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Les Demi Vierges by Marcel Prevost



M >> Marcel Prevost >> Les Demi Vierges

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Tel cet hotel des Missionnaires ou demeurent, a Paris, Mme de Chantel, sa fille et son fils. Ils occupaient, au second, un appartement partie en facade sur la rue Notre-Dame des Champs, partie sur des jardins de couvent decoupes en bosquets, en massifs, en piecettes d'eau, avec des statues pieuses semees ca et la, dans la verdure. Mme de Chantel et Jeanne avaient les deux plus jolies chambres, qui communiquaient. Celle de Maxime, plus petite, regardait les jardins de couvent et le decor, en arriere-plan, du grand seminaire. Vraie chambre d'un Tiberge arrivant a Paris et attendant la rentree au seminaire. Sous l'angle des rideaux blancs, le lit etroit ne devait abriter que des sommeils paisibles, des sommeils de science et de piete, purs de toute mauvaise image. Le mobilier, en noyer verni, c'etait ce lit, la petite table de nuit posee aupres, une commode dont le marbre se parait de carreaux tricotes, quelques chaises, l'une assez basse pour servir de prie-Dieu, une table et une petite bibliotheque en planche et en batons articules. Il n'y avait de glace qu'au-dessus de la cheminee, ornee de deux gros coquillages. Une gravure decorait la muraille, d'apres la Descente de croix de Rembrandt, extraite du _Magasin pittoresque_.

La petite chambre sacerdotale certes n'avait pas encore accueilli un pelerin a ce point travaille de passions contradictoires. Elle voyait, suivant les jours, Maxime exalte de joie, oubliant les heures a regarder un portrait de Maud, a repenser a telles minutes exceptionnelles passees pres d'elle, -- ou ramasse sur lui-meme dans une horrible et douloureuse reverie, tenaille d'envies de depart, de fuite la-bas, vers la solitude de Vezeris. Car le pays natal, a chaque acces de souffrance, s'evoquait ainsi qu'un desirable, inviolable asile.

La vraie passion peut se reconnaitre a l'incomparable isolement qu'elle fait autour de l'ame. Le viveur, touche par cette force mysterieuse, peut continuer sa vie dissipee: il n'en est pas moins seul parmi les hommes et, pour un temps, il traverse le monde comme s'il n'en etait pas. Qu'on imagine cette prodigieuse force d'isolement s'exercant sur une ame de taciturne, seul par gout et par etat depuis l'enfance. -- Maxime, sauf les deux ans de Saint-Cyr et les trente mois de regiment, avait vecu a Vezeris, entre sa famille, des paysans et un vieux precepteur ecclesiastique. Pendant cette sortie a travers le monde que furent les annees militaires, il avait subi la crise de virilite qu'un medecin eut predite a sa jeunesse chaste et entravee; mais avant meme de revenir a Vezeris, une remontee de degout contre soi, contre la femme instrument a sensations, payee pour cela, l'avait gueri, soumis a l'abstinence. La gourme etait jetee. Maxime n'en demeurait pas moins un sentimental doue d'un temperament brutal, imperieux. L'obsession de la femme aimee devint tout de suite pour lui aigue, monomaniaque. Il souffrait de son absence et de sa presence, irrite qu'elle ne fut pas la a toute heure, irrite de sa propre gaucherie qui, pres d'elle, le paralysait, lui otait le courage de mendier une caresse, dans la peur de deplaire. Et, par contrecoup, il souffrait de l'effondrement de sa volonte, du desordre present de son energie. Ce n'etait pas ainsi, il en etait sur, -- un sens droit, une ferme conscience le lui proclamaient, -- qu'on devait aller au mariage, d'avance immole a l'Epouse. Tant de fois, dans sa solitude, il avait jadis imagine son avenir conjugal: l'union d'une volonte et d'une intelligence dominatrice, avec une sensibilite douce et resignee, comme sa soeur Jeanne, faconnee par lui ! Et voila qu'il se fiancait, d'avance vaincu, sentant bien que l'aimee etait de race plus fine, plus dominatrice, un peu dans l'etat de coeur ou durent etre les chefs barbares, maitres de Rome, que des Romaines daignerent aimer: esclaves ombrageux, meprisant et adorant leur servitude. Maxime, irrite de la protestation secrete de sa dignite, lui avait resolument impose silence. "Je veux etre ainsi... Je veux obeir..." Comme ces catholiques qui jouissent a immoler leurs gouts, a mortifier leur esprit, il offrait ce renoncement a la pensee consumatrice de celle qu'il cherissait.

Mais ce qu'il ne pouvait faire taire, ni cesser d'entendre, c'etait la voix sagace qui avait parle, le jour ou il s'etait enfui de Saint-Amand; la voix qui lui avait parle de nouveau, le soir ou il entrait a l'Opera avec Hector Le Tessier, le soir encore du diner de Chamblais, et qui depuis, sans cesse, lui repetait: "Cette femme n'est point celle qu'il te faut. C'est folie a toi de chercher ta compagne dans le monde factice dont tu n'es point... Le jour ou tu l'as aimee, tu as cheri l'erreur, invoque la catastrophe..." Cette voix obstinee troublait les meilleures minutes de contentement, timbrait d'une felure les sonores carillons de joie qui retentissaient en son coeur, a certains retours de Chamblais, apres l'ensorcellement d'une apres-midi entiere passee aux cotes de Maud... Et meme pres d'elle, il en etait harcele, quand parfois, inquiete de son air, elle lui demandait: "A quoi pensez-vous ?" N'importe ! Il acceptait cette destinee hors de ses gouts, hors de ses projets. Il se laissait trainer chez les couturieres, chez les modistes, chez les tapissiers de Paris, l'ame engourdie d'une tristesse lourde, infinie, comme un soldat brave a qui l'on ferait casser des pierres sur une route, un jour de bataille, mais pare a tout, acceptant tout pour demeurer plus longtemps dans le parfum de Maud, la regarder et lui parler. Meme apres les mauvaises journees, ou l'anxiete l'avait rendu le plus taciturne, quand il la quittait, quand il pensait: "Jusqu'a demain je ne la verrai plus !" il se sentait si effroyablement delaisse, si degoute des minutes de sa vie ou elle ne participait pas, qu'il faisait amende honorable, qu'il se frappait le coeur comme un penitent, s'accusait de mal aimer, adorant les caprices de l'amie et n'ayant plus de force que pour vouloir une chose: qu'elle fut la toujours, pres de lui, pour l'aimer, pour le torturer, mais la... Dans ce desarroi de son coeur, dans cette fievre de ses sens, les lettres denonciatrices qui accusaient Maud etaient tombees sur lui, coup sur coup, le mariage une fois resolu, comme autant d'avertissements providentiels. Il avait jure a Maud qu'il avait foi en elle, il _ne voulait pas_ douter; mais comment lire sans torture des lettres tellement precises, qui semblaient si informees, decrivaient minutieusement ses toilettes, notaient ses heures de sortie, ses demarches de la journee ? Il souffrit, il combattit avec lui-meme, il chercha un appui contre le doute dans le souvenir des paroles d'Hector: "Il n'y a pas de jeune fille mondaine, a Paris, a qui l'on n'ait prete des camarades a de vilains jeux... Et Mlle Maud de Rouvre est belle avec trop d'eclat pour n'avoir pas suscite la calomnie. Lestez-vous de patience, cuirassez votre coeur..."

Malgre tout, malgre ses raisonnements, malgre l'argument rassurant que lui fournissait l'irreprochable tenue de Maud, malgre le mepris que tout honnete homme garde a la denonciation anonyme, malgre sa volonte et son amour, enfin sans avoir jamais ose se dire a lui-meme: "Je doute !" il doutait continuellement, cruellement.


Tout ce qu'on dira, tout ce qu'on ecrira sur l'inanite et l'ignominie des lettres anonymes n'empechera pas l'homme le plus sense d'etre bouleverse par une telle lettre lui denoncant la fraude d'une femme cherie, eut-il pour cette femme le respect le mieux confirme. Car la lettre anonyme, c'est, au moins, le rappel de l'esprit de l'amant a ce probleme effroyable: "Qu'y a-t-il derriere le front de ma maitresse ? Que sais-je de sa pensee ?" Ah ! si intime et si abandonnee qu'elle vous soit apparue, l'homme raisonnable sait bien qu'il ne sait jamais tout ! Le doute et la defiance ce sont la raison meme, car une ame est un mystere pou une autre ame: c'est la confiance qui est l'abdication, le volontaire aveuglement. Voila ce que rappelle a l'amant le plus croyant l'infame papier sans signature qui lui dit: "Cette femme vous ment..." Or Maxime n'etait venu a la confiance que par un acte de volonte comparable a l'effort d'un pretre pour retenir la foi qui s'echappe, et avec la foi, le repos du coeur ! Tout l'edifice fut par terre, du coup: ils sont si fragiles, ceux que construit laborieusement notre vouloir raisonne ! Les seuls solides se sont batis tout seuls, dans l'irreflexion.

Maxime connut l'horrible travail interieur que la pensee industrieuse accomplit dans le silence, dans l'insomnie, malgre vous, le travail qui va chercher les souvenirs epi par epi, les reunit, les dresse en une gerbe monstrueuse qu'on ne peut plus ne pas apercevoir. Sa memoire travaillait avec perseverance, l'infatigable glaneuse ! Saint-Amand... la premiere entrevue... "La mere a bien mauvais genre... la petite soeur aussi... _Elle_ est belle et se tient bien, mais elle n'a pas _l'air d'une jeune fille_..." Et deja, il s'en souvenait maintenant, des ce premier jour d'automne, il avait besoin de se rassurer, de croire en Maud; il etait tout heureux d'entendre Mme de Chantel lui dire: "Oh ! ce sont des gens charmants et tres bien..." Jeanne ne disait rien: il comprenait cependant qu'elle n'aimait pas la societe des demoiselles de Rouvre; mais Jeanne etait si timide !... De longs mois se passent, des mois de solitude ou s'acheve, dans l'absence, la conquete de tout son etre, mais le doute n'est jamais exclu de sa pensee fidele. Puis c'est le retour a Paris, l'entree dans le salon de l'avenue Kleber, Maud si reine, qui semble ne pas voir les allures deshonnetes, ne pas entendre les entretiens abominables... "Quoi ! pure dans ce milieu impur ? Est-ce possible..." Et le doute se fait plus fort, etreignant plus etroitement l'amour qui grandit. Il le suit pas a pas, il croit avec lui... Voici le vestibule de l'Opera: Suberceaux, la face decomposee, force d'un regard Maud a quitter le bras de Maxime, et ils echangent des paroles secretes. Maud les explique bien a Maxime et l'explication le satisfait alors, parce qu'il est pres d'elle, dans son air, dans son rayonnement; mais combien elle lui parait puerile aujourd'hui ! La menterie en est manifeste; il sait bien, connaissant a present ce monde, que Julien de Suberceaux n'est pas epris de Marthe de Reversier... Encore une etape, c'est le diner de Chamblais, l'inoubliable et romanesque promenade sur cet etang magique, parmi cette clarte de reve, lune et brume, l'hiver et le printemps fondus dans une tiedeur delicate, et le premier baiser qu'il tente, et auquel elle se derobe. Pourquoi ? Par innocence, par pudique revolte ? Il l'a pense alors. Mais l'industrieuse raison se fait ironique: "Allons donc ! parmi ces petites jouisseuses et ces debauches professionnels, une jeune fille, meme sage, ne s'effare pas d'un baiser sur le front !" Alors quoi ? C'etait le coup de glaive dans son coeur: "Elle aime l'autre... Elle a horreur d'un contact qui n'est pas le sien. Pourrais-je, moi, effleurer seulement une autre femme ?..." Si inexperimente qu'il fut a l'amour d'une jeune fille, il aimait trop, avec une sensibilite trop eveillee, pour ne pas souffrir de cet invincible effroi retractile que ses tentatives de caresses provoquaient chez Maud. Mais, conduit a cette constatation par la logique de ses reflexions, il se reveillait, il se revoltait, il ne voulait plus croire: c'etait trop douloureux aussi, trop effroyable a imaginer que celle qu'il adorait eut horreur de lui: c'etait plus affreux encore que la pensee d'etre trahi. Il se forcait de nouveau a se rassurer: "Comme elle est douce avec moi, comme elle cherche evidemment a ne pas me deplaire !... Durant toute mon absence, n'a-t-elle pas renonce au monde ?... Ne vit-elle pas maintenant a part des gens qui l'entouraient ? Ne m'a-t-elle pas dit ce qu'elle en pensait avec tant de sincerite ?..." Il revivait les jours adorables, ceux ou les soucis d'installation et de trousseau faisaient treve. Alors, il dejeunait a Chamblais, y passait l'apres-midi, y dinait, revenant a Paris par un train du soir. Quand le temps etait beau et sec (et par ce printemps beni, il l'etait presque tous les jours), il allait a pied de la gare au chateau d'Armide, par un raccourci a travers bois qui reduisait le trajet a moins de deux kilometres: et, sachant l'heure de son arrivee, Maud avait imagine d'avancer a sa rencontre jusqu'a la porte lattee qui, du parc, ouvrait sur le bois... Oh ! cette silhouette claire, de loin apercue dans l'aurore verte des bois
! ce visage adore, toujours nouveau ! l'effleurement de cette longue main fine !... le retour au chateau d'Armide, pres d'elle... C'etait le meilleur moment de la journee, avec quelques instants de l'apres-midi ou parfois ils etaient seuls dans la serre. Des que d'autres se trouvaient avec eux, fut-ce Mme de Rouvre, Etiennette ou Jacqueline, Maxime devenait maussade, irrite de ne pouvoir plus lui dire librement qu'il l'adorait. Elle, son aisance de reine jamais ne l'abandonnait, mais le tete-a-tete avec Maxime ne semblait point lui deplaire et plusieurs fois elle lui avait marque, pour son esprit et son caractere, une estime certainement non jouee. Apres ces journees heureuses, Maxime regagnait, vers onze heures du soir, sa petite chambre de seminariste, enivre, fou: le sommeil ne le tentait pas; il le fuyait; il voulait repasser, revivre la journee. Alors il ne doutait plus, il etait sur d'elle et sur de lui, jusqu'a ce qu'un nouvel avis anonyme, ou seulement l'hostile elaboration de sa pensee, le rejetat au desarroi de la jalousie et du doute.

Ce qui doublait pour lui l'horreur de ses souffrances intimes, c'est qu'il souffrait seul. Quel appui moral eut-il trouve dans sa mere, dans sa soeur, qu'il sentait des intelligences inferieures a la sienne, et des coeurs aussi passionnes, aussi bouleversables que le sien ? Elles assistaient a ses luttes intimes sans oser y demander leur part, ni meme en soliciter la confidence, car elles gardaient pour Maxime le respect inne des nobles familles pour le chef de la maison, qui porte le nom et defend l'honneur. Pourtant leur amour avait sa clairvoyance et, regardant souffrir ce chef cheri et respecte, elles souffraient, elles etaient anxieuses par contre-coup. C'etait le sujet de leurs constants entretiens, les noires melancolies de Maxime, les journees ou son visage decompose, la distraction de sa pensee (quoiqu'il s'efforcat de ne rien laisser transparaitre et qu'il n'avouait rien) trahissaient l'effroyable combat interieur. Mme de Chantel, honnete esprit tout a fait borne a sa vie de solitude et de purete, etait bien incapable de penetrer le mystere ce cet esprit plus complexe et plus inquiet: elle avait seulement eprouve, en aimant ellememe de tout son coeur, que l'amour ne va pas sans melancolies, sans angoisses, et elle se disait: "Il aime trop sa fiancee, il est impatient..." Cela n'etonnait pas son ame honnete qui avait ete en meme temps extremement passionnee, mais pour un seul etre humain, pour son mari: bon mari, ardent avec un peu d'inconstance, qu'elle servit et cherit en esclave amoureuse, et qu'elle pleurait depuis sept ans avec les chaudes larmes du lendemain de la mort... Jeanne n'avait meme pas cette experience pour expliquer le desarroi moral de son frere. Elle ne voyait qu'une chose: il souffrait, il souffrait depuis qu'il connaissait Maud, donc il souffrait par elle. N'ayant connu, toute sa jeunesse, d'autre ami que ce frere, son veritable educateur, et quel educateur tendre et fervent ! elle n'eut pas ete femme si un levain de jalousie n'eut germe dans son coeur contre l'autre jeune fille qui lui volait Maxime. Elle domina ce sentiment par abnegation de chretienne, le jugeant malsain,
coupable...mais sa resolution d'aimer Maud ne tint pas contre le chagrin de son frere, qu'elle lui reprocha. Maud, d'instinct, ne lui plaisait pas: d'instinct presque specifique, comme certaines races animales sont hostiles. Elle se mit a la detester. Pourtant elle n'eut, en ce moment, demande qu'a etre heureuse, a regarder, a sentir fleurir un sentiment nouveau dans son coeur. Elle commencait a aimer comme peut aimer une vierge absolument innocente (et qu'il faut de circonstances d'education exceptionnelle pour garder cette innocence a une vierge de nos jours, jusqu'aux approches de la vingtieme annee !); elle aimait avec la joie ingenue de decouvrir en soi une force, une ardeur ignorees. Tel un aveugle qui, insensiblement, sentirait s'amincir et se diaphaniser devant ses prunelles le voile qui les separe du jour. Elle n'osait le dire encore a sa mere, il lui semblait qu'elle n'oserait jamais, et pourtant elle savait bien qu'il faudrait l'avouer, car elle aimait comme cette mere avait aime, comme Maxime aimait, avec l'ardeur la conviction de necessite qui dit: "Il faut," ou la vie est brisee.

Au moins, la mere et la soeur avaient, outre leurs confidences communes, l'appui de la priere. Que de matinees les virent monter a pied les pentes de la rue Lepic ou de la rue Caulaincourt, vers le sanctuaire deja venerable qui dresse au faite de la ville ses blanches colonnes, ses blanches arcades encore echafaudees ! Que d'apres-midi elles passerent dans l'ombre discrete, pailletee de mille cierges allumes, de Notre-Dame des Victoires ! Elles demandaient ardemment le bonheur de l'aine, la digne perpetuation de la famille par une fidele gardienne de son honneur... Et Jeanne osait meler a cette priere desinteressee une priere plus egoiste, implorant pour elle-meme le bonheur d'etre aimee. Cela lui paraissait si lointain, presque impossible ! et pourtant l'admirable foi des vingt ans innocents lui disait: "Cela sera."

Maxime, lui, ne priait pas. Tandis que Julien de Suberceaux, aux heures de crise aigue, retrouvait les balbutiements pieux de son enfance et, avec eux, l'echauffement de coeur que n'avaient pas etouffe les cendres de la debauche, Maxime, si chaste, d'une vie si droite, eleve religieusement, ne priait plus, parce qu'il ne croyait plus... A peine homme, la foi s'en etait allee de lui, comme tombent les cheveux a quelques-uns, sans cause apparente, sans souffrance. Impenetrable mystere, ce souffle de croyance qui, librement, anime les uns, delaisse les autres, contrarie les educations et les heredites par un caprice qui ne se prevoit ni se s'evite. Maxime etait incroyant
avec une telle sincerite que l'idee de la priere ne lui venait meme pas: signe indiscutable de l'atheisme vrai.

Depourvu d'appui ou fonder sa resistance, il arriva ce qui devait arriver: une derniere lettre eut raison de ses resolutions. La lettre, "typee" a la machine, disait:


Vous ne voulez pas voir, decidement et vous allez vous marier avec une creature ! Cette lettre est la derniere que vous ecrira la personne qui s'interesse a vous: prenez-y garde ! Si vous n'etes pas un enfant ou un fou, trouvez-vous aujourd'hui, jeudi, entre cinq et six heures, rue de la Baume, en vue d'une petite porte de fer, la seconde, en venant de l'avenue Percier. Que vous en coute-t-il d'aller voir ? Personne ne le saura, si ce que nous vous disons n'est pas vrai, et, dans ce cas, vous serez rassure definitivement..."


Le correspondant mysterieux, homme ou femme, qui signait sa lettre: _Prudence_, etait certes un psychologue assez avise. Les deux arguments qui terminaient deciderent Maxime. L'un s'adressait aux moins nobles sentiments: "Personne ne le saura." Mais que vaut notre conscience, la plupart du temps, isolee de la conscience universelle ? L'autre argument faisait miroiter l'espoir de la delivrance: c'etait le flacon de morphine montre au nephretique a qui l'on dit: "Vous ne souffrirez plus apres la piqure..." A cinq heures, il etait rue de la Baume. Il vit entrer celle qu'il prit pour Maud; il attendit cinq quarts d'heure devant la porte de fer, quand elle fut entree. Cinq quarts d'heure durant lesquels il eut _la certitude_ que Maud etait la, dans les bras de Suberceaux... Cinq siecles ? Point. Ce ne fut ni long ni court, ce ne fut pas du _temps_ a proprement dire: toute categorie de succession avait disparu: il souffrit a chaque seconde tout son martyre... Qu'on imagine, apres cette passion, la resurrection de ce damne, quand il constata, de ses yeux, que la femme entree chez Suberceaux _n'etait point Maud_. Non seulement cela le rassurait pour cette fois, mais, du coup tout etait explique: on prenait pour Maud une autre femme. La lettre anonyme avait bien dit: Maxime ne pouvait etre plus completement rassure.

Et cet incident, d'apparence romanesque, n'etait meme point ce que notre ignorance des causes appelle ordinairement le hasard. Comme tous les voluptueux professionnels, Julien, sachant l'incertitude des rendez-vous de Maud et leur rarete, avait des doublures a ce premier role, des obeissantes qui venaient au moindre signe et occupaient les heures devenues libres, atroces d'enervement. Des que Maud imploree par lui l'avait averti qu'elle ne venait pas, il avait telegraphie a Juliette Avrezac, ou plutot a Mme Duclerc leur intermediaire complaisante, et la jeune fille etait venue, docilement, trop heureuse de ce rendez-vous inattendu dans le delaissement ou, depuis longtemps, l'abandonnait Julien.


Maxime regagna l'hotel des Missionnaires, ce soir-la, ivre de cette excessive joie dont la fievre intense emprunte l'aspect de la folie. Sa mere et sa soeur l'attendaient, pou le diner qu'ils prenaient a une petite table, dans la salle commune du rez-de-chaussee, parmi les vieilles dames a coques blanches, les bonnes soeurs, les grands ensoutanes barbus, convives habituels de la maison.

Maxime embrassa les deux femmes avec un elan d'allegresse qu'elles ne lui connaissaient plus, qui les rasserena, les remplit d'une joie fievreuse, presque egale a la sienne: c'etait le fils, le frere perdu qu'enfin elles retrouvaient. Les vieilles dames a cheveux blancs, les prieures en cornette, les grands gaillards a barbe et a soutane se scandaliserent quelque peu, sans doute, de la gaiete qui regnait a cette table de trois convives, si morne d'habitude, et ou l'on osa, ce soir la, -- un samedi, jour de demi-penitence ! -- deboucher une bouteille capsulee d'etain, d'ou s'emulsionnait un liquide sucre, et qui portait sur le cartouche de sa panse une image pieuse avec ce titre surprenant: _Veritable Champagne Saint-Joseph_.

Par une misericorde de la destinee, cette griserie joyeuse de Maxime ne se dissipa point aussitot. Elle fut durable. Le doute etait mort. Son coeur contenait a la place un immense besoin de s'humilier aux pieds de Maud, de lui confesser son peche contre elle: a nul prix il n'eut consenti a garder sur sa conscience cette faute et ce secret. Quand, le lendemain, il eut avoue, et que le premier baiser un peu consenti de Maud eut scelle la remission, sa fievre s'apaisa. La journee s'acheva dans cette parfaite accalmie; tout conspirait pour l'embellir: le sourire du ciel, la serenite des visages, l'espoir d'un bonheur proche ou chacun prendrait sa part. Rentre dans sa chambre de seminariste, vers onze heures du soir, Maxime ne chercha pas a s'endormir. Il voulait prolonger dans le silence de cette nuit traverse par des vols de carillons, par les sonneries d'heures aux campaniles des chapelles voisines, la beatitude de son coeur enfin comble. Le crepuscule du matin bleuissait les fenetres quand il s'endormit.

A la meme heure, Suberceaux, rentre chez lui, ruine et calme, fermait ses yeux sous le poids d'un sommeil pesant ou seule vivait cette foi: "Le mariage ne se fera pas..."



IV


L'obsession de cette pensee: "Le mariage ne se fera pas, il ne doit pas se faire," fut l'unique clarte qui luisit dans le cerveau de Julien, au reveil: tout le reste etait l'incoherence, la nuit. Un tel etat mental est celui des monomanes impulsifs, si curieusement et si scientifiquement etudies aujourd'hui, qui se levent un matin, sortent, marchent droit devant eux... au suicide, au vol, au meurtre, mysterieusement contraints et vraiment irresponsables. Mais ce que la science n'a pas assez dit, -- parce qu'elle choisit surtout ses sujets d'observation dans le peuple, ou la monomanie a des manifestations simples, -- c'est que presque tous les etres vivant de cette vie de luttes, de plaisirs, d'emotions factices, violentes et repetees, qui est la vie des capitales modernes, c'est-a-dire des grands marches d'argent, de gloire et de debauche, -- presque tous ces etres portent le germe d'une monomanie impulsive. On est surpris de voir eclater brusquement l'evenement: le meurtre commis sur l'amant par le mari repute le plus complaisant; le coup de revolver du viveur qui se "liquide", apres une soiree de the, de placides conversations, de poker inoffensif, au club; la debacle dans l'ordure d'un grave personnage apres trente ans de tenue.

L'idee fixe de Julien le poussa a se hater a se mettre en mesure de rejoindre Maud ou Maxime, ou tous les deux s'il se pouvait, a provoquer la catastrophe. Et tout de suite des paroles d'Hector lui revenaient a la memoire: "Maxime tous les jours a dejeuner... arrive par un train du matin..." et le nom, le lieu de Chamblais devinrent le pole de son impulsion. Il s'habilla assez prestement: il ne meditait plus, il ne pensait plus, il ne souffrait pas non plus. L'horrible nevralgie de son ame etait assourdie, stupefiee, sinon apaisee. Comme son valet de chambre, etonne d'etre sonne a cette heure matinale, lui disait:

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