencontra un juif au milieu d'un bois touffu; et chassant
de son coeur la pensee de Dieu, il le saisit au collet et lui dit:
--La bourse, ou la vie!
Le juif repondit:
--De grace, laissez-moi la vie; je ne suis d'ailleurs qu'un pauvre juif,
et je n'ai que deux sous pour toute fortune.
Le tailleur crut que le juif lui en imposait; et il reprit:
--Tu ments; je suis sur que ta bourse est bien garnie.
En achevant ces mots, il fondit sur le pauvre juif et lui assena des
coups si violents, que le malheureux tomba expirant contre terre. Sur
le point de rendre le dernier soupir, le juif recueillit le peu qui lui
restait de forces pour prononcer ces paroles:
--Le soleil qui a vu ton crime, saura bien en rendre temoignage!
Et le pauvre juif avait cesse d'exister.
Aussitot l'ouvrier tailleur se mit a fouiller dans les poches de sa
victime, mais il eut beau les retourner en tous sens, il n'y trouva que
les deux sous annonces par le juif.
Alors, il souleva le corps et alla le cacher derriere un buisson; apres
quoi, il poursuivit sa route, a la recherche d'une place.
Quand il eut voyage longtemps de la sorte, il finit par trouver a
s'employer dans une ville chez un maitre tailleur qui avait une
tres-belle fille. Le jeune apprenti ne tarda pas a en devenir epris, la
demanda en mariage, et l'epousa. Et ils vecurent heureux.
Longtemps apres, son beau-pere et sa belle mere moururent, et le jeune
couple herita de leur maison. Un matin, tandis que notre tailleur etait
assis, les deux jambes croisees sur la table, et regardait par la
fenetre, sa femme lui apporta son cafe. Il en versa une partie dans sa
soucoupe, et comme il se disposait a boire, un rayon de soleil vint se
jouer a la surface de la liqueur, puis remonta vers les bords en tracant
des dessins fantastiques.
Le tailleur, a qui sa conscience rappelait sans cesse les dernieres
paroles du juif, marmotta entre ses dents:
--Voila un rayon qui voudrait bien rendre temoignage, mais il lui manque
la voix!
--Que murmures-tu la dans ta barbe? lui demanda avec etonnement sa
femme.
Le tailleur fort embarrasse par cette question, repondit:
--Ne le demande pas; c'est un secret.
Mais la femme reprit:
--Entre nous il ne doit pas y avoir place pour un secret. Tu me
confieras celui-ci, ou je croirai que tu ne m'aimes pas.
Et la femme accompagna cette reponse insidieuse des plus belles
promesses de discretion: elle ensevelirait ce secret dans son sein; elle
ne lui en parlerait meme jamais plus. Bref, elle fit si bien, que le
tailleur lui avoua que jadis, dans ses annees de compagnonnage, un jour,
egare par la misere et la faim, il avait fait tomber sous ses coups,
pour le devaliser, un malheureux juif; et qu'au moment de rendre le
dernier soupir, ce juif lui avait dit:
--Le soleil qui a vu ton crime saura bien en rendre temoignage!
--Et c'est a quoi je faisais allusion tout a l'heure, poursuivit le
tailleur, en voyant le soleil s'evertuer a faire des ronds dans ma
tasse; mais je t'en supplie, veille bien sur ta langue; songe qu'un seul
mot pourrait me perdre.
La femme jura ses grands dieux qu'elle se montrerait digne de recevoir
un secret.
Or, son mari s'etait a peine remis au travail, qu'elle courut en toute
hate chez sa marraine, a qui elle raconta ce qu'elle venait d'apprendre,
en lui recommandant bien de n'en souffler mot a qui que ce soit. Le
lendemain, ce secret etait celui de la ville entiere; si bien, que le
tailleur fut cite a comparaitre devant le juge, qui le condamna a la
peine qu'il meritait.
Et c'est ainsi que le soleil, qui voit tous les crimes, finit toujours
par en rendre temoignage.
LE DOCTEUR UNIVERSEL.
Il y avait une fois un paysan nomme Ecrevisse. Ayant porte une charge de
bois chez un docteur, il remarqua les mets choisis et les vins fins dont
se regalait celui-ci, et demanda, en ouvrant de grands yeux, s'il ne
pourrait pas aussi devenir docteur?
--Oui certes, repondit le savant; il suffit pour cela de trois choses:
1 deg. procure-toi un abecedaire, c'est le principal; 2 deg. vends ta voiture et
tes boeufs pour acheter une robe et tout ce qui concerne le costume
d'un docteur; 3 deg. mets a ta porte une enseigne avec ces mots: Je suis le
docteur universel.
Le paysan executa ces instructions a la lettre. A peine exercait-il son
nouvel etat, qu'une somme d'argent fut volee a un riche seigneur du
pays. Ce seigneur fait mettre les chevaux a sa voiture et vient demander
a notre homme s'il est bien le docteur universel.
--C'est moi-meme, monseigneur.
--En ce cas, venez avec moi pour m'aider a retrouver mon argent.
--Volontiers, dit le docteur; mais Marguerite, ma femme, m'accompagnera.
Le seigneur y consentit, et les emmena tous deux dans sa voiture.
Lorsqu'on arriva au chateau, la table etait servie, le docteur fut
invite a y prendre place.
--Volontiers, repondit-il encore; mais Marguerite, ma femme, y prendra
place avec moi.
Et les voila tous deux attables.
Au moment ou le premier domestique entrait, portant un plat de viande,
le paysan poussa sa femme du coude, et lui dit:
--Marguerite, celui-ci est le premier.
Il voulait dire le premier plat; mais le domestique comprit: le premier
voleur; et comme il l'etait en effet, il prevint en tremblant ses
camarades.
--Le docteur sait tout! notre affaire n'est pas bonne; il a dit que
j'etais le premier!
Le second domestique ne se decida pas sans peine a entrer a son tour; a
peine eut-il franchi la porte avec son plat, que le paysan, poussant de
nouveau sa femme:
--Marguerite, voici le second.
Le troisieme eut la meme alerte, et nos coquins ne savaient plus que
devenir. Le quatrieme s'avance neanmoins, portant un plat couvert
(c'etaient des ecrevisses). Le maitre de la maison dit au docteur:
--Voila une occasion de montrer votre science. Devinez ce qu'il y a
la-dedans.
Le paysan examine le plat, et, desesperant de se tirer d'affaire:
--Helas! soupire-t-il, pauvre Ecrevisse! (On se rappelle que c'etait son
premier nom.)
A ces mots, le seigneur s'ecrie:
--Voyez-vous, il a devine! Alors il devinera qui a mon argent!
Aussitot le domestique, eperdu, fait signe au docteur de sortir avec
lui. Les quatre fripons lui avouent qu'ils ont derobe l'argent, mais
qu'ils sont prets a le rendre et a lui donner une forte somme s'il jure
de ne les point trahir; puis ils le conduisent a l'endroit ou est cache
le tresor. Le docteur, satisfait, rentre, et dit:
--Seigneur, je vais maintenant consulter mon livre, afin d'apprendre ou
est votre argent.
Cependant un cinquieme domestique s'etait glisse dans la cheminee pour
voir jusqu'ou irait la science du devin. Celui-ci feuillette en tous
sens son abecedaire, et ne pouvant y trouver un certain signe:
--Tu es pourtant la dedans, s'ecrie-t-il avec impatience, et, il faudra
bien que tu en sortes.
Le valet s'echappe de la cheminee, se croyant decouvert, et crie avec
epouvante:
--Cet homme sait tout!
Bientot le docteur montra au seigneur son argent, sans lui dire qui
l'avait soustrait; il recut de part et d'autre une forte recompense, et
fut desormais un homme celebre.
LA DOUCE BOUILLIE.
Une fille, pauvre mais vertueuse et craignant Dieu, vivait seule avec sa
vieille mere. Leur misere etait devenue si grande qu'elles se voyaient
sur le point de mourir de faim.
Dans cette extremite, la pauvre fille, toujours confiante en Dieu,
sortit de leur miserable cabane, et penetra dans le bois voisin.
Elle ne tarda pas a rencontrer une vieille femme qui, devinant (c'etait
une fee) la detresse de la jeune fille, lui donna un petit pot, bien
precieux vraiment.
--Tu n'auras qu'a prononcer ces trois mots, dit la vieille: "petit pot,
cuis!" Il se mettra aussitot a te faire une douce et excellente bouillie
de millet; et quand tu auras dit: "petit pot, arrete-toi!" il s'arretera
sur-le-champ.
La jeune fille s'empressa d'apporter a sa mere ce pot merveilleux. A
partir de ce moment, l'indigence et la faim quitterent leur humble
cabane, et elles purent se regaler de bouillie tout a leur aise.
Il arriva qu'un jour la jeune fille dut aller faire une course hors du
village. Pendant son absence la mere eut faim, et se hata de dire:
--Petit pot, cuis.
Petit pot ne se le fit pas repeter, et la vieille eut bientot mange tout
son soul; alors, la bonne femme voulut arreter le zele producteur
du petit pot. Mais par malheur elle ignorait les mots qu'il fallait
prononcer pour cela. Maitre petit pot continua donc de cuire toujours
plus et plus fort, si bien que la bouillie ne tarda pas a deborder du
vase, puis a remplir la cuisine, puis a inonder la maison, puis la
maison d'a cote, puis une autre, puis encore une autre, puis enfin toute
la rue; et du train dont il y allait, on eut dit qu'il voulait noyer le
monde entier.
Cela devenait d'autant plus effrayant, que personne ne savait comment
s'y prendre pour arreter ce deluge.
Heureusement qu'a la fin, comme il ne restait plus dans tout le village
qu'une seule maison qui ne fut pas devenue la proie de la bouillie, la
jeune fille revint et s'ecria:
--Petit pot! arrete-toi!
Et aussitot petit pot s'arreta.
Les habitants du village, qui desirerent rentrer dans leurs maisons,
n'en durent pas moins avaler beaucoup plus de bouillie qu'ils n'en
voulaient.
Ce conte prouve qu'on fait toujours mal ce qu'on ne sait qu'a demi.
LE LOUP ET LE RENARD.
Certain loup s'etait fait le compagnon de certain renard, et les
moindres desirs de sa seigneurie le loup devenaient des ordres pour son
tres-humble serviteur le renard, car celui-ci etait le plus faible.
Aussi desirait-il de tout son coeur pouvoir se debarrasser d'un camarade
aussi genant.
Tout en rodant de compagnie, ils arriverent un jour dans une foret
profonde.
--Ami a barbe rouge, lui dit le loup, mets-toi en quete de me procurer
un bon morceau; sinon, je te croque.
Maitre renard s'empressa de repondre:
--Seigneur loup, je sais a peu de distance d'ici une etable ou se
trouvent deux agneaux friands; si le coeur vous en dit, nous irons en
derober un.
La proposition plut au loup. En consequence, nos deux compagnons se
dirigerent vers la ferme indiquee; le ruse renard parvint sans peine
a derober un des agneaux qu'il s'empressa d'apporter au loup; puis il
s'eloigna.
Aussitot le loup se mit en devoir de devorer a belles dents l'innocente
bete; et quand il eut fini, ce qui ne tarda guere, ne se sentant pas
encore suffisamment repu, il se prit a penser que ce ne serait pas trop
du second agneau pour apaiser sa faim. Il se decida donc a entreprendre
lui-meme cette nouvelle expedition.
Or, comme sa seigneurie etait un peu lourde, elle renversa un balai
en entrant dans l'etable, si bien que la mere du pauvre agneau poussa
aussitot des belements si dechirants, que le fermier et ses garcons
accoururent en toute hate. Maitre loup passa alors un mauvais quart
d'heure: il sentit pleuvoir sur son dos une grele de coups si drue,
qu'il eut toutes les peines du monde a se sauver en boitant, et en
hurlant de la maniere la plus lamentable.