Contes d\'Amerique by Louis Mullem
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Louis Mullem >> Contes d\'Amerique
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18 LOUIS MULLEM
Contes d'Amerique
PARIS
M DCCC XC
_A
ALPHONSE DAUDET
En toute affection pour l'homme,
En toute admiration pour l'ecrivain.
L.M._
_L'imagination ne pouvant que retrouver ou prevoir, les historiettes
suivantes devraient etre, selon le desir de l'auteur, considerees comme
des chimeres susceptibles de devenir reelles ou de l'avoir ete._
UNE NOUVELLE ECOLE
--Etrange idee! Nous convoquer ainsi, ce soir meme!... au risque de nous
faire expulser comme des bambins par le pere Wallholm!
--Il est vrai, Gibb, le vieux gentleman est peu endurant pour les
visites en dehors du dimanche.
--Et ce sera comme j'ai dit, Fogg: il s'agit tout bonnement de nous
servir quelque nouvelle avalanche de prose de M. Wallholm fils.
--Oui, Andrew produit beaucoup!...
--C'est une rage! Passe encore de fabriquer, comme nous, quelques
poesies, entre les heures de bureau. Mais entasser poeme sur prose,
roman sur comedie! Il deviendra fou!
--Bah! subissons encore cette petite corvee et nous aurons, en revanche,
le plaisir d'entrevoir Mlles Kate et Lizzie... L'une d'elles, je crois,
ne deplait pas a celui de nous qui ne lui prefere pas sa soeur?
Cette insinuation subtile ramena chacun a ses preoccupations
personnelles, et les deux interlocuteurs continuerent en silence de
gravir la montee.
L'automne agrementait la soiree d'un petit froid vif, et de fines nuees
dansaient dans l'azur, sur la note gaie du clair de lune.
Tout rappelle l'Allemagne, du reste, dans cette region du Kansas ou
l'emigration rhenane predomine et impose ses moeurs. La nature elle-meme
parait se preter a ce pastiche; elle se joue notamment a l'entour de la
petite ville de Humboldt, comme a une seconde edition du grand-duche de
Bade, et le faubourg grimpant ou nous avons amene le lecteur imite avec
ses maisons en bois sculpte et ses sombres touffes de sapins les plus
pittoresques echappees de la Foret Noire.
Gibb et Fogg, qui avaient parle tout a l'heure, trahissaient aussi le
type tudesque blond, a large face rougeaude. Ils s'etaient exprimes
avec une gravite bien digne de citoyens de dix-huit ans, destines au
commerce, ouverts pourtant a la litterature et livres de coeur aux
mystiques reveries d'un premier amour. Ils etaient sangles dans des
redingotes noires tres courtes, ils avaient des casquettes a visieres
vernies, ils quittaient a l'instant le tiede cabaret du _Grand Frederic_
ou l'on paie en thalers et ils s'avancaient battant le chemin de leurs
bottes sonores.
--Merci d'etre venus a l'heure, dit tout a coup quelqu'un dans la
nuit...
Andrew Wallholm, aux aguets pres de la maison paternelle, avait fait
quelques pas au-devant de ses camarades.
--Silence, et suivez-moi comme des ombres, ajouta-t-il gaiment, mais a
voix basse.
Gibb et Fogg entrerent apres Andrew, en assourdissant autant que
possible les craquements de leurs cothurnes, et franchirent le
vestibule, non sans risquer, devant la porte vitree de la chambre basse,
le coup d'oeil convenu sur miss Kate et miss Lizzie, qui brodaient et
revassaient a la clarte de la lampe. Dans le fond de la piece, pres de
la cheminee flamboyante, se tenaient la grosse dame Wallholm, tricotant,
et la seche personne de M. Wallholm, perdu sous son bonnet fourre,
absorbe dans la fumee de sa pipe et fixant d'un air de mepris ses
lunettes sur le vide. M. Wallholm avait une reputation de misanthropie
hargneuse, portee par les mauvaises langues sur le compte d'anciennes
pretendues frasques de Mme Wallholm...
Gibb et Fogg tremblerent d'avoir ose regarder.
Inapercus par bonheur, ils monterent a tatons l'escalier et entrerent
avec Andrew dans sa chambre d'etude a l'arriere de la maison.
Une lampe encapuchonnee d'un abat-jour illuminait une table surchargee
de papiers en desordre. Andrew, decidement, s'accordait la fantaisie de
donner une soiree litteraire.
Dans la penombre on distinguait, installe deja, M. Johann Schelm,
l'associe de M. Wallholm; le nostalgique, l'ironique et assez papelard
M. Johann, natif de Darmstadt, en Germanie, dont les melancolies d'antan
passaient, encore selon les medisants, pour avoir exerce sur les
tendances intimes de Mme Wallholm une attraction decisive...
Gibb et Fogg, malgre leur jeunesse, etaient a peu pres instruits de ces
cancans locaux...
Apres un echange general de poignees de mains, Andrew invita les
nouveaux venus a s'asseoir et prit place lui-meme devant le tas de
manuscrits.
Il tournait le dos a la fenetre, argentee de reflets lunaires, et
faisait face a ses invites dans la lueur verte de l'abat-jour qui
s'etalait sur une partie de son visage et se coupait sataniquement a son
profil yankee, taille dur comme un eclat de granit.
Andrew n'etait plus d'allure joyeuse, comme a l'arrivee de ses amis;
il affectait, au contraire, une attitude abattue et sombre; la scene
devenait morne et glacee, comme une conference au debut.
On attendait, muets et intrigues, depuis quelques minutes, lorsque
Andrew daigna prendre la parole sur le ton d'un homme aux prises avec
les idees les plus noires.
--Je me propose, messieurs, vous l'avez devine, de soumettre, cette fois
encore, quelques pages a votre appreciation. Pardonnez a mon trouble, a
ma fievre pendant cette lecture. Les ressorts les plus douloureux de mon
etre sont mis en jeu dans ce que vous allez entendre, mon avenir d'homme
et d'artiste dependra du jugement que vous en porterez.
Apres ce preambule, passablement obscur, Andrew s'empara d'un feuillet,
mais a peine le consultait-il, ayant adopte le parti d'arreter ses yeux
gris sur l'auditoire avec une bizarre tenacite.
--"Il y a quelques heures, la foret etait triste, commenca-t-il, la
brume pleurait sur la verdure noire des pins. Tout pres d'ici, pourtant,
deux jeunes gens cheminaient au hasard, le fusil sur l'epaule, comme
pour une promenade. Ils etaient freres, presque du meme age, mais on ne
l'eut pas soupconne, tant ils differaient de traits et de conformation.
"Ils marchaient taciturnes, l'un obsede de pensees difficiles a
exprimer, l'autre assombri par le pressentiment d'un entretien orageux.
"Ils approchaient du grand etang, dont l'eau dormante, miroitant a la
paleur du ciel, deroulait ses plaques d'argent mat entre les roseaux.
"Tout a coup, l'aine s'arreta, droit campe, l'arme au pied, l'oeil en
flamme.
"--Frere, que penses-tu des tiens, interrogea-t-il brusquement.
"L'autre hesita, mesurant, stupefait, la portee d'une pareille question.
"--Je vous aime tous, dit-il, mon pere, ma mere, mes soeurs et
toi-meme...
"L'aine, sans flechir, le verbe rude et amer, repondit:
"--Tu nous aimes! Tu as tort! Cet amour, on ne saurait te le rendre.
"--Voila de dures paroles, frere; que veux-tu dire? demanda le plus
jeune, deja des larmes dans la voix.
"L'aine se taisait, cherchant a frapper juste.
"--Ai-je commis quelque faute, t'aurais-je blesse par megarde? insista
l'enfant.
"--Non! dit l'aine, dont l'accent passait de la raillerie a la colere
grandissante. Non! mais regarde-moi bien en face, tu vas me comprendre.
Ne suis-je pas, en realite, comme mon pere, type maigre et rugueux, un
descendant direct de la vieille souche americaine? Oui, n'est-ce pas?
Je porte au front la paleur jaune du dollar, j'ai le masque rigide de
l'eternel chercheur d'or; toi, tu contemples avec de grands yeux bleus
la vie comme dans un reve, tu es blanc et rose et blond comme une vierge
de ballade..."
MM. Fogg et Gibb devinrent, a ces mots, tres perplexes et se
designerent, a la derobee, deux photographies encastrees sur la
cheminee, dans le joint du miroir. Il semblait clair et d'apres ces
portraits qu'Andrew depeignait sa propre image et celle de son frere
Harris Wallholm, qu'on etait d'ailleurs surpris de ne pas voir present
a cette fete intime. Le recit penetrait donc dans une situation bien
delicate... M. Johann Schelm, cependant, demeurait calme et apparemment
tres distrait dans son fauteuil, tandis qu'Andrew poursuivait sa
narration avec une croissante furie de ton et de geste.
"--A quelles miseres t'arretes-tu? dit le plus jeune tout interdit.
Qu'importe la figure? Notre ame est pareille.
"L'aine haussa les epaules en un mouvement de rage mal maitrisee.
"--Notre ame est pareille! Chimere qu'un Americain ne saurait concevoir.
"--Ne sommes-nous donc pas de la meme nation et du meme sang!
"--Tu vas le savoir. Reponds! Que penses-tu de cet etranger toujours
present dans notre maison?
"--L'associe de notre pere? Oui, je sais qu'au fond du coeur, tu le
hais.
"--Oh! de toute ma haine, depuis l'extreme enfance, depuis une scene
funeste... qui est l'histoire de ta vie. Le pere, a cette epoque, etait
un travailleur obstine, sans cesse anxieux et rude, dont chacun avait
peur. L'autre, l'emigre, parlait habituellement a ma mere dans un
langage de douceur et de cajolerie sournoise qui soulevait mes
repulsions d'instinct. Il y eut drame un jour: Ma mere voilait son front
de ses mains, l'etranger montrait une attitude louche, je tremblais et
pleurais au bruit des menaces de mon pere. Que s'etait-il passe? Je ne
pouvais comprendre alors, mais tu naquis peu apres, tu grandissais, je
t'observais avec une persistance d'abord inconsciente, puis volontaire,
et enfin la verite se reconstruisit entiere dans mon cerveau: La
trahison revivait en toi; elle eclatait dans ta ressemblance exacte,
absolue, ridicule, avec cet homme d'autre race. Ton existence etait une
honte, un crime et une derision! Me comprends-tu maintenant?
"Le plus jeune eut un cri dechirant, il etendit les bras comme s'il eut
voulu se retenir sur le bord d'un abime.
"Puis il se fit un silence tout fremissant entre ces deux freres qui
n'osaient plus lever les yeux l'un vers l'autre..."
Andrew, conformement a son recit, fit une pause durant laquelle MM. Gibb
et Fogg se sentirent plus cruellement embarrasses que jamais. On eut
dit que sur la face somnolente de M. Johann Schelm se dessinait quelque
chose d'incomprehensible, comme un melange de confusion, d'incredulite
et de defi. Andrew, de son cote, se possedait en une sorte de sang-froid
de comedien tout en exhibant une emotion desordonnee. Mystifiait-on
MM. Fogg et Gibb? Et pourtant il s'agissait certainement de la famille
Wallholm et de l'associe, M. Schelm, dans ce qui venait de se debiter.
L'histoire des deux freres etait une suite trop evidente des racontages
circonvoisins. Andrew, sous pretexte de litterature, trahissait-il les
secrets du foyer paternel? Mais comment pouvait-il broder sur de telles
avanies? Comment savait-il ces mysteres; qui donc avait ose les lui
devoiler? MM. Gibb et Fogg s'y perdaient.
Andrew avait, derechef, consulte le feuillet qu'agitait un tremblement
de ses doigts.
"On entendait, poursuivit-il, le bruissement des roseaux sur l'etang et
les lentes trainees du vent dans le feuillage mouille.
"Il fallait en finir, cependant, et l'aine reprit bientot sa resolution
premiere.
"--Faiblesse d'ame, soins de fortune ou aveuglement, que sais-je? mon
pere avait oublie. Mais sans relache, moi, je me suis debattu contre ce
secret qu'il m'etait interdit de reveler, j'ai du supporter cette tache
a mon honneur hereditaire, devorer l'humiliation, refouler des desirs
affoles de vengeance. Le courage de me taire plus longtemps m'a manque.
A ton tour donc de subir cette destinee, de mesurer ce que pese a
la conscience le recel d'un nom vole par l'adultere, l'hypocrisie
d'affections que repousse la voix du sang!...
"--Que faire? interrompait le plus jeune, enfant par les pleurs, homme
sous l'insults...
"L'aine s'approcha du malheureux a qui sa presence repugnait deja et
parla vite d'une voix sourde:
"--L'etang qui dort a nos pieds est profond, la foret qui nous entoure
s'ouvre sur le monde. Choisis. La nuit venue, tu verras a travers
les branches une lumiere approcher de ma fenetre. Accomplis alors ta
volonte, quelle qu'elle soit.
"Ayant dit, l'aine remit le fusil sur l'epaule et partit sans regarder
en arriere.
"Et maintenant l'heure grave est venue!..."
Sur ce dernier paragraphe, Andrew avait saisi la lampe d'une main et
s'etait leve tragique, en maniere de poete emporte par son reve, mimant
l'action, vivant les personnages:
"L'aine ne recule pas,--lisait-il;--inflexible, il veut que justice soit
faite, il va vers la fenetre, la lumiere fatale rayonne sur la foret.
Ecoutez..."
Eclaire de profil, Andrew etait d'une paleur de mort; sa voix s'elevait
en eclats desesperes. Le coeur s'etranglait sous les redingotes de MM.
Gibb et Fogg; M. Johann Schelm, entrainement du recit ou terreur de la
realite, s'etait enfin mis debout et un semblant de menace roulait dans
son oeil ahuri.
"Ecoutez!" redit Andrew.
Il y eut un instant d'attente, puis une lueur sillonna la cime des
arbres et une detonation retentit dans le bois.
Andrew lanca un coup d'oeil final au manuscrit et s'agenouilla.
"Un coup de feu! acheva-t-il; le plus jeune n'est plus! L'aine tombe les
mains jointes:
"J'ai cru bien faire, sanglote-t-il, que Dieu me pardonne!..."
L'emotion et l'angoisse de l'auditoire devinrent indescriptibles. Que
dire, que conclure? On regardait avec effarement Andrew prosterne; on
entendit une horloge tintant dix heures, en meme temps qu'une voix
fougueusement acariatre retentissait au bas de l'escalier:
--Ce vacarme finira-t-il? criait le peu accommodant M. Wallholm pere.
En depit des navrantes impressions du moment, on ne songea plus qu'a
fuir la mechante humeur du vieil ours.
--Partez, partez vite! commandait Andrew, redresse comme par un ressort.
Les jeunes Gibb et Fogg degringolerent l'etage et purent a peine
entrevoir une derniere fois les misses Kate et Lizzie, qui repliaient
leurs broderies.
Arrives sur la route, ils remarquerent que M. Johann Schelm les suivait
a quelques pas. Il n'y avait donc plus de doute! Andrew s'etait montre
veridique, une sanglante folie avait ete commise!
Ils marcherent quelque temps suffoques, transis, n'osant desserrer les
dents, l'imagination hantee deja de l'apparition du suicide flottant
sur l'eau; ils songeaient a se rendre au bord de l'etang, quand de
l'obscurite se detacha une forme humaine venant en sens inverse et
marquant le pas d'une chanson.
--Harris! s'ecrierent Gibb et Fogg, ravis.
--Ah! chers amis, vous voila! dit Harris Wallholm qui les avait aussi
reconnus a la voix.
--Eh bien! mes bons! ai-je bien joue mon role? la poudre a-t-elle parle
a propos? Et que dites-vous du nouveau procede litteraire de ce fou
d'Andrew?
--Le nouveau procede?...
--Oui! le "naturalisme" dont on parle tant aujourd'hui ne lui suffit
plus, il cherche, parait-il, quelque chose au dela.
--Et quoi donc?...
--Je n'en sais rien; on essaiera la definition un autre jour.
--Oui, oui, un autre jour, dit M. Johann Schelm, qui s'etait approche et
avait appuye son bras sur l'epaule d'Harris Wallholm.--Rentrons, mon
enfant, la soiree est froide, tu pourrais t'enrhumer.
L'UNION LIBRE
I
Une febrile impatience, une impatience veritablement epileptique et
enragee, secouait la foule entassee depuis le lever du jour dans la
Cent-Vingtieme Rue du Quatorzieme Quartier de San-Francisco.
L'agitation allait croissant; la rumeur des milliers de voix de cette
multitude avait l'accent d'un ocean qui se fache.
C'est qu'on attendait un evenement extraordinaire et de nature, certes,
a faire delirer toutes les imaginations.
Depuis plus d'un mois, la chose etait quotidiennement annoncee, en
caracteres d'affiche, a la premiere page des journaux; on en lisait
le prospectus, farci de details et d'illustrations, sur de vastes
pancartes, promenees a dos d'homme par la ville; on relisait cette
reclame le soir, aux rideaux d'entr'acte des theatres ou sur d'immenses
transparents illumines par les entrepreneurs de publicite. Du salon au
pave, de l'alcove a la belle etoile, on ne parlait plus que de cette
affaire dont le denoument allait enfin se produire.
Mais il n'etait encore que dix heures du matin, et c'etait a midi
seulement qu'Ellen Kemp, l'heroine de ce fait memorable, devait faire
son apparition.
Or:--"Ellen Kemp "Ellen Kemp "Ellen Kemp"
--ainsi lisait-on sur un gigantesque calicot qui couvrait toute la
facade du Septieme Hotel de la Cent-Vingtieme Rue--"Ellen Kemp avait ete
prise du desir de se marier; mais, instruite des derniers travaux des
statisticiens, elle n'ignorait pas qu'on rencontre a San-Francisco
trente hommes environ pour une seule femme, et, par suite, elle
craignait le trop grand embarras du choix. D'autre part, elle redoutait,
vu son absence de fortune, d'etre contrainte d'accepter une proposition
ou d'agreer des hommages indignes de son education, de sa jeunesse et de
sa beaute.
"Le hasard pouvait seul trancher de pareilles difficultes. Ellen Kemp
consentait a s'y confier, mais elle en corrigeait les chances trop
aveugles par une ingenieuse combinaison qui lui assurerait, en meme
temps, un epoux et une dot. Cette combinaison etait bien simple: la
jolie, la belle, la charmante miss Ellen Kemp avait resolu de mettre sa
seduisante personne en loterie.
"Le prix du billet, lisait-on ensuite, est de un dollar; le nombre des
billets est de vingt mille. Le tirage de la tombola aura lieu le 18
juillet a midi precis. A ce jour et a ce moment, miss Ellen se montrera
sur la "platform" devant la porte du Septieme Hotel, et s'y laissera
voir a loisir pendant l'operation, confiee aux jeunes et innocentes
mains de cinq pensionnaires du Troisieme Orphelinat. Le gagnant, quel
qu'il soit, possedera legitimement la jeune personne, s'il le veut et
s'il le peut; s'il refuse le mariage, miss Ellen Kemp gardera la dot et
sa liberte."
--Education! beaute! jeunesse! et vingt mille dollars! Tels etaient les
cris admiratifs que poussait sans fin l'epaisse masse d'hommes encaisses
comme des harengs dans la Cent-Vingtieme Rue dont ils emplissaient
litteralement la chaussee, les trottoirs, les cafes, les "bars" de toute
espece. Car le public feminin, justifiant la statistique invoquee plus
haut, etait en infime minorite.
Cet attroupement de peuple et de populace exhalait une penetrante odeur
d'eau-de-vie et de tabac. Par-dessus les tetes, sur toute l'etendue
de la couche vivante, voltigeait un leger nuage bleuatre de fumee de
cigares, a travers laquelle s'elevait, en spirales plus denses et plus
grises, la vapeur de quelques pipes et brule-gueules.
Mais le ciel etait pur et bleu. Le soleil de juillet lechait de flamme
chaque detail et l'on voyait, parmi quelques taches d'ombre, un
perpetuel miroitement de lumieres crues et criardes.
Il y avait quantite de rigides figures de Yankees, aux grands fronts
cordes de veines, aux longs traits secs, a la peau bise, a la bouche
railleuse, cynique ou cruelle, faute de poil aux levres. On devinait
nombre d'Irlandais a leur physionomie blafarde et alcoolisee, a leur
inculte fouillis de cheveux couleur de houblon. Par-ci par-la pivotaient
les cranes suants et frais rases des Chinois silencieusement attentifs.
Ces tetes de tout genre et de tout age tournoyaient sur une mouvante
cohue de torses vetus de drap noir ou gris, de toile blanche, jaune ou
rousse, de cravates voyantes, de cols de chemise dilates.
Il y avait du luxe, il y avait des guenilles, des mains gantees et des
bras nus de travailleurs; c'etait de l'egalite cosmopolite fusionnant en
un large flot qui remplissait la Cent-Vingtieme Rue et formait un remous
de curieux dans les rues voisines.
L'entreprise, on le voit, avait ete bien conduite.
Grises depuis si longtemps par les apologies de la presse, allumes
d'esperances erotiques ou conjugales, tous les gentlemen presents, sauf
de rares exceptions, avaient risque un dollar ou plusieurs sur cette
chance, entremetteuse d'une Venus.
Ils envisageaient, d'ailleurs, en bons Americains, ce cas etrange, sans
marivaudage ni mysticisme; ils exhibaient leurs "tickets" et comparaient
les chiffres. On operait des echanges et des reventes, on ouvrait des
paris, on concluait d'immoraux compromis visant la dot plus que la
femme ou divisant l'une et l'autre. Du milieu de la rue jusque dans
l'interieur des tavernes, on negociait comme a la Bourse, avec force
hurlements; on se disputait, on se poussait, on se bousculait; quelques
luttes a coups de poing violemment assenes commencaient de distance en
distance a illustrer la fete.
Onze heures et demie sonnerent a l'horloge de la Septieme Chapelle.
Alors tout ce qui pouvait encore essayer de poser la moitie de l'orteil
sur l'asphalte des trottoirs sortit des buvettes et cabarets. Des
grappes vivantes grimperent aux reverberes et se collerent en espaliers
aux murailles. On regardait des balcons, des fenetres, des lucarnes; on
fit irruption sur les toits environnants, on etouffait, on se tordait,
on grillait au soleil et on fremissait a l'unisson.
A midi moins un quart, une aigre et detonnante fanfare, masquee par le
grand rideau de calicot, fit eclater une demi-douzaine de fois l'air
national de _Yankee Doodle_.
Des hurras frenetiques saluerent ce charivari.
Mais l'enthousiasme ne devait plus avoir de repit, car, decidement,
l'exhibition commencait.
Les cinq bambins du Troisieme Orphelinat vinrent, selon le programme, se
ranger au pied de l'estrade, dans un petit espace qu'une corde isolait
de la foule. Ils etaient suivis, ces comparses, d'un gentleman qui
fonctionnait, selon toute apparence, en qualite de metteur en scene de
la comedie et qui placa sur le bord du theatre cinq corbeilles d'osier
dans chacune desquelles il introduisit dix cartons, apres avoir montre
distinctement et longuement a l'assistance que ces cartons etaient
chiffres en conscience depuis zero jusqu'a neuf.
Le gentleman avait une figure impassible et des gestes d'une
bouffonnerie rythmee qui trahissaient un clown de cirque momentanement
en habit noir.
Il agita les corbeilles, puis les disposa symetriquement a la portee des
cinq innocentes mains de l'Orphelinat.
Midi sonna, mais on eut a peine le temps de pousser le ah! traditionnel.
L'air de _Yankee Doodle_ retentit encore; une dechirure sillonna le
milieu du grand rideau de calicot et miss Ellen Kemp vint se planter a
l'avant de l'estrade.
Oui, elle etait jeune; oui, elle etait belle, et le bruit s'en repandit
aussitot parmi le populaire, qui pullulait jusqu'aux dernieres limites
du Dix-Septieme Quartier.
Pour la masse qui admire ou condamne sans phrases, une epithete vaut une
description.
--Elle est charmante, elle est gracieuse, disait chacun; elle est
elegante, fraiche, gentille, jolie, sympathique, oh! sympathique!
originale, seduisante, elancee, solide, blonde, rose, rieuse, exquise,
adorable, eblouissante, enivrante, proclamait-on au loin. Et les yeux
meme de ceux qui ne voyaient rien s'emplissaient d'extase.
Aux fenetres, quelques "reporters" griffonnaient des esquisses moins
sommaires pour les journaux du soir:
"Ellen Kemp, crayonnaient-ils, est une belle blonde, aux yeux bleus,
a la taille legerement au-dessus de la moyenne; elle a la poitrine
amplement developpee et les manches de barege laissent deviner des bras
vigoureux. Son air, toutefois, n'a rien d'une virago, d'une heroine de
roman, d'une exaltee, d'une sectaire, ni d'une extravagante. Sa robe de
toile rayee de bleu, de gris et de rose, en demi-teinte sur fond blanc,
son coquet chapeau de crepe noir pique d'une pivoine, son col casse
ferme et bien blanc, ses gants de soie paille, sa petite valise en
chagrin noir a fermeture d'acier, son parasol brun pendu par une
chainette a la ceinture, constituent la toilette de voyage d'une
personne convenable de la classe aisee.
"Ellen Kemp regarde le public avec calme et sans affectation de
forfanterie; elle n'est ni agitee ni etonnee; il semble qu'elle pense
faire la chose la plus naturelle du monde et accomplir un des actes
ordinaires de la vie. Son attitude, en attendant que le hasard dispose
de son existence, est celle, a peu pres, d'une demoiselle bien elevee,
en presence des "aldermen," au moment de contracter un mariage de
raison."
L'ebauche etait presque ressemblante. Ellen Kemp, a coup sur, agissait
sans ostentation, bien que son aventure dut enrichir le catalogue des
abracadabrances nationales. Elle etait sereine et souriante, mais froide
et attentive, comme lorsqu'on va conclure une affaire.
L'assistance male, suffocante et haletante, etait loin de se montrer
aussi placide. La beaute de miss Ellen donnait un interet poignant a
la partie engagee. Le desir, l'amour subit, la jalousie commencaient a
surexciter les cervelles des spectateurs provisoirement rivaux, et se
traduisaient en injures brutales, en provocations grossieres echangees
dans tous les idiomes connus. On se traitait de chien d'Irlandais,
d'Anglais stupide, de cretin du Valais, de lazzarone, de rodeur de
barriere, de carliste, d'alphonsiste, de fenian, de communard, de
socialiste et de nihiliste, pendant que les Yankees, exasperes de cette
concurrence transatlantique, criaient: "En Europe! en Europe! maudite
crapule!"
La fanfare, par bonheur, fit treve.
Il y eut un palpitant silence pendant lequel le precedent gentleman
ordonna aux candides delegues de l'Orphelinat de mettre une main dans
chaque panier, de saisir une carte unique et d'attendre le signal.
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