Les Demi Vierges by Marcel Prevost
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Marcel Prevost >> Les Demi Vierges
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Elles resterent quelque temps sans rien dire... Qui des deux avait raison ? Elles ne savaient plus, la conscience desorientee, dociles simplement a l'impulsion de leur temperament.
-- Et comment vivras-tu, pauvre aimee ? demanda Maud.
Etiennette sourit, des larmes encore aux paupieres:
-- Je jouerai de la guitare dans les salons... Te rappelles-tu, en fevrier, quand je venais te demander ta protection ? Quatre mois passes, seulement, et que d'evenements depuis, que de changements dans nos vies !...
Elles retomberent dans les bras l'une de l'autre, a ce rappel de leur amitie renouee. Pour la premiere fois peut-etre, dans l'etreinte de cette bonne et saine tendresse qui lui demeurait seule du passe, au seuil de l'horrible vie qu'elle adoptait, Maud mela ses larmes aux larmes d'Etiennette Duroy.
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_28 mai, 4 heures_.
"Maud, je t'obeis. Je vais me tuer. Aussi bien, ma resolution est prise depuis le jour ou tu m'as si rudement congedie, a Chamblais. Si j'ai tarde a l'executer, ce n'est pas que j'aie eu peur de la mort, ni meme que j'aie espere te flechir. Mais je voudrais te revoir, Maud... et quand j'ai compris que tu ne voulais plus m'accueillir, j'ai attendu l'occasion du mariage de Jacqueline pour te revoir quand meme, pour te parler.
"Ne me garde pas rancune pour cette violence que je t'ai faite ! J'ai tant souffert depuis un mois ! j'ai tant souffert par toi... et je ne t'en veux pas. Je t'appartiendrai encore au moment ou je sentirai sur ma tempe le froid du revolver, comme je t'ai appartenu depuis le moment ou je t'ai rencontree. Vois-tu, juste avant de mourir, j'apercois clairement la verite qui se cachait de moi en pleine vie: je n'etais point fait pour les luttes ou tu voulais m'entrainer. Tout ce que j'ai cru vaincre et chasser de moi me revient a present et me ressaisit. J'etais fait pour t'aimer de tout mon coeur, fidelement, toujours.
"Tu ne veux plus de moi; je gene ta vie; eh bien ! pardonne-moi: je laisse ta route libre. Je ne te demande pas de me regretter, de me pleurer: pense seulement a moi avec amitie, plus tard, pour prix de ma prompte obeissance au dernier ordre que j'ai recu de toi. Je ne te demande pas de m'aimer au dela de la mort: je sais que tu ne m'aimes plus. Je te supplie seulement de ne pas effacer de ta memoire que tu m'as aime. Je t'en supplie, rappelle-toi parfois, sans mauvaise rancune... Vois, je pars tout simplement, et j'ai tant souffert !
"Moi, le temps ou tu m'as aime fut a ce point toute ma vie et me comble le coeur si parfaitement que je ne m'irrite pas contre la Providence. Malgre mon agonie presente, je sais bien que j'aurai eu la vie plus belle, plus enviable. Maud cherie !... Rien n'effacera cela: tu m'as fait, a des minutes rares, l'abandon de toi-meme, et tu as connu l'amour par moi ! Rien n'effacera cela; je me le redis a toute heure, et chaque fois cela me parait si merveilleux et si adorable, que j'oublie de souffrir.
"Mais quand je pense que demain tu seras a un autre, qu'un autre te regardera et te touchera, la douleur d'une balle dans la tempe me semble aussitot desirable. Voila pourquoi je veux mourir, et j'embrasse la mort ardemment, malgre l'horreur de l'inconnu qui est au dela. Car cet au-dela, j'y crois, Maud: la croyance m'en est revenue avec tant d'autres, dans le bouleversement de ces temps-ci. Et j'y puisse le courage de te dire: nous nous sommes trompes, nous avons fait le mal, nous avons agi contre notre conscience. Nous avons merite d'etre punis. Je demande que la punition me frappe seul !
"Adieu, mon cher sphinx, cruel et bienfaisant: je meurs tout a toi... A l'heure ou je me tuerai, tout a l'heure, je penserai a tes levres, a tes yeux, a l'odeur de tes cheveux et de tes bras, et je mourrai a toi, parmi toi, tout en toi. Je t'aime, je t'aime, je t'aime."
"JULIEN."
VI
L'automne commencait, de cette meme annee 1893, quand Paul Le Tessier se rendit a Vezeris, mande par son frere pour y solliciter en son nom la main de Jeanne de Chantel. Hector etait lui-meme a Vezeris: c'etait, depuis les evenements du dernier printemps, le second sejour qu'il y faisait.
Paul arriva le matin, par un jour clair de septembre. On achevait les vendanges; a chaque tournant de route on croisait des chariots charges de "comportes" pleines, traines par deux boeufs conjuges.
Le domaine de Vezeris etend ses amples dependances entre le village de ce nom, la riviere de la Vienne et les coteaux d'un petit affluent de cette riviere, qui traverse le parc du chateau. Celui-ci est une construction Louis XIII a deux etages, entourant une veste cour, ou donne acces une porte plus ancienne, lourde comme une arche. L'habitation est en face, non sans allure avec ses toits d'ardoise largement debordants, son perron en trapeze, les baies a meneaux de la facade. A droite et a gauche sont les communs et les ecuries.
Le senateur fur recu par Mme de Chantel dans le grand salon du rez-de-chaussee. Sous les hauts plafonds gris et blancs, parmi les images d'ancetre authentiques, elle apparaissait vraiment dans son cadre, avec la grace singuliere et l'autorite que donne une longue ascendance d'aristocratie. Les deuils faisaient treve: elle et Jeanne egayaient leur ajustement de quelques rubans, de quelques dentelles claires. Jeanne avait rapporte de Paris et, depuis, continue sous les conseils d'Hector les traditions d'un gout plus moderne, -- mais avec assez de mesure pour ne pas alterer ce que son fiance appelait en souriant "son type de petite Vendeenne". Quant a Maxime, sa figure avait peu change. Ses cheveux grisonnaient a peine, et l'on n'aurait su dire pourquoi il semblait plus vieux de dix annees: a l'expression des yeux, peut-etre, des levres, de ces plis du visage qui traduisent malgre nous, par leur orientation et leur profondeur, le sillon creuse par le chagrin.
Des que le dejeuner fut termine, on partit a pied pour visiter la propriete. Mme de Chantel resta a la maison, mais Jeanne accompagnait les trois hommes. Vetue d'un costume de drap brun qui moulait sa taille etroite, coiffee d'un de ces petits chapeaux de paille a fond de toile ciree qui furent a la mode cette annee-la, elle partait en avant, avec Maxime. Paul dit a son frere:
-- Elle a joliment embelli. L'as-tu transformee aussi au moral ?
-- Non, fit Hector en souriant. Je m'en garderai bien. C'est toujours la chere petite oie blanche qui m'a pris le coeur... avec un peu plus d'art pour arrange son plumage et un peu plus de passion, voila tout. Et toi, mon pauvre ami, comment vont tes tendresses ?
Paul secoua tristement la tete:
-- Rien de nouveau... Une enfant butee a sa resistance... Rien ne peut l'en detourner. Insister ? je n'ose meme pas trop, elle finirait par ne plus me recevoir. Oui, mon cher vieux. A quarante ans, je suis un homme qui tous les jours passe une heure ou deux avec une fille adorable qu'il aime, et qui l'aime, et dont il n'a jamais baise que les joues et le front.
-- L'affaire de Suzanne est finie, pourtant, on n'en parle plus.
-- Elle est finie !... par l'hopital ou cette malheureuse acheve de mourir.
Hector lui prit le bras et le serra affectueusement:
-- Aie confiance en l'avenir, va. Tout passe, tous s'oublie. Un jour, tu sauras gre a cette chere petite Etiennette de t'avoir resiste pour te donner une femme intacte, pour que ton mariage avec elle soit vraiment une date, ait vraiment un sens. Oh ! tu sais bien que je ne suis pas plus que toi entiche de respect convenu pour des institutions sociales que le temps modifie ou abolit. Mais, durant les annees de transformation, les sages doivent se reserver un abri dans la morale traditionnelle. Les imprudents seuls demenagent sans avoir arrete leur nouveau gite.
Jeanne et Maxime avaient atteint une sorte de monticule boise, et la, attendaient leurs hotes. Quand ils furent tout proches, elle dit a Hector:
-- Montrez ceci en detail a M. Paul, afin qu'il aime mon pays.
Et ses yeux, illumines de cette flamme incomparable qui est l'innocence amoureuse, disaient a Hector: "C'est a votre acquiescement que je tiens; de vous, mon seul maitre, je veux que mon pays soit aime."
Le site qu'ils avaient a leurs pieds, c'etait un horizon de vaste plaines et de faibles coteaux, special au Poitou, dont le charme paisible ne se ressent qu'a la longue. Maxime le detaillait a Paul :
-- La riviere qui borde si joliment le coteau, tourne a angle droit devant ce petit village feuillu et riant: c'est un modeste affluent de la Vienne; il traverse le cote sud de notre propriete apres ce coude. Et le petit village riant est un village historique, ravage par la guerre et les sieges anglais, par les luttes du protestantisme. Je ne sais pourquoi, son nom n'est pas glorieux, cependant. C'est Azay-la-Bataille. Nous les visiterons.
-- Reste-t-il des debris des vieilles defenses ? demanda Paul.
-- Vous verrez... De grosses pierres meconnaissables. On ne sait plus.
Il parlait avec serenite, sans joie, sans gaiete, ne riant jamais, rentre dans sa vie avec une telle volonte de silence sur le passe, qu'elle imposait la discretion a ceux memes de sa famille. Jeanne, repartie en avant avec Paul Le Tessier, le lui avouait ingenument; ni elle ni sa mere n'avaient ose l'interroger, ni meme lui faire entendre qu'elles devinaient les causes de son grand chagrin.
-- Nous avons quitte Paris desesperees; Maxime ne nous expliquait rien. C'est notre chef de famille, n'est-il pas vrai ? Il nous a commande de rentrer a Vezeris, nous lui avons obei. Oh ! nous avons passe de tristes moments... Comment cette femme a-t-elle pu faire souffrir un homme tel que Maxime, et qui l'aimait tant !
Apres un silence, elle demanda:
-- Est-ce qu'_elle_ est mariee ?...
-- Non, repliqua Le Tessier... Peut-etre un jour se mariera-t-elle. Mais pour le moment, elle est absente de Paris et elle n'est plus de la societe. Il ne faut plus parler d'elle.
-- Ah ! fit Jeanne, sans rougir, car elle n'avait pas nettement compris.
Pourtant, ayant reflechi quelques instants, elle ajouta:
-- Pauvre femme !
Ils atteignaient le village d'Azay. C'etait l'heure du repos meridien des hommes et des femmes qui avaient travaille a la vendange. Ils revenaient par bandes joyeuses, le sang de la vigne aux levres, en cette griserie particuliere ou la cueillette du raisin met les paysans.
Maxime, triste et paisible, contait l'histoire de l'endroit:
-- Ces grosses pierres sont tout ce qui demeure du chateau. La legende conte que mille hommes furent brules avec le donjon... Aujourd'hui, vous le voyez, il pousse des legumes autour de ces vestiges. Meme la terre y est meilleure, peut-etre a cause de l'effroyable charnier qui l'a fertilisee.
Un paysan passait, tres vieux, la taille deviee par le travail du sillon, la face embrasee de soleil. Maxime l'appela:
-- N'est-ce pas, pere Laurent, que la terre est bonne par ici, autour du chateau ?
-- Oh ! ben oui, m'sieu le comte, fit l'homme, ben meilleure. A cause de la bataille, sans doute, qu'y a eu la, aut'fois, _devant la Revolution_.
Il regardait d'un oeil envieux cette terre grasse et riche, enrichie, engraissee par du sang. La vaste etendue qui avait ete le theatre de ces tueries legendaires s'apaisait, retournee par la force des choses, par le voeu immanent de la nature, aux besognes regulieres de l'annee, aux semailles et aux recoltes, aux bles d'ambre, aux vignes pourprees; -- le petit village, une fois traverse par la guerre, rentrait d'annee en annee plus avant dans la tradition sans histoire, dans la vie qui n'a pas de nom.
Jeanne souriait a cette terre feconde, a ce soleil, a l'avenir, oubliant dans l'egoisme de son propre bonheur, et les recentes miseres de ceux qu'elle aimait et le passe tragique du pays natal.
Mais Paul et Hector, observant Maxime qui ne parlait plus, isole par son reve, devinerent ce reve: un instant, leur coeur fraternel battit a l'unisson du sien... Pourquoi, sur l'ame humaine devastee, la vie ne fait-elle pas repousser aussi, par une infaillible loi, l'espoir, l'amour, les nouvelles moissons ?
_La Roche, 1893-1894_.
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