La sagesse et la destinee by Maurice Maeterlinck
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Maurice Maeterlinck >> La sagesse et la destinee
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12 LA SAGESSE ET LA DESTINEE
MAURICE MAETERLINCK
1908
_A MADAME GEORGETTE LEBLANC_
_Je vous dedie ce livre, qui est pour ainsi dire votre oeuvre. Il y a une
collaboration plus haute et plus reelle que celle de la plume; c'est celle
de la pensee et de l'exemple. Il ne m'a pas fallu peniblement imaginer les
resolutions et les actions d'un sage ideal, ou tirer de mon coeur la morale
d'un beau reve forcement un peu vague. Il a suffi que j'ecoutasse vos
paroles. Il a suffi que mes yeux vous suivissent attentivement dans la vie;
ils y suivaient ainsi les mouvements, les gestes, les habitudes de la
sagesse meme._
_MAETERLINCK._
I
En ce livre, on parlera souvent de sagesse, de fatalite, de justice, de
bonheur et d'amour. Il semble qu'il y ait quelque ironie a evoquer ainsi un
bonheur peu visible, au milieu de malheurs tres reels, une justice
peut-etre ideale, au sein d'une injustice, helas! trop materielle, et un
amour assez malaisement saisissable dans de la haine ou de l'indifference
bien manifeste. Il semble qu'il ne soit guere opportun d'aller chercher, a
loisir, en des replis caches au fond du coeur de l'humanite, quelques motifs
de confiance ou de serenite, quelques occasions de sourire, de s'epanouir
et d'aimer, quelques raisons de remercier et d'admirer, quand la plus
grande partie de cette humanite, au nom de laquelle on se permet d'elever
la voix, loin de pouvoir s'attarder aux jouissances interieures et aux
consolations profondes, mais si peniblement atteintes, que le penseur
satisfait preconise, n'a meme pas l'assurance ni le temps de gouter
jusqu'au bout les miseres et les desolations de la vie.
On a reproche ainsi aux moralistes, a Epictete entre autres, de ne jamais
s'occuper que du sage. Il y a du vrai dans ce reproche, comme il y a du
vrai dans presque tous les reproches qu'on peut faire. Au fond, si l'on
avait le courage de n'ecouter que la voix la plus simple, la plus proche,
la plus pressante de sa conscience, le seul devoir indubitable serait de
soulager autour de soi, dans un cercle aussi etendu que possible, le plus
de souffrances qu'on pourrait. Il faudrait se faire infirmier, visiteur des
pauvres, consolateur des affliges, fondateur d'usines modeles, medecin,
laboureur, que sais-je, ou tout au moins ne s'appliquer, comme le savant de
laboratoire, qu'a arracher a la nature ses secrets materiels les plus
indispensables. Seulement, un monde ou il n'y aurait plus, a un moment
donne, que des gens se secourant les uns les autres ne persisterait pas
longtemps dans cette oeuvre charitable si personne n'usurpait le loisir
necessaire pour se preoccuper d'autre chose. C'est grace a quelques hommes
qui paraissent inutiles qu'il y aura toujours un certain nombre d'hommes
incontestablement utiles. La meilleure partie du bien qu'on fait autour de
nous, a cette heure, est nee d'abord dans l'esprit de l'un de ceux qui
negligerent peut-etre plus d'un devoir immediat et urgent pour reflechir,
pour rentrer en eux-memes, pour parler. Est-ce a dire qu'ils aient fait ce
qu'il y avait de mieux a faire? Qui oserait repondre a cette question? Ce
qu'il y a de mieux a faire semble toujours, aux yeux de l'ame humblement
honnete qu'il faut s'efforcer d'etre, le devoir le plus simple et le plus
proche, mais il n'en serait pas moins regrettable que tout le monde s'en
fut toujours tenu au devoir le plus proche. A toutes les epoques, il y eut
des etres qui purent s'imaginer loyalement qu'ils remplissaient tous les
devoirs de l'heure presente en songeant aux devoirs de l'heure qui allait
suivre. La plupart des penseurs affirment volontiers que ces etres ne se
tromperent point. Il est bon que le penseur affirme quelque chose. Il est
vrai, pour le dire en passant, que la sagesse se trouve parfois dans le
contraire de ce que le plus sage affirme. Qu'importe? on ne l'y eut pas
apercue sans cette affirmation; et le sage a fait son devoir.
II
Aujourd'hui, la misere est une maladie de l'humanite comme la maladie est
une misere de l'homme. Il y a des medecins pour la maladie, comme il
faudrait des medecins pour la misere humaine. Mais, de ce que l'etat de
maladie est malheureusement tres commun, s'ensuit-il qu'on ne doive jamais
s'occuper de la sante, et que celui qui enseigne l'anatomie, par exemple,
qui est la science physique correspondant le plus exactement a la morale,
ait uniquement a tenir compte des deformations qu'une decheance plus ou
moins generale inflige au corps de l'homme? Il importe qu'il parte d'un
corps sain et bien constitue, comme il importe que le moraliste qui
s'efforce de regarder par dela l'heure presente, parte d'une ame heureuse,
ou qui du moins a ce qu'il faut pour l'etre, hormis la conscience
suffisante.
Nous vivons au sein d'une grande injustice, mais il n'y a, je pense, ni
indifference ni cruaute, a parler parfois comme si cette injustice n'etait
plus, sans quoi l'on ne sortirait jamais de son cercle.
Il faut bien que quelques-uns se permettent de penser, de parler et d'agir
comme si tous etaient heureux; sinon, quel bonheur, quelle justice, quel
amour, quelle beaute, trouveraient tous les autres le jour ou le destin
leur ouvrira les jardins publics de la terre promise? On peut dire, il est
vrai, qu'il conviendrait d'aller d'abord "au plus presse". Mais aller "
au plus presse" n'est pas toujours le parti le plus sage. Mieux vaut
souvent aller tout de suite "au plus haut". Si les eaux envahissent la
demeure du paysan hollandais, la mer ou la riviere voisine ayant perce la
digue qui defend la campagne, le plus presse, pour lui, sera de sauver ses
bestiaux, ses fourrages et ses meubles, mais le plus sage, d'aller lutter
contre les flots, au sommet de la digue, et d'y appeler tous ceux qui
vivent sous la protection des terres ebranlees.
L'humanite a ete jusqu'ici comme une malade qui se tourne et se retourne
sur son lit pour trouver le repos, mais cela n'empeche pas que les seules
paroles veritablement consolantes qui lui aient ete dites, l'ont ete par
ceux qui lui parlaient comme si elle n'eut jamais ete malade. C'est que
l'humanite est faite pour etre heureuse, comme l'homme est fait pour etre
bien portant, et quand on lui parle de sa misere, au sein meme de la misere
la plus universelle et la plus permanente, on a l'air de ne lui dire que
des paroles accidentelles et provisoires. Il n'y a rien de deplace a
s'adresser a elle comme si elle se trouvait toujours a la veille d'un grand
bonheur ou d'une grande certitude. En realite elle s'y trouve par son
instinct, dut-elle ne jamais atteindre le lendemain. Il est bon de croire
qu'un peu plus de pensee, un peu plus de courage, un peu plus d'amour, un
peu plus de curiosite, un peu plus d'ardeur a vivre suffira quelque jour a
nous ouvrir les portes de la joie et de la verite. Cela n'est pas tout a
fait improbable. On peut esperer qu'un jour tout le monde sera heureux et
sage; et si ce jour ne vient jamais, il n'est pas criminel de l'avoir
espere.
En tout cas, il est utile de parler du bonheur aux malheureux, pour leur
apprendre a le connaitre. Ils s'imaginent si volontiers que le bonheur est
une chose extraordinaire et presque inaccessible! Mais si tous ceux qui
peuvent se croire heureux disaient bien simplement les motifs de leur
satisfaction, on verrait qu'il n'y a jamais, de la tristesse a la joie, que
la difference d'une acceptation un peu plus souriante, un peu plus
eclairee, a un asservissement hostile et assombri; d'une interpretation
etroite et obstinee a une interpretation harmonieuse et elargie. Ils
s'ecrieraient alors: "N'est-ce donc que cela? Mais nous aussi nous
possedons dans notre coeur les elements de ce bonheur." En effet vous les
y possedez. A moins de grands malheurs physiques, tout le monde les
possede. Mais ne parlez pas de ce bonheur avec mepris. Il n'y en a point
d'autre. Le plus heureux des hommes est celui qui connait le mieux son
bonheur; et celui qui le connait le mieux est celui qui sait le plus
profondement que le bonheur n'est separe de la detresse que par une idee
haute, infatigable, humaine et courageuse.
C'est de cette idee qu'il est salutaire de parler le plus souvent possible;
non pas pour imposer celle que l'on possede, mais pour faire naitre peu a
peu dans le coeur de ceux qui nous ecoutent le desir d'en posseder une a
leur tour. Cette idee est differente pour chacun de nous. La votre ne me
convient point; vous aurez beau me la repeter avec eloquence, elle
n'atteindra pas les organes caches de ma vie. Il faut que j'acquiere la
mienne en moi-meme, par moi-meme. Mais tout en ne parlant que de la votre,
vous m'aiderez sans le savoir a acquerir la mienne. Il arrivera que ce qui
vous attriste me reconfortera, que ce qui vous console m'affligera
peut-etre, peu importe; ce qu'il y a de beau dans votre vision consolante
entrera dans mon affliction, et ce qu'il y a de grand dans votre tristesse
passera dans ma joie, si ma joie est digne de votre tristesse. Ce qu'il
faut, avant tout, c'est preparer a la surface de notre ame une certaine
hauteur pour y recevoir cette idee, comme les pretres d'anciennes religions
denudaient et debarrassaient de ses epines et de ses ronces le sommet d'une
montagne pour y recevoir le feu du ciel. Il n'est pas impossible que,
demain, on nous envoie du fond de la planete Mars, dans la verite
definitive sur la constitution et sur le but de l'univers, la formule
infaillible du bonheur. Elle ne changera, n'ameliorera quelque chose, en
notre vie morale, qu'autant que nous vivions depuis longtemps dans
l'attente et le desir de l'amelioration. Chacun de nous profitera et jouira
des bienfaits de cette formule, cependant invariable, en proportion de
l'espace desinteresse, purifie, attentif et deja eclaire que cette formule
trouvera dans son ame. Toute la morale, toute la science de la justice et
du bonheur, ne devrait etre qu'une attente, une preparation aussi vaste,
aussi experimentee, aussi accueillante que possible. Certes, il est
desirable entre tous, le jour ou nous vivrons enfin dans la certitude, dans
la verite scientifique, totale, inebranlable; mais en attendant, il nous
est donne de vivre dans une verite plus importante encore, la verite de
notre ame et de notre caractere; et quelques sages nous ont prouve que
cette vie etait possible au sein meme des plus grandes erreurs materielles.
III
Est-il vain de parler de morale, de justice, de bonheur et de tout ce qui
s'y rapporte, avant l'heure definitive de la science qui peut tout
bouleverser? Peut-etre sommes nous dans des tenebres provisoires, et bien
des choses ne se font pas de la meme facon dans les tenebres qu'a la clarte
du jour.
Neanmoins, les evenements essentiels de notre vie physique et de notre vie
morale ont lieu dans l'ombre, aussi necessairement, aussi completement qu'a
la lumiere. Il nous faut vivre, en attendant le mot de l'enigme, et c'est
en vivant le plus heureusement, le plus noblement que l'on peut, qu'on
vivra le plus puissamment et qu'on aura le plus de courage, le plus
d'independance, le plus de clairvoyance, pour le desir et la recherche de
la verite. Et puis, quoi qu'il arrive, le temps consacre a l'etude de
nous-meme ne sera pas perdu. Quelle que soit la maniere dont nous ayons un
jour a envisager ce monde dont nous faisons partie, il y aura toujours bien
plus de sentiments, de passions, de secrets inalteres, inalterables en
l'ame humaine, qu'il n'y aura d'etoiles reliees a la terre, ou de mysteres
eclaircis par la science. Au sein de la verite la plus irrecusable et la
plus penetrante, l'homme s'elevera sans doute, mais il s'elevera selon la
direction invariable de l'ame humaine; et l'on peut affirmer que plus
l'universelle certitude sera forte et consolante, plus les problemes de la
justice, de la morale, du bonheur et de l'amour prendront, aux yeux de
tous, l'aspect dominateur et passionnant, sous lequel ils se sont toujours
presentes aux regards du penseur.
Il importe de vivre comme si l'on se trouvait toujours a la veille de la
grande decouverte et de se preparer a l'accueillir, le plus totalement, le
plus intimement, le plus ardemment qu'on pourra. Et la meilleure maniere de
l'accueillir un jour, sous quelque forme qu'elle se doive reveler, c'est de
l'esperer des aujourd'hui, aussi haute, aussi vaste, aussi parfaite, aussi
ennoblissante, qu'il nous est donne de nous l'imaginer. Nous ne saurions
lui preter trop d'ampleur, trop de beaute, ni trop de majeste. Il est
certain qu'elle sera meilleure que nos meilleurs espoirs, car si elle en
differe, si elle va jusqu'a les contredire, par le fait meme qu'elle nous
apportera la verite, elle nous apportera quelque chose de plus grand, de
plus haut, de plus conforme a la nature humaine que ce que nous avions
attendu. Pour l'homme, dut-il y perdre tout ce qu'il admirait, l'admirable
par excellence ce sera la verite intime de l'univers. En supposant qu'au
jour ou elle sera manifestee, les plus humbles cendres de nos esperances
soient dispersees, il nous restera en tout cas notre preparation a
l'admirable, et l'admirable entrera dans notre ame a flots plus ou moins
abondants, selon la largeur, selon la profondeur du lit que notre attente
aura creuse.
IV
Est-il necessaire de se croire meilleur que l'univers? Nous aurons beau
raisonner, toute notre raison ne sera jamais qu'un bien faible rayon de la
nature, une infime partie de ce tout qu'elle s'arroge le droit de juger, et
faut-il qu'un rayon, pour qu'il fasse son devoir, souhaite de modifier la
lampe dont il emane?
Le sommet de notre etre, du haut duquel nous entendons absoudre ou
condamner la totalite de la vie, n'est evidemment qu'une inegalite que
notre oeil seul remarque sur la sphere sans limite de la vie. Il est sage
de penser et d'agir comme si tout ce qui arrive a l'humanite etait
indispensable. Il n'y a pas longtemps, pour ne citer qu'un seul de ces
problemes que l'instinct de notre planete est appele a resoudre, il n'y a
pas longtemps, on eut, parait-il, l'intention de demander aux penseurs de
l'Europe s'il faudrait considerer comme un bonheur ou un malheur qu'une
race energique, opiniatre et puissante, mais qui nous semble, a nous autres
Aryens, en vertu de prejuges trop aveuglement acceptes, inferieure par
l'ame ou par le coeur, la race juive en un mot, disparut ou devint
preponderante. Je suis persuade que le sage peut repondre, sans qu'il y ait
dans sa reponse ni resignation ni indifference reprehensibles: "Ce qui
aura lieu sera le bonheur." Souvent, ce qui a lieu nous parait avoir tort,
mais qu'a donc fait de plus utile jusqu'ici toute la raison humaine que de
trouver une raison superieure aux torts de la nature? Tout ce qui nous
soutient, tout ce qui nous assiste, dans la vie physique comme dans la vie
morale, vient d'une sorte de justification lente et graduelle de la force
inconnue qui nous parut d'abord impitoyable. Si une race absolument
conforme a notre ideal disparait, c'est que notre ideal n'est pas
absolument conforme a l'ideal par excellence, qui est, comme je l'ai dit,
la verite intime de l'univers.
Deja, nous avons su tirer de notre experience, deja nous avons vu confirmer
par la realite d'admirables reves, d'admirables desirs, de grandes idees et
de grands sentiments d'amour, de beaute, de justice. S'il en est dans notre
imagination, de plus vastes et de plus consolants, mais qui ne
supporteraient pas l'epreuve de la realite, c'est-a-dire de la puissance
anonyme et mysterieuse de la vie, c'est qu'il faut qu'ils soient autres,
mais non qu'ils soient moins beaux, moins vastes, ni moins consolants. En
attendant que la realite se manifeste, il est peut-etre salutaire
d'entretenir un ideal qu'on s'imagine plus beau que la realite; mais apres
que celle-ci s'est enfin revelee, il devient necessaire que la flamme
ideale que nous avons nourrie de nos meilleurs desirs, ne serve plus qu'a
eclairer loyalement les beautes moins fragiles et moins complaisantes de la
masse imposante qui ecrase ces desirs. Je ne crois pas qu'il y ait en tout
ceci acceptation servile, fatalisme endormi, optimisme passif. Il est
possible que le sage perde en mainte occasion une partie de l'ardeur
obstinee, exclusive et aveugle, qui fit realiser par quelques-uns des
choses pour ainsi dire surhumaines, par cela meme qu'ils ne possedaient pas
la plenitude de la raison humaine. Mais il n'en est pas moins certain
qu'il n'est permis a aucune ame honnete d'aller chercher de l'energie, de
la bonne volonte, des illusions ou de l'aveuglement dans une region
inferieure a celle des pensees de ses meilleures heures. On ne fait
vraiment son devoir dans la vie interieure qu'en le faisant toujours au
plus haut de son ame, au plus haut de sa verite propre. Et si, dans
l'existence pratique et quotidienne, il est parfois licite de composer avec
les circonstances, s'il n'y est pas toujours opportun d'aller jusqu'au bout
de soi-meme, comme Saint-Just, par exemple, qui, voulant, avec une ardeur
admirable, la justice, la paix et le bonheur universels, envoyait de bonne
foi a l'echafaud des milliers de victimes, dans la vie de la pensee, le
devoir est d'aller, en tout cas jusqu'a l'extremite de sa pensee. Au reste,
savoir que l'on n'agit qu'en attendant la verite n'empechera d'agir que
ceux qui n'eussent pas davantage agi dans l'ignorance. La pensee qui
s'eleve encourage ce qu'elle decourage. Il semble naturel a ceux qui
regardent de haut et admirent d'avance ce qui detruira leur action, de
faire tout ce qu'ils peuvent pour ameliorer ce qu'il n'est pas interdit
d'appeler la raison, la justice, la beaute de la terre, l'instinct de la
planete. Ils savent qu'ameliorer, ici, ce n'est, au fond, que decouvrir,
comprendre, respecter. Avant tout, ils ont confiance dans "l'idee de
l'univers". Ils sont persuades que tout effort vers le mieux les rapproche
de la volonte secrete de la vie, mais ils apprennent en meme temps a tirer
de l'echec de leurs plus genereux efforts et de la resistance de ce grand
monde, un aliment nouveau pour leur admiration, pour leur ardeur, pour leur
espoir.
Si vous gravissez vers le soir une haute montagne, vous voyez diminuer peu
a peu, se perdre enfin dans l'ombre envahissante de la vallee, les arbres,
les maisons, le clocher, les pres, les vergers, la route et la riviere
meme. Mais les petits points lumineux que l'on trouve, au fond des plus
obscures nuits, dans les lieux habites par les hommes ne s'affaibliront pas
a mesure que vous vous eleverez. Au contraire, a chaque pas que vous ferez
vers la hauteur, vous decouvrirez un plus grand nombre de lumieres dans les
villages endormis sous vos pieds. La lumiere, si fragile qu'elle soit, est
peut-etre la seule chose qui ne perde presque rien de sa valeur en face de
l'immensite. Il en est de meme de nos lumieres morales quand nous regardons
la vie d'un peu haut. Il est bon que la contemplation nous apprenne a nous
desinteresser de toutes nos passions inferieures, mais il ne faut pas
qu'elle affaiblisse ou decourage le plus humble de nos desirs de verite, de
justice et d'amour.
D'ou vient-elle, cette regle que je formule ainsi? je n'en sais rien
moi-meme. Elle me parait humaine et necessaire, voila tout; et je n'en
saurais donner d'autres raisons que des raisons sentimentales. Mais les
raisons sentimentales sont parfois les moins meprisables. Et si
j'atteignais un sommet d'ou cette loi ne me paraitrait plus utile,
j'ecouterais l'instinct secret qui me dirait de ne pas m'arreter, de
m'elever encore, jusqu'a ce que j'apercoive de nouveau toute son utilite.
V
Apres cette introduction generale, parlons plus particulierement de
l'influence que la sagesse peut avoir sur notre destinee. Et puisque
l'occasion s'en presente, il est peut-etre utile de faire observer, des
l'abord, qu'on chercherait en vain une methode bien rigoureuse dans ce
livre. Il n'est compose que de meditations interrompues, qui s'enroulent
avec plus ou moins d'ordre autour de deux ou trois objets. Il ne pretend
persuader personne, il n'entend rien prouver. Au demeurant, les livres
n'ont guere, dans la vie, l'importance que la plupart des hommes qui les
ecrivent ou qui les lisent veulent bien leur accorder. Il suffirait de les
ecouter dans l'esprit ou l'un de mes amis, qui est un grand sage, ecoutait
un jour le recit des derniers instants de l'empereur Antonin le Pieux.
Antonin le Pieux qui, a plus juste titre encore que Marc-Aurele, peut etre
considere comme l'homme le meilleur et le plus parfait que la terre ait
porte, car a toute la sagesse, a toute la profondeur, a toute la bonte, a
toutes les vertus de son fils adoptif, il joignait je ne sais quoi de plus
viril, de plus energique, de plus pratique, de plus simplement heureux et
de plus spontane, qui le rapprochait davantage de la verite quotidienne,
Antonin le Pieux, etendu sur son lit, attendait la mort, les yeux voiles de
larmes involontaires et les membres baignes des pales sueurs de l'agonie. A
ce moment, le chef des gardes du palais entra dans sa chambre, pour lui
demander, selon l'usage, le mot d'ordre. _AEquanimitas, egalite d'ame_,
repondit-il en tournant la tete du cote de l'ombre eternelle. Il est beau
d'aimer et d'admirer cette parole, disait mon ami. Il est plus beau encore,
ajoutait-il, de savoir sacrifier sans que personne le remarque, sans que
soi-meme on songe a s'en apercevoir, le temps que le hasard nous accorde
pour l'admirer, a la premiere venue des petites oeuvres utiles et
simplement vivantes que le meme hasard offre sans cesse a la bonne volonte
de notre coeur.
VI
"Leur destinee voulait sans doute qu'ils fussent opprimes par les hommes
ou par les evenements partout ou ils se planteraient." dit un auteur en
parlant des heros de son livre. Il en est ainsi de la plupart des hommes.
Il en est ainsi de tous ceux qui n'ont pas appris a separer leur destinee
exterieure de leur destinee morale. Ils sont semblables au petit ruisseau
aveugle que je contemplais un matin, du haut d'une colline. Tatonnant, se
debattant, trebuchant et chancelant sans cesse au fond d'une vallee
obscure, il cherchait sa route vers le grand lac qui dormait de l'autre
cote de la foret, dans la paix de l'aurore. Ici, c'etait un quartier de
basalte qui l'obligeait a quatre longs detours, la-bas, les racines d'un
vieil arbre, plus loin encore, le simple souvenir d'un obstacle a jamais
disparu le faisait remonter vers sa source en bouillonnant en vain, et
l'eloignait indefiniment de son but et de son bonheur. Mais, dans une autre
direction, et presque perpendiculairement au ruisseau affole, malheureux,
inutile, une force superieure aux forces instinctives avait trace a travers
la campagne, a travers les pierres ecroulees, a travers la foret
obeissante, une sorte de long canal, ferme, verdoyant, insoucieux,
pacifique, allant sans hesiter, de son pas calme et clair, des profondeurs
d'une autre source cachee a l'horizon, vers le meme lac lumineux et
tranquille. Et j'avais a mes pieds l'image des deux grandes destinees qui
sont offertes a l'homme.
VII
A cote de ceux qui sont opprimes par les hommes et par les evenements, il
y a en effet d'autres etres en qui se trouve une sorte de force interieure
a laquelle se soumettent non seulement les hommes, mais meme les
evenements, qui les entourent. Ils ont conscience de cette force; et cette
force n'est d'ailleurs autre chose qu'un sentiment de soi-meme qui a su
s'etendre au dela des bornes de la conscience habituelle aux hommes.
On n'est chez soi, on n'est a l'abri des caprices du hasard, on n'est
heureux et fort que dans l'enceinte de sa conscience. Au reste, ces choses
ont ete dites trop souvent pour que nous nous y arretions, si ce n'est pour
fixer notre point de depart. Un etre ne grandit que dans la mesure ou il
augmente sa conscience, et sa conscience augmente a mesure qu'il grandit.
Il y a ici d'admirables echanges; et de meme que l'amour est insatiable
d'amour, toute conscience est insatiable d'extension, d'elevation morale,
et toute elevation morale est insatiable de conscience.
VIII
Mais ce sentiment de soi-meme, tel qu'on le comprend d'habitude, se limite
trop volontiers a la connaissance de nos defauts et de nos qualites. Il
peut s'etendre a des mysteres infiniment plus secourables. Se connaitre
soi-meme, ce n'est pas seulement se connaitre au repos ou se connaitre plus
ou moins dans le present et le passe. Les etres dont je parle n'ont en eux
cette force que parce qu'ils se connaissent aussi dans l'avenir. Avoir
conscience de soi-meme, pour les hommes les plus grands, c'est avoir
conscience, jusqu'a un certain point, de son etoile ou de sa destinee. Ils
connaissent une partie de leur avenir parce qu'ils sont deja une partie de
cet avenir meme. Ils ont confiance en eux parce qu'ils savent des
aujourd'hui ce que les evenements deviendront dans leur ame. L'evenement en
soi, c'est l'eau pure que nous verse la fortune et il n'a d'ordinaire par
lui meme ni saveur, ni couleur, ni parfum. Il devient beau ou triste, doux
ou amer, mortel ou vivifiant, selon la qualite de l'ame qui le recueille.
Il arrive sans cesse a ceux qui nous entourent mille et mille aventures qui
semblent toutes chargees de germes d'heroisme, et rien d'heroique ne
s'eleve apres que l'aventure s'est dissipee. Mais Jesus-Christ rencontre
sur sa route une troupe d'enfants, une femme adultere ou la Samaritaine, et
l'humanite monte trois fois de suite a la hauteur de Dieu.
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