A » B » C » D » E
F » G » H » I » J
K » L » M » N » O
P » R » S » T
U » V » W » Z


Layoffs at Random House, Simon & Schuster
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Citigroup Cuts Estimates and Price Target on Amazon.com (AMZN) Due To Flat Online Retail Growth
Ad - Get Info for Book Publishing from 14 search engines in 1.

Farewell To Okada In PortHarcourt
'Yes, Virginia, book publishing is NOT recession proof,' said Patricia Schroeder, president and chief executive officer of the Association of American Publishers. 'It's sad day.' At Random House, the country's largest general trade publisher, the man who

Plus fort que Sherlock Holmes by Mark Twain



M >> Mark Twain >> Plus fort que Sherlock Holmes

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9


MARK TWAIN

Plus fort que Sherlock Holmes


TRADUIT PAR FRANCOIS DE GAIL

DEUXIEME EDITION


MCMVII






PREMIERE PARTIE




I


La premiere scene se passe a la campagne dans la province de Virginie,
en l'annee 1880.

Un elegant jeune homme de vingt-six ans, de fortune mediocre, vient
d'epouser une jeune fille tres riche. Mariage d'amour a premiere vue,
precipitamment conclu, mais auquel le pere de la jeune personne, un
veuf, s'est oppose de toutes ses forces.

Le marie appartient a une famille ancienne mais peu estimee, qui avait
ete contrainte a emigrer de Sedgemoor, pour le plus grand bien du roi
Jacques. C'etait, du moins, l'opinion generale; les uns le disaient avec
une pointe de malice, les autres en etaient intimement persuades.

La jeune femme a dix-neuf ans et est remarquablement belle. Grande,
bien tournee, sentimentale, extremement fiere de son origine et tres
eprise de son jeune mari, elle a brave pour l'epouser la colere de son
pere, supporte de durs reproches, repousse avec une inebranlable fermete
ses avertissements et ses predictions; elle a meme quitte la maison
paternelle sans sa benediction, pour mieux affirmer aux yeux du monde la
sincerite de ses sentiments pour ce jeune homme.

Une cruelle deception l'attendait le lendemain de son mariage. Son mari,
peu sensible aux caresses que lui prodiguait sa jeune epouse, lui tint
ce langage etrange:

"Asseyez-vous, j'ai a vous parler. Je vous aimais avant de demander
votre main a votre pere, son refus ne m'a nullement blesse; j'en ai
fait, d'ailleurs, peu de cas. Mais il n'en est pas de meme de ce qu'il
vous a dit sur mon compte. Ne cherchez pas a me cacher ses propos a mon
egard; je les connais par le menu, et les tiens de source authentique.

"Il vous a dit, entre autres choses aimables, que mon caractere est
peint sur mon visage; que j'etais un individu faux, dissimule, fourbe,
lache, en un mot une parfaite brute sans le moindre coeur, un vrai "type
de Sedgemoor", a-t-il meme ajoute.

"Tout autre que moi aurait ete le trouver et l'aurait tue chez lui comme
un chien. Je voulais le faire, j'en avais bien envie, mais il m'est venu
une idee que j'estime meilleure. Je veux l'humilier, le couvrir de
honte, le tuer a petites doses: c'est la mon plan. Pour le realiser, je
vous martyriserai, vous, son idole! C'est pour cela que je vous ai
epousee, et puis... Patience! vous verrez bientot si je m'y entends."

Pendant trois mois a partir de ce jour, la jeune femme subit toutes les
humiliations, les vilenies, les affronts que l'esprit diabolique de son
mari put imaginer; il ne la maltraitait pas physiquement; au milieu de
cette epreuve, sa grande fierte lui vint en aide et l'empecha de trahir
le secret de son chagrin. De temps a autre son mari lui demandait: "Mais
pourquoi donc n'allez-vous pas trouver votre pere et lui raconter ce que
vous endurez?..."

Puis il inventait de nouvelles mechancetes, plus cruelles que les
precedentes et renouvelait sa meme question. Elle repondait
invariablement: "Jamais mon pere n'apprendra rien de ma bouche." Elle en
profitait pour le railler sur son origine, et lui rappeler qu'elle
etait, de par la loi, l'esclave d'un fils d'esclaves, qu'elle obeirait,
mais qu'il n'obtiendrait d'elle rien de plus. Il pouvait la tuer s'il
voulait, mais non la dompter; son sang et l'education qui avait forme
son caractere l'empecheraient de faiblir.

Au bout de trois mois, il lui dit d'un air courrouce et sombre: "J'ai
essaye de tout, sauf d'un moyen pour vous dompter"; puis il attendit la
reponse.

--Essayez de ce dernier, repliqua-t-elle en le toisant d'un regard plein
de dedain.

Cette nuit-la, il se leva vers minuit, s'habilla, et lui commanda:

"Levez-vous et appretez-vous a sortir."

Comme toujours, elle obeit sans un mot.

Il la conduisit a un mille environ de la maison, et se mit a la battre
non loin de la grande route. Cette fois elle cria et chercha a se
defendre. Il la baillonna, lui cravacha la figure, et excita contre
elle ses chiens, qui lui dechirerent ses vetements; elle se trouva nue.
Il rappela ses chiens et lui dit:

"Les gens qui passeront dans trois ou quatre heures vous trouveront dans
cet etat et repandront la nouvelle de votre aventure. M'entendez-vous?
Adieu. Vous ne me reverrez plus." Il partit.

Pleurant sous le poids de sa honte, elle pensa en elle-meme:

"J'aurai bientot un enfant de mon miserable mari, Dieu veuille que ce
soit un fils."

Les fermiers, temoins de son horrible situation, lui porterent secours,
et s'empresserent naturellement de repandre la nouvelle. Indignes d'une
telle sauvagerie, ils souleverent le pays et jurerent de venger la
pauvre jeune femme; mais le coupable etait envole. La jeune femme se
refugia chez son pere; celui-ci, aneanti par son chagrin, ne voulut plus
voir ame qui vive; frappe dans sa plus vive affection, le coeur brise,
il declina de jour en jour, et sa fille elle-meme accueillit comme une
delivrance la mort qui vint mettre fin a sa douleur.

Elle vendit alors le domaine et quitta le pays.




II


En 1886, une jeune femme vivait retiree et seule dans une petite maison
d'un village de New England: sa seule compagnie etait un enfant
d'environ cinq ans. Elle n'avait pas de domestiques, fuyait les
relations et semblait sans amis. Le boucher, le boulanger et les autres
fournisseurs disaient avec raison aux villageois qu'ils ne savaient rien
d'elle; on ne connaissait, en effet, que son nom "Stillmann" et celui de
son fils qu'elle appelait Archy. Chacun ignorait d'ou elle venait, mais
a son arrivee on avait declare que son accent etait celui d'une Sudiste.
L'enfant n'avait ni compagnons d'etudes ni camarades de jeux; sa mere
etait son seul professeur. Ses lecons etaient claires, bien comprises:
ce resultat la satisfaisait pleinement; elle en etait meme tres fiere.
Un jour, Archy lui demanda:

--Maman, suis-je different des autres enfants?

--Mais non, mon petit, pourquoi?

--Une petite fille qui passait par ici m'a demande si le facteur etait
venu, et je lui ai repondu que oui; elle m'a demande alors depuis
combien de temps je l'avais vu passer; je lui ai dit que je ne l'avais
pas vu du tout. Elle en a ete etonnee, et m'a demande comment je pouvais
le savoir puisque je n'avais pas vu le facteur; je lui ai repondu que
j'avais flaire ses pas sur la route. Elle m'a traite de fou et s'est
moquee de moi. Pourquoi donc?

La jeune femme palit et pensa: "Voila bien la preuve certaine de ce que
je supposais: mon fils a la puissance olfactive d'un limier."

Elle saisit brusquement l'enfant et le serra passionnement dans ses
bras, disant a haute voix: "Dieu me montre le chemin." Ses yeux
brillaient d'un eclat extraordinaire, sa poitrine etait haletante, sa
respiration entrecoupee. "Le mystere est eclairci maintenant,
pensa-t-elle; combien de fois me suis-je demande avec stupefaction
comment mon fils pouvait faire des choses impossibles dans l'obscurite.
Je comprends tout maintenant."

Elle l'installa dans sa petite chaise et lui dit:

--Attends-moi un instant, mon cheri, et nous causerons ensemble.

Elle monta dans sa chambre et prit sur sa table de toilette differents
objets qu'elle cacha; elle mit une lime a ongles par terre sous son lit,
des ciseaux sous son bureau, un petit coupe-papier d'ivoire sous son
armoire a glace. Puis elle retourna vers l'enfant et lui dit:

--Tiens! j'ai laisse en haut differents objets que j'aurais du
descendre; monte donc les chercher et tu me les apporteras,
ajouta-t-elle, apres les lui avoir enumeres.

Archy se hata et revint quelques instants apres portant les objets
demandes.

--As-tu eprouve une difficulte quelconque, mon enfant, a trouver ces
objets?

--Aucune, maman, je me suis simplement dirige dans la chambre en suivant
votre trace.

Pendant son absence, elle avait pris sur une etagere plusieurs livres
qu'elle avait ouverts; puis elle effleura de la main plusieurs pages
dont elle se rappela les numeros, les referma et les remit en place.

--Je viens de faire une chose en ton absence, Archy, lui dit-elle.
Crois-tu que tu pourrais la deviner?

L'enfant alla droit a l'etagere, prit les livres, et les ouvrit aux
pages touchees par sa mere.

La jeune femme assit son fils sur ses genoux et lui dit:

--Maintenant, je puis repondre a ta question de tout a l'heure, mon
cheri; je viens de decouvrir en effet que sous certains rapports tu n'es
pas comme tout le monde. Tu peux voir dans l'obscurite, flairer ce que
d'autres ne sentent pas; tu as toutes les qualites d'un limier. C'est un
don precieux, inestimable que tu possedes, mais gardes-en le secret,
sois muet comme une tombe a ce sujet. S'il etait decouvert, on te
signalerait comme un enfant bizarre, un petit phenomene, et les autres
se moqueraient de toi ou te donneraient des sobriquets.

Dans ce monde, vois-tu, il faut etre comme le commun des mortels, si
l'on ne veut provoquer ni moqueries, ni envie, ni jalousie. La
particularite que tu as recue en partage est rare et enviable, j'en
suis heureuse et fiere, mais pour l'amour de ta mere, tu ne devoileras
jamais ce secret a personne, n'est-ce pas?

L'enfant promit, mais sans comprendre. Pendant tout le cours de la
journee, le cerveau de la jeune femme fut en ebullition; elle formait
les projets les plus fantastiques, forgeait des plans, des intrigues,
tous plus dangereux les uns que les autres et tres effrayants par leurs
consequences. Cette perspective de vengeance donnait a son visage une
expression de joie feroce et de je ne sais quoi de diabolique. La fievre
de l'inquietude la gagnait, elle ne pouvait ni rester en place, ni lire,
ni travailler. Le mouvement seul, etait un derivatif pour elle. Elle
fondait sur le don particulier de son fils les plus vives esperances et
se repetait sans cesse en faisant allusion au passe:

--Mon mari a fait mourir mon pere de chagrin, et voila des annees que,
nuit et jour, je cherche en vain le moyen de me venger, de le faire
souffrir a son tour. Je l'ai trouve maintenant. Je l'ai trouve, ce
moyen.

Lorsque vint la nuit, son agitation ne fit que croitre. Elle continua
ses experiences; une bougie a la main elle se mit a parcourir sa maison
de la cave au grenier, cachant des aiguilles, des epingles, des bobines
de fil, des ciseaux sous les oreillers, sous les tapis, dans les fentes
des murs, dans le coffre a charbon, puis elle envoya le petit Archy les
chercher dans l'obscurite; il trouva tout, et semblait ravi des
encouragements que lui prodiguait sa mere en le couvrant de caresses.

A partir de ce moment, la vie lui apparut sous un angle nouveau;
l'avenir lui semblait assure; elle n'avait plus qu'a attendre le jour de
la vengeance et jouir de cette perspective. Tout ce qui avait perdu de
l'interet a ses yeux se prit a renaitre. Elle s'adonna de nouveau a la
musique, aux langues, au dessin, a la peinture, et aux plaisirs de sa
jeunesse si longtemps delaisses. De nouveau elle se sentait heureuse, et
retrouvait un semblant de charme a l'existence. A mesure que son fils
grandissait, elle surveillait ses progres avec une joie indescriptible
et un bonheur parfait.

Le coeur de cet enfant etait plus ouvert a la douceur qu'a la durete.
C'etait meme a ses yeux son seul defaut. Mais elle sentait bien que son
amour et son adoration pour elle auraient raison de cette
predisposition.

Pourvu qu'il sache hair! C'etait le principal; restait a savoir s'il
serait aussi tenace et aussi ancre dans son ressentiment que dans son
affection. Ceci etait moins sur.

Les annees passaient. Archy etait devenu un jeune homme elegant, bien
campe, tres fort a tous les exercices du corps; poli, bien eleve, de
manieres agreables il portait un peu plus de seize ans. Un soir, sa mere
lui declara qu'elle voulait aborder avec lui un sujet important,
ajoutant qu'il etait assez grand et raisonnable pour mener a bien un
projet difficile qu'elle avait concu et muri pendant de longues annees.
Puis elle lui raconta sa lamentable histoire dans tous ses details. Le
jeune homme semblait terrorise; mais, au bout d'un moment, il dit a sa
mere:

--Je comprends maintenant; nous sommes des Sudistes; le caractere de son
odieux crime ne comporte qu'une seule expiation possible. Je le
chercherai, je le tuerai.

--Le tuer? Non. La mort est un repos, une delivrance; c'est un bienfait
du ciel! il ne le merite pas. Il ne faut pas toucher a un cheveu de sa
tete!

Le jeune homme reflechit un instant, puis reprit:

--Vous etes tout pour moi, mere; votre volonte doit etre la mienne; vos
desirs sont imperatifs pour moi. Dites-moi ce que je dois faire, je le
ferai.

Les yeux de Mme Stillmann etincelaient de joie.

--Tu partiras a sa recherche, dit-elle. Depuis onze ans je connais le
lieu de sa retraite; il m'a fallu cinq ans et plus pour le decouvrir,
sans compter l'argent que j'ai du depenser. Il est dans une situation
aisee et exploite une mine au Colorado. Il habite Denver et s'appelle
Jacob Fuller. Voila. C'est la premiere fois que j'en parle depuis cette
nuit inoubliable. Songe donc! ce nom aurait pu etre le tien, si je ne
t'avais epargne cette honte en t'en donnant un plus respectable. Tu
l'arracheras a sa retraite, tu le traqueras, tu le poursuivras, et cela
toujours sans relache, ni treve; tu empoisonneras son existence en lui
causant des terreurs folles, des cauchemars angoissants, si bien qu'il
preferera la mort et aura le courage de se suicider. Tu feras de lui un
nouveau Juif errant; il faut qu'il ne connaisse plus un instant de repos
et que, meme en songe, son esprit soit persecute par le remords. Sois
donc son ombre, suis-le pas a pas, martyrise-le en te souvenant qu'il a
ete le bourreau de ta mere et de mon pere.

--Mere, j'obeirai.

--J'ai confiance, mon fils. Tout est pret, j'ai tout prevu pour ta
mission. Voici une lettre de credit, depense largement; l'argent ne doit
pas etre compte. Tu auras besoin de deguisements sans doute et de
beaucoup d'autres choses auxquelles j'ai pense.

Elle tira du tiroir de sa table plusieurs carres de papier portant les
mots suivants ecrits a la machine:

10.000 DOLLARS DE PRIME

"On croit qu'un certain individu qui sejourne ici est vivement recherche
dans un Etat de l'Est.

"En 1880, pendant une nuit, il aurait attache sa jeune femme a un arbre,
pres de la grand'route, et l'aurait cravachee avec une laniere de cuir;
on assure qu'il a fait dechirer ses vetements par ses chiens et l'a
laissee toute nue au bord de la route. Il s'est ensuite enfui du pays.
Un cousin de la malheureuse jeune femme a recherche le criminel pendant
dix-sept ans (adresse... Poste restante). La prime de dix mille dollars
sera payee comptant a la personne qui, dans un entretien particulier,
indiquera au cousin de la victime la retraite du coupable."

--Quand tu l'auras decouvert et que tu seras sur de bien tenir sa piste,
tu iras au milieu de la nuit placarder une de ces affiches sur le
batiment qu'il occupe; tu en poseras une autre sur un etablissement
important de la localite. Cette histoire deviendra la fable du pays.
Tout d'abord, il faudra par un moyen quelconque, que tu le forces a
vendre une partie de ce qui lui appartient: nous y arriverons peu a peu,
nous l'appauvrirons graduellement, car si nous le ruinions d'un seul
coup, il pourrait, dans un acces de desespoir chercher a se tuer.

Elle prit dans le tiroir quelques specimens d'affiches differentes,
toutes ecrites a la machine, et en lut une:

"A Jacob Fuller... Vous avez... jours pour regler vos affaires. Vous ne
serez ni tourmente ni derange pendant ce temps qui expirera a... heures
du matin le... 18... A ce moment precis il vous faudra demenager. Si
vous etes encore ici a l'heure que je vous fixe comme derniere limite,
j'afficherai votre histoire sur tous les murs de cette localite, je
ferai connaitre votre crime dans tous ses details, en precisant les
dates et tous les noms, a commencer par le votre. Ne craignez plus
aucune vengeance physique; dans aucun cas, vous n'aurez a redouter une
agression. Vous avez ete infame pour un vieillard, vous lui avez torture
le coeur. Ce qu'il a souffert, vous le souffrirez a votre tour."

--Tu n'ajouteras aucune signature. Il faut qu'il recoive ce message a
son reveil, de bonne heure, avant qu'il connaisse la prime promise, sans
cela, il pourrait perdre la tete et fuir sans emporter un sou.

--Je n'oublierai rien.

--Tu n'auras sans doute besoin d'employer ces affiches qu'au debut;
peut-etre meme une seule suffira. Ensuite, lorsqu'il sera sur le point
de quitter un endroit, arrange-toi pour qu'il recoive un extrait du
message commencant par ces mots: "Il faut demenager, vous avez...
jours." Il obeira, c'est certain.




III

EXTRAITS DE LETTRES A SA MERE


Denver, 3 avril 1897.

Je viens d'habiter le meme local que Jacob Fuller pendant plusieurs
jours. Je tiens sa trace maintenant; je pourrais le depister et le
suivre a travers dix divisions d'infanterie. Je l'ai souvent approche et
l'ai entendu parler. Il possede un bon terrain et tire un parti
avantageux de sa mine; mais, malgre cela, il n'est pas tres riche. Il a
appris le travail de mineur en suivant la meilleure des methodes, celle
qui consiste a travailler comme un ouvrier a gages. Il parait assez gai
de caractere, porte gaillardement ses quarante-quatre ans; il semble
plus jeune qu'il n'est, et on lui donnerait a peine trente-six ou
trente-sept ans. Il ne s'est jamais remarie et passe ici pour veuf. Il
est bien pose, considere, s'est rendu populaire et a beaucoup d'amis.
Moi-meme j'eprouve une certaine sympathie pour lui; c'est evidemment la
voix du sang qui crie en moi!

Combien aveugles, insensees et arbitraires sont certaines lois de la
nature, la plupart d'entre elles au fond! Ma tache est devenue bien
penible maintenant. Vous le saisissez, n'est-ce pas? et vous me
pardonnerez ce sentiment? Ma soif de vengeance du debut s'est un peu
apaisee, plus meme que je n'ose en convenir devant vous; mais je vous
promets de mener a bien la mission que vous m'avez confiee. J'eprouverai
peut-etre moins de satisfaction, mais mon devoir reste imperieux: je
l'accomplirai jusqu'au bout, soyez-en sure. Je ressens pourtant un
profond sentiment d'indignation lorsque je constate que l'auteur de ce
crime odieux est le seul qui n'en ait pas souffert. Son action infame a
tourne entierement a son avantage, et au bout du compte il est heureux.
Lui, criminel, s'est vu epargner toutes les souffrances; vous,
l'innocente victime, vous les supportez avec une resignation admirable.
Mais rassurez-vous, il recoltera sa part d'amertumes, je m'en charge.

* * * * *

Silver Gulch, 19 mai...

J'ai placarde l'affiche n deg. 1 le 3 avril a minuit; une heure plus tard,
j'ai glisse sous la porte de sa chambre l'affiche n deg. 2, lui signifiant
de quitter Denver la nuit du 14 avant 11 h. 50.

Quelque vieux roublard de reporter m'a vole une affiche; en furetant
dans toute la ville, il a decouvert ma seconde qu'il a egalement
subtilisee. Ainsi, il a fait ce qu'on appelle en terme professionnel "un
bon scoop", c'est-a-dire qu'il a su se procurer un document precieux, en
s'arrangeant pour qu'aucun autre journal que le sien n'ait le meme
"tuyau". Ce scoop a permis a son journal, le principal de l'endroit,
d'imprimer la nouvelle en gros caracteres en tete de son article de fond
du lendemain matin; venait ensuite un long dithyrambe sur notre malheur
accompagne de violents commentaires sur le coupable; en meme temps, le
journal ouvrait une souscription de 1.000 dollars pour renforcer la
prime deja promise. Les feuilles publiques de ce pays s'entendent
merveilleusement a soutenir une noble cause... surtout lorsqu'elles
entrevoient une bonne affaire.

J'etais assis a table comme de coutume, a une place choisie pour me
permettre d'observer et de devisager Jacob Fuller; je pouvais en meme
temps ecouter ce qui se disait a sa table. Les quatre-vingts ou cent
personnes de la salle commentaient l'article du journal en souhaitant la
decouverte de cette canaille qui infectait la ville de sa presence. Pour
s'en debarrasser, tous les moyens etaient bons; on avait le choix du
procede: une balle, une canne plombee, etc.

Lorsque Fuller entra, il avait dans une main l'affiche (pliee), dans
l'autre le journal. Cette vue me stupefia et me donna des battements de
coeur. Il avait l'air sombre et semblait plus vieux de dix ans, en meme
temps que tres preoccupe; son teint etait devenu terreux. Et songez un
peu, ma chere maman, a tous les propos qu'il dut entendre! Ses propres
amis, qui ne le soupconnaient pas, lui appliquaient les epithetes et les
qualificatifs les plus infames, en se servant du vocabulaire tres
risque des dictionnaires dont la vente est permise ici. Et, qui plus
est, il dut prendre part a la discussion et partager les appreciations
vehementes de ses amis. Cette circonstance le mettait mal a l'aise, et
il ne parvint pas a me le dissimuler; je remarquai facilement qu'il
avait perdu l'appetit et qu'il grignotait pour se donner contenance. A
la fin, un des convives declara:

--Il est probable que le vengeur de ce forfait est parmi nous dans cette
salle et qu'il partage notre indignation generale contre cet
inqualifiable scelerat. Je l'espere, du moins.

Ah! ma mere! Si vous aviez vu la maniere dont Fuller grimacait et
regardait effare autour de lui. C'etait vraiment pitoyable! N'y pouvant
plus tenir, il se leva et sortit.

Pendant quelques jours, il donna a entendre qu'il avait achete une mine
a Mexico et voulait liquider sa situation a Denver pour aller au plus
tot s'occuper de sa nouvelle propriete et la gerer lui-meme.

Il joua bien son role, annonca qu'il emporterait avec lui quarante mille
dollars, un quart en argent, le reste en billets; mais comme il avait
grandement besoin d'argent pour regler sa recente acquisition, il etait
decide a vendre a bas prix pour realiser en especes. Il vendit donc son
bien pour trente mille dollars. Puis, devinez ce qu'il fit.

Il exigea le paiement en monnaie d'argent, pretextant que l'homme avec
lequel il venait de faire affaire a Mexico etait un natif de
New-England, un maniaque plein de lubies qui preferait l'argent a l'or
ou aux traites. Le motif parut etrange, etant donne qu'une traite sur
New-York pouvait se payer en argent sans la moindre difficulte. On jasa
de cette originalite pendant un jour ou deux, puis ce fut tout, les
sujets de discussion ne durent d'ailleurs jamais plus longtemps dans ce
beau pays de Denver.

Je surveillais mon homme sans interruption; des que le marche fut conclu
et qu'il eut l'argent en poche, ce qui arriva le 11, je m'attachai a ses
pas, sans perdre de vue le moindre de ses mouvements. Cette nuit-la, ou
plutot le 12 (car il etait un peu plus de minuit), je le filai jusqu'a
sa chambre qui donnait sur le meme corridor que la mienne, puis, je
rentrai chez moi; j'endossai mon deguisement sordide de laboureur, me
maquillai la figure en consequence, et m'assis dans ma chambre obscure,
gardant a portee de ma main un sac plein de vetements de rechange. Je
laissai ma porte entrebaillee, me doutant bien que l'oiseau ne tarderait
pas a s'envoler. Au bout d'une demi-heure, une vieille femme passa; elle
portait un sac. Un coup d'oeil rapide me suffit pour reconnaitre Fuller
sous ce deguisement; je pris mon baluchon et le suivis.

Il quitta l'hotel par une porte de cote; et, tournant au coin de
l'etablissement, il prit une rue deserte qu'il remonta pendant quelques
instants, sans se preoccuper de l'obscurite et de la pluie. Il entra
dans une cour et monta dans une voiture a deux chevaux qu'il avait
commandee a l'avance; sans permission, je grimpe derriere, sur le coffre
a bagages, et nous partimes a grande allure. Apres avoir parcouru une
dizaine de milles, la voiture s'arreta a une petite gare. Fuller en
descendit et s'assit sur un chariot remise sous la veranda, a une
distance calculee de la lumiere; j'entrai pour surveiller le guichet des
billets. Fuller n'en prenant pas, je l'imitai. Le train arriva: Fuller
se fit ouvrir un compartiment; je montai dans le meme wagon a l'autre
extremite, et suivant tranquillement le couloir, je m'installai derriere
lui. Lorsqu'il paya sa place au conducteur, il fallut bien indiquer sa
gare de destination; je me glissai alors un peu plus pres de lui pendant
que l'employe lui rendait sa monnaie.

Quand vint mon tour de payer, je pris un billet pour la meme station que
Fuller, situee a environ cent milles vers l'Ouest. A partir de ce
moment-la, et pendant une semaine, j'ai du mener une existence
impossible. Il poussait toujours plus loin dans la region Ouest. Mais,
au bout de vingt-quatre heures, il avait cesse d'etre une femme. Devenu
un bon laboureur comme moi, il portait de grands favoris roux. Son
equipement etait parfait, et il pouvait jouer son personnage mieux que
tout autre, puisqu'il avait ete reellement un ouvrier a gages. Son
meilleur ami ne l'aurait pas reconnu. A la fin, il s'etablit ici, dans
un camp perdu sur une petite montagne de Montana; il habite une maison
primitive et va prospecter tous les jours; du matin au soir, il evite
toute relation avec ses semblables.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9
Copyright (c) 2007. topknownbooks.com. All rights reserved.