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Les Demi Vierges by Marcel Prevost



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Marcel Prevost

Les Demi-Vierges


Preface


_Pendant que cette etude paraissait dans un magazine parisien, quelques-unes des personnes qui voulaient bien en suivre la lecture me presenterent deux objections "sur le fond", comme on dit au Palais, qui me toucherent vivement. Les voici, aussi nettement formulees qu'il m'est possible:_

_1 deg. Vous peignez, sous ce nom de Demi-Vierges, une certaine categorie de jeunes filles, une minorite, evidemment. Le danger d'une observation pratiquee sur une minorite, c'est que la distraction ou la misanthropie du lecteur l'etende imprudemment a la majorite. Vous avez pu tomber sur un lambeau phylloxere d'une vigne saine._

_2 deg. Meme si cette contamination est reelle, meme si elle a quelque etendue, doit-on la publier ? Elle n'atteint, dites-vous, qu'une minorite. Le respect de la jeune fille, parmi tant de respects abolis, nous reste a peu pres intact. Pourquoi s'acharner a le detruire, accroitre le gachis social ou nous vivons?_



_De ces deux objections, la premiere surtout a quelque force._

_Mais il me semble que c'est aussi y repondre que de prevenir le lecteur, de le mettre en garde contre une generalisation temeraire, -- de circonscrire, de definir aussi exactement qu'il se peut le coin de monde auquel l'observation s'est appliquee._

_Ce n'est pas, en effet, du monde tout court que j'ai parle, mais seulement du monde oisif et jouisseur, plus specialement Parisien, ou du moins ayant une part importance de sa vie a Paris: monde aux vagues limites, contigu par quelques points au pays de Cosmopolis, ailleurs baigne par les eaux cythereennes, mais touchant aussi, par de longues frontieres, sans cesse franchies, a la bourgeoisie riche, a l'aristocratie qui s'amuse. Les caracteristiques de ce monde? C'est que les idees religieuses et morales n'y sont jamais des idees_ directrices._ On n'y approuve, on n'y condamne point au nom d'un principe superieur, infaillible, mais au nom des_ convenances_, de l'opinion des contemporains. Autre signe: il y est admis qu'une jeune fille se divertisse dans la societe des hommes._

_Tel est, a mon sens, le monde restreint ou le type de la demi-vierge se rencontre autrement qu'a l'etat d'exception. La generalisation serait donc vraiment par trop simpliste qui dirait:_

"Toutes _les jeunes filles du monde a Paris sont des demi-vierges..." puis: "Toutes les jeunes filles Parisiennes;" puis enfin: "Toutes les jeunes filles francaises."_

_Pour les jeunes filles francaises, l'injustice serait d'autant plus forte que la demi-vierge est un type bien plus repandu a l'etranger qu'en France: je ne serais meme pas surpris qu'elle fut chez nous une importation. Le flirt est "Anglo-Saxon", et l'on aura beau enguirlander le mot de toute l'innocence et de toute la poesie qu'on voudra, nous avons la verite sur le_ flirt._ Nulle part moins qu'en France il n'y a de demi-vierges.



_Reste la seconde objection. Puisque, somme toute, il s'agit, meme dans le monde Parisien, d'une minorite, quel besoin de publier cette misere? N'y a-t-il pas plus de danger a la divulguer d'a la tenir secrete?_

_Non; parce que le mal tend a s'accroitre, et s'accroit rapidement. Cela est hors de doute et il n'en saurait etre autrement, car les moeurs du monde oisif et jouisseur deviennent de plus en plus les moeurs de tout le monde, et la plus simple bourgeoisie commence a se modeler sur lui. Or, rien n'est plus contagieux que le "genre" demi-vierge. La demi-vierge traverse la vie pimpante, elegante, fetee: elle concourt avec la jeune femme et lui dispute ses courtisans avec l'avantage insolent de sa verdeur et de sa nouveaute. Pour la fillette d'honnete bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le collegien._

_Et c'est pour cela qu'il importe de dire aux meres: "Si vous n'avez pas le courage, vous dont les filles grandissent, de vivre exclusivement pour les elever et les conduire, intactes de coeur et de corps, au mariage, c'est-a-dire de recommencer, pour elles,_ a vivre de la vie des jeunes filles, _de grace, ne les associez pas a votre vie mondaine, ne les habituez pas a vivre comme des femmes. Mariez-les jeunes, mais excluez-les du monde jusqu'au mariage. Rien ne vaut, certes, comme milieu d'education, la famille serieuse; neanmoins un pensionnat bien dirige vaut toujours mieux que la famille oisive, ouverte a tous les livres, a tous les passants... -- Mais il faut leur apprendre la vie!_

_-- Non, madame. Il faut leur apprendre le devoir, l'honneur, la resignation. Croyez-vous serieusement qu'une jeune fille soit bien armee contre les epreuves de la vie parce qu'elle est renseignee comme un carabin sur certains mysteres? Nous sommes renseignes, nous autres, et cela ne nous empeche pas de faire parfois de sots mariages."_

_Et puis, ceci est la grande et profonde raison, le mariage chretien, qui est le notre jusqu'a nouvel ordre, n'est-ce pas ? est fonde sur la conception de virginite, de l'integrite absolue de l'epousee. (Le remariage est hors de cause: la femme chretienne qui se remarie est censee avoir fait l'apprentissage de ses devoirs.) Entre la conception chretienne du mariage et le type de la demi-vierge, il y a donc antinomie irreductible. Or l'education moderne des jeunes filles tend de plus en plus a developper le type demi-vierge. Il faut donc changer l'education de la jeune fille, -- cela presse ! -- ou bien le mariage chretien perira. Voila, en deux lignes, le resume de mon opinion._



_Je n'ajoute qu'un mot. Ayant raconte les moeurs d'un milieu perverti, j'affirme que j'ai fait tous mes efforts pour ne dire que ce qui me paraissait indispensable. Je m'alarmerais peu de la pudeur, ecrite ou parlee, assez inintelligente pour me quereller. "Le reproche d'immoralite, a dit Balzac, qui n'a jamais failli a l'ecrivain courageux, est le dernier qui reste a faire quand on n'a plus rien a dire a un poete. Si vous etes vrai dans vos peintures, on vous jette le mot immoral a la face. Cette manoeuvre est la honte de ceux qui l'emploient."_

Marcel Prevost.



LES DEMI-VIERGES


PREMIERE PARTIE


I


Tandis que Maud s'asseyait devant le bureau du petit salon et ecrivait vivement un telegramme bleu, sa mere, Mme de Rouvre, etendue tout pres d'elle sur une chaise longue, dans une posture ankylosee de rhumatisante, reprit son roman anglais et se mit a lire.

Le bureau -- trop bas pour la longue taille de Maud -- etait un de ces meubles en acajou fonce, bizarres et commodes, que Londres fabrique et que Paris commence a adopter. De meme, l'ameublement du petit salon et de l'autre, beaucoup plus vaste, qu'on apercevait par l'ouverture d'une grande baie, sans rideaux, portait l'empreinte de ce gout d'outre-Manche, amusant et un peu faux, ou se refugie l'elegance moderne, blasee, pour les avoir trop vus, sur les purs et delicieux styles francais du siecle dernier. C'etaient des chaises en batons courbes, laquees de blanc ou de vert pale, des fauteuils larges a l'exces, en acajou marquete de bois des iles, pourvus, au lieu des moelleux oreillers de plume et de soie, de simples coussins plats en maroquin. Les tentures, les portieres laissaient tomber des frises leurs plis droits de corah monochrome, de crepe leger a grandes fleurs orangees, mauves ou glauques. Un feutre ras, d'un ton mousse tirant sur le jaune, etendait par terre une sorte de pelouse unie, -- le gazon fraichement tondu d'un parc britannique.

Et l'appartement, comme sa decoration, temoignait d'un gout resolu de modernite, informe des commodes d'hier, decide a les utiliser. C'etait le second etage d'une de ces colossales maisons dont un architecte parisien a dote recemment plusieurs avenues voisines de l'Arc de Triomphe. Celui-ci donnait avenue Kleber, tout pres de la place de l'Etoile: quinze fenetres de facade, la superficie d'un vaste hotel, en plain-pied. Chacune des trois habitantes (Mme de Rouvre divorcee, puis veuve, vivait avec ses deux filles, Maud et Jacqueline) y avait son chez-soi independant, ouvrant sur la longue galerie parallele a la facade. Les jours de bal, un immense hall mobile, occupant toute la cour interieure de la maison, se montait a l'aide d'ascenseurs au niveau de chaque etage et en doublait l'etendue.

Maud de Rouvre ne deparait point ce cadre, dont elle avait voulu et combine la moderne elegance. Malgre des hanches rondes et un buste epanoui, elle paraissait mince par la longueur flexible de sa taille, la grace tombante des epaules, la petitesse de la tete pale, couronnee de cheveux bruns, mais d'un brun rare, point nommable, comme un tissu d'or qu'on aurait bruni et qui laisserait transparaitre, sous la patine, le roux lumineux du metal. Ces lourds cheveux bruns, releves a la japonaise, decouvraient un front etroit, souligne par les sourcils nets comme un trait de pinceau, par les yeux mediocrement grands, mais d'un eclat bleu incomparable; et le nez encore etait charmant, mince d'en haut, elargi aux narines, avec ce leger relevement de la pointe qui donne au visage un air de mutinerie hautaine, et decide, au Conservatoire, la vocation des grandes coquettes. Seule, la bouche rompait un peu l'harmonie des traits: petite, meublee de dents merveilleuses, mais plutot arrondie que fendue, avec des levres ou un medecin curieux de stigmates degenerescents eut note les plis verticaux, a peine perceptibles. Et il eut sans doute rapproche cet indice de la forme des mignonnes oreilles qui, par en bas, s'attachaient a la tete presque sans lobe.

Mais qui sait ? Peut-etre ces legeres inharmonies, rompant la monotonie de la beaute feminine convenue, sont-elles l'attirance suggestive, l'appat de mystere par quoi de telles femmes deviennent les plus dangereusement aimees. Celle-ci, penchee sur le _blotter_ de maroquin, couvrant d'une longue ecriture rapide le carre de papier, fixait invinciblement le regard, qui eut glisse peut-etre, avec indifference, sur des formes et des traits plus classiques. Sa simple robe de crepe gris, a ceinture de faille, sans un volant, sans un bijou; ses mains longues, nues de bagues; la fraicheur de camelia de sa peau, et on ne savait quoi d'indecis dans le dessin des bras et l'attache du cou, la montraient jeune fille encore, -- non plus fillette, mais la vingtieme annee a peine franchie... Et les hanches larges, et le corsage mur, et les yeux aux prunelles fixes qu'elle levait maintenant du papier, mordillant les barbes de sa plume, le front barre d'une ride par la recherche d'un mot rebelle, -- encore on ne savait quoi de definitif, d'acheve, d'un peu desabuse meme dans l'attitude, dans le regard, eussent fait hesiter et demander: "Est-elle femme ?" De vrai, suivant les jours, suivant ses toilettes, elle s'entendait appeler "Mademoiselle" ou "Madame" dans les magasins ou, depuis longtemps, son coupe la menait presque toujours seule, Mme de Rouvre aggravant de rhumatismes chroniques son indolence naturelle de creole.

Rien ne ressemblait moins a Maud que cette pauvre mere valetudinaire, en ce moment etendue sur la chaise longue, le visage angoisse" par les coups de lance intermittents de son mal, -- et ne lisant plus son Tauchnitz tombe de ses mains sur le tapis. Elvira Hernandez avait ete belle pourtant, des miniatures de sa jeunesse en temoignaient, au temps ou Francois de Rouvre, gentilhomme girondin en quete de fortune, debarque a Cuba, vers 1868, s'en faisait aimer et l'epousait, trouvant ainsi, du premier coup, la riche aventure qu'il venait chercher. De cette beaute, nulle trace ne demeurait a present, dans ce corps reduit par l'arthritisme, ni dans ce visage incroyablement plisse, bouffi, ravine, comme bouilli, qu'elle poudrait outrageusement, ce qui achevait l'apparence de duegne a laquelle peu d'Espagnoles echappent, la quarantaine venue. Dechue de sa grace, il lui demeurait, au milieu meme des souffrances, la frivolite, l'insoucieux optimisme de la jeunesse, avec un gout persistant de la parure, des chiffons voyants, des gros bijoux d'or et des pierres colorees, et il fallait l'autorite despotique de Maud pour l'empecher de vetir encore, les jours de promenade, les toilettes de perruche qu'elle se commandait en cachette. Au contraire, quand les rhumatismes la tenaient, elle se negligeait a l'exces, gardait jusqu'au soir le vetement mis au sortir du lit. Aujourd'hui, par exemple, bien que ce fut mardi, son jour de reception, elle trainait encore, a deux heures apres midi, roulee dans une vieille robe de chambre brune a rubans havane, point peignee, point lavee, sous la farine qui lui blanchissait les joues.


Maud achevait son telegramme, le signait, le datait, -- 4 fevrier 1893; -- puis, mouillant legerement son doigt, elle le passait sur la lisiere gommee, et tracait l'adresse.

-- A qui ecris-tu ? demanda la mere.

-- A Aaron. Il passe toute l'apres-midi a son bureau; j'envoie le "bleu" au Comptoir catholique.

Mme de Rouvre se tourna sur sa chaise en geignant:

-- Et qu'est-ce que tu lui veux, a ce vilain bonhomme ?

-- Je veux une loge a l'Opera, demain, pour la premiere... Je lui dis de l'apporter ce soir. Je l'ai si mal recu mardi dernier qu'il n'ose plus se montrer. Mon petit billet reparera tout, et nous le verrons arriver a cinq heures, faisant des graces.

Maud garda quelque temps le telegramme dans ses doigts, jouant avec. Elle reprit:

-- Directeur du Comptoir catholique, cela sonnera bien pour les Chantel.

Mme de Rouvre se recria:

-- Pour les Chantel ! je pense que nous n'avons pas besoin de leur montrer ce personnage, faux Alsacien, faux catholique, qui exploite les cures, les bonnes soeurs, les communautes religieuses, et se permet de dire partout qu'il est amoureux de toi, comme si une demoiselle de Rouvre etait pour un usurier francfortais, et marie, encore ! Mme de Chantel, pour la premiere fois ou elle met les pieds ici, y trouvera mieux que ca... Nos mardis sont assez suivis !

Maud laissait parler sa mere avec un sourire moitie triste, moitie ironique.

-- Oui, tres suivis, murmura-t-elle. Un peu trop de gens de ministere seulement; trop de monde des receptions ouvertes. Des attaches de cabinet comme Lestrange, des secretaires deputes comme Julien, le residu des relations de cercle de papa, et nos connaissances de villes d'eaux; ce n'est pas ca qui impressionnera des gens de vieille roche comme Maxime et sa mere.

-- Et Mme Ucelli ?

-- Oh ! celle-la !

-- Comment, celle-la ? l'amie de la duchesse de la Spezzia ?...

-- Justement, interrompit la jeune fille. Cela se dit un peu trop. Si elle rencontre ici les Chantel, il ne faudra pas parler de la duchesse de la Spezzia.

-- Penses-tu que nous aurons les deux Le Tessier? demanda Mme de Rouvre apres un silence.

-- Paul, ce n'est pas sur; il y a aujourd'hui une discussion importante au Senat sur le privilege de la Banque de France; il doit parler. Mais Hector viendra certainement, comme tout les mardis.

-- Eh bien ! je suppose que si Maxime et sa mere rencontrent ici un senateur, futur ministre, comme Paul, une sorte de princesse, comme Mme Ucelli...

-- Un directeur de grande societe financiere catholique, comme Aaron, interrompit Maud ironiquement.

-- Et un gentleman accompli, un homme de sport tres en vue, comme Hector...

-- Ils auront lieu d'etre satisfaits, conclut la jeune fille. Dieu le veuille !...

-- Crois-tu donc qu'ils en voient tous les jours autant ? Je voudrais assister a une de leurs receptions, la-bas, en Poitou, a Vezeris !

Maud se leva et pressa le bouton electrique voisin de la cheminee.

-- Oh! fit-elle, je ne sais pas qui les Chantel recoivent a Vezeris ! c'est peut-etre des gens tres nuls et tres ridicules, mais je suis convaincue que c'est tout ce qu'il y a de plus noble, tout ce qu'il y a de plus respectable et tout ce qu'il y a de plus cale dans la contree.

Mme de Rouvre repondit:

-- Bah !... Personne n'est si simple que Mme de Chantel. Rappelle-toi cet ete, aux boues de Saint-Amand, comme nous nous entendions bien ensemble ! Nos apres-midi de bezigue... Nos promenades cote a cote, dans les pousse-pousse...

-- C'est vrai, fit Maud pensive, vous faisiez tres bon menage, toutes les deux.

Elle cherchait, sans se l'expliquer, quels fils invisibles avaient pu lier si aisement, dans la solitude d'une petite station du Nord, le vieil oiseau ecervele qu'etait sa mere avec la rigide provinciale, sorte de puritaine catholique et noble, qu'etait la mere de Maxime de Chantel.

"Toutes les deux sont pieuses, pensa-t-elle, pieuses avec un peu d'exageration; chacune d'elles a la meme maladie avec des accidents differents, et croit l'autre plus malade que soi. Et puis tout cela est mysterieux. Pourquoi ai-je plu a Maxime, moi ?"

Debout contre la cheminee, elle evoquait les quatre journees que Maxime de Chantel etait venu passer pres de sa mere, a Saint-Amand, et durant lesquelles elle l'avait senti se prendre, se ligoter a elle, malgre lui et presque sans qu'elle y aidat. Brusquement, il etait parti, il s'etait enfui dans la solitude de Vezeris, ou il dirigeait une vaste entreprise agricole. Durant des mois, on n'avait eu de ses nouvelles que par les lettres de Mme de Chantel a Mme de Rouvre. Maud pensait: "N'importe... Il m'aime. On ne m'oublie pas." Et voici qu'il venait, en effet, accompagnant sa mere qui voulait consulter un medecin a la mode.


-- ... Mademoiselle desire ?...

C'etait la femme de chambre, appelee par le coup de sonnette de Maud.

-- Tenez, Betty, faites porter ca au telegraphe. Vous pouvez allumer le feu dans le grand salon, mais avant, fermez le calorifere. On commence a etouffer, ici.

-- Bien, mademoiselle.

-- A quatre heures et demie, vous irez chercher vous-meme Mlle Jacqueline a son cours. Vous la prierez de s'habiller tout de suite et de venir m'aider a servir le the au salon.

-- Oui, mademoiselle. C'est tout ?

-- Oui... Ah! attendez. Vers trois heures, il viendra une personne... une jeune fille... qui me demandera. Vous la ferez entrer ici, directement, sans passer par le grand salon, et vous me previendrez.

-- Meme s'il y a du monde ?

-- Meme s'il y a du monde. Mais il n'y aura personne, a cette heure-la.

-- Qui vas-tu donc recevoir ? demanda Mme de Rouvre, se dressant peniblement sur son seant.

-- Tu ne connais pas... C'est une amie de couvent que je n'ai pas revue depuis ma sortie de Picpus.

-- Qu'est-ce qu'elle te veut ?

-- Mais je n'en sais rien, fit Maud avec un peu d'impatience. Je sais seulement qu'elle a besoin de me voir.

-- Et elle s'appelle ?

-- Duroy... Etiennette Duroy.

Mme de Rouvre reflechit un instant:

-- Etiennette Duroy... Non... Je ne me rappelle pas.

-- Tu ne te rappelles jamais rien, repliqua Maud.

Rompant la conversation, elle alla soulever le rideau de la fenetre; elle regarda, dans l'avenue legerement feutree de neige malgre un clair soleil d'hiver, circuler les voitures aux vitres levees, les passants emmitoufles qui pressaient le pas.

La femme de chambre, demeuree sur le seuil du petit salon, demanda:

-- Mademoiselle n'a plus besoin de moi ?

-- Non, repondit Maud.

-- Moi, ma fille, dit Mme de Rouvre en achevant de se mettre sur pied, vous allez me conduire chez moi... Dis donc, Maud !

-- Maman ?

-- Il n'est pas necessaire que je me presse, n'est-ce pas ?

-- Non. Reste dans ta chambre jusqu'a ce que Mme de Chantel arrive, je te ferai prevenir.

-- Bon. Allons, Betty, votre bras.

Elle s'en allait par le grand salon, appuyee sur la femme de chambre, la jambe gauche lourde et trainante. Avant de sortir, elle se retourna:

-- Maud !

-- Quoi, mere ?

Elle rejoignit Mme de Rouvre, tachant de brider son enervement... La malade cherchait ses mots, comme embarrassee de ce qu'elle avait a dire.

-- Cette aigrette, fit-elle, tu sais ?... en strass ancien, que nous avons vue l'autre jour au "Vieux Japon"...

-- Oui... Eh bien ?...

-- Eh bien... J'ai oublie de te dire: j'ai ecrit. On l'apportera ce soir.

Maud devint rose, subitement; le pli de son front se creusa, et ses yeux bleus noircirent:

-- Mais c'est absurde !... Voyons, ajouta-t-elle en se maitrisant, quel besoin avais-tu ?...

-- Besoin, non, evidemment, repliqua Mme de Rouvre... Cela me faisait plaisir... et je n'ai pas tant de distractions, n'est-ce pas ? On apportera la note en meme temps. Nous n'en sommes pas a compter avec trois cents francs de plus ou de moins, je pense ?

Maud ne repliqua pas; tandis que sa mere s'eloignait au bras de Betty, elle rentra dans le petit salon. Sur le bureau, elle prit distraitement un mince porte-plume en bois, souvenir d'une plage; mais ses doigts etaient si tremblants qu'elle le brisa. Elle en jeta les morceaux dans la cheminee. Betty se montra de nouveau:

-- Mademoiselle ?

-- C'est cette dame, deja ?

-- Non, mademoiselle, c'est M. Julien.

Maud frappa de la main le marbre de la cheminee:

-- Perdez donc l'habitude, Betty, de dire: "Monsieur Julien" tout court, quand il s'agit de M. de Suberceaux. Devant le monde, surtout, c'est ridicule... Pourquoi n'entre-t-il pas, M. de Suberceaux ?

-- C'est Joseph qui a ouvert... Il ne savait pas ou etait Mademoiselle. Alors, M. Jul... M. De Suberceaux est alle, sans demander, dans la chambre de Mademoiselle.

Betty avait dit sa phrase tout simplement; Maud ne parut point surprise.

-- Eh bien ! prevenez-le que je l'attends ici.

Restee seule, elle se regarda dans la glace de la cheminee, sans coquetterie, par instinct de mondaine qui va, pour la premiere fois de la journee, etre vue par un homme, fut-ce un frere ou un vieil ami.

Julien de Suberceaux parut sur le seuil du petit salon: un homme de trente ans a peine, vetu avec une extreme recherche, a la facon d'un elegant de 1830. Il etait grand, muscle et mince, avec un visage sec et mat comme en ont les Basques, presque pas de moustache, mais d'admirables cheveux bruns qu'il portait un peu longs. Et l'expression de ce visage a meplats nets, a menton etroit, a levres fines, a nez rigide, eut ete dure, presque menacante, sans la clarte de beaux yeux clair, bleu de fleur de lin, des yeux de tendresse et d'indecision, des yeux de femme.

Maud se retourna et le parcourut d'un seul regard, ce regard enchante d'amoureuse qui trouve une fois de plus charmant, elegant, l'homme qu'elle aime.

Il prit la main qu'elle lui tendait et la baisa, ceremonieusement.

-- Bonjour, mademoiselle... Vous allez bien ?

D'un coup d'oeil il inspectait la piece ou ils etaient et le grand salon voisin...

-- Non... Personne... fit Maud a demi-voix.

Alors il l'attira, la serra, moulee contre lui, lui caressant des levres, sur l'etoffe du corsage, le gonflement de la gorge, le sillon mysterieux de l'aisselle, puis remontant jusqu'au col, jusqu'aux yeux, jusqu'aux joues, des baisers qu'elle lui rendit longuement quand ils effleurerent la bouche.

Ils se separerent tout fremissants.

Maud, un peu de rose sur sa peau pale, revint a la glace de la cheminee, et de quelques coups de doigts remit ses cheveux en ordre et les plis un peu froisses de son corsage. Suberceaux, tombe sur une chaise pres du bureau d'acajou, la regardait.

Debout, elle appuya ses mains au dossier d'un fauteuil, en face de lui.

-- Maud !... Maud cherie !... murmura le jeune homme.

Elle le regarda au fond des yeux; d'une voix basse et distincte, bougeant a peine les levres, elle dit:

-- Je t'aime.

De ses traits, de ses yeux, de tout son visage et de toute sa personne, l'indecise aureole de virginite qui l'enveloppait tout a l'heure, quand elle ecrivait a cote de sa mere, s'etait effacee. Elle apparaissait femme, avec cette flamme chaude dans le regard, ce je ne sais quoi de vaincu dans les poses, par ou se trahissent les vierges qui ont pame une fois sous les caresses.

Julien repondit:

-- J'avais besoin de vous l'entendre dire... j'ai passe de mauvaises heures depuis notre derniere rencontre, chez les Reversier.

Elle s'assit sur le fauteuil, les yeux rasserenes; elle questionna:

-- Le jeu, encore ?...

-- Oh ! non... Au contraire... Tenez, voila ma nuit.

Il plongea sa main dans la poche interieure de sa longue redingote, ample de buste et de jupe, pincee a la taille comme une robe: il en sortit a demi, pour les faire voir a Maud, un tas de billets de banque chiffonnes ensemble.

-- Rue Royale ? demanda Maud.

-- Non. Aux Deux-Mondes, contre Aaron.

-- Contre Aaron ? tant mieux ! C'est egal, vous avez tort. Vous m'aviez promis...

Suberceaux fit un geste d'indifference.

-- Bah ! qu'importe... Je ne serai jamais plus a plat que maintenant; et il faut que je vive, n'est-ce pas ?... Puis cela m'empeche de penser.

Elle lui prit la main, souriant:

-- Qu'est-ce que vous voulez donc oublier?... Moi ?

-- Ah ! vrai, je le voudrais, replique le jeune homme en retirant brusquement sa main.

Mais aussitot:

-- Pardonnez-moi... Je suis nerveux et triste. Vous me faites tant de chagrin !

Maud l'interrogea des yeux; il reprit:

-- Vous me faites du chagrin... Vous n'etes plus a moi... Je ne vous sens plus a moi.

Sans parler, la jeune fille lui montra du regard l'endroit ou tout a l'heure ils s'etaient enlaces comme des amants; et le souvenir fit encore frissonner Julien.

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